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Rivières du Sud


A. Demougeot

Administrateur des Colonies

Histoire du Nunez

Bulletin du Comité d'Etudes Historiques et Scientifiques de l'A.O.F.
Volume 21. No. 2 (avril-juin) 1938. pp. 177-289


Chapitre IV
Les Belges au Nunez 1


Durant les quinze années où elle fut réunie à la Hollande, la Belgique participa à l'administration et à l'exploitation du domaine colonial que l'Angleterre, par la convention du 13 août 1814, avait restitué au prince d'Orange ; malheureusement les affaires coloniales donnèrent à la métropole, durant cette période, plus de soucis que de profits. L'opinion publique, au moment de la Révolution (1830), ne pouvait dans ces circonstances attacher un grand prix aux entreprises lointaines ; la Belgique n'avait d'ailleurs aucun droit à faire valoir sur les établissements d'outre-mer puisque ceux-ci appartenaient à la Hollande et non au royaume des Pays-Bas ; au surplus, elle parut sur le moment s'en désintéresser et ce n'est que plus tard que l'on en vint à regretter l'absence des possessions extérieures où le commerce et l'industrie pourraient trouver les débouchés qui lui manquaient. De nombreux projets furent étudiés ; le Gouvernement belge envisagea notamment l'acquisition des îles Féroé, que le gouvernement danois ne songeait pas à vendre, l'acquisition de la Guinée espagnole, des possessions portugaises et même de l'île Saint-Barthélémy, qui devait être cédée par la Suède à la France en 1877. En 1846, un M. Hartung, frère du consul de Belgique à Sierra-Leone, proposa à son gouvernement d'acquérir une partie de la Sénégambie, ce qui permettrait aux navires belges qui rencontraient des difficultés en Gambie et en Sierra-Leone de prendre leur part du commerce de la côte occidentale d'Afrique. Le gouvernement belge sans donner suite à cette proposition décida cependant en 1847 de faire explorer les côtes de Guinée par la goélette de guerre, la Louise-Marie.

La Louise-Marie, beau bâtiment de 200 tonneaux armé de 10 pièces, appareille d'Anvers en décembre 1847 sous le commandement du lieutenant de vaisseau Van Haverbeke ; le 11 janvier elle arrive à Gorée et un incident se produit : la Louise-Marie ne hisse et n'amène pas ses couleurs en même temps que les dix bâtiments de guerre français en rade 2. Après avoir pris de l'eau dans la baie de Hann, le bâtiment continua sa route le long des côtes, visitant les baies à la recherche d'un point propice à l'établissement d'un comptoir ; c'est ainsi qu'il arriva au Nunez dans les derniers jours du mois de février 1848, au moment où Français, Anglais, Nalous et Landoumans étaient plus divisés que jamais. Le commandant Van Haverbeke comprit combien la situation lui était favorable et il n'eut pas de peine à gagner la sympathie du roi des Nalous, Lamina, qui n'oubliait pas ses griefs contre les traitants français. Le 4 mars 1848, il conclut avec lui un accord provisoire.

« Traité fait entre le lieutenant de vaisseau Van Haverbeke, commandant le goélette de guerre belge Louise-Marie, agissant au nom de S. M. Léopold, premier Roi des Belges, et Lamina chef suprême des Nalous, agissant au nom de sa propre autorité et au nom des chefs indépendants, d'autre part.
Il a été convenu du plein gré des parties contractantes ce qui suit .
Article premier. — Lamina, chef suprême des Nalous, cède en toute souveraineté à S. M. le Roi des Belges les deux rives de la rivière Rio Nunez, côte occidentale d'Afrique, dont la délimitation et l'étendue sont fixées ci-après.
Il fait cette cession tant en son nom et au nom des chefs indépendants Nalous, dont il a remis l'acte d'adhésion, qu'en celui de ses descendants et de tous ceux qui, après lui, pourraient avoir des droits à sa succession.
Article 2. — La cession faite par Lamina et les chefs indépendants des Nalous comprend tout le terrain bordant le Rio Nunez, à un mille de l'intérieur, depuis le marigot en amont de Rapass sur la rive droite, jusqu'au marigot en aval de Victoria, sur la même rive, et toute la rive gauche correspondante.
Article 3. — Le Roi des Belges disposera de tout le terrain nécessaire à ses établissements ; lorsque des négociants viendront s'établir sur la rive, ils sont tenus de payer une redevance annuelle au chef des Nalous de dix gourdes en marchandises par cent yards de terrain employés aux établissements.
Toutefois, cette redevance ne sera pas due pour l'occupation des terrains faisant partie ou dépendant actuellement de l'établissement nommé Victoria, situé au bas de la rivière Rio Nunez.
Article 4. — Le gouvernement belge et les négociants belges, établis sur quelque point que ce soit de la rivière, auront la faculté de disposer des bois nécessaires à leur usage.
Article 5. — Le chef des Nalous, tant en son nom qu'en celui de ceux qui pourraient lui succéder, s'engage à protéger par tous les moyens les négociants belges, ainsi que leurs propriétés et marchandises, et à n'exiger d'eux, sous aucun prétexte, d'autres redevances que celles stipulées dans le présent traité.
Article 6. — Toute exigence en dehors des coutumes fixées ou tout pillage de propriétés belges de la part des indigènes, et dont il ne sera pas donné, pleine et entière satisfaction par les chefs des Nalous, pourra entraîner la suspension des coutumes.
Article 7. — Dans le cas où un sujet du chef des Nalous aurait à se plaindre d'un sujet belge, le chef des Nalous s'adressera au commandant de l'établissement le plus proche, afin que justice lui soit immédiatement rendue.
Article 8. — Le Roi des Belges s'engage tant en son nom qu'en celui de ses descendants à payer annuellement au chef des Nalous, pour la cession du territoire fixée aux articles 1 et 2 la somme de 1.000 gourdes payables en marchandises au cours du jour.
Article 9. — Le présent projet sera soumis à l'approbation de Sa Majesté le Roi des Belges, qui, avant le 30 juin 1849, devra faire connaître son acceptation ou son refus.
Article 10. — Afin d'établir un commencement de bons rapports entre les Belges et les Nalous, le commandant de la Louise-Marie a fait délivrer à Lamina, à titre de cadeau, la somme de 300 gourdes en espèces.
Article 11. — Dans le cas où le Gouvernement belge jugerait à propos de renoncer au bénéfice du présent traité, il sera toujours libre de le faire, en faisant notifier son intention au chef des Nalous : dans cette hypothèse, toute redevance cesserait d'être due.
Ainsi fait en double expédition à bord de la Louise-Marie en rade de Caniope, le quatre mars mil huit cent quarante-huit.
Ont signé: J. Van Haverbeke, Lamina.
Témoins: Caremo, Birah, Bicaise, Colombus.

