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Géographie politique


Jacqueline Beaujeu-Garnier
Essai de géographie électorale guinéenne

Les Cahiers d'Outre-Mer. No. 44 - 11e Année. Oct.-Déc. 1958. p. 309-333


Se pencher sur la géographie électorale guinéenne peut paraître une gageure : mais une étude de ce genre, faite dans un tel pays, a justement l'intérêt de mettre en évidence un mécanisme et des facteurs originaux. On est loin de nos subtilités de vieux pays démocratique, tant au point de vue des nuances des programmes politiques que des réactions compliquées du corps électoral. D'autre part, les conditions naturelles sont beaucoup plus impératives car les moyens matériels ne sont guère développés 1.

Les « milieux » guinéens.

La Guinée, qui s'étend sur un territoire presque aussi vaste que la moitié de la France, est loin de constituer une unité : c'est la plus variée des circonscriptions politiques d'A.O.F., au point de vue physique et les différenciations humaines, que ce soit en matière de densité ou de race, calquent plus ou moins les cadres physiques.
Les distinctions traditionnelles sont bien connues :

La carte des densités de population 2 semble calquée sur cette diversité des milieux physiques :

On relève une adaptation, si l'on peut dire, inversée: à la zone la plus montagneuse s'accrochent les populations les plus denses, anomalie maintes fois signalée, tout comme son interprétation à base de faits historiques et de différenciation raciale. Les populations montagnardes sont, ici, différentes de celles des plaines voisines. La Guinée comme tous les territoires africains est occupée par des populations d'origine, de race et de langue très différentes. Parmi ces divers groupes, trois se détachent par leur importance numérique :

Figure 1
Fig. 1. — Densité de population
1 : 0 à 9 hab/km2. — 2: 10 à 24. — 3: plus de 24. — 4: Limite de la zone où dominent les Peuls.

Il en est de même en Guinée méridionale : là, les Malinké cèdent la place à des populations Guerzé, Kissi et Toma qui occupent toute la zone frontière et s'avancent jusqu'au niveau de Macenta à l'Est et Kissidougou à l'Ouest.

La vie politique en Guinée.

Dans ces milieux divers, la vie politique autochtone n'est qu'embryonnaire. Elle ne peut faire appel à la capacité de comparaison ou de jugement de masses peu informées. Les hommes qui l'ont animée, jusqu'à maintenant, se sont servi de thèmes simples et concrets, susceptibles d'être compris par tous. La critique du « colonialisme » a fourni matière à maintes campagnes ainsi que les attaques contre l'impôt. Le domaine financier, juridique et administratif local ou national fourmille de ces petits abus, de ces imperfections plus ou moins notables que l'on peut dénoncer pour la plus grande satisfaction des foules.
Cependant, une évolution se dessine dans les thèmes, depuis la création du gouvernement guinéen 4 et la mise en place d'une équipe d'hommes politiques ayant les responsabilités du pouvoir : les préoccupations d'intérêt général et les réformes de structure sociale et économiques passent au premier plan.
Rien n'est plus significatif à cet égard que les phases de la campagne organisée autour du système de l'impôt. Le R.D.A., alors parti en pleine ascension, dont on étudiera plus loin le développement, critiqua la perception de l'impôt prélevé par l'administration française. Une certaine équivoque plane sur cette critique : visait-elle la répartition ou le principe même ? Si l'on interroge auditeurs et acteurs, les témoignages sont divergents. En tout cas, l'imposé de la brousse, lui, a compris qu'on promettait la suppression de l'impôt. Le R.D.A., arrivé au pouvoir, promulgua une modification du régime fiscal qui n'en laissait pas moins subsister l'impôt. Les partis adverses exploitèrent le mécontentement populaire, critiquant âprement la soi-disant mauvaise foi des responsables R.D.A. ; ils font campagne contre le paiement des sommes réclamées par le fisc, qui, effectivement, rentrent souvent difficilement. La démagogie n'est pas une question de latitude !

On peut déceler le même développement dans le système des partis politiques. En 1946 les élus à l'Assemblée Nationale française se placent sous des étiquettes qui montrent un apparentement avec partis politiques métropolitains. Cette tendance persiste, en s'atténuant au fur et à mesure de la prise de conscience de l'originalité guinéenne. Elle vient de disparaître en mai 1958.
Prenons l'exemple des candidats qui se réclament du parti socialistes ils ont 30 % des suffrages en 1946 et leur liste est placée sous le patronage de la S.F.I.O. En 1951, on assiste à l'éclatement : il y a Union Socialiste Guinéenne qui obtient 30,4 % des voix, et une Guinéenne S.F.I.O. qui en a 13,2 %. En 1956, la liste S.F.I.O. recueille 10 % des voix. Le 12 mai 1958, elle disparaît au sein du regroupement de tous les partis africains s'opposant au R.D.A.
En effet, inversement, les partis africains se cherchent et s'affirment au cours de la même période. Parallèlement, une évolution semblable marque dans le mouvement syndicaliste qui, rattaché aux centrales métropolitaines au départ, créa sa propre fédération. Certains chefs, comme Sékou Touré, sont à la fois à la tête des deux organisations et épaulent l'une par l'autre.
Le fait marquant de l'évolution politique guinéenne au cours de ces dernières années est le développement d'un parti proprement africain, le RD.A. qui, entre 1951 et 1956, a conquis le pouvoir. Un homme et une formule sont les moteurs de cette réussite.
L'homme est le chef actuel du gouvernement guinéen, le président Sékou Touré. Né en 1922, descendant de l'Almami 5 Samory, il fonde 1945 le premier syndicat de Guinée. Après une période de formation politique et sociale en Europe, tant en France que dans les pays soviétiques, il se lance dans l'arène politique de son pays. En 1951, la liste d'Union démocratique des travailleurs et des anciens combattants dont il est l'instigateur ; elle recueille 14,3 % des voix mais n'a pas d'élus. En 1952, Sékou Touré se présente pour la première sous l'étiquette R.D.A. à N'Zérékoré : il n'est pas élu. En 1954, après la mort du député socialiste Yacine Diallo, il se présente aux complémentaires sur le plan national : il est battu, mais il obtient 34,6 % des suffrages. En 1956 aux élections générales à l'Assemblée Nationale française, la liste R.D.A. présente des candidats partout ; elle obtient 62 % des voix exprimées. En 1957, le succès s'affirme; aux élections pour l'Assemblée Territoriale, 57 élus sur 60 appartiennent au R.D.A. En 1958, aux élections des conseils de circonscription, la liste a 87,8 % des suffrages.
Entre temps, à la suite de la promulgation de la loi-cadre, un gouvernement R.D.A. homogène a été formé en Guinée. L'Assemblée territoriale élue quelques mois plus tard est entièrement à sa dévotion. Dans les territoires voisins d'A.O.F., le même succès R.D.A. s'affirme : le parti gouverne en Côte d'Ivoire, au Soudan, en Haute-Volta, en Guinée, au Gabon et au Tchad ; il a la majorité absolue moins une voix au Conseil d'A.O.F.
A côté de l'action personnelle de l'infatigable Sékou Touré, le second moteur du succès R.D.A. est l'organisation du parti. Celle-ci est inspirée de la structure du parti communiste. Plusieurs hommes politiques du R.D.A. ont, du reste subi la formation et l'empreinte du communisme et se sont fait inscrire sous cette étiquette avant de concevoir leur propre formule originale. L'organisation est très stricte : elle comporte des cellules locales avec des responsables chargés de la propagande qui est directe, active et multiforme. Sur les cases, en particulier dans la banlieue de Conakry, on voit souvent les insignes du R.D.A., soit les initiales du nom du parti, soit l'éléphant qui le symbolise peints sur les murs : publicité dont les effets sont multiples.
Ce parti s'affirme comme très soucieux des intérêts véritables du pays. Il a une orientation très « progressiste » et s'attaque sans hésiter à tous les éléments traditionnels susceptibles de paralyser le développement économique et l'amélioration des conditions de vie de la population. Dans la mesure où les masses sont suffisamment évoluées pour être accessibles, cette orientation doit lui assurer un large succès.

