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Avant-propos

Cadre humain

Avant d'aborder le sujet que nous nous proposons de traiter ici, il nous parait logique, sinon indispensable, de dire au moins quelques mots sur les Kono mêmes, afin de déterminer autant qu'il est nécessaire le milieu humain de notre étude.
Tout d'abord, et afin d'éviter toute confusion, nous tenons à spécifier qu'il s'agira des Kono de la Haule Guinée Française qui, vraisemblablement, n'ont aucune parenté directement perceptible avec leurs homonymes Kono (ou parfois aussi Kondo) du Sierra Léone britannique que Diedrich Westermann (p. ex. dans son ouvrage, Die Kpelle. Ein Negerstamm in Liberia, Gottingen-Leipzig, 1921) assimile aux Vaï (ou Véï), et fait figurer parmi les peuplades du groupe mandé-tan.
Jusqu'ici, les Kono guinéens ont été relativement très peu étudiés et les rares sources d'informations existantes sur ce petit groupe ethnique paraissent pauvres ou fragmentaires.
Au premier coup d'œil, les Kono correspondent parfaitement à ce que certains auteurs ont pris l'habitude de caractériser, au point de vue de la morphologie ethnique, comme un type de peuplade intermédiaire. En effet, — comme l'indique d'ailleurs parfaitement ce dernier terme — leur habitat se situe tantôt dans la forêt, plus ou moins montagneuse, tantôt dans les savanes escarpées de l'extrême Est du Cercle de Nzérékoré qui, lui, en une sorte de cul-de-sac, occupe la partie la plus méridionale de la [Haute] Guinée Française. Remarquons à cette occasion, que les villages kono ne recherchent jamais l'ombre de la sylve et préfèrent, de loin, des espaces plutôt dégagés, de vastes clairières, et parfois même des boowe 1.
En ce qui concerne leur civilisation, matérielle et morale, ainsi d'ailleurs que la structure de leur langue, les Kono trahissent nettement leur origine mandé 2. D'après les divisions usuelles ethno-linguistiques, ils appartiendraient au groupe mandé-fou 3.
Solidement fixés sur le terrain, à l'heure actuelle, ils s'occupent de l'agriculture extensive, complétée par une cueillette assez active et par de petites industries domestiques. Par-ci par-là, la chasse (collective ou individuelle, cette dernière étant pratiquée par des chasseurs professionnels qui approvisionnent plusieurs villages à la fois) occupe une place relativement importante, de sorte que le gibier joue un rôle non négligeable dans l'alimentation générale du pays. La pêche, étant donnée la richesse du pays en cours d'eau, entre, elle aussi, bien que très irrégulièrement, en ligne de compte.
La vie spirituelle des Kono n'a nulle part été sérieusement afiectée par l'activité missionnaire; le Kono garde farouchement, jusqu'à nos jours, la religion de ses ancêtres où la vague vénération des âmes des défunts associés à de nombreux cultes telluriques (parfois méconnaissables), tous généralement soumis au rythme agraire, jouent le rôle prépondérant. Seul dans l'extrême Nord du pays kono, une légère infiltration des pratiques islamiques s'annonce, timidement.
Nous manquons de sources véridiques (les quelques récits sur les migrations anciennes que nous avons pu recueillir devant être rejetés, à notre avis, plutôt dans la sphère des légendes) sur les mouvements migratoires des Kono. Actuellement, l'habitat des Kono ne dépasse pas, sanf de très rares exceptions numériquement insignifiantes, les limites politiques du territoire de la Guinée Française; circonscrit dans le Cercle de Nzérékoré, il embrasse les cantons de Lola, de Vépo, de Saouro et de Mossorodougou 4 (fig. 1.).
Malgré cette insuffisance de nos informations, nous sommes porté à envisager les Kono actuels, non pas comme des forestiers immigrés (ou expulsés), mais comme une des fractions méridionales de la grande famille mandé qui, après s'être détachée de la masse maternelle, pénétra progressivement vers le Sud pour s'arrêter finalement devant la barrière de la grande forêt et les pentes abruptes du massif Nimba.
La présente hypothèse trouve d'ailleurs sa confirmation dans toutes les traditions populaires qu'il nous a été donné de recueillir aussi bien que dans les souvenirs vivants des anciens : or, d'après Mamourou, les gens du Lola, de structure raciale très hétérogène d'ailleurs, seraient venus s'installer dans leurs habitats actuels après avoir quitté la région de Beyla (village de Moussadougou), occupée encore actuellement par les Mandingue. Ce mouvement se serait effectué dans un passé peu reculé qui, selon notre évaluation, ne dépasserait certainement pas deux siècles, et peut-être bien moins (voir aussi à ce sujet la légende sur les migrations des Kono du Lola.).