Rentré en Belgique, Van Haverbeke rendit compte de sa mission. Le territoire qu'il venait d'acquérir était restreint mais susceptible d'être étendu par des traités similaires avec les chefs voisins ; il se trouvait situé dans une région riche et favorable au commerce. La Belgique sanctionna le traité par un arrêté royal donné à Bruxelles le 27 décembre 1848. Dès le lendemain la Louise-Marie quitta le port d'Anvers et le 22 janvier suivant elle mouillait en rade de Gorée, où en l'absence du capitaine de vaisseau Bouet Willaumetz, commandant la station des côtes d'Afrique, le capitaine de frégate Aumont, commandant particulier de l'île, fit un excellent accueil aux Belges. Après avoir visité Bathurst, les officiers belges remontèrent la Gambie jusqu'à Albréda où ils reçurent des traitants français une bonne et franche hospitalité. Le 9 février, la Louise-Marie rentrait dans le Rio Nunez et s'échouait sur l'île Longue; la marée montante vint heureusement la dégager.
La situation politique que les Belges allaient trouver au Nunez était compliquée.
Depuis l'embouchure du fleuve jusqu'à Victoria, Ies deux rives du Nunez, habitées par les Bagas fétichistes et toujours inhospitaliers, restent en dehors des compétitions ; aucune installation commerciale n'y est possible pour le moment.

