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Etudes guinéennes

Mlle. Monique de Lestranges
Contes et légendes des Fulakunda du Badyar

Institut Français d'Afrique Noire. Centre de Guinée, Conakry, 1950, no. 7, pp. 3-66

Ham Bodhedyo Dyalle Pâté

C'était un très grand roi du Macina que Ham Bodhedyo Dyalle Pâté, ce qui signifie le second fils de sa mère, l'homme au teint rouge. Ses charlatans et marabouts lui avaient dit de tuer tout enfant de sexe féminin que lui donnerait une de ses femmes, car elle devait le détrôner. Mais lorsque Gueladye, son fils très illustre eut atteint l'adage de quinze ans, sa mère accoucha d'une fille. Sachant ce qui avait été dit à son père, Gueladye prit des précautions pour empêcher la mort de sa sœur. Il interdit à tous d'aller voir sa mère : lui seul pénètre dans la case de celle-ci. Comme il était aussi puissant que son père, cet ordre fut respecté, et le roi aimait tant Gueladyo et sa mère que personne n'osa lui dire que la mère de Gueladye avait accouché d'une fille.
Apprenant l'accouchement de sa femme, Ham Bodhedyo Dyalle Paté envoie ses griots demander si elle a accouché d'un garçon ou d'une fille. Les griots trouvent Gueladye à la porte de sa case de sa mère. Ils chantent ses louanges, et tout en le flattant, lui disent :
— Ton père, Ham Bodhedyo, nous envoie voir si ta mère a accouché d'un garçon ou d'une fille.
Gueladye leur ordonne d'aller dire à son père que lui, Gueladye, fils de Ham Bodhedyo Dyalle Paté, héritier de la couronne du Macina, fait savoir à son père que sa mère a accouché d'un garçon. Mais Gueladye interdit aux griots d'entrer dans la case.
Plein de soupçons, Ham Bodhedyo convoque un charlatan bambara, et lui demande de consulter ses cauris pour savoir si la femme a accouché d'un garçon ou d'une fille. Le charlatan, après avoir par trois fois jeté ses cauris sur le sol, déclare que la femme a accouché d'un garçon. Or Ham Bodhedyo Dyalle Paté avait chez lui des oiseaux devins 1 qui lui parlaient chaque fois qu'un malheur allait lui arriver.
Lui seul comprenait leurs gazouillements. Et voilà que les oiseaux se mettent à gazouiller, démentant les paroles du Bambara :
— Il a menti le charlatan, la femme a accouché d'une fille.
Le chef convoque un second charlatan, qui répète les paroles du premier paroles que les oiseaux ont démenties. Il convoque un troisième, puis un quatrième, un cinquième et un sixième marabout. En septième lieu, il convoque une vielle femme qui habitait tout au bout du village. Celle-là, comme les oiseaux qui ont démenti les paroles des six marabouts, lui dit que sa femme a accouché d'une fille, et affirme :
— Sache que tout ce que te racontent d'autres marabouts est faux. La femme a accouché d'une fille.
Ham Bodhedyo envoie ses griots interroger à nouveau la femme accouchée. Mais Gueladye à nouveau leur interdit d'entrer et répète toujours les mêmes paroles. Arrive enfin le jour du baptême, le roi se prépare selon la coutume et décide d'aller lui-même voir l'enfant, accompagné de tous ses griots. Gueladye l'avait prévu, et il vient lui même à la rencontre de son père, après avoir fait lui-même, en compagnie de ses propres, griots, la cérémonie du baptême. Ayant rejoint son père il dit à son griot de lui traduire ceci :
— Mon père étant roi, et moi son héritier, je ne puis en aucune manière le trahir. Si le roi a confiance en lui-même, qu'il ait confiance en moi, son fils Gueladye. Tout ce que lui racontent marabouts et charlatans est faux. Gueladye à eu un frère et non une sœur. A mon âge, un fils doit remplacer son père, et c'est pour juste raison que j'ai accompli moi-même la cérémonie du baptême. Le nouveau-né porte le nom de son grand-père, Bodhedyo. Mais si mon père n'a pas confiance en moi et croit que je le trahirai, qu'il passe voir l'enfant. Je sais seulement que je ne trahirai pas mon père, mentir à son père est indigne et porte malheur.
Le griot traduit ces paroles, et le père répond :
— Je sais que Gueladye est mon sang. Par sa bravoure, il est au moins égal à moi, s'il ne m'est pas supérieur... Je sais qu'il ne me trahira pas, mais je lui fais savoir qu'il est encore jeune, qu'il a l'esprit enfantin, que trop de sang bout dans son corps ; s'il laisse une fille dans notre concession, dans notre famille, notre trône sera détruit et nous en pâtirons tous les deux. Qu'il ne se laisse pas, c'est un conseil, égarer par sa jeunesse ; mais j'ai malgré tout confiance en lui, et je sais qu'il a un frère et non une soeur ».
