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Ethno-musicologie


André Schaeffner
Les Kissi. Une société noire et ses instruments de musique

Herman & Cie., Editeurs, 6 rue de la Sorbonne, Paris. 1951. 85 p. + VIII pl. ht.
Actualités scientifiques et industrielles.
L'Homme. No. 2. Cahiers d'Ethnologie, de Géographie et de Linguistique.
Publié avec le concours du Conseil National de la Recherche Scientifique.


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Sonnailles et Hochets

Les Kissi, lorsqu'ils dansent, ne porte sur le corps aucune sonnaille proprement dite. Il en est de même pour les joueurs d'instruments, bien qu'à Kissidougou les Malinké qui jouent du xylophone aient à leur poignet des anneaux ou des bracelets-grelots qui s'entrechoquent, mêlant ainsi un bruit métallique à la percussion des lames de bois 1. Seuls quelques instruments kissi à membranes ou à cordes, que nous examinerons par la suite, comportent des sonnailles en fer, fixées sur la caisse ou sur le manche. Nous traiterons en leur lieu des grelots ou anneaux-grelots que certains dignitaires (sokoa) ou des initiés des deux sexes, lors des cérémonies de fin de retraite, portent attachés à leurs chevilles ou à hauteur du mollet: seuls cas d'instruments apparentés aux sonnailles de danse que nous ayons observés en pays kissi.
Les autres sonnailles relèvent du type « sonnaille-sur-calebasse » ou du type « hochet-sonnaille ». Les premières sont composées d'une demi-calebasse à laquelle sont suspendus des perles, des cauris, des pièces de monnaie ou une clochette en cuivre. Leur usage, pour la plupart, est commun aux Kissi et aux Malinké; leur origine malinké ne semble pas douteuse, puisque nous les rencontrons au Soudan français jusqu'à Bafoulabé. Sous le nom de kalama ou kalamani (en malinké : « cuillère »), une demi-calebasse en forme de cuillère a son bord circulaire percé de trous dans lesquels le cordonnier a passé des cordonnets de cuir (kissi : yowa) où sont enfilées des perles de traite ainsi que des pièces trouées de cinq, dix ou vingt-cinq centimes; ces menus objets viennent frapper la paroi extérieure de la calebasse. Les femmes secouent le kalama pour amuser et faire taire les bébés 2, Sous le nom de tala fulunya (tala = calebasse; fulunya = jeune fille) de plus grandes sonnailles (20 cm. environ de diamètre), toujours sur demi-calebasse, mais ne comportant aucun manche, servent exclusivement à accompagner des chants et des danses de filles qui seront excisées ultérieurement. Nous n'avons rencontré ces sonnailles que dans le canton de Farmaya. Chants et danses ont lieu dans le village, au clair de lune, ou dans la brousse, en quelque endroit désherbé. C'est en général l'aînée des futures excisées, la « madam », qui tient des deux mains la sonnaille et la balance horizontalement ou en oblique ; la « madam » chante et les autres filles lui répondent.
L'instrument que nous avons recueilli au village de Kongola, outre les rangs de perles et de pièces de monnaie, comportait une clochette de cuivre (à battant interne) suspendue au fond même de la calebasse. Il semble que l'instrument, préparé par le cordonnier, soit achevé par les filles elles-mêmes.