Cours moyen du Rio Nunez
Cours moyen du Rio Nunez

A Victoria, se trouve le premier établissement européen, fondé quelques années auparavant par un américain nommé Skilten ; en mourant il avait laissé à ses deux filles et à sa femme, originaire celle-ci de Sierra-Leone, une plantation de caféiers, qui ne réussit pas, l'emplacement étant mal choisi, des orangers, des manguiers, des ananas et des champs d'arachides.
Entre Victoria et Rapass les Nalous occupent toute la rive droite et une partie de la rive gauche du fleuve ; à la mort de Salifou, ils ont reconnu pour chef Lamina, gros homme aux lèvres épaisses, un peu asthmatique, qui joint à sa condition de roi celle de cultivateur et de commerçant, ce qui lui vaut d'être le plus riche des Nalous. Son carré de chef est à Caniope, petit village situé à l'entrée d'un marigot de la rive droite. Les Nalous cultivent pour leur nourriture le mil et le riz ; la chasse aux hippopotames et aux éléphants ainsi que la culture de l'arachide leur donnent les moyens de se procurer par voie d'échange des armes et des étoffes.
Youra, le second frère de Lamina, demeure à Sokoboly, sur la rive gauche du Nunez. Sa maison est une forteresse dont les abords sont commandés par de petites pièces d'artillerie; sa chambre est un arsenal dont cinq ou six fusils, autant de pistolets, des sabres et des lances ornent les murs. Youra est un grand amateur de combats et aussi d'alcool ; il dirigeait les guerriers nalous lorsqu'ils vinrent attaquer le roi Tongo à Wakrya en 1847 et au cours de l'action il fut atteint d'un coup de feu à l'œil droit ; il continua de combattre jusqu'au moment où ses forces l'abandonnant il tomba.
A peu de distance en amont de Sokoboly se trouve, sur la rive droite, le village de Katékouma, appelé aujourd'hui Bel-Air, où est la maison de M. Santon, traitant français réfractaire au recrutement, mais par ailleurs très actif qui avait entrepris de vastes travaux agricoles, notamment des plantations de caféiers. A deux lieues et demie plus haut, au village de Rapass M. Bicaise a son établissement principal, le plus important de la rivière. Entourée d'une forte palissade, sa propriété comprend une maison d'habitation et une seconde dont le rez-de-chaussée sert de magasin et dont l'étage est divisé en chambres qu'il met à la disposition des passagers; d'autres magasins et un hangar qui abrite une forge et un chantier complètent l'ensemble des bâtiments disposés en amphithéâtre; une digue terminée par un wharf les relie au fleuve. Mulâtre de la Barbade, Bicaise a été élevé en Angleterre et depuis qu'il est établi au Nunez il soutient ouvertement les intérêts anglais ; en 1835 sa fortune était faite et l'hospitalité qu'il pratiquait généreusement, ainsi qu'une certaine bonhomie lui valaient quelques amitiés et beaucoup d'influence.
Le pays des Landoumans commençait à Rapass et s'étendait des deux côtés du fleuve. Sur la rive gauche près des ruines de Wakrya, incendié en 1847, on voyait les tombeaux de deux Anglais morts l'un et l'autre avant que leur exploitation, qui prospérait, eut été ravagée et détruite. L'un de ces Anglais nommé Walker aurait donné au pays son nom, Walkéria, devenu Wakrya.
Sur la rive gauche du Nunez, non loin de l'endroit où il cesse d'être navigable, on découvre de part et, d'autre d'une hauteur d'accès difficile, les groupes de cases qui constituent le village de Boké; au sommet de la colline, à l'endroit où se trouve aujourd'hui le fortin, est le carré du roi Mayoré. Plusieurs traitants sont installés près du fleuve, les uns immédiatement au pied et en aval de la colline (d'Erneville), d'autres en amont et parmi eux le représentant de la société des traitants, Ismaël Taï, sujet français originaire du Sénégal. A l'exception des deux Anglais MM. Baithwait et Martin, arrivés tout récemment dans le pays, tous les traitants du Nunez, unis en société, se sont mis en accord pour limiter la concurrence. Ils ont fixé pour tous les objets d'échange un prix dont ils ne doivent pas s'écarter ; ils se sont engagés aussi à ne plus pratiquer le racolage des caravanes et à ne rien donner aux chefs en dehors des anciennes coutumes dont le tarif est connu.
Cette sainte alliance des traitants, maintes fois renouvelée depuis et jamais observée, mettait fin aux exigences de plus en plus élevées des chefs indigènes. Le roi des Landoumans, Mayoré, le comprit en tout et en eut de la mauvaise humeur, mais n'osant s'attaquer ouvertement aux blancs, il cherchait à ruiner leur commerce en gênant sournoisement les caravanes.
Le 13 février 1849, la Louise-Marie était à l'ancre devant Rapass et bientôt le commandant Van Haverbeke entrait en rapports avec Bicaise, Lamina, ses frères Carimou et Youra, ainsi qu'avec quelques traitants français blancs ou sénégalais, puis, le traité provisoire du 4 mars 1848 ayant été ratifié, il se proposait d'entamer des négociations avec le roi des Landoumans pour conclure un arrangement analogue et étendre la prépondérance de la Belgique dans la partie haute du Nunez lorsqu'il reçut des nouvelles graves qui changèrent l'orientation de sa conduite. Incapable de temporiser davantage, Mayoré venait d'expulser Ismaël Taï, après s'être emparé de sa femme et de son fils, un enfant de 5 ans, et il menaçait de piller le dépôt de marchandises que la Société des traitants avait à Boké. Ismaël vint à Rapass et remit au commandant belge une lettre où il exposait ses griefs et demandait protection. Disposant de la seule force européenne présente, maître déjà d'une partie de la rivière et désireux de nouer des relations avec des pays voisins, Van Haverbeke avait intérêt à intervenir et il accorda la protection demandée.
Le 25 février 1849 au matin trois embarcations de la Louise-Marie, montées par trente hommes armés, se dirigèrent vers Boké, suivies d'une chaloupe où avait pris place Bicaise, Lamina, Carimou et quelques traitants français. Un peu avant d'arriver à Boké, Bicaise eut la surprise de voir qu'une centaine de noirs travaillaient près de la rive sur une propriété qui lui appartenait ; étant allé à terre il apprit que Mayoré, qui se trouvait là, venait de donner ce terrain aux sieurs Baithwait et Martin et qu'il leur faisait construire une maison en échange de différents cadeaux et d'une large distribution de rhum. Reprenant leur route les embarcations arrivent vers midi en vue de Boké et la petite troupe débarque près de l'embouchure du Batafon; de là, les officiers et quelques hommes armés gravissent la hauteur qui domine la rivière et s'installent dans une maison appartenant à Bicaise; dans l'après-midi un groupe de Landoumans se présente avec des gestes menaçants et déclare que Mayoré, qui avait été invité à venir expliquer sa conduite, refuse de se présenter. Après quelques instants de discussion très vive, Van Haverbeke décide d'aller le trouver lui-même et il part sans autre escorte que le chef des Nalous, Bicaise et quelques traitants. En arrivant dans la case royale, ils virent Mayoré tellement ivre qu'il était hors d'état de parler. Vers onze heures du soir le roi n'avait pas repris conscience ; après d'inutiles palabres avec ses suivants, les Belges profitèrent de la marée descendante pour retourner à bord. Ils emmenaient avec eux la femme et le fils d'Ismaël Taï que celui-ci avait réussi à faire enlever par les Foulahs ; c'est tout ce qu'ils avaient obtenu.