Puis le roi s'en retourne chez lui. Mais chaque semaine, durant quatorze ans, les gazouillements des oiseaux lui répètent qu'une fille lui est née, fille qui lui portera immensément malheur, malheur qui renversera son royaume... et, durant ces quatorze ans, chaque semaine, après que les oiseaux ont gazouillé, le roi envoie ses griots redemander à Gueladye s'il a une sœur ou un frère ; mais Gueladye répond d'un ton qui parait sérieux et sincère. Quand l'enfant a eu six ans, le roi a demandé à Gueladye pourquoi l'enfant ne venait pas lui rendre visite, et Gueladye répond :
— Mais papa, à quel âge m'avez-vous, vu ? Je crois que c'est à l'âge de quinze ans seulement, après ma circoncision.
Le père, sachant que c'était vrai, ne dit plus rien.
A l'âge de quatorze ans, on dut exciser la fille. Elle avait grandi dans sa case, où nul ne pénétrait, sauf Gueladye et sa mère ; tout ce qu'elle avait à faire, elle le faisait dans sa case. Et le père, ayant tant entendu dire que l'enfant était une fille, attendait avec impatience la circoncision et tenait fermement ce jour là à voir son fils. La circoncision devait avoir lieu un vendredi matin. La nuit précédente se passe à danser, boire et manger.
Gueladye n'a plus le moyen de cacher sa sœur : dans la nuit, il l'excise lui-même, et le matin de bonne heure il se sauve avec elle dans la brousse ; puis il porte à son père un de ses demi-frères (d'une autre mère que sa soeur et lui) qui portait un autre nom que Bodyo. Mais le père, qui ne voyait sa multitude d'enfants qu'à quinze ans ne se rappelait pas leurs noms, fut rassuré, et. l'enfant fut circoncis.
Après la cérémonie, Ham Bodhedyo est rentré dans sa concession pour entendre, plus fort qu'auparavant et immédiatement, le gazouillis des oiseaux lui disant:
— Ton fils t'a trompé, tu as une fille, que ton fils a excisée dans la brousse, et il t'a présenté le fils d'une autre de tes femmes.
Ham Bodhedyo renvoie des émissaires à son fils qui répond toujours les mêmes paroles. Quinze jours après, la fille, qui avait reçu au baptême le nom de Fatoumata Binta, nom connu seulement de Gueladye et de sa mère était guérie. Gueladye, assailli par des émissaires et des questions de son père, fut obligé de fuir avec sa car le père avait pris la décision, irrévocable, de voir l'enfant et de le tuer si c'était une fille. Gueladye fuit avec sa sœur jusqu'à la frontière de leur pays, emportant la moitié du troupeau 1 de son père. Seul avec sa sœur, il fonde un petit village : lui gardait les bœufs, elle restait seule au campement 2. On dit que Fatoumata était d'une incomparable beauté, d'une beauté légendaire, sans défaut. Gueladyo lui-même restait parfois toute une journée à observer sa sœur ; il aimait sa sœur plus que son âme, et elle l'aimait tout autant. Avant qu'il la quitte le matin pour surveiller les bœufs dans la brousse, ils se donnaient mutuellement des conseils, et le soir, chacun avait un désir très chaud de revoir l'autre. Ils vivaient dans ce lien, sans pareil de parenté et d'amitié. Tout ce que chacun devait faire, il le demandait à l'autre. Il y avait entre eux une grande amitié.
Un jour, un chasseur 3 bambara du village de Sa, après une longue, marche sous un soleil torride, cherchant un puits ou une mare, car la soif serrait sa gorge, arrive à découvrir une petite hutte de branchages entrelacés, au milieu d'une impénétrable forêt. Il avait si soif qu'il ne pouvait pas parler. Il vient droit à l'habitation, mais Fatoumata, surprise de voir pour la première fois depuis sa naissance, un tel être, un homme, dont les vêtements de chasseur lui font peur, commence à s'inquiéter. Quoique on leur attribue le plus grand courage, à elle et à son frère, elle s'émotionne à la vue de cet homme ainsi vêtu. Le chasseur ne pouvant pas parler, lui demande à boire d'un geste. Fatoumata, quoiqu'étonnée, lui tend une calebasse d'eau très très propre. Le chasseur prend trois gorgées, qui lui rendent presque la vie puis, tenant toujours la calebasse à la main, il reste cinq heures de temps à regarder Fatoumata, Malgré sa soif, il n'avait encore bu que trois gorgées ; il ne fit que regarder la fille filer du coton 4. Mais quand celle-ci sut que son frère allait rentrer avec les boeufs, elle dit au chasseur:
— Si tu as soif, bois l'eau, et pars. Tu es resté assez longtemps à m'observer comme si tu n'avais jamais vu personne. Mais gare à toi, si mon frère Gueladye te trouve là, car il doit rentrer dans quelques instants.
Alors le chasseur a recommencé à boire, mais les yeux fixés sur la fille. Après s'être désaltéré, il pose la calebasse sur le sol, et sort à reculons, de façon à emporter un dernier souvenir de la beauté de la figure de Fatoumata. Quelques instants après le départ du chasseur Bambara, Gueladyo rentre avec son troupeau, comme il avait le pouvoir de voir ce qui se passait loin de lui, dès son arrivée il demande à sa soeur qui est venu en son absence.
Fatoumata raconte que c'est un chasseur égaré qui lui a demandé de l'eau à boire, mais son frère est mécontent, il lui fait des reproches.
Pour la première fois, Gueladyo et sa soeur sont en désaccord. Mais, finalement Gueladyo est obligé de demander des excuses à sa sœur, pour la trop grande violence de ses reproches.