Le corps électoral

Mais précisément, la masse de la population est-elle suffisamment évoluée ?
Le corps électoral est très particulier. Il comprend 1.376.000 inscrits sur une population évaluée à 2.507.000 âmes dont 2.498.000 Africains, soit 54,8 % de la population qui serait âgée de plus de 21 ans. C'est une proportion moyenne par rapport à celle des autres Etats, la Mauritanie enregistrant 61 % de sa population inscrite sur les listes électorales, la Côte d'Ivoire 59 %, le Soudan 57 %, la Haute-Volta 56 %, le Niger 51 %, le Sénégal 47 %, le Dahomey 41 % 6. A noter que, étant donné les résultats de l'enquête démographique de Guinée, cette proportion semble trop forte. En effet, on enregistre une proportion de moins de 20 ans qui oscille de 44 à 54 % suivant les villages. Mais on sait combien sont incertains les âges dans ces sortes de pays !
Le nombre des inscrits témoigne d'une évolution certaine et complexe. Il passe de 131.309 en 1946 à 392.792 en 1951, 425.000 en 1952, 476.503 en 1954, 976.757 en 1956, pour atteindre 1.376.000 en 1957. En 1958, le nombre des inscrits n'était que de 1.305 852, la circonscription de Conakry ne prenant pas part au scrutin.
Cet accroissement reflète diverses influences. La raison fondamentale, ce sont les modifications progressives de la législation électorale qui, entre 1946 et 1956, ont fait passer le système en vigueur du double collège, assorti de conditions limitatives du droit de vote, au collège unique accompagné du suffrage universel (depuis mai 1956), par une série d'étapes intermédiaires.
Mais d'autres facteurs secondaires ont joué, et tout d'abord certainement l'accroissement démographique, qui se situerait autour de 2,3 % annuellement (2,2 % en brousse, 2,4 % en ville). En dix ans, la population a donc cru de près d'un quart. En second lieu, particulièrement en Guinée où le nombre des habitants était fort mal connu, compte aussi l'amélioration des techniques de dénombrement. Entre 1951 et 1956, le nombre des électeurs inscrits a augmenté de 100 % pour l'ensemble de l'A.O.F. et de 147 % pour la seule Guinée ; au cours de la même période, l'estimation totale de la population était passée de 1.458.000 à 2.507.000 : il est utile de rappeler que la fameuse « Enquête démographique de Guinée » a eu lieu au cours de cette période 7.
Enfin, on ne saurait négliger l'action politique du parti si bien organisé du R.D.A. En effet, entre 1954 et 1956, le corps électoral recensé s'est accru de 105 % ; le nombre de voix du Bloc Africain de Guinée, triomphateur de 1954, a enregistré une légère régression (140.000 à 131.678 voix), tandis que le R.D.A. voyait le nombre des suffrages qui lui étaient accordés augmenter de 288 %.
Il y a donc eu modification profonde, non seulement du nombre, mais de la nature et de la mentalité du corps électoral. On est passé d'une minorité plus avertie à une masse beaucoup moins formée et informée mais, en même temps, par l'action des divers partis politiques d'une structure mentale moyenâgeuse à une attitude moderne 8. En 1946 encore, les chefs locaux, qu'ils soient de villages ou de cantons, sont des espèces de féodaux « directeurs de conscience morale et, en même temps, chefs politiques, et dans quelques contrées, chefs religieux ». On cite le cas de vote « collectif » pittoresque ! Et naturellement, ces chefs locaux sont les intermédiaires normaux entre l'administration française et la population : on voit le processus possible.
Progressivement s'opère un changement. Les représentants ou les agents des partis politiques font campagne. Les élections se répètent (entre 1946 et 1958, jusqu'à sept fois dans certaines circonscriptions), agitant des masses de plus en plus étendues. Se faisant en régime démocratique, cette évolution dynamique ébranle les vieilles structures. Dans le même sens, agit l'organisation des salariés : le vote du code du travail permet, même aux travailleurs agricoles, d'élire les délégués du personnel. Les chefs locaux perdent leur rôle traditionnel : le nouveau directeur de conscience du paysan, c'est le représentant de son parti ; le groupe dont il se sent solidaire, c'est la cellule politique 9.
Ce « transfert » n'a rien que de très logique si l'on se réfère aux connaissances que la sociologie nous apporte sur les peuples noirs. L'organisation de la famille, de la tribu, du village, avait fait du Noir le rouage d'un ensemble. Il est assez normal que certaines formes de groupement politique puissent se substituer au cadre du système social antérieur ou tout au moins assurer une transition.
La population guinéenne dans laquelle se recrute ce corps électoral, est très dispersée : elle se répartit sur un territoire un peu moins vaste que la moitié de celui de la France (densité moyenne 10,2 habitants au km2), et encore 58 % du territoire n'atteignent même pas la densité moyenne. Ce pays est, de plus, en partie boisé, en partie montagneux, en partie semi-aquatique. Certains hameaux ne peuvent être atteints qu'après deux jours de marche à pied, à partir de la piste viable la plus proche. 9,5 % seulement de la population habitent dans des localités de plus de 2 000 âmes.
Le taux de scolarisation est très faible (9,8 % au 1er janvier 1957). On ne compte, malgré d'importants progrès récents, qu'une école pour 10.300 habitants et la distance moyenne entre deux établissements scolaires est de 32 km. Aussi ne faut-il pas s'étonner si le nombre d'individus susceptibles d'être touchés par une propagande écrite est infime, surtout que joue encore la diversité raciale, s'exprimant par celle des langues: un Soussou est incapable de comprendre un Foula et la seule langue de communication est le français. Quand un homme politique malinké, Sékou Touré par exemple, parle à des Foula, s'exprime en français et son texte est traduit par un interprète. En effet, en dehors des agglomérations et des pistes les plus accessibles seuls quelques enfants, quand il existe une école locale, et de rares hommes, peuvent comprendre et parler suffisamment le français.
Les élus sont à l'image du corps électoral et le moindre diplôme donne une qualification. Dans la composition de l'Assemblée Territoriale élue le 31 mars 1957, on retrouve la trace de cette évolution relativement débutante de la population : sur soixante membres, on dénombre :

