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Histoire


Djibril Tamsir Niane

Professeur d'Histoire au Lycée de Donka. Conakry.

Mise en place des populations de la Haute-Guinée

(Diplôme complémentaire aux Recherches sur l'Empire du Mali)
Recherches africaines. Conakry. No. 2, avril. 1960. p. 40-53


Sommaire

Le pays

La Haute-Guinée est le pays du Haut-Niger, c'est le pays Manding, pays de la savane; situé au sud de la zone soudanienne, la Haute- Guinée fait partie de l'ensemble des savanes dites « guinéennes » 1, parce que la forêt se prolonge par galerie le long des rivières. Le terme guinéen ici n'a rien d'une délimitation politique, bien plus Richard-Mollard fait remarquer que des trois quarts au moins de ce territoire (la Guinée) échappent au climat tropical proprement guinéen ».
La Haute-Guinée est avant tout le pays de la savane boisée où dominent le karité, le néré ; elle se délimite assez aisément :

Telles sont grosso-modo les limites du pays Manding ; limites imprécises car on passe insensiblement d'un type de végétation à un autre.
Mais le natif du pays, le Malinké limite géographiquement la Manding par la présence d'un arbuste. En effet un dicton malinké « Là ou s'arrête le so, là s'arrête le Manding », ce qui est l'équivalent du proverbe relevé par P. Viguier et quit dit « Là ou apparaît le karité, commence le Soudan ». Le so, arbuste caractéristique de la savane, voisine avec le Karité.
L'arbuste so fixe les limites historiques du Manding ou Haute-Guinée car la tradition enseigne que Soundjata, le grand conquérant du XIIIe siècle, porta ses armes dans toutes les directions jusqu'aux régions limites du so (ou du karité). L'ensemble de ces conquêtes, enseigne la tradition, constitue les pays Manding. Et pratiquement l'extension Manding s'est surtout manifestée dans cette aire géographique. A l'ouest les massifs du Fouta-Djalon sont occupés par les Peuls. Au sud, les peuples de la forêt forment un groupe distinct du groupe Manding de la savane, tandis que vers le nord et le nord-est l'élément bambara limite ethniquement les Malinké dans ces directions.
Pour bien marquer la différence les Malinké donnent le nom de gbèkan (clairière) à leur pays par opposition au pays boisé du sud (toukoro) tandis que le mot saheli (sahel ou Sahara) est appliqué au pays plus sec du nord.
Pour les Malinké, le Manding se différencie des régions voisines par sa langue, car le Manding est aussi le pays de ceux qui disent « N'Ko » (Je dis, en malinké).
Géographiquement, la Haute- Guinée (pays du Haut-Niger et ses affluents Milo, Niandan, Tinkisso) se caractérise par une pluviosité moyenne d'environ 1 m. d'eau par an avec en moyenne 5 à 6 mois de pluie contre 6 à 7 mois de saison sèche. Végétation encore assez dense où dominent surtout les graminées comme les andropogonées, l'harmattan y souffle de janvier au mois d'avril — les principales essences sont le caïlcédrat, le lingué (Afzelia africana) le teli (erythrophleum guineense) surtout le néré (parkia biglobosa) et le karité, arbre très utile que les natifs protègent particulièrement.

Géographiquement, la Haute-Guinée fait partie des terres où la bowalisation est intense, favorisée par les grands feux de brousse du printemps, feux alimentés par les grandes étendues herbeuses.

Ce pays aux limites géographiques imprécises a été le berceau des Malinké, fraction du grand groupe ethnique mandingue.

Traditionnellement, depuis les travaux de Delafosse, Labouret et plus récemment ceux du regretté Richard-Mollard, on divise le groupe mandingue en deux grands sous-groupes : les Mandé du sud ou Mandé-fou (où dix se dit fu) et en mandé du Nord ou Mandé-Tan (où dix se dit tan) 2.

Définition commode, mais qui ne rend pas compte des affinités entre les groupes. Je placerai volontiers les Soussou dans le groupe Mandé Nord parce que linguistiquement le soussou se différencie assez peu du malinké 3. L'installation des Soussou sur la Côte de Guinée est relativement récente (XVIIIe et XIXe siècles). Les Djallonké et les Soussou sont originaires du Soudan occidental, c'est une même branche qui s'étire du Bouré (sur le Tinkisso) en passant au nord et au sud du Fouta-Djalon jusqu'à la côte. Ce sont les Peuls, qui, du XIVe au XIXe siècle, par leurs invasions du Fouta-Djalon, ont divisé en deux la branche Djallonké-Soussou. Les langues soussou et malinké sont très voisines ; le soussou n'est qu'un malinké déformé par le contact avec les autochtones de la côte (Nalou, Baga, Landouma).
La Haute-Guinée est le pays des Mandé-Tan et pour employer le terme courant chez les natifs de la région, pays de ceux qui disent «N'Ko ».