Dès que le chasseur est rentré, il va trouver Ibrahima Ngurari, roi des Bambara, et lui dit :
— Ibrahima Ngurari, tu es un grand roi. Tu as toujours demandé à tes sujets de te dire où ils ont vu la plus belle des femmes pour pouvoir l'épouser. Et bien, il y a en pleine brousse une femme peule, fille de Ham Bodhedyo et sœur de Gueladyo, c'est la plus belle femme que j'ai jamais vue, et si Ibrahima Ngurari veut le savoir, un jour le chasseur l'accompagnera jusqu'au troupeau où habite Fatoumata mais, pour éviter Gueladyo, il faut attendre jusqu'à midi pour voir la fille, et éviter de rencontrer Gueladyo avec le troupeau.
Un jour, Ibrahima Ngurari envoya trois de ses griots avec
le chasseur, pour voir si Fatoumata était vraiment aussi belle que l'expliquait ce dernier. Les envoyés arrivant juste comme Gueladyo était parti avec les bœufs. Fatoumata, qui a maintenant envie de voir le monde, les reçoit très bien cette fois et leur donne à manger. Mais ils n'ont pu manger, ayant leurs regards fixés sur Fatoumata, à la surnaturelle beauté. Après quoi les griots, qui ont toujours la langue dure, disent à Fatoumata qu'ils sont envoyés par Ibrahima Ngurari qui est amoureux d'elle. Ibrahima Ngurari, roi des Bambara, le plus puissant, le plus beau, le plus riche et le plus courageux de tous les habitants du Macina, Peuls et Bambara. Ils attendent de Fatoumata une réponse favorable. Après quelques minutes de silence, Fatoumata répond qu'elle accepte avec plaisir ce que Ibrahima Ngurari lui envoie dire, et, pour lui marquer l'estime qu'elle lui réserve, elle lui donne une des bagues d'or qu'elle portait .
Le retour de Gueladyo approche, Fatoumata demande aux envoyés, d'Ibrahima Ngurari de partir, pour que Gueladyo ne les trouve pas. Ils partent, avec regret, et vont expliquer à Ngurari la beauté, de Fatoumata. Le roi ne pouvait plus se contenir : Fatoumata et les griots avaient fixé la date à laquelle Ibrahima Ngurari devait rendre visite à Fatoumata, Ibrahima Ngurari disait chaque jour que ce jour était arrivé.
Après le départ des griots, Gueladyo rentre avec ses boeufs. Toujours par magie, il a appris que des gens sont venus en son absence. A cause de cela, il se querelle avec sa sœur. De ce jour, ils ne devaient plus cesser de le faire. Le jour où Ibrahima Ngurari devait venir rendre visite à Fatoumata était arrivé. Dès que Gueladyo l'a quittée avec ses bœufs, Fatoumata a préparé de grands plats, et elle attend impatiemment ses visiteurs. Enfin ceux-ci arrivent. Fatoumata passe toute la journée à boire, à manger, à danser avec Ibrahima Ngurari et ses compagnons. Ibrahima se fiance à Fatoumata, mais il se demande comment le mariage pourra avoir lieu. Fatoumata lui dit :
- Venez demain avec une forte armée, installez-vous à un kilomètre du troupeau. Je tirerai un coup de fusil pour vous dire de venir.
Ibrahima Ngurari et ses compagnons rentrent chez eux. Ibrahima Ngurari savait qu'il n'y avait pas de pareille femme dans tout le Macina, chez les Peuls ni chez les Bambara, et il était pressé d'avoir la main de la femme. Aussi, dès son arrivée, dans la nuit même, il réunit plus de vingt mille hommes, plus de vingt mille chevaux et plus de vingt mille armes, fusils, coupe-coupe, lances. Et, dans la nuit même, ils arrivent à proximité du troupeau de Gueladyo, en grand silence, pour ne pas éveiller l'attention de celui-ci.
La veille, après qu'Ibrahima Ngurari soit venu rendre visite à Fatoumata, Gueladyo en rentrant le soir avait fait à sa sœur des reproches encore plus grands, mais à chaque querelle ils se réconciliaient vite, et Gueladyo et sa sœur avaient passé la nuit toute entière à danser, se racontant des souvenirs de leur pays, se racontant les hauts faits des hommes illustres de leur famille. Mais le matin de bonne heure, après avoir trait les vaches, Fatoumata se met à pleurer, à pleurer, à pleurer. Son frère lui pose de nombreuses questions, elle continue à pleurer mais ne répond pas. Chaque question semble être pour elle une blessure. Gueladyo ne peut plus se contenir. Enfin , Fatoumata répond à ses questions :
— Gueladyo tu dis que tu m'aimes, tu dis que je suis ta sœur la plus estimée, tu dis que nous sommes fils d'un grand chef, Ham Bodhedyo Yelle Paté, tu dis que tu peux satisfaire toute mes demandes. Mais moi quand j'aurai vieilli, que pourrais-je raconter à mes frères, à mes soeurs, à ceux de mon rang, je n'ai rien fait de tout ce que doit faire le fils ou la fille d'un chef. Je n'ai jamais pillé comme toi ou toutes mes soeurs, je n'ai jamais eu de servantes ou de captifs au contraire C'est toujours moi la servante je n'ai jamais attaché ni battu personne ; je n'ai jamais mesuré mon courage, je ne l'ai jamais démontré. Quand un fils ou une fille de chef n'a rien fait de toutes ces choses, il est indigne de sa famille. Voilà ce que je pense et voilà ce qui me fait pleurer. Gueladyo, tu dis que tu m'aimes, et je n'ai jamais vu le monde depuis que je suis née. Je n'ai jamais vu personne, malgré tes accusations. Je mourrai dans cette vie de servante et dans cette grande solitude.