Les hochets-sonnailles (planche I) se composent de calebasses entières, de forme sphérique, dont la queue sert de poignée et que recouvre un filet, à larges mailles losangées, qui porte des perles enfilées; à celles-ci peuvent être jointes des vertèbres de vipère (village de Kenema Pombo, canton de Farmaya), des coques de noix palmistes (village de Yènde Kissi, canton de Toli) ou de fruits quelconques. Les fils qui s'entrecroisent sur la surface de la sphère sont constitués par des filaments de raphia ou de coton tordus; au bas du filet, ils bouclent autour d'une ceinture de même matière qui enserre la calebasse à hauteur de la naissance du col ; ils s'assemblent au sommet pour y former une tresse d'une vingtaine de centimètres de longueur. Tirant celle-ci, la main gauche tend le filet contre la paroi: la main droite, qui empoigne le manche, imprime à la calebasse un rapide mouvement de va-et-vient à l'intérieur du filet, pratiquement immobile. Ce type de hochet, à percutants externes, est l'instrument caractéristique des filles et des femmes kissi. Elles en jouent avec une parfaite précision rythmique ; s'arrêtant net sur un brusque sforzando ; lorsqu'elles accompagnent des danses de filles excisées, elles en marquent l'accélération et l'exacerbation finale par un fortissimo continu. Dans presque tout le pays kissi l'instrument se nomme sèo (plur. : sèkerã) ; il est fabriqué par les femmes. Dans deux villages du canton de Toli, villages de Yènde Kissi et de Kama, qui ne possèdent pas de tambours à membranes, les fillettes accompagnent de leurs hochets les danses des hommes comme des femmes. Mais en général le bruit rythmé de ces instruments sert de basse continue à des chants ou à des danses chantées exclusivement féminins. Il y a lieu de remarquer à cet égard qu'autour de Kissidougou, dans le canton de Farmaya, où les excisées dansent au tambour (yimbo) ou au sistre de calebasse (wusamba), le rôle joué par les hochets-sonnailles paraît assez négligeable, alors qu'en zones centre et sud, partout où les filles excisées reçoivent en brousse ou en forêt une instruction musicale et chorégraphique complète, ces instruments sont d'une grande importance. Nous dirons même qu'en l'état actuel les chants et les danses kissi que soutient uniquement le rythme du sèo présentent une qualité qui leur fait défaut là où cet instrument est d'un emploi quelconque 3.
A Yende Kissi trois fillettes non encore excisées, les seules musiciennes du village, chantaient à deux ou trois voix admirablement ; elles disaient avoir appris leurs chansons auprès des femmes de Guéckédou. Deux d'entre elles seulement secouaient le sèo. Elles commençaient toujours à bouche fermée, ce début étant à peine perceptible sous le cliquetis des perles et des coques de fruit ; parfois, au cours de la première partie, l'une d'elles reprenait son bourdonnement à bouche fermée, tandis que les deux autres chantaient à deux voix ou se répondaient ; la strette était marquée par un fortissimo des sèo qu'elles levaient presque à bout de bras, tandis que, dominant ce bruit, s'égosillait la petite coryphée ; deux coups secs des sèo, la chanson était terminée, pour recommencer aussitôt à bouche fermée. On désignait ces sortes de petites griottes, d'ailleurs non professionnelles, du nom de yono (plur. : yonura). Aussi bien dans la région de Guéckédou qu'à l'est de Kissidougou, dans les cantons de Mussama Kossilã et de Kurumãdu, nous rencontrâmes des ensembles de ce genre, pouvant se composer de trois, de cinq et même six filles généralement plus âgées ; d'ordinaire, ils accompagnent les danses des excisées, au cours des tournées que celles-ci font de village en village, après leur sortie de retraite ; en ce cas les joueuses de hochet se recrutent, en principe, parmi les excisées de la classe d'âge précédente. Mais nous vîmes l'instrument entre les mains également de matrones.
Durant notre séjour dans le village de Tongi, à peu prés à mi-chemin de Banama et de la limite du cercle de Macenta, le chef de Kurumãdu fit venir pour nous six femmes kissi, du village de Bèmbere, qui chantaient en langue toma. Ces six chanteuses professionnelles s'accompagnaient à l'aide de cinq hochets-sonnailles, du nom de gbindo, trois de grand diamètre (plus de 23 cm.), les deux autres de grosseur moyenne ou réduite ; les calebasses étaient trouées à leur sommet d'une large ouïe circulaire. Les chanteuses étaient assises par terre sur une natte. Devant les trois joueuses de gros gbindo était posé sur le sol un résonateur consistant en un demi-cylindre de bois évidé, à paroi relativement mince, et rappelant le batteur de rythme des îles Andaman ; ce résonateur (de 80 cm. de longueur et de 30 cm. de diamètre) se nomme yömdo (= « bois »). Vu la longueur du filet, la main gauche élevait celui-ci assez haut ; la main droite se bornait à faire heurter le bas du col de la calebasse contre le résonateur. Les manches des trois hochets ne frappaient jamais ensemble le bois, mais établissaient un rythme alternatif, à trois battements, qui variait selon les chansons; ce rythme souvent compliqué pouvait exiger une mise en train laborieuse. Parfois la détentrice du plus gros des hochets, qui conduisait en quelque sorte, frappait tour à tour sur le bois et sur le sol même. A certains moments le heurt contre le bois et la résonance de celui-ci étaient si violents qu'ils couvraient le chant des six femmes. Le répertoire de ces musiciennes comprenait en outre de très beaux chants à plusieurs voix, mais exécutées a cappella. Nous revîmes trois ans plus tard quelques-unes de ces femmes au village même de Bèmbere ; en guise du résonateur précédemment décrit elles avaient posé sur le sol une simple porte de case (pl. I). Ces joueuses de hochet accompagnent les danses de sortie des filles excisées selon le rite sadèndo.