Mais de quand date l'occupation du pays par les Mandingues ou Malinké ? Ont-ils toujours occupé ce pays ? D'où viennent-ils ? Problème difficile certes à cause de notre ignorance sur les migrations de peuples en Afrique, dü surtout au manque de documents écrits.
Cependant d'éminents africanistes ont tenté de donner une solution au problème de l'occupation de l'Ouest africain par les noirs. On évoquera ici surtout les travaux de Maurice Delafosse 4. Cet auteur divise les Noirs de l'Afrique Occidentale en trois rameaux :

  1. Les Songoï ou Sonraï à l'est sur la Boucle du Niger.
  2. Les Sérères à l'ouest dans la Boucle du Sénégal.
  3. Les Wangara ou Gangara au centre dans l'entre-deux-fleuves — à ce rameau appartient le groupe mandingue.

Selon Delafosse ces trois rameaux seraient issus d'une branche unique, les Bafour 5, branche de « noirs soudanais » venus de l'Est (Océan Indien) il y a environ 3000 ans 6
Les nouveaux venus repoussèrent les autochtones (négrilles) dans la grande forêt inhospitalière.

Les Wangara, c'est le groupe qui nous intéresse ici, ont donc occupé les pays nigériens depuis très longtemps mais il est difficile, Delafosse le reconnaît ainsi que Labouret, de donner une date à l'occupation de l'Ouest africain par les noirs. Un fait est certain, les noirs ne sont pas autochtones, en cela toutes les traditions locales sont unanimes et on connaît la tendance générale en Afrique Occidentale à faire venir les ancêtres de l'Est.
Mais ne peut-on pas, par une étude minutieuse des traditions, tenter de fixer dans le temps l'occupation de toute la Haute-Guinée, du moins de certaines régions, grâce aux traditions bien établies ? C'est ce que nous allons tenter après avoir fait une enquête dans les pays du Haut-Niger (Kankan, Kouroussa, Siguiri) qui constituent le coeur du Vieux Manding.

L'occupation du pays

Il est certain que ces pays du Haut-Niger ont été très anciennement occupés par les hommes ; la dégradation de la terre, le recul des forêts sont des signes certains de la mainmise de l'homme sur ces régions.

La vague de colonisation est venue de l'est, mais toutes les traditions malinké attestent que la terre était déjà occupée, les premiers occupants n'étaient pas de race manding.

Mais pour mieux saisir le fil des événements, il serait bon ici de faire appel aux traditions, région après région, car si toute la Haute-Guinée est peuplée de Malinké, chaque tribu a son histoire et explique son arrivée au pays. Il y a trois centres :

Du temps de l'Empire de Mali

La région entre Siguiri et Bamako constitue véritablement ce que l'on appelle « Vieux-Manding » par opposition au terme Manding plus général qui s'applique à tout le pays malinké 7. Ce territoire minuscule, limité à l'est par le fleuve Sankarani fut le berceau des principales tribus malinké qui firent les premières conquêtes qui devaient aboutir avec Soundjata (1230-1255) à la création du puissant Empire de Mali.

Avant l'expansion mandingue au XIIIe siècle, selon les traditions du Dioma (Sud de Siguiri), du Hamana (Kouroussa), le pays du Haut-Niger était occupé par les Bambara (fraction importante du groupe mandingue). Le Vieux Manding n'était qu'une petite enclave au milieu des terres bambara.

Les conquêtes de Soundjata entraînent les Malinké surtout vers l'Ouest et le Nord-Ouest; ils tournent pratiquement le dos au « Vieux Manding ». Les grandes tribus malinké vont reconstituer leur communauté loin du Manding. Entre autres la tribu des Keita (la famille impériale de Mali appartient à cette tribu), occupe le pays de Kita (Soudan) et le Nord-Ouest de Siguiri; ces régions formeront une sorte de prolongement du Manding.