Humilié, Gueladyo dit à sa sœur :
— Ma sœur, je t'ai toujours dit que je pouvais tout faire. Tu dis n'avoir jamais attaché ni battu personne, je suis là : attache-moi bien, et bats-moi bien, et bats-moi, même si tu veux me tuer. Mais je te fais savoir que si, qui que ce soit, fusse une mouche, veut te toucher, je le ferais disparaître de ce monde. A plus forte raison un être humain.
Alors il prend des cordes solides, qu'il donne à Fatoumata, il se met contre un poteau de bois ; et lui donne l'ordre de l'attacher. Une grande joie se montrait dans les yeux de Fatoumata. Elle commence à attacher fortement son frère qui lui dit :
— Mais ma sœur, comme tu ne veux pas me tuer, ne m'attache pas à ce point.
Et Fatoumata se remet à pleurer. Alors Gueladyo lui dit :
— Je te donne mon âme, et attache-moi comme tu voudras. Fatoumata attache son frère contre un grand arbre et l'attache très fortement. Gueladyo sent les cordes sur ses os. Comprenant ce qui se passait, quand Fatoumata a fini de l'attacher, il lui dit :
— Ma sœur, tu crois être arrivée à me tromper. Je t'ai dit que je t'ai sacrifié mon âme. J'ai toujours juré de ne pas revenir sur mes paroles, et même si je dois mourir plus misérablement encore je ne le ferai pas ! Au nom de mon père ! Mais je te fais savoir que si tu fais cela, cela retombera sur toi-méme. Je n'ajoute plus rien. Je sais que tu veux te marier avec le chef bambara, avec ce fétichiste. Je sais depuis l'autre jour que tu as été découverte par un chasseur, mais tout cela retombera sur toi.
C'est bien exactement ce que m'avait dit mon père et c'est pour cette raison que je t'ai fait fuir.
Mais Fatoumata l'interrompt :
— Mais mon frère, Gueladyo, je n'ai jamais vu de frère jaloux de sa soeur, sauf toi, mais cette jalousie te coûtera la vie. Tu disais que tu étais brave mais aujourd'hui tu mourras de la main du chef bambara qui m'épousera malgré toi.
Aussitôt elle tire son coup de fusil et Gueladyo voit venir une armée de 20.000 hommes ; à leur tête, Ibrahima Ngurari sur son cheval blanc. Aussitôt Gueladyo au teint clair devient tout noir, du feu semble sortir de ses yeux, de la bave coule de sa bouche, il semble enfler sous ses liens, on entend au loin le battement de mon cœur, sa fureur enfin eut fait mourir un homme sans courage.
Ngurari prend place auprès de Fatoumata et pose son pied sur le sien. Fatoumata lui explique : «
— Mon frère est un génie ; il faut donner l'ordre à tous tes gens de tirer sur lui. Dix mille coups de fusil ne peuvent pas le tuer.
Ibrahima Ngurari donne l'ordre de tirer sur Gueladyo. De toute son armée s'échappe un grande fusillade. Le ciel devient, obscur, toute la terre tremble ... Quand le brouillard se fût dissipé, Gueladyo était toujours debout ... Chacun des guerriers tire sur lui dix charges... et il ne meurt pas. Les balles s'entassent autour de lui, il en a jusqu'aux reins... mais cela n'est rien pour Gueladyo en courroux :
— S'il arrivait à se détacher, il tuerait tous ces guerriers.
Dix autres charges sont tirées sur lui, les balles l'entourent jusqu'au cou... il est toujours vivant et sans blessure ; il souffre ; il souffre seulement à cause des balles qui le serrent à l'étouffer. Il s'adresse à Fatoumata :
— Ma sœur, ne me fais pas tant souffrir. Puisque tu veux à tout prix que je meurs, écoute, ôte-moi d'abord le charme
attaché à mes cheveux, puis fais faire un petit arc, prend l'ergot d'un coq et fais en faire une flèche. Que quelqu'un tire alors sur moi, cette flèche seule peut me tuer, sinon vous pourrez tirer pendant mille ans, jamais je ne mourrai.
Fatoumata elle-même prend aussitôt un coq, le tue, prend son ergot, fabrique une flèche et un arc elle tire sur Gueladyo: il meurt.
Fatoumata devient l'heureuse épouse d'Ibrahima Ngurari qui emmène tous les boeufs de Gueladyo et son cheval qui hennissait de douleur depuis le matin. Ibrahima Ngurari est content, quoiqu'il demeure étonné par Gueladyo l'invulnérable. On emmène tous les boeufs et le cheval à Sa.