Le lendemain une corvette anglaise vint mouiller à Caniope; son commandant était envoyé par le gouverneur de Sierra-Leone pour protester contre l'acquisition d'une partie du territoire nalou par le gouvernement belge ; le même jour une corvette française, la Recherche, commandée par le capitaine de frégate de la Tocnay se présentait à l'embouchure de la rivière. Le Nunez devenait un point important de la côte occidentale d'Afrique.
La femme et l'enfant d'Ismaël Taï avaient été conduits à Katécouma (Bel-Air) chez le traitant français Santon, où ils paraissaient en sûreté ; les agents de Mayoré n'hésitèrent cependant pas à violer le domicile de Santon et à les enlever une seconde fois. Indignés de ce procédé les traitants français se réunissent et envoient au commandant de la Recherche une plainte avec l'exposé de leurs griefs ; de son côté Van Haverbeke décide d'établir immédiatement le blocus de la partie haute de la rivière, puis il charge deux officiers de porter à Mayoré une lettre où il lui demandait de rendre la femme et l'enfant d'Ismaël Taï et de cesser toute entrave au commerce, sinon le village de Boké serait détruit. Mayoré promit tout ce que l'on voulut mais ne fit rien. Devant la tournure que prenait les événements, le commandant de la Tocnay, pour être prêt à agir, vint à Rapass avec un détachement de 50 hommes répartis en trois embarcations ; il emmenait avec lui une caronade, un pierrier et six espingoles. Le 12 mars après que les commandants se fussent mis d'accord sur l'opération à entreprendre en commun, les trois embarcations françaises remontèrent le fleuve, suivies de trois chaloupes belges, d'une petite goélette où se tenaient une trentaine de Ouolofs armés et enfin du trois-mâts-barque l'Emma, qui était la propriété des négociants belges au Nunez.
Lorsque la petite troupe arrive en vue de Boké, toutes les hauteurs apparaissent garnies de guerriers en armes, ainsi que la rive gauche de la rivière. Le débarquement se fait pourtant sans aucune difficulté ; laissant une garde dans les chaloupes, les hommes partagés en quatre groupes prennent position au pied des collines, puis Bicaise va trouver Mayoré, qui pris de peur, exprime le désir de s'expliquer devant les commandants des forces alliées ; ceux-ci acquiescent et, fausse manoeuvre de leur part, ils se rendent eux-mêmes dans la case du chef. Tout tremblant, Mayoré implore le pardon et la paix ; il affirme qu'Ismaël Taï n'a été chassé de Boké que parce qu'il l'a gravement injurié et prend à témoin Madiou, le représentant de l'Almamy du Fouta. Ainsi engagée, l'affaire semblait devoir se terminer sans recours aux armes. Cependant vers le soir Madiouh, le représentant de l'Almamy du Fouta, en vrai foulah qu'il est, vient déclarer aux commandants qu'après lui avoir promis 350 piastres pour qu'il serve de témoin Mayoré refuse maintenant de lui les donner ; aussi tenait-il à confesser que son témoignage avait été faux et à offrir ses services contre les Landoumans. Cette déclaration laissait des doutes sur la sincérité de Mayoré. Le 13 mars, la corvette française la Prudente commandée par le capitaine de frégate de Kerhallet vint mouiller à Rapass à côté de la Recherche et de la Louise-Marie. M. de Kerhallet était l'homme qui connaissait le mieux le Nunez ; incontestablement, il a été envoyé là par le commandant de la Station d'Afrique pour sauvegarder les intérêts français, et par conséquent pour susciter des obstacles au projet d'installation des belges. Cependant lorsque le commandant Van Haverbeke eut exposé son intention de faire un nouveau débarquement à Boké, les commandants de la Recherche et de la Prudente n'hésitèrent pas à s'associer à l'opération et bien qu'ils aient été blâmés ensuite par leur chef hiérarchique, le capitaine de vaisseau Bouet Willaumetz, ce sont eux qui eurent la compréhension exacte de la situation. Dès l'instant qu'il n'était pas possible d'empêcher les belges de débarquer à Boké il fallait être à côté d'eux au moment de l'opération pour y représenter nos droits et leur donner, si possible, la prépondérance. C'est ce qui fut fait.
Le 15 mars, les trois commandants envoient collectivement à Mayoré un ultimatum, le sommant de tenir ses promesses, sinon la guerre serait déclarée. Mayoré répond qu'il n'a rien promis, qu'il désire que les blancs le laissent en paix, qu'il n'autorise pas Ismaël Taï à entrer à Boké, enfin qu'il garde sa femme et qu'il lui rendra l'enfant lorsqu'il n'aura plus besoin d'être allaité, c'est-à-dire selon la coutume des noirs dans un an ou deux. La rupture devenait inévitable.
Une expédition fut décidée et l'on signifia aux anglais Baithwait et Martin le blocus de la rivière, en leur annonçant que l'on se proposait de brûler Boké et les autres villages landoumans et de destituer Mayoré; on les invitait en conséquence à mettre leur personne et leurs biens à l'abri dans un délai de 48 heures. Ils firent savoir qu'ils tenaient à ignorer les querelles que les Français et les Belges pouvaient avoir avec Mayoré et qu'ils les rendraient responsables des dommages qu'ils subiraient du fait de l'expédition projetée. Pendant les dix jours qui suivirent ils aidèrent les Landoumans à s'armer et leur apprirent à se fortifier.
Les commandants alliés s'étaient rendus chez Lamina, le roi des Nalous, pour le sonder sur ses intentions ; il promit de faire garder la maison de Bicaise à Bel-Air contre toute entreprise des Landoumans pendant l'attaque de Boké ; il s'en tint là ; quand à Bou Sény, qui naguère avait successivement intronisé Tongo et Mayoré, il comprit que le règne de celui-ci était terminé et se déclara aussitôt en faveur de Tongo, il s'offrit même à diviser les Landoumans et à réunir quelques partisans armés ; on lui donna des pavillons rouges qui devaient servir à les distinguer de nos adversaires.