Traditions historiques

Sur la fin de l'Empire, à partir du XVe siècle, il y a un mouvement inverse sous la pression des Sonraï et des Touaregs 8. Les Malinkés se replient vers les pays du Haut-Niger. C'est à cette époque qu'il faut placer l'occupation complète de la Haute-Guinée 9.
J'ai établi dans le sujet principal le tableau généalogique des familles qui occupèrent le Sud de Siguiri (Dioma), c'était une branche cadette de Keita (famille impériale). Deux générations plus tard, une autre branche des Keita venant de Kita occupera le Haut-Niger et fondera le pays du Hamana (Kouroussa) tandis que des tribus alliées s'installeront entre les deux groupes de Keita.

Les traditions locales ont soigneusement conservé la liste des fondateurs de villages; on peut ainsi dresser une carte permettant de voir l'occupation progressive de la savane jusqu'à la lisière de la forêt vers le sud.

Avec la grande expansion manding des XIIIe et XIVe siècles la Haute-Guinée reçoit peu d'éléments manding, l'intérêt est tourné vers l'Est et Nord-Est, l'occupation malinké ne s'étendait pas loin d'une ligne passant au sud de Siguiri vers Niani sur le Sankarani. A en croire les traditions, Kankan, Kouroussa étaient dans un pays assez sauvage d'aspect où vivaient quelques Bambara et surtout des « petits hommes ».

Occupation du Niger en amont de Siguiri

1. Le Dioma

La « province de Dioma se trouve à cheval sur le Haut-Niger en amont de Siguiri ; elle est essentiellement peuplée de Keita (tribu à laquelle appartient la famille impériale). Les Keita du Dioma 10 viennent de Kita (Soudan) ; selon la tradition, c'est une branche cadette ; j'ai dressé dans le sujet principal le tableau généalogique du Dioma ; il semble bien que cette province ait été conquise au début du XVe siècle seulement. Selon la tradition les Keita eurent à chasser les Peuls-Wassoulounké qui avaient envahi la région jusqu'à Niani 11.

Bory Koro (de la 5e génération après Soundiata)
(Dioma Banan)
Sere Bory
Dioma Tenin Bory
(Fondateur de Djéliba Koro)
Kani Cisse Kouman
(Kara Koro)
Ken Kamara Koumai
(Tiguibéry, Kara)
Teninko
Nan Djala Bory
Nan Fode  Nalaye
(Konoma Koura)
Kassa Moussa
(Sansando)
Moussa
(Niamina)

J'ai situé approximativement à la fin du XIVe siècle cette migration des Keita vers le sud de Siguiri ; partis de Kita à la suite des guerres contre les Songhay et les Bambara, les Keita se dirigent vers le sud à la recherche d'une nouvelle terre, il faut y ajouter quelques tribus alliées qui émigrèrent avec les Keita : des membres, de la tribu des Konaté, des Condé, des Kourouma et surtout des Camara ; après Siguiri, dit la tradition, les conquérants longèrent le Niger sur la rive gauche.
Les fugitifs s'arrêtèrent à Gbongoron Kourounin (colline située entre Siguiri et Dioma Banan), Bory Koro, le Roi des Keita fonda non loin de là un camp qui sera plus tard le village de Dioma Banan.
C'est de là que ses descendants allèrent fonder la province de Dioma. Voici le tableau des fondateurs du Dioma (j'ai mis entre parenthèses les noms de villages).
C'est donc au bout de quatre générations que les Keita colonisent complètement le Dioma, parallèlement d'autres membres de la tribu chassèrent les Peuls-Wassoulounké et occupèrent le Sud du « Vieux Manding » autour de Niani.
La nouvelle province reçut le nom de Dioma Wagnan 12. Une seconde vague de tribus malinké vint encore de Kita (sans doute milieu du XVe siècle) ; les Keita relièrent les deux provinces après expulsion des Peuls en fondant de nombreux villages dont les noms rappellent les noms des plus vieux villages du Manding, ce sont :

Sidikila - Bankoumana - Maghana - Baladougou - Faraba

Tous ces villages se situent entre les deux métropoles des Keita: Diélibakoro et Niani 13.

On peut considérer que l'occupation des Dioma était complète dès le début du XVIe siècle ; par cette nouvelle fondation les Malinké se trouvaient rapprochés de la forêt ; défricheurs intrépides, je penche à croire que les Malinké ont contribué à faire reculer la végétation arborescente.

Les Kéita des deux Dioma se réclamant d'un même ancêtre sont désignés sous le nom de « Nya Magan Si » (descendants de Nya-Maghan, un petit fils de Soundjata).
L'occupation du Torôn par les Konaté est contemporaine de celle du Dioma (Kéita et Konaté sont des tribus alliées depuis le temps de Soundiata).