On avait retiré à Gueladyo ses liens, après avoir déblayé les balles qui l'entouraient. Vingt-et-un jours se passent. Depuis que Gueladyo est mort, ni ses bœufs, ni son cheval n'ont brouté. Fatoumata elle-même commence à regretter la mort de son frère. Les bœufs de Gueladyo ne prenaient aucune nourriture, ni son cheval. Ibrahima Ngurari avait cherché plus de mille palefreniers et plus de mille bergers, qui avaient essayé de nourrir les animaux. Mais aucun palefrenier, aucun berger n'était parvenu à faire brouter ni les boeufs ni le cheval. Ils avaient préparé tous les médicaments qu'ils connaissaient pour donner de l'appétit aux animaux, mais n'avaient pas réussi.
On dit que quand Gueladyo mourut, on lui coupa la tête, qui fut mise sur un poteàu de bois planté au milieu de la cour d'Ibrahima Ngurari. Du jour où elle commence à le regretter, Fatoumata sort chaque matin et honore la tête de son frère. Dans la forêt où son cadavre était resté, tous les animaux passaient la nuit autour du corps de Gueladyo : tous les animaux auxquels Gueladyo avait souvent donné à manger, car il tuait de nombreuses bêtes et les abandonnaient : lions,. panthères, cynhyènes, vautours. Gueladyo était connu même des oiseaux. Quand ces animaux n'ont pas été nourris pendant quatre Jours, comprenant qu'il était arrivé malheur à Gueladyo, ils sont venus voir où il était et ont trouvé son cadavre. Quelques fauves proposent de le manger, mais d'autres, au contraire soutiennent qu'il faut être reconnaissant à l'égard de qui vous rend service. Gueladyo leur ayant rendu de nombreux services, à leur tour d'essayer tous les moyens de le faire revivre. L'hyène disait :
— Si j'avais la tête de Gueladyo, je pourrai la recoller à son corps, comme elle l'était auparavant.
Une mouche maçonne affirmait :
— Si cela se faisait, je serais capable de lui rendre la vie.
Mais qui ramènerait la tête de Gueladyo ? Un épervier s'empressait :
— S'il y a parmi nous des braves autant que moi pour m'accompagner, j'irai chercher la tête de Gueladyo dans la concession. Deux autres éperviers et un aigle à pattes rouges se présentèrent.
A tire d'aile, ces oiseaux de proie se dirigent vers Sa. Mais la tête de Gueladyo était toujours gardée, par dix mille fusils. Une mouche maçonne même si elle passait au-dessus, était tuée. Arrivés au-dessus de la concession d'Ibrahima, les oiseaux la survolent trois fois. Puis d'un coup d'aile, l'épervier saisit la tête de Gueladyo et se dirige vers la brousse. Une fusillade éclate : dix mille canons visent l'oiseau qui, de peur, laisse tomber la tête de Gueladyo. Mais le second épervier, la rattrape avant qu'elle n'ait touché terre ; les oiseaux rejoignent les autres animaux. Chez Ibrahima Ngurari, l'étonnement régnait, les paroles bruissaient. :
— La tête de Gueladyo emmenée, peut-être qu'il va revenir.
Mais Ibrahima disait :
— Gueladyo est mort depuis vingt-et-un jours. Malgré son courage je n'ai jamais vu de ressuscité.
Il conseille à Fatoumata de ne pas écouter ces mensonges.

La tête lui ayant été amenée, la hyène fait apparaître un petit sac contenant lui même trois autres sacs l'un dans l'autre. Du troisième sac elle retire une espèce de queue de poils inconnus à l'extrémité rouge. Elle prend la tête de Gueladyo, l'approche de son corps, et tourne trois fois la queue autour du cou : la tête est aussi solidement fixée qu'au temps où Gueladyo vivait. A son tour la mouche maçonne s'approche. Sa sorcellerie redresse Gueladyo, tout étonné de se trouver au milieu de fauves et d'oiseaux de proie :
— Que faites-vous ici, qu'arrive-t-il ?
Le lion répond :
— Gueladyo, depuis ta mort aucun de nous n'avait mangé. Sachant reconnaître les services rendus, nous avons ramené ta tête, qui était à Sa, et nous t'avons rendu la vie. Mais nous avons faim.

Guéladyo avait une arme dans sa poche, il regarde derrière lui et voit passer un troupeau de coba il en tue cinquante, qu'il donne à ses bienfaiteurs. Se retournant encore une fois, il voit passer un troupeau de buffles : il en tue cinquante, et puis encore cinquante antilopes : il les. donne aux animaux. Après quoi il les remercie, et ceux-ci à leur tour le remercient. Et Guéladyo s'en va. Il prend des sacs et s'en fait faire des habits. Il se dirige vers Sa. Le jour même, en chemin, il rencontre Fatoumata sa sœur, au milieu de ses co-épouses, en train de laver le linge de leur mari. Guéladyo avait le moyen de se faire très petit. Mais dès que Fatoumata l'a vu elle l'a reconnu :
— Est-ce mon frère, mort depuis vingt-deux jours, ou est-ce une ressemblance ?
Elle dit à ses co-épouses :
— Si mon frère n'était mort qu'hier, je dirais celui-ci est mon frère. Mais comme il y a vingt-deux jours, je dis que cet homme ressemble à mon frère.