Notons ici cependant un fait qui peut, à première vue, paraître assez troublant : c'est que le même informateur fait venir les habitants actuels du Vépo du pays manon, à savoir de l'actuel canton de Manaleye, cercle de Nzérékoré... (Cf. Ie récit relatif à ce sujet de Lah, chef de Kooulenta).
Mais nous avons toujours envisagé les Kono actuels comme étant le produit de métissages successifs de plusieurs groupes ethniques différents ; par conséquent cette circonstance n'est point faite pour nous étonner.
Nous voulons simplement insister sur le sens prédominant des migrations kono, et il n'y a là pour nous aucun doute : celles-ci se faisaient du Nord au Sud, approximativement.
Un autre témoignage encore plaiderait en faveur de notre thèse: tous les vieux des quatre cantons considèrent leurs fractions les plus septentrionales comme les plus purs éléments kono. Il s'agit en l'occurence de deux « familles balafrées » portant sur les tempes trois incisions tribales » ; les Togbalo et les Yomalo, les premiers occupant le village de Gbéata, Sinyissou, Nyombota et Gondota, et les seconds, Pinè 5.
Or, les deux familles sont appelées par les Kono « du Sud », aujourd'hui encore : Dzogota-bla (au sing. Dzogota-mou), les Puissants, et ils ont conservé une langue archaïque, difficilement compréhensible pour les gens des cantons sud. A en croire la majeure partie de nos informateurs, ce sont les Dzogota-bla qui, pour exprimer un léger dédain à l'égard des populations « plus faibles » (et on a peut-être spécialement en vue le fond ethnique résiduel, de caractère plutôt forestier, qu'il serait permis d'appeler « autochtone »), ont donné à ses congénères le nom de « Kono » 6.
Un autre problème encore vient pourtant troubler l'image que nous présente le tableau de l'organisation administrative, dans lequel seuls les 4 cantons (Vépo, Saouro, Mossorodougou et Lola) figurent comme étant purs kono : c'est le cas du Konodougou, guerzé selon les divisions officielles. Cependant Mamourou insiste sur les liens étroits de parenté traditionnelle qui unissent les gens de ce canton avec ceux du Lola. Et, qui plus est, le même informateur voit cette fois-ci dans les anciens occupants du Konodougou les Kono les plus purs, malgré leur dialecte sensiblement altéré ; et il insiste sur d'autres points encore, à savoir que le Konodougou trahit, par son étymologie même, son origine kono; que la chefferie s'y trouve entre les mains d'un Kono (successeur des anciens chefs mandé); et que enfin, géographiquement, le chef-lieu du canton, Lainé, est situé à mi-chemin de Beyla-Lola, sur la route migratoire historiquement connue, etc......
Tout en considérant le double aspect de la question, il serait sans doute permis d'envisager plusieurs grands courants d'infiltrations kono dans le sens nord-sud. Cependant, pour les gens du Lola au moins, les traditions confirment pleinement que ceux-ci sont originaires de Moussadougou, alors qu'il semble très vraisemblable que les Togbalo et les Yomalo, eux, sont immigrés de quelque point de la région du pays de Bafing, dans le Nord-Ouest de la Côte d'Ivoire.
En aucun cas, par son aspect physique et par son caractère psychique, le Kono ne correspond à l'image que l'on se fait habituellement d'un sylvestre; c'est, beaucoup plus, I'habitant des espaces dégagés, qui, tout en affectionnant l'orée de la sylve, évite soigneusement sa voûte sombre et inhospitalière. Quoique doué d'une remarquable faculté d'assimilation le Kono—septentrional d'origine, devenu par la suite homme des plateaux peu boisés—n'a certainement pas souffert du changement, peut-être brusque, du mode de sa vie trop difficile.
Au fait, l'état de sa civilisation actuelle témoigne avec éloquence de cette rencontre dramatique, mais plutôt bénéfique, des deux éléments écologiques tout à fait opposés.
La fusion complète est cependant loin d'être achevée, et le tableau ethno-sociologique, tout en attestant de très nombreux emprunts aux peuplades voisines plus anciennes (et sans doute aussi aux « vrais » autochtones absorbés), ne peut qu'à peine dissimuler que c'est la composante septentrionale qui domine.
En ce qui concerne l'importance démographique de la population kono (dans le sens où l'Administration comprend ce mot), nous disposons, grâce à l'obligeance du Commandant du Cercle de Nzérékoré, M. J. Sauviat, des chiffres de recensements datant du 4 janvier 1950 : sur la population africaine dudit cercle, à savoir 155.397 âmes, les Kono (peuplant les 4 cantons sus-mentionnés) seraient au nombre de 30.289 7. Cependant les chiffres respectifs d'habitants par cantons seraient les suivants:

Dans le canton de Vépo, les travaux de recensement sont seulement en cours. Les 21 cantons du Cercle de Nzerekore se repartissent comme suit :

Partout on note un accroissement de population assez sensible (variant de 7 à 12 %) semble se produire régulièrement depuis un certain temps; il serait dû, à notre avis, non seulement aux conditions biologiques naturelles améliorées au point de vue hygiénique, mais aussi à une stabilisation économique et sociale (p. ex. retours massifs des originaires du pays, jadis émigrés au Libéria, etc.) récente.

A la fin de ce bref préambule, nous jugeons utile de donner ici, à titre d'illustration, trois récits sur les migrations et les généalogies des Kono du Lola et du Vépo, dont le premier notamment est très riche en documents toponymiques. Cependant il va sans dire que la vérité historique se borne à peu de chose, et ne remonte certainement pas bien loin dans le temps.

a) Récit sur la fondation et l'ascendance des chefs de Lola (d'après plusieurs informateurs des familles Doré, Sonomou, Gbamou et Soromou):

« Les Kono actuellement établis dans le canton de Lola tirent leur origine du cercle de Beyla, dans une localité nommée Moussadougou.
Il y a deux cents ans environ, Zoumassakro, fils cadet d'une famille musulmane malinké de Moussadougou, fut considéré par les habitants du pays comme un grand magicien, propriétaire de charmes puissants et un homme généreux et juste. C'est pourquoi il se trouvait en querelles constantes avec ses frères jaloux. Comme ces querelles ne finissaient jamais, Zoumassakro décida, un jour, de rompre avec eux. Ainsi, en accord avec sa propre famille et quelques amis intimes qui lui étaient restés fidèles, il décida de quitter son village natal pour aller s'installer ailleurs.
Mais dès que ses frères eurent appris la nouvelle ils tâchèrent de le frapper dans son pouvoir magique, qui était incorporé dans un charme de grande valeur: une corne de bélier évidée et remplie de puissantes substances étranges. Ils prirent alors un crapaud, animal impur, et le placèrent sur la corne magique. Le charme ainsi souillé perdit toute sa puissance occulte, mais Zoumassakro devait conserver encore ses facultés de magicien—grâce à son Coran et à son chapelet.
Après cet événement, les émigrés se mirent, sans plus tarder, en route vers le Sud. Ayant traversé la savane du Nord ils trouvèrent, au seuil de la forêt, un gros champignon appelé kpogo. Zoumassakro le prit et le plaça sur le sommet d'une haute termitière en disant: « C'est ici que s'élèvera un jour un grand village ». Sa prédiction s'étant réalisée plus tard, le village qui y fut fondé porte aujourd'hui le nom Kpogola (Village-du-Champignon, Boola des cartes)
Cela dit, Zoumassakro et les siens se remirent en route et pénétrèrent dans la forêt, vers l'emplacement de l'actuel village de Lainé, dans le canton de Konodougou (cercle de Nzérékoré). L'actuel village de Kokota atteint à son tour, Zoumassakro y installa quelques membres de sa suite pour lui servir d'avant-poste en cas où ses frères décideraient de le poursuivre
Les autres, poursuivant leur route, s'arrêtèrent au pied d'une montagne. Après avoir marché un certain temps, la femme de Zoumassakro s'aperçut qu'elle avait perdu sa ceinture (yara). On envoya alors un jeune homme à la recherche de l'objet. Cependant les émigrés, avançant toujours, arrivèrent au bord d'un marigot. Là, tout le monde fit ses ablutions. Et en route de nouveau. Le cours d'eau une fois franchi, Zoumassakro se rappela soudain qu'il avait oublié son chapelet sur l'autre rive. Un enfant fut envoyé le chercher et le rapporta bientôt à son chef. En souvenir de cet événement le marigot fut dès lors appelé Blango, ce qui veut dire la Rivière-des-grains (à sous-entendre: — du chapelet). Ensuite, on s'arrêta sur une colline, située du côté nord, non loin de l'actuel village de Lola 8. Arrivée là, l'épouse de Zoumassakro déposa la dernière provision de riz et en donna à manger à son petit enfant ; et c'est pour cette raison que cette colline a pris le nom Bagbwèma (Ba = riz; gbwé = fini; ma = dessus, à savoir sur la colline).