Au total, on compte plus des deux tiers de fonctionnaires dont la plupart appartenant au catégories moyennes, et un cinquième (en étant très large) de ce que nous appelons « professions libérales ». Le secteur « producteurs » ne représente que 3 %.
Originalité de la vie politique guinéenne, particularité du corps électoral, ces deux éléments se combinent pour donner une répartition des voix assez curieusement tranchée.

Les élections du 18 mai 1958.

Les récentes élections du 18 mai 1958 avaient pour but de pourvoir de titulaires les conseils de circonscription, c'est-à-dire de donner un existence réelle à une institution créée par le gouvernement R.D.A après bouleversement de la structure villageoise traditionnelle par abolition de la chefferie. Elles se sont déroulées dans tout le territoire guinéen, sauf à Conakry, après avoir été préparées par une intense campagne des responsables. Elles ont eu lieu dans une atmosphère enfiévrée par une série d'incidents parfois sanglants qui se sont produits au cours des semaines précédentes. Tout était donc réuni pour que les positions soient particulièrement tranchées et les résultats d'autant plus faciles à apprécier et à interpréter.

figure2
Fig. 2. Les résultats par cercle des élections aux Conseils de circonscription (18 mai 1958)
1: votants R.D.A. — 2: suffrages exprimés. — 3: électeurs inscrits. — 4: Cercles où le RDA. a obtenu moins de 85% des suffrages exprimés. — 5: limite de la zone où dominent les Peul

Deux blocs politiques seulement se trouvaient en présence : le R.D.A., déjà tout puissant, et le P.R.A., Parti du Regroupement Africain, concentration réalisée le 12 mai précédent sous l'impulsion de Barry Diawadou, élu à l'Assemblée Nationale française, en 1956, sur une liste se réclamant de l'apparentement radical-socialiste. Ceci consacrait la tendance à la rupture avec les cadres politiques français et était destiné à rassembler toutes les forces africaines encore disponibles pour tenter de faire échec à la toute puissance du R.D.A.
Il y eut 785.665 voix sur 1.305.852 inscrits, c'est-à-dire une proportion de 60 % de suffrages exprimés. Sur cet ensemble, le R.D.A. a obtenu 87,8 % des suffrages exprimés et 53,6 % des voix par rapport au nombre total des inscrits.
Les résultats par cercle sont résumés dans le tableau 1 et transcrits sur la carte (fig. 2). On peut faire quelques remarques : sur 25 circonscriptions, 7 ont 50 % ou plus d'abstentions et 18, 33 % ou plus. Le R.D.A. a la quasi unanimité des votants dans 13 circonscriptions et plus des quatre cinquièmes dans 18. L'opposition n'a vraiment quelque importance (plus de 10 % des inscrits) que dans 5 divisions administratives et elle ne s'exprime avec quelque vigueur (plus de 30 % des suffrages) que dans 5 également qui ne sont, au reste, pas les mêmes.

Tableau I — Les résultats des élections aux Conseils de circonscription (18 mai 1958)
Circonscriptions
Inscrits
Votants
R. D. A.
Beyla 71 341 36 857 36 829
Boffa 32 577 21 053 20 979
Boké 33 418 24 792 24 787
Dabola 19 172 9 888 7 779
Dalaba 48 762 27 112 15 669
Dinguiraye 27 890 18 803 18 802
Dubréka 39 763 33 467 33 458
Faranah 32 703 28 017 27 964
Forecariah 42 304 35 980 35 957
Gaoual 35 763 19 638 19 592
Guéckédou 57 306 31 205 25 738
Kankan 62 036 37 261 34 990
Kindia 56 028 47 322 47 020
Kissidougou 71 548 42 581 38 080
Kouroussa 39 616 24 169 24 167
Labé 114 610 46 547 29 455
Macenta 72 650 56 351 56 227
Mali 52 010 25 498 25 424
Mamou 50 846 25 273 15 116
N'Zérékoré 106 234 50 913 38 533
Pita 58 810 37 116 20 126
Siguiri 69 876 52 331 49 614
Télimélé 52 066 24 616 20 005
Tougué 37 222 15 605 10 727
Youkounkoun 26 464 13 270 13 118

En effet, on peut distinguer quatre types de divisions suivant les combinaisons et valeurs différentes des pourcentages de votants et de soutiens du R.D.A.