Guéladyo s'approche, les salue en déguisant sa voix, leur demande de l'eau à boire. Il passe, il arrive à Sa, trouve Ibrahima Ngurari entouré de milliers de suivants. Malgré les bousculades, les injures et les coups qu'il reçoit, Guéladyo arrive à serrer la main d'Ibrahima Ngurari et à s'asseoir auprès de lui. On l'interpelle :
— Mais où vas-tu, toi, avec tes haillons ? Qu'est ce que tu viens chercher là, tu veux mourir, tu veux subir le sort de Guéladyo ?
Il répond :
— Non, mais comme je veux parler au roi, laissez-moi passer.
Il passe après avoir reçu de violents coups de poing et des
injures. Mais Ibrahima l'a vu lutter pour se frayer un passage et il dit :
— Laissez passer ce pauvre malheureux, vous ne savez pas pourquoi il vient me voir.
Il serre alors la main à Guéladyo, qui s'adresse à un suivant : le suis venu voir le chef pour le saluer. Je suis malheureux, pauvre et orphelin à la fois. Je n'ai pas de force. Je viens demander au chef une place, pour être nourri.

Le chef lui répond qu'il l'a écouté et lui demande d'où il vient.
— Du Macina.
— Quel travail peux-tu faire ?
— J'ai été une fois palefrenier, le reste du temps berger.
Malgré ses haillons et sa maigreur le malheureux avait l'air intelligent. Ibrahima Ngurari, très joyeux, s'écrie :
— Peut-être ce malheureux pourra-t-il faire manger le cheval de Guéladyo et ses boeufs.
Et il désigne un de ses suivants pour accompagner le malheureux.
Sera-t-il capable de nourrir le cheval de Guéladyo ?
Le jeune pauvre avait dit s'appeler Hammadi.

Depuis que le cheval était entré dans la concession d'Ibrahima, il n'avait jamais henni. Voyant Hammadi et le reconnaissant pour Guéladyo, il hennit. Tout le monde dit alors :
— Peut-être est-ce un bon palefrenier.
Hammadi va chercher de l'eau : le cheval, qui boit pour la première fois depuis vingt-cinq jours, en boit quatre baignoires. Hammadi lui présente du foin et il en mange beaucoup aussi, à la grande joie d'Ibrahima Ngurari et de Fatoumata : ils avaient trouvé un bon palefrenier. Mais les bœufs ne broutaient toujours pas l'herbe.

Un jour, Ibrahima envoie le palefrenier au troupeau, pour voir si les bœufs, avec lui, se nourriraient. Reconnaissant leur ancien maître, les animaux se mettent à beugler. C'est une nouvelle joie pour Ibrahima et Fatoumata de voir leurs animaux recommencer à manger.

Peu à peu Hammadi s'habituait : on lui reconnaissait une grande intelligence. Les animaux broutaient maintenant, même s'ils étaient gardés par un autre berger, car chaque jour, Hammadi allait visiter le troupeau et le cheval. Ibrahima avait confiance en lui et lui demandait quelques petits services. Fatoumata ne le rencontrait pas souvent ; un jour, après l'avoir vu, elle dit à son mari :
— Ce jeune homme ressemble beaucoup à mon frère Guéladyo, je ne crois pas que ce soit lui, mais ils se ressemblent.
— Ton frère, lui répond Ibrahima, est mort depuis un mois, il n'existe plus que dans l'autre monde. Ne m'en reparle plus, ne me cite plus ce nom si tu veux que nous restions ensemble... », Et il interroge son berger :
— Hammadi, connais-tu Guéladyo, fils de Ham Bodedyo Yelle Paté, ou as-tu au moins entendu parler de lui ?
— Oui, je ne l'ai pas connu, mais j'ai entendu parler de lui. J'ai appris qu'il était très brave, mais qu'il a été tué par toi
Ibrahima Ngurari qui a épousé sa soeur il y a un mois. Ibrahima Ngurari éclate d'un grand rire de joie. Un jour il dit au palefrenier de monter le cheval et de le promener. Hammadi monte en selle et va se promener à travers le village voisin, chaque jour, pendant un mois.
Guéladyo décide alors de se venger. Un jour qu'il avait ses armes et ses gris-gris, dans sa selle — il montait en général sans selle, mais il l'avait ce jour là — une commission du chef l'envoya dans un autre village. Avant d'y parvenir il ouvre sa selle et examine toutes ses armes, ainsi que ses gri-gris : chaque gri-gris saute de lui-même à la place où Guéladyo le mettait auparavant.
— C'est là ma place, disait chaque gris-gris.
Guéladyo était sûr de son affaire. Il avait toujours bien servi Ibrahima et ne manquait jamais de rentrer au jour qu'on le lui avait ordonné. Mais cette fois, au lieu de rester parti deux jours, il reste quatre. Pendant tout ce temps, il se prépare. En revenant il rencontre dix hommes envoyés à sa Recherche, avec des cravaches, par Ibrahima Ngurari. Dès qu'ils le voient, ils l'insultent mais il ne répond pas. Ils le cravachent, lui donnent des coups de poing, le roulent par terre. Guéladyo se laisse faire, ne voulant pas se faire reconnaître en pleine brousse : les hommes auraient fui. Il se laisse escorter jusqu'à cinq-cent mètres du village. Là, il leur dit :
— Vous, envoyés d'Ibrahima, vous m'avez battu et traîné à terre, sans savoir qui je suis. Connaissez-vous Guéladyo ? Connaissez-vous cet homme que votre roi a fait tuer pour épouser sa sœur ? ou plutôt que sa sœur a fait tuer pour épouser Ihrahima ? Connaissez-vous cet homme que tout le Macina redoute, Peul ou Bambara ? Connaissez-vous ce revenant, hier palefrenier d'lbrahima, aujourd'hui son ennemi et peut-être son maître.