Le messager chargé de rapporter à la femme de Zoumassakro la ceinture oubliée rejoignit enfin le groupe au pied de cette même colline. C'est pourquoi la première montagne (à savoir : celle d'où l'on rapporta la ceinture) fut désormais appelée Yarayé, La Montagne-de-la-ceinture (à sous-entendre:—oubliée).
A l'endroit où le messager retrouva ses confrères, coulait un ruisseau que la femme nomma Yarayiri: « ici, j'ai remis (yiri, littéralement: attaché) ma ceinture (yara) ».
Au terme de ce long voyage, Zoumassakro souffrait de parasites ; aussi fit-il halte sur la cime de la prochaine colline pour se débarrasser de ses poux. Et voilà que, depuis ce moment, on appela ce lieu Klayé (kla: poux; : petite montagne). Après avoir encore traversé deux autres marigots Guérikopléya 9 et Yokon 10, le chef de l'expédition décida de s'installer à l'endroit situé tout près de la frontière libérienne, où vivaient déjà, sous une simple hutte, un homme, malinké lui aussi, arrivé depuis peu de l'Est, avec toute sa famille.
Pour marquer la fin du pèlerinage, Zoumassakro planta au milieu de son futur village la bouture d'un arbre appelé tagba qu'il avait pris soin d'apporter de son village natal. Et c'est à ce même moment qu'il donna à sa nouvelle localité le nom de Lora, actuellement connu sous le nom de Lola 11.
Inquiétés dans la suite par les invasions des Manon, leurs voisins du Sud, les immigrés abandonnèrent à leur tour ce premier campement pour aller s'installer — en reculant vers le Nord — dans un endroit situé dans la savane et auquel ils donnèrent le nom de leur premier village.
Il est probable qu'à ce moment-là Zoumassakro ne comptait plus parmi les vivants. Un de ses descendants, Gbarko Gbamou, né au second emplacement de Lola, devint alors le chef de la nouvelle agglomération. Un jour, il partit à la recherche de nouveaux terrains de cultures et il trouva en effet dans les environs une terre très fertile. Gbarko y fonda alors un champ de fonio, et la première récolte fut si satisfaisante qu'il pensa, dès ce moment, à y installer tout son village.
Seulement, il s'adressa au préalable et selon la coutume, à un devin du pays. Et bien que la réponse de ce dernier fût affirmative, les siens attachés au sol de leur nouvelle patrie, ne se montrèrent point disposés à l'abandonner. Le devin, consulté de nouveau, sut cependant indiquer le remède: il donna à Gbarko Gbamou de la poudre magique noire (que l'on appelle dans le pays du nom générique de foungo), en lui recommandant d'en saupoudrer la peau de son grand tambour d'appel et de le battre tous les soirs; cela ferait venir les récalcitrants. Effectivement il obtint ce résultat après plusieurs essais et de la sorte le village se fixa là où on le trouve aujourd'hui.
L'arbre de Zoumassakro, devenu sacré pour tous les habitants de Lola, a été transplanté à chacun de ces déplacements successifs, et on le voit, de nos jours, dressant majestueusement sa haute cime à la sortie du village de Lola, du côté de l'Est.
A la mort de Gbarko Gbamou, sa veuve, dans l'intention d'éliminer les fils du défunt, qui étaient cependant ses successeurs légitimes, s'empara de son séa bî, le sac contenant les charmes héréditaires des chefs et elle le remit au père d'un nommé Ségbli. Ainsi fut fondée une nouvelle lignée de chefs, dont la famille nous est aujourd'hui connue sous le nom de Doré.
Après la mort de son père, Ségbli devint lui-même le chef. Son successeur fut son fils Gata Soua, père de l'actuel chef du canton de Lola: Gata Doré, qui a succédé à son frère aîné, Sé Doré. »

b) Récit concernant les premiers occupants kono du canton de Vépo (d'après Lah, chef du village de Kooulenta).