L'Emma avait été mise à la disposition de l'expédition par ses propriétaires belges MM. Cohen et Witeween, ainsi qu'une petite goélette la Dorade qui appartenait au traitant français Salcédo ; grâce à leur faible tirant d'eau elles pouvaient remonter la rivière jusqu'en face de Boké ; on y répartit cent cinquante hommes de la Recherche et de la Prudente et quelques pièces d'artillerie légère. Le départ eut lieu le 22 mars vers deux heures ; la Louise-Marie était en tête suivie de l'Emma où avait pris place MM. de la Tocnay et de Kerhallet et de la Dorade commandée par le lieutenant de vaisseau Dauriac, de la Prudente ; chacun des bâtiments était remorqué par des chaloupes. Devant Wakrya, la Louise-Marie, gênée par son tirant d'eau, dut mouiller ses ancres. La nuit vint, rendue plus impressionnante en cette veillée d'armes par d'immenses feux de brousse qui éclairaient tout l'horizon. Le lendemain matin dès que la marée le permit, l'Emma appareilla et remonta au delà du seuil rocheux de Kissaci ; vers neuf heures apparurent les premiers pavillons rouges. Le prétendant Tongo vint à bord de la Louise-Marie ; il accepta de prendre la place de Mayoré et promit de rétablir l'ordre et de donner au commerce la sécurité qu'il réclamait. Ces arrangements faits, le commandant Van Haverbeke quitta son bâtiment avec une vingtaine d'hommes armés et se rendit à bord de la Dorade qui leva l'ancre pour rallier l'Emma, pendant que Tongo, suivi de ses partisans au nombre de cent cinquante environ, se dirigeait par terre dans la direction de Boké.
Vers six heures du matin l'Emma et la Dorade arrivaient devant Boké. Du côté des Landoumans pas un coup de feu n'était encore parti lorsque le commandant de la Tocnay fit tirer deux obus l'un sur le plateau de Boké l'autre sur le débarcadère. Aussitôt des deux rives part une vive fusillade appuyée de quelques coups de canon de gros calibre qui passent trop haut ; après trente minutes d'un feu très vif l'adversaire est visiblement découragé et son tir ralentit. Le commandant de la Tocnay donne l'ordre de sauter dans les chaloupes et prenant lui-même le commandement, il part en tête ; le lieutenant de vaisseau Dauriac, l'enseigne Norin et l'enseigne belge Dufour suivent, ayant chacun derrière soi le détachement qu'il commande. Afin de protéger la manoeuvre, le commandant Van Haverbeke qui est resté à bord pour assurer la direction des mortiers ouvre le feu violent; aussitôt à terre, la troupe s'élance à la baïonnette ; les Landoumans n'acceptent pas le corps à corps et reculent en tiraillant, mais trois fois de suite ils reviennent au combat pour défendre leurs foyers. Bientôt Boké est en flammes ; pour que la punition soit complète Van Haverbeke dépêche quelques matelots belges qui, clairon en tête, entrent dans un petit village situé sur la rive, droite et l'incendient. C'est là que Mayoré avait caché ses richesses, pensant que ses adversaires n'y viendraient pas. Tongo, suivi de ses partisans avait assisté au combat, caché dans la brousse ; il avait vu éclater quelques obus au-dessus de Boké et se tenait prudemment à distance ; après l'incendie, abandonnant les restes du village aux pillards foulahs, il s'était retiré à Wakrya où il se fortifiait.
Le 25 mars à la marée haute, l'Emma et la Dorade levaient l'ancre et commençaient de descendre la rivière lorsqu'une vive fusillade partit des deux rives; malgré leur riposte très violente, les navires sont criblés de projectiles presqu'à trois quarts de lieues de Wakrya. Par une chance étonnante un seul homme fut atteint du côté franco-belge, le nègre Zamba de la Prudente qui, frappé au milieu du front, expire peu après. Le lendemain la descente continue. La Louise-Marie était en tête. Soudain à hauteur de Bancafelt 3 un tir violent est déclenché; sans arrêter, les navires répondent à coups de canon ; à ce moment l'enseigne belge Dufour reçoit au côté gauche du nez un projectile qui lui traverse le palais. Une nouvelle attaque se produit encore en amont de Kandouma et cette fois le pilote de la Louise-Marie perdant son sang-froid, échoue le bâtiment sur des roches. La marée descendait rapidement et l'on reconnut bientôt qu'il serait impossible de se tirer de là avant la marée suivante. L'Emma et la Dorade vinrent mouiller l'une devant et l'autre derrière la Louise-Marie pour la protéger de leurs feux. Cachés dans les palétuviers les indigènes ne cessent de tirer. Au jusant la Louise-Marie vient à flotter sans avaries et reprend la descente; les marins s'attendaient à une nouvelle fusillade devant Kandouma mais le village était silencieux ; les cases avaient été incendiées et l'on n'en voyait plus que des squelettes sans toitures. Le 27, la Louise-Marie était à son mouillage à Rapass et les détachements des corvettes avaient rallié leur bord. Malgré l'intensité du tir des Landoumans, les pertes des franco-belges étaient seulement de cinq morts et d'une vingtaine de blessés.
Au début de l'attaque de Boké, un des premiers obus était tombé sur la case où Mayoré venait de réunir quelques notables; deux hommes avaient été tués. Terrifié, Mayoré avait pris la fuite et, dénué de tout, il errait à l'aventure ne sachant quelle conduite tenir.
Quelques jours -plus tard, les notables landoumans et nalous étaient réunis à Rapass pour une grande palabre ; il s'agissait de faire reconnaître Tongo comme chef suprême des Landoumans et de le réconcilier avec les Nalous. Les trois commandants étaient là et leurs conseils aboutirent à une fraternisation générale. Van Haverbeke conclut alors avec Tongo un traité ; le texte n'en a pas été, publié mais il est probable qu'il assurait à la Belgique certaines garanties pour son commerce ainsi que la promesse d'un territoire bordant le cours supérieur du fleuve si toutefois la France ne consentait pas à s'y établir militairement.
Toutes les affaires étant arrangées et pensant que ses marins venaient de donner au commerce belge une magnifique colonie, riche d'avenir, Van Haverbeke décide de rentrer en Belgique. Les commandants de la Recherche et de la Prudente que rien ne retenait plus au Nunez prirent également le chemin du retour ; les trois bâtiments arrivèrent devant Gorée le 23 avril et la Louise-Marie pressée de continuer sa route entra directement dans la baie de Hann pour y faire de l'eau. Ce fut l'origine d'un nouvel incident ; les règlements locaux voulaient qu'avant de toucher terre, tout navire venant de la côte sud fut soumis à une visite médicale. Le commandant de la Station navale, mécontent de la tournure prise par les événements du Nunez, craignant de s'y voir devancer par les belges, ne dissimula pas sa mauvaise humeur et une banale contravention à un règlement de police sanitaire fut l'origine d'un incident diplomatique. La légation de France à Bruxelles fut chargée de remettre une plainte au gouvernement belge et le commandant Van Haverbeke dut expliquer sa conduite. Il n'eut pas de peine à le faire; à sa réponse il joignit deux lettres extrêmement élogieuses que lui avaient adressées les commandants de la Prudente et de la Recherche et une autre où les négociants français du Nunez lui témoignaient leur gratitude.
Avant de s'éloigner du Nunez, les commandants de la Recherche et de la Prudente, qui, à aucun moment, n'avaient oublié les intérêts de la France, avaient conclu avec les chefs landoumans et nalous un traité daté du 5 avril, qui constitue la base légale de l'occupation française au Nunez.