A la grande frayeur des dix Bambara, il en tue cinq, coupe à l'un des survivants le bras droit, à un autre le gauche, une jambe au troisième, au quatrième le nez, au cinquième l'oreille, et leur dit d'aller saluer Ibrahima de la part de Guéladyo :
— Qu'il réunisse son armée et se prépare à recevoir un ennemi terrible et invincible.
Ibrahima voit revenir ses envoyés dans un état lamentable :
— Que vous est-il arrivé ?
Mais ont tellement peur qu'ils ne peuvent dire que ces quelques mots :
— Ton, palefrenier, c'est Guéladyo.
Alors Ibrahima est saisi d'une grande frayeur et d'une grande inquiétude. Il réunit son armée. Cette fois plus de trente mille hommes luttent contre le seul Guéladyo, mais Guéladyo, d'une main saisissant son sabre et de l'autre son revolver tue, tue et tue. Son cheval fait autant que lui. Il tue tant de fétichistes que lui-même se trouve baigné de sang. Le sang coagulé l'empêche d'ouvrir ses mains. Après quatre heures de combat, sur trente mille guerriers, il n'en reste plus huit mille. Or Guéladyo augmentait chaque minute de courage et de désir de tuer. Une heure de plus, et les huit mille survivants se sont dispersés. Il en avait capturé, les saisissant, les liant, et passant aux suivants... Il se dirige vers la concession d'Ibrahima qui s'était enfermé avec Fatoumata dans sa maison à étages. Guéladyo avait une telle soif de vengeance que son courroux augmentait sa force. En trois coups de pied, il brise le mur de la maison ; il y pénètre ; de lamentables, supplications l'accueillent.

Mais Fatoumata Binta le reçoit à bras ouverts : elle pleurait, le louait, le flattait, pardonnait... Guéladyo la saisit ainsi qu'Ibrahima. Il leur rase la tête, les fait sortir, et, lentement, avec un couteau, il déchire le corps d'Ibrahima et le tue. Quant à Fatoumata, il lui demande si elle se rappelle ses propres paroles, le jour où elle l'a attaché à l'arbre. Elle s'en rappelle bien, mais se plaint, pleure; embrasse son frère... Mais Guéladyo, impitoyable, prend une corde, lie sa sœur au cou, aux pieds, l'attache à la queue de son cheval, et lance son cheval en pleine vitesse. Comme il en avait le pouvoir, il ordonne à la bête de ruer. La malheureuse femme recevait des ruades, se griffait aux épines, se cognait aux arbres... Le cheval le faisait exprès et sa fureur semblait vouloir venger son maître. Le cheval revient, et Fatoumata n'est pas encore morte ; de sa bouche s'échappent quelques paroles, prières, qu'on entend à peine.
Guéladyo fait alors élever un grand bûcher, l'allume, et commence de brûler sa sœur par le pied droit, puis le gauche, puis tout le corps...

Notes
1. Oiseaux annonçant l'avenir. Il y a au pays fulakunda des hommes et des femmes qui comprennent le langage de la hyène et les oiseaux qui peuplent les abords des villages. Autrefois, à en croire les contes, les hommes et les animaux se comprenaient; tel roi, tel chef, tel marabout a été sauvé par tel ou tel animal. Aujourd'hui seul comprend le cri de la hyène on le chant de certains oiseaux da tourterelle par exemple), celui qui est né dans les circonstances suivantes : un homme dont la femme est enceinte, lui fait manger des graines d'arachides ou de mil (ou de n'importe quelle plante comestible) provenant d'un pied qui a été piétiné par une hyène.
On préserve soigneusement le plant dans ce but. L'enfant qui naît de cette femme comprend le langage de la hyène et des oiseaux. Ces oiseaux rappellent ceux des « Mille et une Nuits ». Pour une comparaison des thèmes, des motifs et des « accessoires épiques » des légendes fulakunda et des « Mille et une Nuits », on pourrait utiliser l'ouvrage de
Nikita Ellisséef. Thèmes et motifs des « Mille et une Nuits » essai de classification, Beyrouth, 1949. Institut Français de Damas. Par exemple pour les oiseaux parlants, cf. p. 136.
2. Les Fulakunda ne sortent jamais de chez eux. Il n'y a pas de commerçant ou fonctionnaire. Ce sont avant tout des éleveurs et des cultivateurs.
Elevage. Le grand-père de l'actuel chef de canton possédait 1.000 têtes de bœufs. Les bœufs restent dehors toute l'année. Pendant l'hivernage on rentre seulement le petit bétail, peu nombreux, dans la case ou dans un enclos. Si à la mort d'un vieux, on tue quatre ou cinq bœufs, un est pour le chef de canton, plus les pieds d'un deuxième. Le chef de canton laisse la moitié de ce boeuf pour le suivant ou le frère qui le représente à la cérémonie. Cette moitié est consommée sur place. Chaque fois que l'on tue un boeuf, le partage s'en effectue comme suit :

Ainsi en était-il autrefois, mais aujourd'hui les seuls dons qui restent obligatoires sont ceux au chef de canton, et au chef de hameau.
