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Guinée Française
Ethnographie


Pierre-Dominique Gaisseau
Forêt Sacrée
Magie et rites secrets des Tomas

Paris. Editions Albin Michel. 317 pages

Avec la collaboration de Henri Robillot
Voiné Koywogi, Zézé Sohowogi, Wego Béawogi


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Jamais je n'ai été aussi ému en présentant un film.
La grande vibration stridente des insectes qui monte de la brousse dès la tombée du jour semble s'être tue pour un instant. Je n'entends plus que le ronronnement de l'appareil de projection. Le générique passe ; que vont penser ces hommes de la forêt des images tournées l'an dernier, ici, dans leur propre village ?
Tous nos acteurs sont là ce soir, rassemblés sur la petite place de Niogbozou. Hommes, femmes, vieillards, serrés les uns contre les autres, pêle-mêle, ils sont assis par terre, leurs visages inquiets, attentifs, tendus vers l'écran installé contre une case. Seul, Kowo trône sur sa chaise basse en bois sculpte, entouré de notables. Nombreux, les gosses aux yeux brillants restent figés dans l'attente, comme les enfants du Luxembourg devant le rideau de Guignol.
La première séquence se déroule dans un silence pour moi angoissant ; soudain, les premiers rires, les premiers cris de joie fusent. Ils se sont reconnus. A l'apparition de Kowo, porte triomphalement dans son palanquin, tout autour du village, c'est un véritable délire. Je m'écarte de l'appareil, m'approche de Kowo et me penche sur son épaule.
— Alors, tu es content, dis-je. Ça va ?
— Ça va, ça va…,dit-il très vite, sans détourner une seconde son regard du rectangle lumineux.
Il vient précisément d'apparaître en gros plan ; il maintient les cornes d'un bélier égorgé qui se débat. Les notables, autour de lui, l'observent avec des yeux attentifs ; il doit sentir passer en lui le souffle de la mort et la force de la bête.
Je suis un peu dérouté par les réactions des spectateurs. A Paris, les sacrifices rituels du coq, du bélier et du taureau sur la tombe du vieux Badé, le père de Kowo, suscitaient des frissons d'horreur, ou même des protestations ; ici, ils déchaînent des cris d'enthousiasme. Nulle cruauté dans cette allégresse. Mais les Toma savent interpréter les présages, observer la chute des noix de cola lancées devant les victimes. Et ces images leur prouvent que les sacrifices ont réussi, ont « bien donné » et que l'âme de Bade est satisfaite,
Les Ouenilegagui, les hommes-oiseaux, apparaissent sur l'écran : deux boules de plumes raides d'où sortent des visages blancs, tragiques, passés au kaolin, surmontés d'un haut plumet, et des jambes longues et musclées. Sur un rythme effréné, sautillant sur place, côte à cote, ou face à face, la tête renversée en arrière, ils exécutent avec une agilité stupéfiante une succession de mouvements que leur dicte un batteur sur un minuscule tambour de bois. Ce code des sons est l'un des langages secrets de la forêt.
J'ai quitté Kowo, toujours plongé dans sa contemplation muette pour aller me poster à proximité de l'écran. De là, je vois les variations lumineuses de la projection passer sur les visages mobiles.
Soudain, les enfants poussent des cris effrayés, se cramponnent à leurs voisins, aux femmes accroupies derrière eux qui, elles aussi, ont eu un mouvement de recul. Ils viennent de voir surgir les grands masques noirs Bakorogui, frangés de poils de chèvre ou de cheveux, qui font le tour du village en dansant lourdement. Ce sont les gardiens de la forêt sacrée, terreur des femmes et des non initiés.
Enfin surgit le Laniboï au souple masque noir auréolé de fourrure blanche sous son chapeau bariolé de magicien.
Perché sur des échasses de trois mètres de haut que cache son long pantalon raye de minstrel, il parcourt toute la place du village en trois enjambées, bras écartés, vole littéralement à la hauteur des toits des cases, simule des chutes, se redresse et tourne comme une toupie sur une seule jambe. Tout le public s'extasie aux pirouettes de ce géant ailé.
Sans transition lui succède sur l'écran l'entrée de la forêt sacrée. Une longue rumeur s'élève de la foule. Je comprends alors que pour les Toma il ne s'agit pas d'un simple changement de plan dans le déroulement du film, mais d'un miracle.
Le Laniboï et les autres masques qui l'ont précédé sont en effet pour eux les incarnations, visibles par tous, les « neveux », disent les Toma, de l'Afwi, le Grand Esprit qui habite la forêt sacrée.
Je rejoins discrètement la dernière rangée des spectateurs. Je pensais être assailli de questions. Personne ne bouge. Ils ne savent même pas que je suis près d'eux.
Sur l'écran, des êtres étranges glissent lentement entre les cases et les tombes : ce sont les Guelemlaï, Messagers de la forêt. Le crâne rase, le corps enduit de kaolin, ils portent sur les épaules un large carcan de vannerie d'où pendent de longues franges de raffia dore. Le buste raide, à longues enjambées souples, comme des patineurs, armés d'immenses perches blanches, ils traversent le village silencieux. Nulle musique ne doit accompagner leur danse. Puis ils regagnent l'ombre de la forêt. Autour de moi quelques femmes ont retiré leur foulard de tête, comme elles le font toujours sur le passage de ces fantômes.