La région entre le Niger et le Sankarani était ainsi entièrement occupée, le Sud de la région (Kankan) ne fut pas touché (Milo).

Le tableau généalogique des Kéita du Hamana nous permet de situer au milieu du XVe siècle l'occupation de cette province. C'est seulement à la 8e génération après Soundjata (1230-1255) que les Kéita fondèrent le Hamana.

Voici l'ordre de fondation des villages du Hamana.

Mory Habama (8e génération après Soundjata)
(Balato)
Mory Demaghan Komandjan
(Komana)
Mamoudou
(Kouroussa)
Baghe Sadi
(Babila) Ses fils et petits-fils
(Babilà-Troban-Fimadougou)
   

Carte de migration des Keita. Fin XIVe - debut XVe siecle

Le Hamana est la région du Haut-Niger (rive gauche) en amont de Siguiri limité au sud par le fleuve Niandan, affluent du Niger. En même temps que ces Kéita venaient des tribus de Kondé qui occupèrent la rive droite du Niandan. Les premiers villages fondés sont:

Takoura - Kiniero - Baro

d'autres tribus malinké: Traoré et Camara en nombre moins important fondèrent quelques villages dispersés dans ces provinces en majorité peuplés de Kéita et de Kondé; ces derniers occupaient le pays entre Milo et Niger jusqu'au-delà de Kankan.
Il faut un peu insister sur l'occupation du Hamana et du Gbérédougou (province de Kondé). Selon la tradition, Kéita, Kondé, Traoré, Camara venant du Kita étaient en quête de terre cultivable.
Or le pays du Haut-Niger qui s'appelait alors Wouroula était aux mains des Bambara du Sangaran, c'est au roi bambara que les émigrés demandèrent de la « terre ». Ce pays qui, dit la tradition, était couvert de forêt était une bonne terre à riz. Sur le refus du roi, les Malinké occupèrent de force le pays 14 en refoulant vers le sud les premiers habitants ou Sangaranka. Après la victoire des « connaisseurs de bonne terre » ou « Dougou Soumboula » indiquèrent les points d'établissement et les tribus dispersèrent à travers le pays.

Longtemps, dit la tradition, les Malinké du Hamana luttèrent contre les
Sangaranka et les Djallonké du nord-ouest de la province; vers le sud les Kéita du Hamana voisinaient avec ceux du Kissi 15. Le Dioma et le Hama étaient séparés par des villages de Kondé, de Camara, et de Traoré et Kourouma. Ces derniers (les Kourouma), tribu de forgerons, avaient, dit la tradition, aidé les Kéita et Kondé dans leur lutte contre le Sangaran.

Avec les deux migrations des Kéita et de leurs alliés toute l'actuelle Haute-Guinée était ainsi occupée par les Malinké.
Kéita, Kondé, Traoré, Kourouma, Camara sont les grandes tribus malinké ; tribus alliées qui depuis Soundjata sont restées fidèles au pacte du grand ancêtre 16.
L'occupation du pays de Kankan par les Maninka-Mory est beaucoup plus tardive ; on peut la situer au plus tôt au XVIIe siècle.
Les Maninka-Mory ne sont pas à proprement parler des Malinké. Ce sont des Sarakollé du Moyen-Niger très anciennement islamisés ; commerçant depuis une date très reculée, les Sarakollé avaient comme pays d'origine le Wagadou ou pays de Ghana (l'ancien Ghana). Après la disparition de Ghana par suite d'un dessèchement progressif 17 les Sarakollé se dispersèrent.
Selon les traditions écrites de Kankan 18 les Maninka-Mory sont originaires de Diafounou (Soudan). A la suite de guerres malheureuse ces « Diafounounké » quittèrent leur pays et vinrent demander hospitalité aux tribus malinké du Haut-Niger (en particulier aux Kondé qui occupaient la région de Kankan). Pacifiques et peu exigeants, les Malinké accueillirent avec bonté les fugitifs qui se taillèrent une province: le Baté ; le long du Milo, ils fondèrent 12 villages dont : Kankan, Kargamoudouya, Nafadji, Bakonko, Fodécariah sont les plus importantes de ces fondations.