Au cours d'une cérémonie appelée tuppal Fula et Fulakunda donnent du sel aux boeufs, posé sur le sol, à l'intérieur d'un petit mur de vannerie (haut d'une quinzaine de centimètres) appelé mondè. Les Fula mélangent le sel avec de la terre de termitière et en donnent souvent, huit kilos à la fois. Les Fulakunda le mélangent à de la terre blanche de rizières ou de marigot, de l'argile et de l'écorce d'arbres ; ils en donnent deux fois par an, au début et après l'hivernage, environ quinze kilos par cinquante bœufs ou vingt pour cent. En saison sèche ils ne donnent pas de sel à leurs boeufs, considérant que cela est mauvais pour ces boeufs à corps blanc. Le sel est acheté par les Fulakunda à Sarébhoïdho ou à Youkounkoun. Les gens proches de Kandika (poste frontière avec la Guinée portugaise) l'achètent moins cher en Guinée portugaise, mais pour les autres Fulakunda, c'est trop loin.
3. Du matin au soir, les femmes fulakunda ne restent jamais inactives. Dès le chant du coq, elles pilent le petit mil, élément de base de la cuisine. A huit heures elle part traire les vaches ; en rentrant elle fait la cuisine, puis c'est l'heure de manger. Il est dix heures environ. En saison sèche, la femme se met alors à filer le coton jusque vers deux heures de l'après-midi. En hivernage, elle part à son champ, et les champs de riz sont souvent éloignés, à quatre kilomètres du village, jusque vers quatre heures. Il faut ensuite ramasser du bois et se remettre à la cuisine vers six heures. Le repas n'est pas terminé avant dix heures.
Un des plats les plus communs est une bouillie de petit mil réduit en farine et cuit à la vapeur dans une marmite percée de trous au-dessus d'eau bouillante. Ce plat s'accompagne d'une sauce à base de feuilles cuites elles aussi à la vapeur. Un soir à Kammabi, sur six cuisinières, cinq préparaient ce plat, la sixième cuisait dans une marmite avec peu d'eau une épaisse pâte de farine de manioc et de mil. Les sauces fulakunda sont très variées : un jour c'est l'oseille (follere), un jour le tamarin (Ils aiment particulièrement les mets aigrelets), une autre fois l'arachide ou le lait caillé.
A côté du mil, les Fulakunda mangent beaucoup de riz. Ils sont très difficiles à ce sujet et mangent du riz récolté l'année même, mais pas du riz de l'année précédente, auquel ils ne trouvent pas aussi bon goût. Ils connaissent maintenant par leurs voisins sarankolé le fonio ; quelques-uns se sont mis à cultiver un peu de fonio hâtif ; mais ils trouvent que le fonio rassasie pour peu de temps, une demi heure après en avoir rangé on a de nouveau faim.
4. La chasse. Autrefois, les Fulakunda chassaient la nuit, armés d'arcs et de flèches. Ces armes ne sont plus aujourd'hui utilisées que par les enfants (voir description in Jeux d'enfants). Un premier chasseur marchait devant, muni d'une torche d'herbes, un deuxième suivait avec l'arc et les flèches.
Autrefois, les jeunes chasseurs fulakunda demandaient aux vieux au moins pendant l'hivernage, c'est-à-dire le temps des cultures, la permission d'aller chasser. Toute la viande qu'ils rapportaient était pour les vieux qui ne laissaient aux chasseurs que juste assez à vendre pour acheter de la poudre.
Aujourd'hui, le chasseur vend généralement tout en cachette dans la brousse, avant de revenir au village. S'il rapporte un animal, il en donne les pieds à son chef de hameau et au chef de canton s'il n'est pas trop éloigné.
Il n'y a actuellement qu'un seul bon chasseur dans la région, à Diamatou. Les chasseurs portent un bonnet en leppi (bandes de coton) à trois pointes, bordé de cauris.
Les chasseurs ont des charmes, sinon celui qui a tué une hyène mourra rapidement, et celui qui a vu un buffle n'en verra pas d'autres prochainement (les buffles ne sont pas rares vers le Koli). Pour tuer un éléphant, il faut être un tireur courageux. Un chasseur qui voit un lion n'ose pas le tirer : s'il rate le cœur, le lion le tue. Mais il arrive qu'un chasseur inexpérimenté tue un lion sans savoir que c'en est un : il l'a pris pour un autre animal. On tire rarement les panthères ; on ne le fait que si elles s'attaquent aux petits veaux la nuit, au troupeau, mais les petits veaux sont toujours surveillés, et cela arrive très rarement. Les buveurs de vin mangent, la panthère, les musulmans pas, parce que la panthère ne mange que de la viande.
On raconte aux enfants que même un enfant de dix ans peut tuer une girafe (dyinki) s'il coupe l'arbre où elle s'appuie pour dormir. Son long cou est mou, et si elle est couchée, elle ne peut pas le relever, on coupe l'arbre de telle manière qu'il tombe si la girafe s'y appuie une foie à terre. Il est facile de la tuer. Il y a des girafes vers le Koli.


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