C'est à ce mode de frappement appliqué au hochet-sonnaille ou tout au moins à une calebasse quelconque, que deux auteurs font allusion. A la bibliothèque de l'Institut de Dakar un cahier manuscrit contient une description des funérailles en pays kissi ; elle est due à un élève de l'Ecole William-Ponty, Kamara Mory 4, Quand une femme meurt en couches, les féticheuses N'zoo se réunissent dans la cour de la défunte ; nues et assises en cercle, elles chantent en s'accompagnant de hochets-sonnailles, que l'auteur nomme diebada (mot, semble-t-il, d'origine mandé); ces instruments font un « bruit sourd » contre le sol. On se sert également du diebada lors des obsèques d'une féticheuse N'zoo. Chez les Toma du nord du Libéria, à Bangwalamai, le Dr Paul Germann signale que l'orchestre composé de joueuses de hochet-sonnaille s'adjoint deux femmes qui frappent le sol à l'aide d'énormes calebasses, de près d'un demi-mètre de diamètre 5.
Instrument de femme, le hochet-sonnaille sèo peut entrer dans le matériel du magicien ou devin. Le wanayawa du village de Dakadu Wã (canton de Kuramãdu) jouait d'une harpe fourchue (voir plus loin) ; la main pinçant les cordes tenait un hochet-sonnaille. Dans un autre village du même canton, à Dakadu, le devin et joueur de harpe avait un assistant ; c'était ce dernier qui agitait le hochet.
Comme autre type de hochet, les femmes kissi n'emploient point de calebasse renfermant des grains ou de petits cailloux, d'usage si courant en Afrique noire occidentale. Cependant, Denise Paulme, assistant le 19 mars 1946 à l'excision des filles à Nongoa (canton de Farmaya), aperçut sur la place du village, auprès de joueurs de xylophone malinké, une vieille femme qui tenait en chaque main un hochet de ce genre. Nous constatâmes le même fait à Mara, le jour de la circoncision des garçons. Cas isolé, semble-t-il, les femmes malinké des villages où nous enquêtâmes ne paraissant pas connaître cet instrument. Il en est autrement du jeu qui consiste à faire s'entrechoquer d'une seule main, et tout en marchant, une paire de petits hochets sphériques. Deux boules en coque de fruit de quelques centimètres de diamètre sont remplies de grains de riz et liées entre elles par une cordelette de coton. Le jeu se rencontre aussi bien chez les filles et les femmes que chez les jeunes gens; mais surtout vers le sud du pays kissi. Dans la région de Guéckédou on le nomme bozġ. Chez les Ouassoulou qui occupent un quartier dans l'agglomération de Yènde, I'instrument porte un nom mandingue kasabarane ; la coque est celle du fruit de tubera. Ces Ouassoulou ne posséderaient point d'autre instrument de musique: « ce sont des Musulmans », nous a-t-on dit en guise d'explication.