« Exposé des motifs qui ont déterminé les commandants des corvettes La Recherche et La Prudente à ne plus reconnaître le chef Mayoré comme roi du Déboké et du Karkandy.

5 avril 1849. — Attendu que le chef Mayoré, Roi du Déboqué a manqué à tous les engagements stipulés dans les traités passés entre lui et les bâtiments de guerre français, ainsi qu'à ceux qu'il avait pris envers les négociants et traitants français établis dans le Karkandy.
Ayant, par la violence, expulsé l'un de ces traitants du pays qui lui est soumis, fait grave qui constitue la violation la plus flagrante de tous les traités et particulièrement de celui du 21 février 1848.
Attendu que le chef Mayoré a obstinément refusé de faire droit aux diverses réclamations qui lui ont été adressées sur ce sujet et sur les plaintes si nombreuses formulées contre lui par tous les commerçants établis à Déboqué, et consignées dans des procès-verbaux réguliers.
Considérant en outre que ce chef n'a voulu répondre que par des démonstrations armées et par la plus insigne mauvaise foi aux remontrances qui lui ont été faites en premier lieu le 25 février par le commandant du bâtiment Belge la Louise-Marie, et plus tard par le commandant de la corvette La Recherche, réuni au commandant belge et à tous les traitants établis dans le Rio Nunez.
De plus, le chef Mayoré ayant manqué à la parole solennellement donnée par lui dans la dernière conférence, pour terminer les différends et rétablir la paix, fait qui obligea les commandants français et belge de lui écrire pour lui signifier que justice serait obtenue par la force s'il devenait indispensable et que lui, Mayoré, encourait toute la responsabilité des actes hostiles qu'il aurait provoqués.
Attendu que le chef Mayoré n'a tenu aucun compte de ces remontrances et de ces avertissements, ayant même formellement refusé d'acquiescer à toute espèce d'arrangement proposé par les commandants des trois bâtiments de guerre en station agissant de concert pour rétablir la tranquillité et le commerce. Tous les moyens de conciliation pour empêcher une rupture ayant été épuisés, le chef Mayoré a été déclaré l'ennemi des Français.
En conséquence de tous les faits énoncés ci-dessus et de la conduite des chefs de Déboqué dans toute cette affaire, l'attaque de cette ville a été décidée et opérée le 24 mars 1849 par les forces françaises et belges réunies dans le Rio Nunez.
L'état d'hostilité violente dans lequel Mayoré s'est placé lui-même, la prise de vive force de la ville chef-lieu Déboqué et du pays circonvoisin, entraînant de droit et de fait l'annulation complète de tout traité passé avec lui.
Nous, commandant la Corvette La Recherche, d'accord avec le commandant de la Corvette La Prudente et tous les commerçants établis dans le Rio-Nunez, nous déclarons que Mayoré cesse d'être reconnu comme chef de Déboqué et du Karkandy.
Tongo, fils aîné du roi Sarah Madjoré, nommé Roi des Landoumans par le chef suprême Bentcheny en l'année 1847 et proclamé dernièrement encore par la majorité des chefs landoumans réunis à Wakrya en assemblée générale, sera reconnu désormais par les Français, roi des Landoumans et reconnu chef de tout le territoire qui s'étend à l'Est jusqu'à la rivière Tiguilinta et à l'Ouest jusqu'à Rapass sur les deux rives du Rio Nunez.
Et pour assurer la tranquillité de la rivière, la liberté du commerce et de toutes les transactions : le traité suivant a été conclu:
D'une part entre Messieurs de la Tocnay, Capitaine de frégate Commandant la corvette La Recherche, Philippe de Kerhallet, Capitaine de frégate Commandant la corvette La Prudente, agissant au nom du Gouvernement français.
Et d'autre part, Tongho, agissant de sa propre autorité et de celle des chefs landoumans.
Article premier. — Le Roi Tongho tant en son nom qu'en celui de ceux qui pourraient lui succéder s'engage à protéger de tous ses moyens les négociants français ou autres, à garantir la sûreté de leurs personnes et de leurs marchandises, à les laisser s'établir, séjourner dans le Rio Nunez et à le quitter avec leurs marchandises librement et à leur demande, sans qu'ils puissent être molestés en rien ; sa ferme intention étant de se ranger dès aujourd'hui sous la souveraineté de la France.
Article 2. — Il s'engage à ne suspendre jamais la traite d'un négociant dans aucun cas, si ce dernier acquitte fidèlement les droits et coutumes ci-après stipulés.
Article 3. — Il s'engage à n'exiger que les droits et coutumes régulièrement établis par le présent traité, toute exigence en dehors des redevances fixées, ou tout pillage de propriété française et dont il ne sera pas donné pleine et complète satisfaction par le Roi des Landoumans entraînerait non, seulement la suspension des coutumes, mais pourrait être regardé comme un cas de guerre.
Article 4. — Tout négociant qui voudra s'établir sur territoire des Landoumans dans l'intention d'y faire le commerce payera au Roi du Tongho une redevance annuelle en marchandises de la valeur de 20 gourdes...
Article 5. — Tout négociant aura la faculté d'abattre les bois de construction nécessaires à son usage et d'en disposer, sans payer autre chose que la main-d'œuvre s'il emploie des gens du pays.
Article 6. — Le roi des Landoumans s'engage à employer toute son influence et son pouvoir, pour empêcher le retour de la traite des esclaves dans le Rio Nunez.
Article 7. — Tongho, Roi de Landoumans, cède en toute propriété au Gouvernement français un terrain situé à Déboqué et représentant une superficie d'un carré dont chaque côté aurait deux cents mètres de longueur.
Ce terrain serait situé sur la partie supérieure de la montagne du Mont Saint-Jean dominant l'habitation de Bicaise (ancienne maison Procter).
La position en sera déterminée par un officier délégué par le Gouvernement français pour terminer cette affaire.
Il fait cette cession tant en son nom et au nom des chefs landoumans qu'en celui de ses descendants ou de tous ceux qui après lui pourraient avoir des droits à sa succession.
Article 8. — Le Gouvernement français aura la faculté d'élever sur ce terrain un fort ou tout autre établissement militaire qu'il jugera convenable, pour assurer la tranquillité du pays, et soutenir Tongho dans les luttes qu'il pourrait avoir avec les indigènes, autant que celui-ci observera le présent traité.
Le Gouvernement français jouira de l'avantage stipulé pour les négociants dans l'article 6 et disposera des bois de construction nécessaires à son usage.
Dans le cas où le gouvernement ne voudrait pas profiter pour à présent des dispositions contenues dans le premier paragraphe de l'article 8 il serait toujours loisible d'employer ce terrain pour un établissement commercial.
Article 9. — Dans le cas où le Roi des Landoumans aurait à se plaindre d'un négociant français ou traitant français, il ne pourra sous aucun prétexte se faire justice lui-même. Il devra s'adresser pour ce fait au Commandant du fort ou comptoir fortifié qui lui fera aussitôt donner satisfaction si sa plainte est fondée.
Il pourrait également avoir recours au Commandant des bâtiments de guerre français qui se trouveraient dans le Rio Nunez.
Article 10. — Le Gouvernement français s'engage à payer annuellement au Roi des Landoumans, pour la cession de territoire concédé en l'article 7, la somme de 30 gourdes payable en marchandises.
Article 11. — Le présent traité sera soumis à l'approbation du Gouvernement français qui, avant le 30 juin 1850, fera connaître son acceptation ou son refus.
Article 12. — Dans le cas où le Gouvernement jugerait à propos de renoncer au bénéfice du présent traité il en sera toujours libre en faisant notifier sa détermination au Roi des Landoumans.
Dans ce cas toute redevance cessera d'être due.
Article 13. — Pour établir au commencement de bonnes relations entre les Français et les Landoumans, les Commandants des corvettes La Recherche et La Prudente, ont fait délivrer à Tongho à titre de cadeau la somme de cent gourdes payable en marchandises.