  1. Un premier groupe est formé de celles où toute l'opposition que je qualifierai de passive, semble s'être réfugiée dans l'abstention ; à ce groupe appartiennent Mali, Youkounkoun, Beyla, Gaoual, Kankan, Kouroussa, Boffa, Dinguiraye.
  2. A l'opposé sont les circonscriptions « enthousiastes » ; on y a voté en masse et en donnant au R.D.A. toutes les voix possibles: Boké, Macenta, Dubréka, Kindia, Faranah, Forécariah sont de ce type.
  3. En troisième lieu, les circonscriptions d'opposition active dont les types les plus caractéristiques sont ceux de Pita (63 % de votants, mais 54 % seulement des voix pour le R.D.A.; la plus forte proportion de suffrages au bloc adverse : 28 % des inscrits) et de Labé (phénomène un peu différent : les abstentions sont les plus considérables de l'ensemble : 60 % du corps électoral, mais, parmi les votants, 63 % seulement se prononcent pour le R.D.A.). Au même type, avec des nuances appartiennent Télimélé, Dalaba, Dabola, N'Zérékoré et, avec une différence, Mamou et Tougué
  4. Enfin, à Siguiri, Kissidougou, Guéckédou, on trouve des caractères intermédiaires : abstentions relativement nombreuses, succès relatif du R.D.A.

La classification ci-dessus, reportée sur une carte, fait ressortir que les cercles où sont à la fois nombreuses les abstentions et importants les votes d'opposition forment un bloc, situé dans le Centre-Nord du pays. C'est la même impression qui se dégage de simples cartes de la répartition des pourcentages de voix obtenues par le R.D.A. par rapport aux inscrits et aux votants.

Rôle de l'abstention.

Comme dans tous les scrutins du monde, on peut essayer de définie la valeur exacte des abstentions. Elles paraissent particulièrement nombreuses en Guinée puisqu'elles représentent, en moyenne, les deux cinquièmes du corps électoral. Mais si l'on compare avec le pourcentage enregistre dans les autres territoires d'A.O.F., la situation guinéenne est loin d'être la pire : Mauritanie, 28,6 % ; Sénégal, 45,4 % ; Soudan, 60 % ; Côte d'Ivoire, 45 % ; Haute-Volta, 48,4 % ; Dahomey, 56,7 % ; Niger, 71,4 %.
Cette importance de l'abstention a légèrement varié au cours des différents scrutins, entre 1946 et 1958. Elle était moins importante en 1946, quand le corps électoral était plus réduit, formé de personnes plus évoluées, plus accessibles, plus faciles à influencer directement. Elle a augmenté massivement avec l'élargissement du corps électoral, jusqu'en 1954. Pour l'ensemble des territoires, la proportion des abstentions a été maximum en 1954, moment où le scrutin eut lieu, le 27 juin, c'est-à-dire déjà la saison des pluies en Basse-Guinée ; en effet, le pourcentage des abstentions a été particulièrement élevé dans les cercles côtiers où le nombre des votants a été inférieur à celui des élections de 1951 pour un corps électoral accru de 22 %. (Tableau II).

Tableau II
Pourcentage d'abstentions
Circonscriptions
1946 (AN)
1951 (AN)
1954 (AN)
1956 (AN)
1957 (AT)
1958 (L)
Total
27,3
43
48,7
43,4 44.4 39 %
Beyla 61,1 64 55.3 49
Boffa 32,7 23,3 15,8 36
Boké 42,6 26,8 38 26
Conakry 50,3 31,3 34,3
Dabola 39,3 43,5 40 49
Dinguiraye 53,4   49,1 33
Faranah 27,7   14 15
Dalaba 12,3 32 3 34,4 45
Forecariah 32,6 31,6 20,2 15
Dubréka 34,9 18,1 12,4 16
Gaoual 47,1 45 59,1 46
Youkounkoun 66,1   62,6 50
Guéckédou 31,4 43,7 47,3 46
Kankan 56,3 46,9 53 40
Kindia 50,6 21,9 30,2 16
Kissidougou 22,9 54,9 50 41
Kouroussa 49,2 58,7 63 39
Labé 55,3 43,4 40,3 60
Mali 46,2 45,4 51,6 51
Tougué 36,7 55,1 47,3 59
Macenta 23,6 43,4 39,5 23
Mamou 25,2 36,4 46,1 51
Pita 20,7 39,2 32 37
N'Zérékoré 53 47,3 62,6 53
Télimélé 55,9 37,6 57 53
Siguiri 51,7 53,9 50 26

AN: Assemblée Nationale française. A.T: Assemblée Territoriale de Guinée. L: Affaires Locales
N-B. Les noms ne sont pas dans l'ordre alphabétique, car on les a laissés dans l'ordre des unités administratives.

Mais les scrutins les plus intéressants sont les deux plus récents : 1957 et 1958, car tous deux ont été faits avec le suffrage universel et on n'a donc pas eu, entre les deux, l'introduction de nouveaux électeurs inexpérimentés. La participation marque un léger accroissement, bien que la commune de Conakry et sa banlieue n'aient pas pris part au vote (or, en 1957, la proportion des abstentions n'y avait été que de 34,3 %). Une grande part de l'abstention pourrait donc être liée, tout simplement, aux transformations récentes d'un corps électoral dont on a déjà souligné l'inexpérience.
Une autre cause générale de la non-participation au scrutin est la mobilité des sociétés noires qui fait qu'une partie de la population est en permanence hors de chez elle : absences qui durent plus ou moins longtemps, qui sont motivées par la nécessité d'aller gagner l'argent de l'impôt, voir des parents — de ces longues visites plus ou moins utiles que se font les membres parfois fort éloignés d'une même famille —, trafiquer dans les territoires étrangers voisins... Des monographies locales, liées à l'enquête de Guinée, sont significatives 10 : on peut dire que 15 à 20 % de la population des villages recensés sont absents ; comme ce sont surtout les adultes qui pratiquent ces genres de déplacements, il est facile de voir l'importance de la répercussion de ces mouvements sur les votes.

Figure 3
Fig. 3. Pourcentages d'abstention aux élections de 1951.
(Légende valable pour les figures 3, 4, 5, 6) :
1 : 0 à 20 % — 2 : 21 à 35 % — 3 : 36 à 50. — 4 : 51 à 100 %
Figure 4
Fig. 4. Pourcentages d'abstentions aux élections de 1956.
Figure 5
Fig. 5. — Pourcentages d'abstentions aux élections de 1957
Figure 6
Fig. 6. — Pourcentages d'abstention aux élections de 1958.
Voir la légende de la figure 3

L'examen de la répartition spatiale de l'abstention permet encore d'autres déductions.