Les garçons kissi ou kouranko se servent de hochets en vannerie, qu'ils jouent par paire, un dans chaque main (pl. VII). De forme conique, le hochet kissi (sing. sèko ou tyèko; plur. tyekerã ou tyekela) a pour base une rondelle en calebasse de 10 cm. de diamètre ; la paroi latérale, en fibres de raphia, peut être consolidée par une bande de coton cousue sur la moitié supérieure du cône. L'ensemble du cône est caché sous une jupe en fibres légères, nouée autour du sommet. Celui-ci est surmonté d'une longue anse en bois qui mesure à peu près la moitié de la hauteur totale de l'objet (de 7 à 9 cm. sur 14 à 19 cm.). La paire de hochets est reliée par une corde de coton. Chacun contient des cailloux ou des graines de coton, (kissien : funde ; kouranko: forndo) 6. L'instrument kouranko (sèkè) diffère de celui des Kissi en ce qu'il est surmonté non d'une anse mais d'une tige rectiligne, longue d'à peu près un mètre, que l'on empoigne verticalement comme une canne, la base du hochet venant presque au ras du sol. Le mouvement alternatif des deux hochets kouranko fait penser à un jeu de pistons. Leur bruissement continu n'est pas sans évoquer celui des hochets-sonnailles des filles. Ils accompagnent d'ailleurs à peu près le même type de chant à trois, qui semble très caractéristique du pays kissi. Trois garçons kouranko, venant du canton de Mamburudu Foria, passèrent un jour devant notre habitation à Kissidougou ; l'un chantait en se dandinant et en agitant un chasse-mouches, les deux autres lui répondaient tout en secouant leurs hochets ; parfois les trois garçons chantaient en choeur à deux voix. Il est très fréquent que des chefs de canton, voyageant à cheval, soient précédés, à défaut de tambourinaires, par de petits ensembles de ce genre. A Banama comme à Kurumãdu (dans le canton de Kurumãdu) un ou deux joueurs de hochets accompagnaient une sorte de « fou » du chef, qui chantait et frappait par intervalles un petit tambour à deux peaux.
Selon le Dr Germann, les garçons kissi du nord du Libéria, à la fin de leur retraite en forêt, dansent en secouant des hochets en vannerie 7. Ce n'est que dans le village français ? de Kwakè, tout près de la frontière, au sud-ouest de Guéckédou, que l'usage du hochet dans le rituel de l'initiation nous a été mentionnné : à la sortie du toma pondo les jeunes gens dansent, accompagnés par trois joueurs de hochets.

Notes
1. Ces timbres de bois et de métal se fondaient de telle sorte qu'avec l'insistance de certaines notes répétées, la musique malinké se colorait d'une teinte « orientale » qui évoquait pour nous, en pleine Afrique noire, l'orchestre indo-chinois ou le gamelan indonésien.
2. L'instrument que nous avons recueilli pour l'Institut de Dakar (objet 97 de notre collection) est de beaucoup le plus grand que nous ayons vu ; il mesure 21 cm. 5 de longueur et de 10 à 11 cm. de diamètre.
3. L'usage du hochet-sonnaille est répandu principalement en Nigéria (Jukun Yoruba), au Dahomey [actuel Bénin] (Fon, etc.) en Gold Coast [actuel Ghana] (Ashanti), en Côte d'Ivoire (Baoulé, Koulango, Senoufo), au Libéria (Gola, Toma), en Guinée française (Guerzé, Toma, Kissi) et en Sierra Leone, c'est-à-dire dans toute la zone forestière ou à proximité de celle-ci. Dans les régions de savane on le rencontre jusque chez les Ouassoulou et les Bambara du Soudan. Il se retrouve chez les Noirs d'Amérique, en Haïti, à Cuba, au Brésil, où il peut figurer dans le culte Vaudou ou dans des cultes similaires : cf. Jacques Roumain, le Sacrifice du tambour Assotor (Port-au-Prince, Bureau d'Ethnologie, 1943), pl. III B; Lorimer Denis et Emmanuel C. Paux, Essai d'organographie haïtienne (Port-au-Prince, impr. Valcin), pp. 20-21 ; Nunes Pereira, A casa das Minas (Publ. da Sociedade brasileiro de antropologia e etnologia, n° 1, mars 1947), phot. en face des pp. 24 et 41. Voir aussi Musée de l'Homme, objets 41.38.1 et 48.70.9.
4. Funérailles chez les Kissiens, ms. IFAN, n° 53.
5. Op. cit., p.63.
6. Waterlot a rapporté du cercle de Macenta une paire de hochets toma nommés bazeg et de type absolument identique à celui des tyekera kissi (Musée de l'Homme, objet n° 37.25.72). Le hochet toma, ainsi que la jupe de fibre qui le recouvre, est teinté en brun sombre, alors que le hochet kissi garde ses couleurs claires naturelles. Des hochets, de même forme conique et joués par paire, sont signalés chez les Manon et les Dan du Libéria: cf. E. Donner, op. cit., pp. 78-79.
7. Op. cit., p. 112.


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