« Le premier homme kono qui s'installa, il y a plusieurs générations, dans l'actuel canton de Vépo, s'appela Kossiré 12. Il était Manon d'origine, et il habita dès sa naissance le village de Karana, au pied de la montagne sacrée Kohéré (ou Kohiré) que tous les Manon vénèrent comme le centre mythique de leur diffusion. Karana existe toujours au même emplacement, dans l'actuel canton de Manaleye, juste au bord de la route intercoloniale Danané-Nzérékoré.
C'est surtout en vertu de la loi d'exogamie, strictement appliquée, que Kossiré se vit obligé de chercher femme en dehors de son village natal, comme d'ailleurs bien d'autres jeunes gens de Karana. S'étant mis en route, Kossiré se dirigea, tout droit, vers les pentes de la grande montagne Nimba (nimba signifiant, en dialecte manon, une chose très longue, très allongée) qui lui servit d'excellent point de repère. Le voyage de Kossiré ne fut pas bien long : il s'arrêta non loin du Nimba, dans une savane escarpée et boisée, pour y fonder un campement qui — devenu par la suite un village de certaine importance — prit le nom de Zougouta (zougou: stock de riz, semence — conservée dans le grenier, et ta, localité, village). Là, Kossiré trouva une femme parmi les habitants autochtones du pays, et il l'épousa.
C'est à Zougouta qu'est né le premier fils de Kossiré, Dzoméa et, quelques années plus tard, le deuxième, Guéago. Ce dernier, après avoir grandi à Zougouta, se maria et fonda, un peu plus loin, le second des nouveaux villages kono, Bamborossou. Cependant, le village de Zougouta s'accrut considérablement: Kossiré épousa d'autres femmes encore et eut d'elles de nombreux enfants. Vint ensuite un neveu de Kossiré, originaire du village de Lainé, dans le Konodougou, qu'il avait quitté, las des guerres qui y faisaient rage; cet homme épousa une des filles de Kossiré et il demeura désormais avec son oncle 13.
Par la suite, Dzoméa (ou Zoméa), le fils premier-né de Kossiré, se détacha à son tour de son père et il vînt s'établir dans l'actuel village de Nzo, chef-lieu du canton de Vépo. La richesse et la réputation de Dzoméa s'accroissant toujours, il fut considéré, après la mort de Kossiré, non seulement comme le chef de son propre village, mais également de tous les villages kono du Vépo. Ses deux premiers fils sont nés à Nzo: Duo et Kooulo. Et, tandis que le fils cadet déménagea, dès qu'il eut atteint l'âge mûr, pour fonder le village de Kooulenta (Village-de-Kooulo), Duo devint le chef guerrier du Vépo. Lors de la pacification française, il assumait cependant la fonction de chef du canton. A sa mort, Nyénamo, son premier fils, lui succéda. Le deuxième et le troisième fils de Duo s'appelaient respectivement Gbato Duolo et Matolo. Ce dernier n'a pas d'ailleurs vécu longtemps. Nyénamo décédé, c'est Gbato Duolo, vivant de nos jours, qui fut regardé par une bonne partie des villages du Vépo comme son successeur légitime. Cependant, en réalité, I' exercice de cette fonction fut confiée par l'Administration française, en 1928, à Fanha Togba, fils adoptif de Nyénamo, ce dernier l'ayant précédemment désigné comme ayant-droit.
Aujourd'hui ce litige pour la chefferie se poursuit encore, et tout le canton de Vépo se trouve divisé en deux camps opposés » 14.
Les actuels occupants de l'important et ancien village de Doromou se disent, par contre, originaires du pays yacouba, en Côte d'Ivoire; mais, engagés dans la lutte politique (et figurant, dans le litige pour la chefferie, aux côtes de Fanha Togba), les notables de cette localité préfèrent parfois prétendre être autochtones depuis des temps immémoriaux ou même avouer leur appartenance à la vieille souche locale manon.
D'autre part, la majorité des habitants de Bié (Gbié) est, sans aucun doute, composée des immigrés manon, venus du Libéria.

c) Récit du vieux chef Gbégbé, sur l'installation des premiers Kono dans le Saouro