Ces Sarakollé adoptèrent le malinké comme langue ; ils apportaient avec eux l'Islam d'ou le nom qu'on leur donna: Maninka-Mory (ce qui veut dire marabouts malinké).
Les Maninka-Mory sont traditionnellement marabouts ou commerçants, secondairement seulement ils travaillent la terre ; le Maninka-Mory emploie le mot « Sounounké » pour désigner les Malinkés. Le mot sounounké est synonyme de « païen » ; les Maninka-Mory islamisèrent les Sounounké 19. La province de Baté est le centre religieux de toute la Haute-Guinée actuellement, c'est Kankan qui tient le premier rôle ; là résident les membres de la famille chérifienne parmi lesquels se recrutent l'Imam, le Cheikh de la Haute-Guinée 20.
Après les Maninka-Mory la Haute-Guinée ne connut plus de grande migration ; on peut dire qu'à la fin du XVIIe siècle la Haute-Guinée a pris sa physionomie définitive : chaque tribu a sa province.

Division administrative

Cet historique de l'occupation du sol inspirée des traditions locales nous permet de comprendre le morcellement de la Haute-Guinée en « Provinces », chaque tribu ayant son domaine. Il s'agit principalement des tribus suivantes:

L'administration française a quelque peu respecté ces divisions mais elle a créé des centres d'attraction nouveaux. Siguiri, Kankan, Kouroussa n'étaient pas les villes les plus importantes ; le choix de l'administration a fait de ces villes des chefs-lieux. Ces trois villes sont aujourd'hui les grandes villes administratives de la Haute-Guinée. Ces trois cercles (comme on disait autrefois) groupent plusieurs provinces, plusieurs cantons.

Cette division administrative n'encadre pas rigoureusement le domaine des mandingues ainsi ; bien des Malinké sont hors de ce domaine, notamment dans le cercle de Kissidougou et dans celui de Beyla, même plus au sud vers Macenta et N'Zérékoré 21.

Le territoire ainsi délimité n'est pas cependant peuplé en totalité de Malinké, tant s'en faut, il subsiste des ethnies minoritaires et même dans certaines provinces des ethnies non malinké l'emportent.
Dans le cercle de Siguiri, au nord-ouest, on trouve beaucoup de Djallonké, notamment dans le Bouré, province aurifère ; les Djallonké sont encore nombreux à l'ouest de Kouroussa.
On trouve également une province de Peuls-Wassoulounké à l'est des cercles de Kankan et de Siguiri ; une enclave peule subsiste au nord-ouest de Siguiri 22.

Il faut signaler aussi que la division en provinces ethniques n'a rien de rigoureux, la cohabitation est fréquente entre ethnies différentes ; dans le Wassoulou subsistent des villages malinké et même dans le Bouré, on trouve des villages malinké près des villages djallonké.

Enfin dans un même village, la cohabitation est encore possible; plus généralement en Haute-Guinée, on peut trouver un village divisé en quartiers où chaque tribu a son quartier.
Le village de Baro sur le Niandan offre un exemple intéressant: dans ce village fondé par les Kondé, on trouve un quartier de Kéita ; à Djéliba-Koro, on trouve à côté des Kéita un quartier de Camara 23.

Répartition de la population

La Haute-Guinée a été beaucoup éprouvée par les guerres de Samory et la pacification qui suivit (fin XIXe siècle). On trouve de nombreuses ruines que signalent de loin les baobabs et les fromagers solitaires.

La répartition de la population traduit l'occupation du pays par les Malinké; les villages s'égrènent le long des rivières (Niger et affluents), les plus gros villages sont auprès des rivières aux larges vallées où la riziculture est possible.

Chaque village a ses hameaux de culture sur les plateaux auprès de petites vallées sur les rivières secondaires; c'est le fait caractéristiques dans la répartition de la population.

A la saison des cultures, les villages se dépeuplent au profit de hameaux; à la belle saison, c'est le retour au village 24. On trouve ainsi une population dense le long des vallées, une population disséminée en petits hameaux sur le plateau.

Le recensement

A plusieurs reprises l'administration a tenté de recenser la population, les résultats demeurant plus ou moins satisfaisants. La mission qui opéra le recensement de la Guinée en 1954-1955 dans son bulletin d'études, a tenté par une méthode d'enquête plus süre d'approcher la réalité.

Il semble bien qu'il faille faire la distinction entre « population présente » et population à « personnes temporairement absentes ». Ceci montre bien quel genre de difficulté on rencontre; il faut ajouter la méfiance des habitants devant le recensement. On se dérobe volontiers depuis qu'on sait que l'administration recense pour des besoins fiscaux 25. La mission de 1945-1955 fait remarquer qu'on « sous-estime » la population urbaine tandis que la population rurale est « parfois surestimée », cela est dü au recensement fiscal de l'administration qui n'a pas su établir un système d'enquête efficace.