Dans toutes les communes de la zone côtière, le pourcentage des abstentions a été en régression sensible et, à peu près constante : seule Boffa présente une anomalie marquée pour le dernier scrutin. Or, ces communes sont les plus voisines du centre de l'activité politique : la capitale, Conakry. Elles ont des populations très mêlées, essentiellement soussou, avec de fortes infiltrations foula, surtout à l'Est. Cette pénétration s'est faite, récemment, jusqu'à la côte même 11. Dans la frange littorale et insulaire, ce sont les représentants du groupe Baga qui forment, jusqu'à la latitude de Conakry, l'élément fondamental, plus ou moins submergé par les apports venus de l'intérieur. A Kawas dans le cercle de Boké, on compte 50 % de Baga, 30 % de Soussou, 10 % de Foula. Ces habitants sont les mieux alimentés de Guinée (riz et poissons) ; par eau et par piste, on peut se déplacer relativement facilement. L'action des entreprises de grands travaux liés aux préparatifs de l'industrialisation crée un mouvement et un brassage considérables (exploitation des bauxites de Boké, chantiers de Fria et liaison routière et ferroviaire Fria-Conakry, dans le cercle de Dubréka). La nouvelle législation du travail touche également les travailleurs agricoles, au nombre de 20.000 en Basse-Guinée, et qui sont particulièrement nombreux dans les plantations de bananes des cercles de Forécariah et Kindia.
Ces communes côtières sont donc des circonscriptions favorisées par les conditions traditionnelles de vie, le développement économique actuel, les facilités de contact : l'abstention y est minimale.
Le cas de Conakry est un peu surprenant, La proportion des abstentions y semble anormalement grande pour un milieu urbain. Mais l'étonnement disparaît quand on connaît l'agglomération, qui est constituée par une ville de 25 à 30.000 âmes, et par une banlieue, se développant longuement le long de la route de la presqu'île et où les nouveaux venus vivent dans des conditions très précaires ; la banlieue est deux fois plus peuplée que la ville elle-même. Le caractère récent et mouvant d'une partie de ces nouveaux venus, souvent désadaptés et craintifs, ne doit pas être très favorable à une participation électorale organisée et stricte.
Un second groupe de cercles offre une évolution qui mérite d'être analysée ; ce sont les cercles qui s'étendent sur le cœur de la région montagneuse du Fouta-Djalon: Pita, Labé Dalaba, Mamou, Tougué, Mali, Dabola, Télimélé. En 1951, trois d'entre eux (Dalaba, Mamou, Pita) se classaient parmi les circonscriptions ayant le moins d'abstentions : Dalaba ayant même le minimum avec seulement 12,3 %. A ce moment-là, il s'agissait d'électeurs sélectionnés et la discipline collective est particulièrement forte dans le Fouta. Tous les rapports concordent pour signaler l'autorité des chefs locaux (nous en verrons des exemples à propos de l'orientation des suffrages exprimés). Encore maintenant, malgré le mouvement d'opposition qui existe dans ces régions, malgré l'extrême pauvreté des individus, c'est là que les impôts rentrent le plus régulièrement 12.
En 1956 et 1957, les abstentions augmentent sensiblement, On peut incriminer l'extension du corps électoral qui rend plus difficile l'information et les déplacements. En effet, la population de ces cercles est la plus dense de la Guinée, mais aussi la plus dispersée. Elle est formée, en grande majorité, par des Foula qui vivent en tout petits groupes. Dans la région qui doit être submergée par les eaux du barrage du Konkouré l'enquête montre que le « carré » foula, abrite, en moyenne, 2.1 ménages et 11,5 personnes ; le « carré » soussou, respectivement 5,3 et 30,6 ; à Tantari, 3 km à l'Ouest de Pita, 38 « carrés » foula renferment 64 ménages 13. Dans de telles conditions, quand on connaît l'extrême dispersion de ces carrés, leur accessibilité difficile et que l'on sait l'absence de tout moyen de transport, comment s'étonner que des abstentions puissent se produire pour ces simples causes géographiques ?
Mais l'explication n'est pas suffisante car l'on remarque l'accroissement des abstentions, parfois massivement, entre les scrutins de 1957 et 1958, fonctionnant avec le même corps électoral.

Figure 7
Fig. 7. - pourcentage de votants R.D.A. en 1951.
(Légende valable pour les fig. 7, 8, 9, 10)
1 : moins de 10 %. — 2 : 11 à 33. — 3 : 34 à 50 %. — 4: 51 à 75 %. —
5 : 76 à 95 %. — 6: plus de 95 %.
Figure 8
Fig. 8. - pourcentage de votants R.D.A. en 1954.

J'ai particulièrement étudié le cas de Labé. L'opposition a obtenu 16.194 voix en 1957 et 16.759 en 1958. Mais le R.D.A. a vu tomber le nombre de ses suffrages de 46.982 à 29.455, tandis que la proportion des abstentions montait de 40,3 à 60 %. Or l'enquête sur place permet de conclure qu'il s'agit bien, comme nous le verrons à propos des explications de vote, d'abstentions ayant une valeur d'opposition.
Il en est évidemment de même à Dabola : le nombre de voix R.D.A. ayant peu évolué — 6.568 en 1957 à 7.600 en 1958 —, tandis que les opposants s'effondraient de 4.801 à 1900, mais les abstentions passaient de 40 à 49 %. Tels sont les deux cas les plus frappants.
On peut donc, dès maintenant, apprécier le cas particulier que constitue cette région guinéenne. En effet, dans tous les autres cercles, l'évolution des abstentions apparaît comme normale : généralement moins fortes quand le nombre des électeurs était limité, elles ont augmenté lors de l'établissement du suffrage universel et légèrement diminué entre 1957 et 1958
Parmi ces circonscriptions, Faranah est remarquable par le grand nombre de ses votants ; N'Zérékoré, au contraire, a la plus forte proportion d'abstentions en dehors du Fouta. Or, ces deux cercles s'opposent de toutes les manières : Faranah est dans une savane de relief faible, peu peuplée ; les habitants sont essentiellement des Malinké et des Djallonké; faut-il ajouter qu'elle est le berceau de la famille de Sékou Touré et que son frère, Ismaël Touré particulièrement actif, en est un des conseillers territoriaux. NZérékoré est en Guinée forestière, plus tourmentée, plus peuplée, orientée économiquement vers la Côte d'Ivoire ou le Libéria, plus que vers la Guinée même, plusieurs races s'y mêlent : Guerzé, Kissi et Toma. Comme dans d'autres franges guinéennes, cercles de Guéckédou, de Youkounkoun l'abstention manifesterait-elle ici une certaine négligence vis-à-vis des affaires du territoire?
Pour le cercle de N'Zérékoré, on peut, en tout cas, remarquer que pour une abstention moyenne de 47,3 % en 1956, existaient d'assez notables différences locales 14. Dans les bureaux de vote voisins de Beyla ou Macenta, situés dans des conditions d'accès favorables, on trouve de 30 à 40 % d'abstentions tandis qu'elles s'élèvent à plus de 50 %o pour plusieurs bureaux de vote périphériques. D'autre part les conditions de circulation dans cette zone forestière, sont assez délicates et cela aussi doit jouer. Dans la même région méridionale, pour quatre villages voisins, les abstentions sont de 30 % environ dans les centres situés sur la route ; elles dépassent 60 % pour les lieux isolés.