« A Moussadougou, dans l'actuel cercle de Beyla, vécut dans les très anciens temps Tangalan Saoulomou Gbâ, en querelles perpétuelles avec ses proches. Un jour, las de ces manifestations d'hostilité, Tangalan Saoulomou 15 Gbâ finit par quitter son village natal, accompagné de sa famille ainsi que de celle de son neveu utérin nommé Gamamou.
La première halte des émigrants fut à l'emplacement de l'actuel village de Gamakonékoné 16 où ils s'installèrent pour quelque temps, dans le voisinage des Yacouba qui occupaient déjà cette partie du pays. Bientôt, les nouveaux venus eurent une guerre avec les anciens occupants. Après avoir subi une défaite, Tangalan Saouromou Gbâ dans l'embarras fit appel à son neveu, guerrier réputé. Celui-ci, en effet, se distingua par son courage dans les combats qui suivirent, et remporta enfin une glorieuse victoire. Les Yacouba vaincus se replièrent vers l'Est. Et c'est en souvenir de cet exploit guerrier que Gamakonékoné reçut son nom: gama (c'est aussi le nom de l'actuel chef-lieu du Saouro, Gama) signifiant adroit, sûr de son coup en parlant du guerrier 17, et konékon, officiellement orthographié -konékoné, signifiant graviers et, par extension, le gisement de ceux-ci. Par conséquent le nom Gamakonékoné serait à comprendre comme Village construit sur des graviers et habité par la famille Gamabla (pluriel de Gamamou).
La paix ainsi établie ne dura cependant pas longtemps et fut continuellement troublée par des affaires matrimoniales suscitées par la répugnance de la population autochtone de donner ses femmes aux jeunes gens de Moussadougou qu'ils continuaient à considérer comme des intrus.
Les Saourobla et les Gamabla se remirent alors en route, dans la direction nord-est pour aboutir dans l'actuel canton de Saouro. C'est là que Tangalan Saouromou Gbâ fonda un village où il a vécu quelques années. Un étranger nommé Toungara, parti de Gouéké (village guerzé dans le canton de Moné, cercle de Nzérékoré), vint s'y installer peu après et épousa une des filles de Tangalan Saoulomou Gbâ. Le nouveau village prospérait, et la procréation fut nombreuse. Voyant son village surpeuplé par rapport aux moyens de subsistance que la nature avoisinante leur offrait, les chefs des Saoulobla et des Gamabla décidèrent de changer leur demeure. Toungara devint alors le chef, et à partir de ce moment-là son village fut appelé Toungarata, Village de Toungara.
Le village fondé dans la suite par Tangalan Saouromou Gbâ prit le nom de Gbâta Blèmou, ce nom étant composé comme suit: Gbâ, nom propre du fondateur; ta, village; blè, espèce d'un grand arbre (dont nous n'avons pas réussi à identifier le nom scientifique) à feuillage touffu ; mou, au pied, celui qui est au bout, et par extension aussi descendant 18.
Pour des raisons inconnues, Tangalan Saouromou Gbâ et ses fidèles abandonnèrent ce dernier village à leur tour, et la forêt engloutit bientôt les ruines.
Cependant, en souvenir de la localité abandonnée, la nouvelle demeure commune des deux familles fut appelée Gbâta.
Le territoire occupé maintenant par les deux familles devint considérable. Seulement, I'insécurité régnait dans cette partie d'Afrique. Afin de mettre son domaine toujours grandissant à l'abri des attaques de l'envahisseur, Tangalan Saouromou Gbâ, vieilli, chargea son neveu toujours à la fleur de I' âge de s'installer au sommet d'une colline voisine qu'il jugeait comme un point stratégique avantageux. Gamamou obéit et y construisit un village fortifié, nommé dès lors Gama. A la mort de son oncle Tangalan Saouromou Gbâ, il prit le commandement 19 de tous les autres villages fondés par son oncle. Ce fut le début du canton Saouro dont Gama devint le chef-lieu.
Le successeur de Gamamou fut Fan, son fils aîné. A ce dernier succéda Guénè, second fils de Gamamou. A la mort de ce dernier prit le commandement son frère cadet Dénon. Après lui, son fils aîné, Gbogolo, prit le commandement et fut suivi par ses fils, respectivement Gbégbé et Koumo. A la mort de Koumo, qui survint peu avant la pacification française, succéda à la chefferie son fils aîné appelé aussi Gbégbé, vivant encore de nos jours. Gbégbé, à qui nous devons le présent récit, prit le commandement à l'âge de 19 ans au moment où les sofas de Samory menaçaient son pays.
Vu le rôle qu'il avait joué dans la pacification du pays aux côtés des troupes françaises, il fut ensuite reconnu par l'Administration comme chef titulaire du canton Saouro. Il exerce toujours cette fonction assisté, étant donné son âge avancé, d'un de ses fils, Kaman Bamba ».

