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Bohumil Holas

Assistant d'Ethnologie à l'Institut Français d'Afrique Noire (IFAN)

Les Masques Kono (Haute-Guinée Française) :
leur rôle dans la vie religieuse et politique

Paris. Librairie Orientaliste Paul Geuthner S.A. 1952. 200 p.


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Chapitre X
Kwî Néa

Son rôle

Kwî néa (ou koui néa, ce nom n'étant utilisé que dans les cantons Lola et Mossorodougou; dans le Vépo et Saouro on appelle ce type de masque tôgbla-kônyon, Chercheur-du-Manioc-sec).
Le kwî néa 1 est, à tout point de vue, un masque de second plan ; visiblement efféminé, il n'est en réalité que l'humble serviteur des grands masques du poro et tout d'abord des nyomou hinènga rouge et noir.
Bien que nous gardions quelques doutes, sur ce point, nous tenons à rapporter, fidèlement, ce qui nous a été confirmé par les vieux: si surprenant que cela puisse sembler, le kwî néa est de sexe masculin, malgré son nom néa (femme) légèrement péjoratif. Ce dernier lui a été donné parce qu'il s'occupe des intérêts matériels des grands masques, et qu'il leur rend de menus services à l'instar d'une femme de ménage. Il nous est cependant difficile d'expliquer logiquement la première partie de son nom kwî, qui signifie, littéralement, Blanc, Européen, le terme kwî néa désignant une femme blanche, une Européenne. Nos informateurs se sont arrêtés là, et nous avouons en ignorer la vraie raison. Aussi n'émettons-nous aucune hypothèse à ce sujet. Tôgbla veut dire manioc sec, et kôngon, chercher. Ce masque, envoyé en quête au profit des masques de première importance est alors accompagné de plusieurs collecteurs (bî tiyan-mou, au sing.) chargés de gros sacs en fibres de raphia munis de clochettes, et il demandera aux villageois du manioc sec, du riz, des bananes, des poulets et d'autres victuailles ; c'est à cette occasion que l'on entend ses remerciements aussi interminables que caractéristiques : émama-émama... Ici, en effet, l'explication étymologique est vraiment à portée de la main.
En échange des cadeaux reçus, le kwî néa récompense ses bienfaiteurs par de petites plaisanteries; toujours moqueur, il n'insulte cependant jamais, mais il place souvent fort bien ses taquineries.
C'est seulement quand les rites d'initiation sont en cours, qu'il faut se méfier du kwî néa, car il est en son pouvoir de recruter les victimes humaines qui serviront de « nourriture au Diable ». Son procédé est aussi simple qu'inattendu: il a la désagréable habitude, au cours de ces singeries, de lancer au milieu des jeunes gens assemblés autour de lui, une tige de toa (ou plutôt toan, Zingiberaceae sp., la même qui sert d'ailleurs à barrer symboliquement les routes). Celui des jeunes gens qui en est atteint sera alors immédiatement saisi et emmené dans la forêt sacrée du poro.
Une autre fois, le kwî néa, persévérant, se cachera dans la case même de la victime visée, pour s'emparer d'elle par surprise.

Détention

  1. D'habitude, il n'existe qu'un seul kwî néa par village.
  2. De son rôle principal, utilitaire (serviteur des grands masques du poro) résulte pour le kwî néa une dépendance immédiate à l'égard du dzogo-mou (en chef).
  3. Sa détention est pourtant confiée à un homme initié (en dehors de la famille du dzogo-mou), réputé pour ses bouffonneries. Celui-ci le garde dans sa maison; toutefois, et c'est un point qui mérite d'être souligné: cette fonction n'est pas héréditaire. Aussi, chaque fois que le détenteur actuel ne donne plus satisfaction, le dzogo-mou confie le masque à une autre personne qu'il juge plus capable (c'est-à-dire plus amusante, et donnant, en conséquence, un « rendement » supérieur).

De même, pareil transfert aura lieu si l'actuel nyomou koulo-mou s'est absenté pour longtemps, p. ex. durant son service militaire, ou bien s'il meurt. La transmission rituelle se fera alors, sans aucune cérémonie spéciale, entre les partis intéressés, en stricte intimité.