On arrive ainsi à la conception d'une population « légale » rattachée au paiement de l'impôt et une population « présente ».

En général la population de la Haute-Guinée est assez instable et cela pour plusieurs raisons :

  1. Après la saison des pluies les jeunes gens « sortent » comme on dit au pays pendant les six mois de la saison sèche. Ils s'absentent du village et vont soit vers les grandes villes pour chercher du travail, soit dans les territoires britanniques (Sierra-Léone, Ghana) et même au Libéria ou ils font du commerce de colportage (noix de colas, huile de palme, riz). Aux mois de mai-juin, c'est le retour au village, ceux qui n'ont pas pu faire fortune pendant ces six mois, en général ne rentrent pas au village (on considère comme honteux de retourner main vide au village).
  2. Périodiquement il y a un mouvement général vers les mines d'or de Bouré (Siguiri) surtout à la belle saison, ce qui dépeuple les villages en saison sèche, parfois tous les hommes valides s'en vont, il ne reste que quelques hommes, les femmes et les vieillards.
  3. L'attrait des pays de la forêt est grande sur les Malinké de la savane, C'est ainsi que la région forestière a été pratiquement colonisée par les commerçants malinké (Dioulas): ils traitent du café principalement. Pratiquement en Guinée forestière et en Côte-d'Ivoire, la majorité des petits traitants sont des Malinké de la Haute-Guinée. Ils reviennent tous les deux ou trois ans au village exhiber leur fortune; ils continuent à payer l'impôt dans leur village mais n'y résident pratiquement plus.
    Depuis 1953, les mines de diamant de Sierra-Léone et de Libéria (Séfadou surtout) ont pratiquement dépeuplé la Haute-Guinée.

Le gouvernement de Guinée en 1956 a pu s'en inquiéter, aux frontières naissent des villages de Malinké contrebandiers qui constituent une population flottante.

On comprend que pour toutes ces raisons le recensement soit presque impossible; selon qu'on opère en hivernage ou à la belle saison, les résultats varient.

Le grand mouvement d'instabilité est surtout caractéristique du cercle de Kankan (canton de Baté), les Maninka-Mory traditionnellement commerçants ont parfois deux domiciles : dans leur pays et dans la région forestière; il n'est pas rare qu'ils soient inscrits dans deux cercles différents.

Voici les raisons qui font que les recenseurs doutent de leurs résultats.

Chiffres de population

Comme dans toute l'Afrique Noire, il y a actuellement un mouvement de population de la campagne vers les villes. Les campagnes se dépeuplent au profit des villes ; en Haute- Guinée, Kankan est le grand centre qui a fini par supplanter Siguiri et Kouroussa, cette dernière se dépeuple même au profit de Kankan 26.

  1. Kankan — la ville compte actuellement 22.541 habitants (chiffre 1954-55). Le cercle de Kankan 141.825. Cette population se répartit ainsi :
    289 villages agglomérés qui comptent 119.284 habitants.
    Kankan-Ville : 22.541.
  2. Kouroussa — La ville s'est considérablement dépeuplée depuis 10 ans, elle compte 5462 habitants.
    Dans le cercle: 149 gros villages soit 74.780 habitants.
    La ville : 5.462 habitants.
  3. Siguiri — C'est la ville à population mouvante ; peuplée quand on découvre de nouveaux placers. Elle compte depuis le dernier recensement 6.243 habitants.
    135 gros villages qui comptent 132.660 habitants.
    La ville : 6.243 habitants.

Les trois grandes villes de la Haute-Guinée sont ainsi estimées à 34.246 habitants contre 360.970 ruraux, soit le 1/10 de la population totale.

La population rurale se concentre en gros villages le long du Niger et de ses affluents. Les agglomérations dans la campagne dépassent rarement 3.000 habitants (exception de Baro sur le Niandan et de Djéliba-Koro sur le Niger).

Les densités sont fortes le long des cours d'eau, le long du Niger et du Milo où les villages ne sont séparés que par quelques kilomètres; on trouve jusqu'à 50 habitants au km2.

La route Kankan-Siguiri qui longe le Milo et le Niger relie un chapelet de villages. Notons que les villages sont parfois doubles : deux villages de part et d'autre d'un fleuve portent parfois le même nom, c'est une partie du village le plus ancien qui a essaimé ; le cas est fréquent le long du Niger:

Exemples :

En Haute-Guinée, pratiquement d'une région à l'autre, on trouve beaucoup de villages qui portent le même nom. On les différencie en faisant précéder chaque nom du village du nom du canton.