Droits d'Ancrage

Article premier. — Tout navire de commerce qui mouillera dans les eaux du royaume des Landoumans, c'est-à-dire depuis le banc de Rapass et en amont de ce barrage jusqu'au haut de la rivière payera un droit d'ancrage.
Ce droit ne sera exigible que lorsque le navire aura ouvert la traite.
Les Français résidant dans les provinces du Rio Nunez auront droit à tous les avantages qui pourraient être accordés aux étrangers appartenant à la nation la plus favorisée.
Article 2. — Tout bâtiment jaugeant plus de soixante tonneaux, paiera seize gourdes pour ancrage.
Ceux jaugeant moins de soixante tonneaux payeront dix gourdes pour droit d'ancrage.
Les embarcations ou pirogues au-dessous de dix ne seront soumises à aucun droit.
Article 3. — Ce droit ne peut être perçu que par voyage. Sera considéré comme voyage pour les caboteurs français une absence de six mois des eaux du fleuve ou bien un retour au Rio Nunez après avoir touché à Gorée ou à St-Louis. En dehors de ces circonstances le bâtiment ne paiera aucun droit à son retour dans le fleuve.
Article 4. — Au-dessus du barrage de Rapass les produits du droit d'ancrage seront la propriété du Roi des Landoumans.
Article 5. — Toute exigence en dehors du droit stipulé dans le présent traité sera considérée comme une exaction dont une réparation éclatante sera exigée.

Rio Nunez, le 5 avril 1849.

Le commandant de La Recherche : de la Tocnay.
Le Commandant de la Prudente: de Kerhallet.

Tous les négociants français, belges, anglais comme témoins :
Bicaise, Cohen, D'Erneville, J. Salcédo, Santon, Ismaël Taï.
Le Roi Tongho a fait sa marque.
Les principaux chefs des Landoumans.
Marque: Sarah Bombo et Manel Pendessa.
Le Roi et chef suprême des Nalous: Lamina Towl.
Son frère: Yura Towl.
Son deuxième frère: Carimoun Towl.

La disposition essentielle de ce traité découle des articles 7 et 8 par lesquels le roi des Landoumans cède en toute propriété au Gouvernement français un terrain de 40.000 mètres carrés, situé sur la partie supérieure du mont St-Jean, avec faculté pour le gouvernement français d'y élever un fort. Ce n'est encore que la reconnaissance d'un droit mais qui rend légitime une occupation de fait dès que les circonstances seront favorables. Ainsi Français et Belges ont une position également forte ou également faible, les droits des premiers portant sur le pays landouman alors que les droits des seconds s'appliquent au territoire nalou. De ce moment il est évident que le Nunez appartiendra à celle des deux nations qui saura acquérir la première une situation de fait prépondérante.

Chaque année à la belle saison, la Louise-Marie faisait une courte apparition au Nunez pour y protéger les intérêts belges ; un fils et un neveu de Lamina furent même amenés en Belgique et y reçurent une éducation européenne. D'une manière générale la situation politique dans le Naloutaye était bonne ; cependant, l'essentiel, le commerce, restait exposé à des risques tels qu'aucune société belge ne consentait à engager des capitaux pour l'exploitation de la colonie naissante. Le 27 juin 1854, M. Bols, consul de Belgique à Freetown, adresse à son ministre un rapport dont un passage est à retenir

«... Vous voyez, M. le Ministre, que le commerce de la Sénégambie est très incertain. Exposé à nombre de mauvaises chances, il doit être rassuré et encouragé par une protection armée... Depuis que nos rapports avec la Sénégambie ont pris du développement, le Gouvernement du Roi, appréciant la position exceptionnelle du commerce dans cette partie du monde, n'a pas cessé d'y envoyer presque tous les ans, un navire de guerre en croisière pendant quelques mois. Ces rapports s'agrandissant, la présence continuelle d'un bâtiment d'Etat devient indispensable ».