Le film est terminé. Les spectateurs discutent avec animation. Je vais retrouver Kowo. Il me serre dans ses bras. Des larmes d'émotion coulent sur son visage.
— Merci, dit-il. Je veux revoir le cinéma encore une fois.
Quelques notables se sont approchés. Ils font de grands gestes. Kowo me traduit leur ébahissement. C'est le gros plan d'une noix de cola qui les émerveille.
— Comment fais-tu, dit-il les bras écartés, pour les rendre aussi grosses ?
Nous avons dû faire quatre projections. L'enthousiasme des Toma ne s'épuisait pas. Nous aurions pu continuer jusqu'au jour.

La place du village est maintenant déserte ; après avoir manifesté encore une fois leur joie les habitants ont regagné leurs cases. Nous n'avons pas revu Kowo ; est-il toujours décidé à tenir sa promesse ?
Sans raison précise, j'en doute et, longtemps, écoutant le bruissement continu de la brousse, je retourne ce problème sans pouvoir m'endormir.

Ce matin Kowo nous évite. Il nous a fait porter par son chef de village les cadeaux rituels : poulet vivant, riz et une calebasse de vin de palme. Mais lui-même se montre pas.
Dans sa grande case d'audience qu'il a, comme l'an dernier, mis à notre disposition, nous ruminons, allongés dans nos hamacs ramenés d'Amazonie.
En Afrique, il ne faut jamais se presser et nous ne voulons pas compromettre par notre impatience nos chances de succès ; nous ne pouvons que laisser à Kowo le temps de peser ses décisions. Pour tromper notre attente, Jean et moi emmenons nos deux camarades, nouveaux venus dans le pays, visiter Niogbozou. Nous éprouvons une fierté de propriétaires et tenons essentiellement à faire apprécier à nos amis la beauté et la propreté de ce typique village toma.
Devant leurs portes, des femmes, le buste nu, les hanches ceintes de pagnes à rayures, pilent le riz à gestes lents et réguliers. Elles soulèvent les lourds pilons de deux mètres de haut et les laissent retomber au creux du mortier.
Les chocs sonores du bois contre le bois se font écho d'une case à l'autre, créant dans le village un rythme de tam-tam.
Des vieux, drapés dans leurs boubous à raies bleues et blanches, se prélassent sur des chaises longues de leur fabrication et mastiquent leur chique au soleil…
Une jeune fille, à plat ventre, les genoux repliés, la tête au creux des cuisses d'une femme accroupie, se laisse paresseusement coiffer par sa compagne.
Nous saluons au passage quelques amis de l'année dernière et serrons des mains avec un claquement simultané des doigts entrelacés, suivant la coutume toma.
Serrées les unes contre les autres, les blanches cases rondes de Niogbozou, coiffées de chaume, sont posées comme des ruches dans leur enclave de terre rouge. La haute forêt tropicale, où s'élancent les troncs spongieux des fromagers, les encercle étroitement.
En pays toma, les morts sont enterrés au milieu des vivants et, ça et la, parmi les cases, gisent les dalles noires des tombes bordées de pierres dressées. Aux limites du village, une nouvelle case est en construction. Trois hommes que nous reconnaissons, Jean et moi, achèvent d'entrelacer les branches qui formeront l'armature du mur de terre circulaire. Le treillis conique du toit est déjà en place et n'attend plus que sa couverture de chaume. Près de la porte, contre la paroi s'étend une plate-forme en terre battue ; recouverte d'une simple natte, elle deviendra le lit toma.