Notes
1. Au singulier: boowal. J. Richard-Molard, dans son excellent ouvrage Afrique Occidentale Française (Paris, 1949), en donne une description expressive: «... la calamiteuse originalité des sols d'Afrique occidentale, c'est la formation superficielle et l'immense extension de croûtes concrétionnées et cimentées, toujours plus ou moins ferrugineuses, d'aspect scoriacé, dures comme du béton, de teinte rouille et rougeâtre, parfois. Les Peuls appellent boowal les surfaces subhorizontales, rugueuses et désolées victimes de cet encroûtement. On dit aussi cuirasse ou carapace ».
2. L'expression numérative « dix » servant de eritère aux linguistes, nous donnons ici, à titre de confirmation, le mot po (prononciation se rapprochant très sensiblement du son pou) qu'emploient les Kono.
3. En effet, I'un de nos meilleurs intormateurs, Mamourou, chef de Gbakoré (canton de Lola), admet très franchement l'appartenance des Kono à la famille mandé. Et il indique la localité de Moussadougou, dans le cercle de Beyla, comme point de départ de la diffusion kono ou, au moins, comme lieu d'origine de ceux du canton de Lola. Voir pour plus de détails.
4. Soulignons à cette occasion que les habitants du canton Konodougou, bien que parlant en partie le dialecte kono, sont pour l'Administration, les Guerzé.
5. Nous reproduisons ici la prononciation du chef Mamourou.
6. Cependant la vraie explication étymologique de ce mot nous échappe complètement.
7. Par rapport aux 98.774 Guerzé, 16.286 Manon et 9.110 Malinké, sans tenir compte d'autres fractions ethniques de peu d'importance, tantôt fixées tantôt flottantes.
8. C'est sur les pentes de cette colline et aux alentours que se placent actuellement les champs de la famille des chefs Doré.
9. Guéri étant le nom propre d'un homme dont les femmes puisaient de l'eau à cet endroit, ko signifiant os (?), plé, boire, et ya, eau.
10. Ici, aucune explication étymologique n'a pu nous être donnée.
11. L'étymologie de ce terme ne semble pas être connue des actuels habitants de Lola, mais certains d'entre eux tendent à y voir l'association des mots lo = rentre, et ra = repose, couche-toi.
12. Kôhirè ou Kôhidè, en prononciation vernaculaire.
13. C'est par cet apport de sang que notre hypothèse sur l'origine (plus ou moins) septentrionale de tous ceux qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui « Kono » trouverait, une fois de plus, sa confirmation.
14. Inutile d'ajouter que plusieurs détails de ce récit sont contestés par les gens du camp opposé; Lah est un partisan de Gbato.
15. Les sons r et l étant interchangeables on pourrait prononcer le mot Saoulomou aussi bien Saouromou ; c'est en effet la seconde des deux éventualités qui avait été prise par l'Administration française pour éponyme de l'actuel canton de Saouro.
16. Le narrateur ignore si le village de Lola, à proximité duquel se trouve Gamakonékoné, existait déjà dans ce temps.
17. Le nom Gamamou lui-même signifiant Homme maniant avec habileté ses armes.
18. Ce suffixe apparaît fréquemment dans la toponymie kono comme le démontre l'exemple, mentionné ci-dessus, du village Doromou qui veut dire Village fondé au pied de l'arbre doro. De même le suffixe -mou interviendra dans la construction des mots composés qui désignent tantôt les membres d'une unité familiale ou ethnique (par exemple un Gamamou, un Saouromou, etc.), tantôt une personne chargée d'un devoir, exerçant une profession ou doué d'un pouvoir (par exemple tôlgbomou, devin, dzogomou, initiateur, ainsi de suite).
19. Dans ces temps historiques, et particulièrement durant les périodes d'insécurité, le commandement militaire était le synonyme de chefferie politique.


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