Caractères

  1. Le masque (stricto sensu, c.-à-d. sa partie faciale) est en bois sculpté, doublé sur toute sa surface de tissu rouge.
  2. La mâchoire inférieure est toujours fixe, et dépourvue de toute dentition.
  3. Une petite barbiche faite de poils (coupés court), provenant du colobe noir.
  4. Les yeux sont ronds, et les ouvertures oculaires, cernées d'anneaux d'aluminium.
  5. A l'instar du nyomou kpman hinè, il se coiffe d'une couronne de plumes (gbuguè) mais beaucoup plus réduite.
  6. Serviteur, et farceur mendiant ex professo, il porte de vieux habits, parfois déchirés.
  7. Pendant la période d'initiation, il porte une ou deux tiges de toa à la main, qui est son « arme » redoutée (voir plus haut).
  8. Mais ce qui le caractérise à première vue est son comportement grotesque et intentionnellement gauche, qui provoque chez le public des éclats de rire. C'est un plaisantin par excellence, qui parodie les gestes des grands masques, qui évente le Vieux rouge avec une révérence ironique, qui insulte impunément les chefs civils présents, qui échange des propos malicieux avec son conducteur pour faire rire le public... Bref à ce nyomou, tout est permis.
  9. Cependant sa voix est moins gutturale et caverneuse que celle de ses maîtres, et toujours soulignée par un ton grotesque. On apprend cet art aux novices pendant leur séjour dans le poro, et c'est parmi les mieux doués que le dzogo-mou aura à choisir les futurs porteurs du kouî néa. Parfois, avant une sortie importante, le dzogo-mou donnera à avaler à tel ou tel nyomou koulo-mou une poudre spéciale (dont la composition est son secret professionnel). Cette dernière, par son effet astringent, rendra sa voix plus rauque. Mais toute faute, accidentellement commise dans le « parler démoniaque » (si p. ex. le porteur se servait, à un moment d'oubli, de sa voix naturelle et s'il avait été par conséquent, reconnu) sera considérée comme un délit très grave. Jadis, le coupable était mis à mort (à savoir : tranché par le couteau-rasoir rituel dans le bosquet sacré). De nos jours, il peut se racheter, moyennant une forte amende, consistant en un bœuf. La victime rituelle sera alors sacrifiée dans la forêt en présence du dzogo-mou et des notables du poro.
    Le kwî néa ne sort jamais accompagné d'un orchestre ni d'une musique quelconque.
    Par contre, il sera toujours assisté d'une nombreuse équipe de collecteurs munis d'un grand sac ou d'un panier pour la quête des vivres. Et c'est, d'habitude, un des amis du nyomou koulo-mou, et parfois l'interprète même d'un des grands masques qui, à l'occasion, assurera cette tâche d'intérêt « économique » certain.

Les attributions du kwî néa ; conditions de ses sorties

La veille d'une apparition prévue par le dzogo-mou il convient de consulter d'abord l'Esprit. Le masque, disposé sur une natte propre, à I'intérieur de la maison de son détenteur, consentira à sortir si les quatre moitiés des noix de kola, jetées au sort, tombent à terre sur leur côté convexe ; aussi ne manque-t-on jamais, selon l'usage, de répéter l'opération jusqu'à ce qu'on obtienne le résultat voulu. Les kola divinatoires sont ensuite croquées par le nyomou koulo-mou et ses auxiliaires, et la mâchée est crachée sur le front du masque.

  1. Ainsi, le lendemain, le kwî néa sort, toujours « habillé » (car il ne se manifeste guère sous une forme « spirituelle »), pour échanger ses railleries contre des valeurs plus utiles et, notamment contre les denrées alimentaires du pays.
  2. Il peut aussi bien apparaître aux villageois en compagnie des grands masques, à l'occasion d'une sortie simultanée.
  3. Pendant la période d'initiation il se charge, maison par maison, de la quête périodique d'approvisionnements au profit des reclus du poro. Dans ce cas, il sera considéré comme porte-paroles plénipotentiaire des grands masques cérémoniaux ou, ce qui revient au même, comme exécutant les ordres du poro. L'initiateur en personne assiste parfois à ces quêtes pour s'assurer sa part. Le partage entre les néophytes et les fonctionnaires du poro au premier rang, aura lieu dans l'enclos sacré. Il va de soi que le bien-être des jeunes gens, regroupés selon l'ordre de leurs familles, dépend tout entier de la générosité de leurs parents.
  4. Quand l'eau manque pendant la saison sèche (et c'est fréquemment le cas dans les villages du Nord), le kwî néa se charge de la surveillance des marigots pour empêcher les femmes de puiser clandestinement, pendant la nuit. A l'aube, il contrôle les corvées d'eau, tout en veillant à ce que la distribution soit équitable. Cependant cette besogne ne l'empêche guère, et pas un seul instant, de mendier et d'amuser le public.

Remarque sur les noms personnels

Il semble que l'on ne donne pas de nom personnel à ce type de masque.

Note
1. Notons qu'au point de vue grammatical il serait peut-être plus justifié de dire : la kwî néa ; le terme tôgbla-konyon, par contre, accuserait le caractère indubitablement masculin de ce masque.


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