Niogbozou, comme toute agglomération toma, est situé en haut d'une colline ; un cercle de lianes liées bout à bout et posées sur le sol en indique les limites. Toutes les pistes d'accès au village sont de véritables allées, larges et bien entretenues, qui grimpent en pente raide. Au delà du cercle de lianes est installée tout contre la forêt une petite forge indigène, sous un toit de chaume posé sur de minces colonnes. Un rocher noir sert d'enclume. Les Toma ne savent pas extraire le fer de la latérite granuleuse du sol mais en connaissent le traitement. Ils le reçoivent des Malinké, leurs voisins, sous forme de guinze, minces tiges de métal tordues en spirale et aplaties aux deux extrémités, qui leur sert a la fois de monnaie et de matière première pour la fabrication de leurs armes et de leurs outils. Sur la place, les tisserands n'ont pas l'air d'avoir bougé depuis un an.
La sève s'est remise à circuler dans les poteaux de bois plantés à demeure qui soutiennent leurs métiers et ils se penchent sur leur tissu à l'ombre des feuilles.
Je leur avais suggéré, à mon premier voyage, d'élargir la trame de leurs cotonnades, mais cette idée a dû leur paraître saugrenue et ils continuent les bandes de coton bleu, jaune ou blanc d'à peine dix centimètres de large qui, cousues côte à côte, forment les vastes boubous à rayures, leurs vêtements traditionnels.
Adossés au mur d'une case, deux notables impassibles jouent au fao, déplaçant prestement des graines dans un plat de bois ovale strié de cases creuses. Nous nous installons à côté d'eux pour essayer de comprendre, sans succès, la règle de ce jacquet africain.
Tout le village résonne du martèlement des pilons les femmes décortiquent le riz, aliment de base des Toma, pour le repas de midi. Nous n'avons toujours pas rencontré Kowo. Je me décide à aller le trouver. Il n'est pas seul dans sa case.
Coiffé de la chéchia rouge qu'il a récemment adoptée comme insigne de sa dignité, il est entouré de vieillards barbichus aux cheveux blancs tressés en courtes nattes qui discutent avec âpreté. Je crois deviner aussitôt le motif de cette réunion, car toutes les conversations cessent à mon entrée.
Nous échangeons les politesses d'usage.
Iché, ichéyo… imama, mamayo.
Mais le silence retombe et l'atmosphère demeure hostile. Il est vrai que ces formules correspondent exactement à notre : « bonjour, comment allez-vous ? » et peuvent comporter tout autant d'indifférence ou d'hypocrisie. Après un moment pénible, Kowo me fait signe qu'il veut me parler au dehors. Il me paraît plus gêné encore que les autres et je le suis, un peu inquiet.
Après m'avoir exposé une fois de plus toutes les raisons de sa reconnaissance et protesté de ses bons sentiments à notre égard, il en vient aux faits. Une fois avant notre arrivée, des blancs ont violé la forêt sacrée pour s'emparer d'un masque rituel. La fureur des féticheurs rejaillit sur tous les étrangers. Ils sont plus que jamais décidés à garder jalousement leurs secrets. Ils ne comprennent pas l'intérêt que les blancs portent à la forêt sacrée, et refusent de nous y laisser pénétrer.
Kowo est jeune. Bien qu'il soit leur chef, il ne peut pas contrecarrer la volonté des notables.
— Les vieux commandent, dit-il de sa voix sourde et grave. Je ne peux rien de plus pour toi.
Notre discussion nous a conduits en dehors du village, devant l'entrée de la forêt sacrée. Déjà, l'an dernier, nous nous étions arrêtés là ; je me refuse à croire l'obstacle infranchissable. J'insiste :
— Je t'ai apporté le filin et les photos comme je avais promis. Je suis revenu exprès de Paris avec tout le matériel. Il faut faire quelque chose.
Kowo hésite, détourne les yeux.
— J'ai fait tout ce que j'ai pu.
Je regarde les hautes racines noires des fougères qui s'étagent. Au delà s'étend ce monde interdit dont quelques pas seulement me séparent. Et malgré moi j'élève voix :
— Ce n'est pas possible, Kowo. Il faut encore essayer.
Ma colère le surprend, il ne m'a jamais vu dans cet état. Un long moment, il me regarde d'un air perplexe, presque affligé.
— Si tu veux, dit-il enfin, je vais réunir encore les vieux ce soir. Tu parleras toi-même.