Tout cela montre l'unité ethnique de la Haute-Guinée. Les villages du Haut-Niger et affluents (Kankan-Kouroussa) sont des fondations assez récentes ; (voir historique) leurs noms rappellent les pays d'origine des fondateurs qui pour la plupart sont originaires du Vieux Manding (entre Siguiri-Bamako-Niani). En partant du Vieux Manding vers le sud on peut retrouver un même nom de village trois fois.
Les Maninka-Mory forment une enclave un peu particulière. Les villages portent des noms qui indiquent l'origine maraboutique des Maninka-Mory :

Karfamoria
Tassiliman ces noms sont propres au Baté seul
Fodécariah
Foussé

Dans le Wassoulou on chercherait vainement des noms peuls, le malinké s'est imposé aux Wassoulounké ; les Djallonké même sont plus ou moins assimilés aux Malinkés (Bouré, cercle de Siguiri).

La population de la Haute-Guinée essentiellement rurale se concentre donc dans les vallées du Niger et de ses affluents; la riziculture reste l'occupation fondamentale des habitants; ici on vit du riz et secondairement de maïs, de manioc ou de mil et de fonio.

Chaque villageois a sa parcelle dans la vallée inondée; sur le plateau, c'est la pleine liberté; on change de champs chaque fois que la terre s'épuise. La ville ici est un phénomène nouveau; les villageois qui vont à la ville trouvent rarement du travail, mais l'attrait de la ville reste grande sur eux. Kankan seul mériterait peut-être le nom de ville. Véritable carrefour de la Haute-Guinée, il est la plaque tournante de la savane et de la forêt. La ville doit son essor aux Maninka-Mory, commerçants intrépides.

La campagne s'éveille aussi au commerce, il y a un accroissement certain de population et un éclatement des agglomérations villageoises si on pense que depuis 50 ans il y a eu beaucoup de nouvelles fondations.

La Haute-Guinée ainsi présente une certaine unité du point de vue ethnique; plus de 3/4 de la population sont malinké, mais l'élément malinké ne s'arrête pas aux limites administratives de la Guinée; on trouve encore que beaucoup de Malinké au Soudan et en Côte-d'Ivoire (frontières guinéennes).

Le groupe malinké ou manding est l'un de plus importants d'Afrique Occidentale. Il compte plus d'un million d'individus.
Peuple entreprenant les Malinké progressent maintenant vers le Sud forestier où ils s'installent de plus en plus nombreux. Cette avance vers le Sud et les migrations internes au manding donnent à la population un caractère d'instabilité qui n'est pas pour faciliter la tâche des services démographiques.

Notes
1. Cf. Afrique Occidentale de Richard-Mollard.
2. Cf. Richard-Mollard, L'Afrique Occidentale, page 74. Je ne sais ici si c'est une erreur d'édition, toujours est-il que Tan ou Ta (dix) devrait s'appliquer au Mandé du Nord (Malinké - Bambara) et Fou au Mandé du Sud (Soussou-Guerzé-Toma-Kpellé).
3. Voir le sujet principal sur les Soussou et Soumaoro.
4. Haut-Sénégal-Niger 1913, Edition Larose.
5. Les Maures donnent le nom de Bafour aux noirs du Hodh, au nord-est du Sénégal.
6. L'auteur distingue deux vagues d'immigration venues de l'Océan Indien (qu'occupait un continent disparu : la Lemurie).