Les suggestions de M. Bols ne trouvèrent aucun écho à Bruxelles. Au mois de décembre 1851, le lieutenant de vaisseau Petit, commandant le brick de guerre le Duc de Brabanl avait été chargé de ramener au Naloutaye le fils et le neveu de Lamina, dont l'instruction était terminée et qui parlaient sans difficulté le français et l'anglais ; il devait, à l'occasion de ce voyage, faire une enquête sur la situation de la colonie belge ; son rapport entièrement défavorable, se termine par la conclusion suivante:

« A mon avis, il est temps de rompre le traité de 1848 dont nous ne retirons plus aucun avantage. Comme je l'ai déjà dit dans mon premier rapport, les américains qui exploitent si bien la côte d'Afrique ne font de traité avec personne ».

De fait la Belgique avait-elle intérêt à conserver ses droits sur le pays nalou alors qu'elle n'y avait pas un fort, pas un soldat, pas un colon, pas un commerçant ? Cinq ans plus tard, la Louise-Marie vint faire escale à Caniope : Van Haverbeke retrouva les jeunes Sayon et Carimou redevenus presque sauvages.
A la Chambre des Représentants le traité avait donné lieu à de vives attaques ; on craignait les aventures. Le 10 novembre 1848, un député, M. Sinave, interpelle ainsi le ministre.

« Il paraît que le Gouvernement s'est décidé à faire l'acquisition d'un terrain situé sur la côte occidentale d'Afrique, au 15° degré c'est-à-dire sous les tropiques. Je demanderai si réellement on a l'intention d'envoyer de malheureux Belges chercher la mort sur cette terre pestilentielle ».

Le ministre répondit que l'on exportait non des hommes mais des marchandises et qu'au surplus il ne s'agissait que d'une expérience.
Les attaques sur le Nunez prirent alors une voie oblique ; la discussion fut portée sur l'inscription au budget de la somme de 5.000 francs destinée à payer à Lamina la coutume prévue au traité. En 1854, le ministre de Broukère déclara :

« On peut dire d'après les résultats obtenus que le pays n'a pas à regretter ce modique sacrifice. Notre commerce à la côte occidentale d'Afrique suit une marche satisfaisante... »

Il semblait donc que le gouvernement belge allait défendre le sort de la Colonie, mais les ministres changent... En 1856, le ministre des Affaires Etrangères, comte Vilain XIII, fit les déclarations suivantes :

« Depuis la signature du traité du 4 mars 1848 la situation s'est modifiée. Gorée a été, érigé en port franc et un traité avec l'Angleterre a ouvert les possessions britanniques. La convention de 1848 n'a donc plus au même degré sa première raison d'être. Il paraît d'ailleurs que la coutume accordée à Lamina est une cause permanente de discorde entre ce chef et ses voisins, de sorte qu'au lieu de seconder le mouvement des affaires, la convention a eu plus d'une fois pour effet de l'entraver en éloignant les caravanes. Devant ces considérations le Gouvernement du Roi a pris le parti de dénoncer l'arrangement du 4 mars 1848 et il a chargé de cette mission notre consul à Gorée ».

Désireux toutefois de conserver au commerce belge les avantages qu'il avait en vertu de ce traité, et bien décidé à ne plus payer la rente de 5.000 francs, le gouvernement chargeait M. Bols, consul général de Belgique à la côte d'Afrique, de passer une convention avec le nouveau chef des Nalous ; le 23 avril 1858 l'accord suivant était signé :

« Cejourd'hui, le troisième du mois d'avril de l'an mil huit cent cinquante-huit, à Caniope (Rio Nunez) :
Entre:
Urah Towl, chef des Nalous, et Caremo Towl, son frère puîné, d'une part.;
Nonobstant,

  1. La renonciation du Gouvernement de Sa Majesté le roi des Belges au bénéfice du traité du 4 mars 1848;
  2. La cessation, dès 1857, de la rente de cinq mille francs en marchandises servie au chef des Nalous depuis 1848;

En considération:

  1. De l'éducation donnée à deux enfants nalous aux frais du Gouvernement belge ;
  2. De l'allocation de cinq mille francs payée par le Gouvernement de Sa Majesté le Roi des Belges pendant neuf ans ;

Il a été convenu que :

  1. Les Belges qui s'établiront dans le pays des Nalous ne paieront au chef qu'une redevance annuelle de dix gourdes (cinquante francs) en marchandises par cent yards de terrain occupé;
  2. Ils auront la faculté de disposer des bois nécessaires à leur usage;
  3. Le chef des Nalous, tant en son nom qu'en celui de ceux qui pourraient lui succéder, s'engage à protéger de tous ses moyens les Belges, ainsi que leurs propriétés et marchandises ;
  4. A n'exiger d'eux, sous aucun prétexte, d'autre redevance que celle stipulée ci-dessus ;
  5. A n'exiger aucun droit d'ancrage, d'aiguade, ni autre des navires belges qui se rendront dans le fleuve ;
  6. A n'accorder à aucune nation de faveur qui ne serait implicitement et aussitôt également accordée à la Belgique ;

« En foi de quoi, Urah Towl, Caremo Towl et L. Towl ont signé la présente convention, faite en double expédition. »

La Belgique avait renoncé à toute souveraineté sur les rives du Nunez.

Notes
1. Sur l'intervention belge au Nunez, consulter:
Th. du Columbier. Une expédition franco-belge en Guinée. Bulletin de la Société belge d'Etudes coloniales, mai-juin 1920.
Chr. Monheim. L'affaire du Rio Nunez. Louvain, édit. Aucam, 1931.
Ch. Maroy. La colonie belge du Rio Nunez et l'expédition franco-belge de Bokié en 1849. Bulletin d'Etudes et d'Informations de l'Ecole supérieure du Commerce. Anvers, sept.-oct. 1930.
2. Lettre du 15 janvier 1848 du Commandant particulier de Gorée au Gouverneur du Sénégal.
3. Sur les cartes du XVIIIe siècle, Beauconfit correspond au village de Dankélikélé.


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