Coïncidences remarquables.

Si l'on considère maintenant la proportion des suffrages exprimés en faveur du R.D.A. au cours des récents scrutins, le tableau de la géographie électorale guinéenne se complète et s'éclaire (Tableau III). En 1951, les trois cercles qui donnent la plus forte proportion de voix au pré-R.D.A. sont ceux de N'Zérékoré, de Kouroussa et de Beyla : il doit s'agir de raisons personnelles : Sékou Touré a exercé des fonctions de conseiller territorial dans le cercle de Beyla ; il s'était présenté, dès 1952, aux élections de l'Assemblée territoriale comme candidat à N'Zérékoré.

Centres de vote Commentaires % votants sur inscrits
Lainé Nord du territoire 70 %
Gama Sud périphérique 47 %
Yomou Sud périphérique 44 %
Bossou Village du Sud sur la route 68 %
Lola Village du Sud sur la route 71 %
Toungaretta Village du Sud sur la piste 59 %
Zougouetta Village du Sud sur la piste 37 %

Le parti a donc ses assises en Haute-Guinée et, en effet, c'est là qu'il rassemble la plus forte proportion de suffrages dans le plus grand nombre de cercles. L'autre pôle des succès, c'est Conakry, la capitale, milieu plus évolué et plus accessible.
En 1954, le succès s'étend : il s'affirme presque généralement en Haute-Guinée, se précise à Conakry, mais il gagne un nouveau milieu : celui de la Basse-Guinée où les progrès sont étonnants, On retrouve là les conséquences des faits déjà signalés à propos de l'évolution des abstentions (fig. 7 8, 9, 10).
Au cours des trois scrutins suivants, le succès se change en triomphe dans toutes les régions déjà indiquées. Il reste modéré dans le cercle de N'Zérékoré et, en particulier, dans les cercles de Dalaba, Dabola, Labé, Mamou, Pita, Télimélé, Tougué, surtout si l'on tient compte du sens particulier donné à certaines abstentions lors du dernier scrutin dans ces territoires. Or ces cercles sont ceux où vivent une majorité de population peule dans le Fouta et guerzé et kissi en Guinée forestière. Mais cette assimilation générale peut paraître hasardée : essayons d'aller plus loin en étudiant quelques détails des bureaux de vote dans les cercles où l'on sait que diverses races se côtoient 15.
Au Nord, le cercle de Mali est peuplé de Peul et de « divers » : Djallonké, Bassari, aux extrémités septentrionales ; plus l'on va vers le Sud et la montagne, plus le peuplement foula est homogène ; en allant du Sud au Nord, les bureaux de vote donnent : 1,5 % de voix R.D.A. par rapport aux inscrits pour les bureaux de Kounda, Kounkouré, Bara ; 13 % à Yambéring ; 19 % à Dongol Sigon ; 33 % à Malaki ; 34 % à Oura Sabé, 38 % à Balaki, 67 % à Oura Touba.
Au Sud, l'expérience inverse peut être faite dans le cercle de Mamou. Dans les bureaux de vote voisins du cercle de Dalaba, c'est-à-dire dans le Nord et le Nord-Est du cercle de Mamou, on trouve des pourcentages très faibles ; pour un scrutin où l'ensemble du cercle a donné 23,1 % au R.D.A.: Boulivel 4 % ; Sankarella 53 % ; Soridiawonaya 9,6 % ; Timbo 11 %.

Tableau III
Pourcentage R.D.A./Votants
Cercles 1951 1954 1956 1957 1958
Beyla 52,1 62,3 89,6 96,7 99
Boffa 5,17 86,6 93 96,16 99
Boké 3,03 74,3 88,1 85,3 99,9
Conakry 28,3 69,8 83,8 87,7
Dabola 657 33 68,2 57,4 78
Dinguiraye 7,17 61,8 99
Faranah 3,5 99,8 99
Dalaba 2,4 6,1 33,2 53,2 57
Dubreka 1.1 38,9 92,3 98,6 99
Forecariah 1,99 76,7 89,5 97,1 99
Gaoual 2 9 9 55,5 50,1 99
Youkounkoun 15,2 68,5 98
Guéckédou 30,3 97,4 71,4 67,1 99
Kankan 39,2 59,5 77,2 87,6 93
Kindia 11,2 74,4 82,6 94,6 99
Kissidougou 2,8 9,6 636 78,9 89
Kouroussa 56,7 52,2 85,1 93,8 99
Labé 3,2 45,1 69 63
Mali 1,6 19,9 39,1 59,8 99
Tougué 165 43,6 60,1 63
Macenta 5 60.3 73,4 79,6 99
Mamou 7.1 19,4 36,3 60,5 59
N'Zérékoré 58,4 39,8 53,1 73,5 75
Pita 0,6 3,2 8,2 54
Télimélé 5,2 28,5 538 81
Siguiri 8,7 29,3 67,3 76,6 94