7. Il faut remarquer que Mali, Malinké ou Maninka sont issus d'un même mot : Manding, la région entre Siguiri-Bamako; Mali est la déformation peule de Manding, Malinké (habitant de Mali) est la forme peule de Mandinga ou Maninka; on trouve également Mandiga, Mandé chez les auteurs portugais du XVIe siècle.
8. A partir du XVe siècle, Mali commence à essuyer des défaites, l'Empire perd ses provinces orientales en 1435, le chef Touareg Akil s'empare de Oualata et de Tombouctou, enlevant ainsi à Mali ses importants points de commerce. De 1460 à 1473, le royaume de Gao s'affranchit de la tutelle de Mali. A cela s'ajoutent les raids des Empereurs Mossi dans le territoire de Mali. Vers 1400 le roi Mossi Bonga envahit et pilla le Massina. Toutes ces guerres forcèrent les Malinké à refluer vers leur patrie d'origine.
9. Voir le sujet principal sur les Keita du Dioma.
10. En réalité il y a deux Dioma — la première celle qui nous intéresse ici fut la première conquise par les Keita, on l'appelle Dioma-Nounkou par opposition au « Dioma Wagnan », autour de Niani.
11. Cette invasion des Peuls est à mettre en corrélation avec les invasions peuls dans le Fouta-Djalon et dans la boucle du Sénégal sous le commandement du chef peul Koli Tenguella à la fin du XVe, cf V. Fernandes, Description de l'Afrique Occidentale.
12 Dioma Wagnan ou Dioma (le Rude) par opposition au Dioma Nounkou ou Dioma (le Lisse). Cette opposition indique l'âpreté de la reconquête du Dioma Wagnan où les Peuls-Wassoulounké s'étaient fortement retranchés. D'ailleurs les Peuls ont pu se maintenir là, le Sankarani formant frontière entre Malinké et Peuls.
13. On peut remarquer que les villages fondés s'échelonnent sur le Niger entre Siguiri et Djéliba-koro, et entre cette dernière ville et Niani.
14. La légende décrit l'arrivée des Malinké avec réalisme : les chefs des tribus remontaient le Niger en pirogue tandis que le gros des troupes longeaient le fleuve (Voir Notes Africaines, Bulletin d'Information de l'I.F.A.N. Octobre 1955 ; l'article de P. Humblot page 3 note 1) — Balato, le 1er village fondé à un nom significatif, Balatou = Forêt du Salut.
15. La région de Kissidougou fut occupée par les Keita dès le temps de Soundjata (1230-1250). Voir sujet principal sur Soundjata.
16. On dit qu'après ses victoires Soundjata fit jurer un serment d'amitié aux chefs malinké.
17. Cf. Les légendes sur Ghana. Delafosse “Haut-Sénégal-Niger”.
18. Ici nous avons des manuscrits de famille qui permettent d'établir avec plus de süreté les tableaux généalogiques ; les lettrés musulmans de Kankan possèdent des manuscrits assez anciens relatifs à l'arrivée des « Maninka-Mory » dans le Manding. Karamoko Talibé, actuel grand savant de Kankan, a bien voulu me raconter l'arrivée des Maninka-Mory.
19. Déjà islamisés sous les Empereurs de Mali, après la décadence de l'Empire, les Malinké retournèrent au « fétichisme ». Les Maninka-Mory qui venaient du Soudan où l'Islam était resté vivace réintroduisirent cette religion dans le Manding (aux XVIIe et XVIIIe siècles).
20. Sur les Chérifs Noirs, voir le sujet principal au chapitre du « Roi du Pèlerinage ». Le dernier Cheikh de Kankan : Cheikh Fanta Madi est mort en septembre 1955; on n'a pas encore désigné son successeur.
21. Depuis longtemps déjà les Malinké ont eu tendance à descendre vers le Sud, on trouve ainsi des minorités importantes dans la Guinée forestière. Au siècle dernier, les guerres de Samory entraînèrent également des Malinké vers le Sud (Guinée et Côte-d'Ivoire).
22. Les Foulas (Peul) du Wassoulou sont très anciennement établis dans les régions qu'ils occupent tandis que les Peuls du nord-ouest de Siguiri sont arrivés à la fin du XVIIIe siècle. Les Wassoulounké ne parlent plus peul, ils ont adopté le malinké.
23. Cf. la carte extraite de l'Etude démographique par sondage. Aux confins du Kouroussa on trouve les Kouranko ; on peut les assimiler aux Malinké, la langue Kouranko n'étant qu'un dérivé peu altéré du malinké.
24. Cf. sur la carte extraite de l'Etude démographique par sondage, Guinée 1954 -1955, Ière partie, publiée par le ministère de la France d'Outre-Mer.
25. Les chefs de province responsables devant l'administration ont eu toutes sortes de difficultés pour établir les listes fiscales. Les paysans ne déclaraient pas les enfants nés aux hameaux ; par ailleurs des jeunes gens partis du village, restaient inscrits, bref, jusque là il a été pratiquement impossible de tenir la liste de tous les habitants d'un village à plus forte raison de toute une région.
26. Depuis que le chemin de fer a dépassé le Niger, Kouroussa périclite et Kankan, au carrefour des routes vers le sud et de la voie ferrée, ne cesse de grandir. Quand à Siguiri, la ville de l'or, sa population reste instable.


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