Mais une preuve encore plus formelle peut être donnée à propos des cercles occidentaux de Télimélé et de Kindia. A Télimélé le canton de Monoma situé au Sud, sur les rives du Konkouré, contient 44 % de Soussou, alors que plus au Nord, leur proportion diminue très rapidement. Or, les bureaux de vote de Toumania, situés à l'extrémité de ce canton, ont enregistré 81 % de suffrages en faveur du R.D.A. A Bouléré, Kollangel, Télimélé.... 40 km plus au Nord, en plein pays foula, le R.D.A. a 5 % des voix ; pour l'ensemble du cercle, son pourcentage est de 17,8 %.
Le même phénomène se rencontre dans le cercle de Pita (4,9 % des inscrits ayant, voté R.D.A.) : dans le canton de Sokili où l'on a deux tiers de population soussou, les deux bureaux de vote de Niamson apportent 24 % des voix au R.D.A.
A Kindia, la preuve contraire est évidente: le canton de Goumba a une colonisation peule importante : le cercle a donné 64,5 % du nombre des votants pour le R.D.A. mais le bureau du Missidé (terme peul pour désigner le village) Goumba : 1,5 %.
Quand on atteint les cercles occidentaux, on constate de même une proportion des suffrages de plus en plus considérable en faveur du R.D.A. au fur et à mesure que l'on s'éloigne des plateau Dans le cercle de Dubréka, Tondon, situé au Nord-Est, a donné 65 % des voix en faveur du grand parti guinéen ; Ouassou : 87 %, Mangata 97 %.
Les mêmes exemples se retrouvent à l'Est, dans les cercles de Dinguiraye et Dabola où le peuplement foula se termine également en se mêlant plus ou moins aux éléments appelés Djallonké qui servent de transition avec les Malinké de Haute-Guinée.
Une certaine coïncidence semble à peu près prouvée entre opposition politique et différenciation raciale surtout en ce qui concerne les Peul, mais la réalité est plus complexe.

Figure 9
Fig. 9 Pourcentage de votants R.D.A. en 1957
Figure 10
Fig. 10. - Pourcentage de votants R.D.A. en 1958. Voir la légende de la Fig. 7

Essai d'explication

L'opposition raciale entre Foula, d'une part, Soussou et Malinké de l'autre, est assez traditionnelle dans la vie guinéenne. Elle remonte à des causes profondes dues aux origines aux vicissitudes d'établissement, aux différents « genres de vie », en prenant ce dernier terme au sens le plus large. Cet antagonisme profond est vivace dans la masse : les peuples ne se comprennent pas par les langues ; ils sont fondamentalement opposés les uns aux autres, encore maintenant. Le milieu foula du Fouta reste très attaché à ses traditions, à ses chefs religieux ou coutumiers. Toutes les récentes campagnes électorales le prouvent.
En 1951, la liste socialiste d'Union Guinéenne qui a deux élus sur trois à l'Assemblée Nationale, rassemble 67.480 voix. Sur ce total, 53.000 lui viennent des neuf cercles du Fouta. Une autre liste draine également l'essentiel de ces voix des cercles peuls : celle de l'Union française d'Action démocratique et sociale (20.423 voix dont plus de 18.000 dans les mêmes cantons). Il s'agit d'une rivalité interne à l'intérieur du bloc foula: Barry Diawadou, fils de l'Almamy de Dabola, chef de la liste d'U.F.A.D.S., était un adversaire acharné de Yacine Diallo, inscrit sur la liste socialiste, et souhaitait dissocier le « bloc foula » plus encore pour de vieilles haines de caste et de famille que pour de simples raisons politiques. La mort de Yacine Diallo amène un regroupement des voix du Fouta : Barry Diawadou est élu, en 1954, grâce à l'appui décisif de l'Almamy de Mamou. 92 000 voix sur 140 000 lui viennent du Fouta. A Dabola, fief de sa famille, il obtient 64 % des voix exprimées 76 % à Mamou, 87 % à Pita, centre de la tradition foula. A la même époque, Sékou Touré n'a que 20.000 voix dans les cercles du Fouta, soit 22 % des suffrages qu'il reçoit pour l'ensemble de la Guinée.
Aux élections à l'Assemblée Nationale de 1956 encore, le Fouta dispute entre les trois listes en présence et le R.D.A. ne l'emporte pour le pourcentage des votants que dans les cercles bordiers de Dabola et de Gaoual. A Pita, il n'obtient que 8,2 % des suffrages exprimés.
En 1957, tous les conseillers territoriaux élus appartiennent au R.D.A. sauf les trois conseillers de Pita qui passent sur une liste socialiste africaine. Or, le commandant de cercle de Pita ne déclarait-il pas, en juillet 1957, alors qu'il était question de supprimer les chefs de canton:

« Je pense actuellement que dans le cercle de Pita, il y a quatre chefs qui représentent encore le vrai moteur économique, le vrai moteur politique, le vrai moteur religieux du cercle. Il s'agit des chefs de Timbi-Tounni et de Timbi-Madina, du chef de Bantignel bien qu'il soit en opposition constante avec le parti dominant de la Guinée, et du chef du Maci... Le chef du canton de Sokili est un chef de canton peul et il exact que les Soussou rechignent à obéir à un chef de canton peul... » 16.

Les rapports des autres commandants de cercle montrent que c'est surtout dans les cercles du Fouta que les chefs de canton avaient encore conservé un certain prestige et jouaient un rôle de direction dans la vie sociale et politique : tel était le cas dans le cercle de Dabola, dans le cercle de Dinguiraye, dans celui de Mamou.
Il était, du reste, assez curieux de voir ces chefs soutenir les candidatures socialistes alors qu'ils étaient des profiteurs du régime traditionnel : exerçant un contrôle et même, certains, une espèce de droit de propriété éminente sur les terres, se parant d'une influence spirituelle réelle, touchant des prébendes aussi bien de l'administration que des populations pour plusieurs de leurs fonctions.
On rejoint encore une fois cette notion d'antagonisme de base, d'opposition de « race », — il faut bien l'écrire, — qui se cristallise sous maintes formes possibles et qui est encore si vivace que, pour le reclassement des familles dont le domaine serait inondé par les eaux du barrage du Konkouré, on s'est demandé officiellement si l'on ne devrait pas prévoir un maintien de la ségrégation des races !
Cette différenciation raciale est difficile à vaincre car elle s'inscrit dans tout un complexe économico-social. Les populations foula sont les plus denses de Guinée : dans le paysage de désolation des bowés squelettiques, rongés de latérite, vivent plus de 50 habitants au km2. Les cultures sont misérables et réduites, la richesse du troupeau, illusoire, puisque les animaux ne sont guère élevés dans un but spéculatif. L'homme adulte doit donc émigrer pour gagner la vie des siens. Dans les Timbi, certains villages sont ainsi privés de plus de la moitié de leur population masculine active : 12 hommes entre 15 et 40 ans sur 29 à Palle, 19 sur 36 à Tiengen, 79 sur 122 à Madina Tossokéré 17. Ceci entraîne une détérioration de l'exploitation, une incapacité de pratiquer des transformations rentables : ici, comme en bien des lieux du monde, la misère n'engendre qu'une misère plus grande encore.
Enfin, les perspectives d'emploi futures sont maigres. Les sondages pour découvrir les capacités psycho-techniques des individus appartenant aux différentes races guinéennes, qui ont été menés systématiquement par les ingénieurs de Fria afin d'assurer le recrutement des ouvriers de l'entreprise, montrent des capacités maximales chez les Malinké, puis chez les Soussou ; au contraire, les Foula sont mal adaptés à ce genre d'activité. Mais ils ne le sont pas davantage aux travaux dans les rizières dont on se propose d'accroître la surface de manière importante, tant en Haute qu'en Basse-Guinée et pour lesquelles on manque de main-d'œuvre : « Le Foula a horreur d'avoir les pieds dans l'eau » m'a-t-on souvent répété. Le problème économique interne ne semble donc pas facile à résoudre. On a bien proposé de faire du Fouta un arrière-pays d'élevage pour les grands chantiers industriels de Boké et Fria et urbains de Conakry, mais, pour le moment, ceci est une vue théorique.
Or, le Foula, aussi dédaigneux qu'il paraisse de ces vaines contingences, souffre de cette infériorité. Dans le Fouta, on reproche au gouvernement (qui ne comprend qu'un Peul et sept Malinké sur douze membres), de négliger économiquement et politiquement le « bloc foula ». Quant aux migrants, ils souffrent de leurs conditions de manoeuvres transplantés et, au moindre incident, s'apprêtent à se replier chez eux, comme on l'a bien vu après les incidents sanglants de Conakry, au début de mai 1958.
Cependant le R.D.A. a pris pied dans le Fouta, plus sérieusement même en 1957 qu'en 1958 : à Labé, 41 % des inscrits à la première de ces deux consultations, 25 % à la seconde ; à Dabola, 57 % et 40 %... Il y avait eu une espèce de réaction de faveur en 1957, suivie d'un recul ; les conversations locales laisseraient à penser qu'il faut incriminer deux ordres de faits : une réaction de défiance vis-à-vis des personnalités au pouvoir appartenant essentiellement à des races différentes (manque de « présence » des membres du gouvernement en pays foula, violence sanglante des incidents de mai ayant surtout atteint les originaires du haut-pays), et une hostilité contre la « politique de mouvement » et la destruction des vieilles structures traditionnelles (suppression de la chefferie ... ). En tout cas, il y eut manque de confiance et même crainte, et c'est ce qui explique l'importance de l'abstention parallèlement à l'accroissement de l'opposition directement exprimée.

Ainsi apparaît le maintien des oppositions raciales établies, mais avec un transfert des motifs qui passent progressivement de l'hostilité ancestrale traditionnelle à un antagonisme plus précis, plus concret, souvent à base économique et sociale.
L'influence — que l'on serait tenté de qualifier de primitive — du cadre physique, de l'origine et de l'évolution de sociétés humaines, très morcelées, a un rôle que nous ne pouvons plus retrouver avec une semblable schématisation dans nos pays. Malgré les imperfections de la documentation statistique, on saisit dans un domaine particulier, le mécanisme de perfusion qui caractérise, en Afrique, l'installation de systèmes complexes, mis au point ailleurs, dans des sociétés parmi les plus tardivement traditionnalistes du globe.

Notes.
1. Pour cet article, rédigé en juillet 1958, l'enquête locale a été rendue possible par une mission de l'Université de Dakar (avril-mai 1958). Au cours de mon séjour en Guinée, j'ai reçu l'accueil le plus favorable, aussi bien des membres du Gouvernement guinéen que des services techniques français. A Paris, des documents statistiques m'ont été aimablement communiqués par les services politiques et économiques du Ministère de la France d'Outre-Mer. Je remercie bien vivement tous ceux qui ont ainsi facilité la documentation de ce papier.
2. Etude démographique par sondage. Guinée, 1954-1955, 1ère partie, fév. 1956 : publication du Ministère de la F.O.M. cf. carte p. 15.
3. Voir la carte de la répartition raciale dans la publication: « Etude démographique... » citée dans la note précédente p. 16 et aussi la feuille 1 de la « Carte ethno-démographique de l'A.O.F. » I.F.A.N. Dakar, 1952.
4. Il s'agit du gouvernement autonome mis en place à la suite de la promulgation de la loi-cadre du 23 juin 1956.
5. Almami: titre donné au chef suprême au temps de la conquête peule du Fouta (XVIIe siècle).
6. A.O.F. 1957. Tableaux économiques, p. 37.
7. 1954-1955.
8. Réunion des commandants de cercle. 25/27 juillet 1957, Conakry. Intervention de Sékou Touré, p. 10-14.
9. Id. Ibid.
10. Etudes agricoles et économiques de quatre villages de Guinée française, 1954-55. Public. Haut-commissariat A.O.F. passim.
11. Champaud. Immigration foula en Basse-Guinée. Rapport pour le service de l'Hydraulique de Dakar, 1957.
12. Réunion des commandants de cercle.... op. cit., p. 55-69.
13. Etudes agricoles et économiques op. cit. Fritsch, Dubourg et Mercier. Rapport de la mission d'inventaire du Konkouré, Conakry, 1956.
14. Dernier scrutin pour lequel on possède un relevé détaillé, par bureau de vote, des inscrits, votants, suffrages exprimés.
15. Sources: enquêtes locales, rapports des commandants de cercle; documentation des services de la statistique de l'A.O.F.
16. Rapport des commandants..., op. cit, p. 15.
17. Enquête dans le secteur d'amélioration rurale des Timbi , faite par M. Hallot, des services agricoles de Labé.


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