Puis il me laisse pour rejoindre le groupe des féticheurs qui l'attend devant sa case.
Nous savions bien, en décidant cette expédition, que les Toma n'allaient pas nous admettre sans difficulté dans leur univers magique.
Du moins Kowo est-il sincère. Je le connais assez bien pour être certain de sa bonne volonté. Mais où il a échoué, malgré son prestige et son autorité pourrons-nous réussir ?
Mes camarades attendent avec anxiété les résultats de ma conversation avec Kowo.
— Alors ? dit Jean.
Je ne peux que leur transmettre la mauvaise nouvelle.
— Tu sais, presque tous les notables nous connaissent ici. Avec un peu de chance, ça s'arrangera.
Peut-être, en effet, parviendrons-nous par notre présence a effacer la mauvaise impression laissée par le viol de la forêt sacrée.
Ce soir seulement nous connaîtrons la décision des féticheurs et nous affichons tous les quatre un optimisme un peu forcé.
Le soleil décline rapidement. Par petits groupes, avec discrétion, les notables sont entres dans la case de Kowo. Sur la place déserte une femme s'avance, vêtue simplement d'un m'bila, le slip que toutes les femmes toma portent sous leur pagne. Elle n'a pas de foulard tête et ses cheveux décoiffés et crépus se hérissent en tout sens. De larges traînées de boue séchée s'écaillent sur ses joues, ses seins, son ventre et ses cuisses. Le visage vide de toute expression, elle marche comme une automate, l'oeil fixe. Elle tient à la main deux branches vertes. Une pleureuse la suit, annonçant à la porte de chaque case, la mort d'une vieille femme village voisin.
La nuit tombée, nous attendons toujours, assis en rond, silencieux devant notre porte. Dans la case des notables, la discussion paraît sérieuse. Parfois, nous parviennent des éclats de voix et nous reconnaissons le timbre assourdi de Kowo. Nous ne comprenons pas le toma, mais nous sentons qu'il défend notre cause et se heurte a l'incompréhension et au fanatisme des vieillards. Brusquement le silence se fait. La porte s'ouvre, et dans l'encadrement se découpe la haute et mince silhouette de Kowo. A pas lents, il traverse la place. Sa seule démarche suffit a nous renseigner. Tous nos espoirs sont à l'eau. A son approche, j'élève ma lampe-tempête. Son visage luisant et sombre reflète une grande lassitude. Il a les larmes aux yeux.
— Viens, dit-il simplement, les vieux veulent te parler.
Dans la demi-obscurité de la case, la petite flamme ne de la lampe-tempête accuse le relief des visages des visages ridés. Ils ont tous l'air morne, mais résolu. Un vieillard s'avance vers moi. Kowo me traduit ses paroles au fur et à mesure, cherchant à peine ses mots.
— Nous vous connaissons, dit-il, vous n'êtes pas des blancs comme les autres, nous voulons vous aider, mais les secrets des Toma sont pour les Toma… un blanc, c'est un blanc, un noir, c'est un noir… nous ne pouvons rien pour vous.
Il n'y a rien a ajouter, je sais leur décision irrévocable et je sors, suivi de Kowo. Nous nous promenons côte à côte dans le village désert sous la lune, sans rien dire. D'une case éloignée monte un chant voilé ; un choeur de femmes, rythme par une calebasse à grenailles. Kowo répond à ma question muette.
— Les parents de la morte chantent leur peine.
A pas lents, nous revenons vers la grande case. Par la porte ouverte j'aperçois mes trois camarades, assis dans les hamacs, jambes pendantes, silencieux.
Kowo a un léger mouvement de recul. Il ne veut pas entrer, reprendre une discussion stérile. Il me murmure un bonsoir rapide et s'éloigne.
Jean relève la tête et me regarde.
— Un an de travail pour en arriver là, laisse-t-il échapper avec un haussement d'épaules.
Il vient de résumer notre pensée à tous.
Au petit jour, nous quittons Niogbozou. Deux Guelemlaï, comme des anges de mort, traversent lentement la place au moment de notre départ.

Dès notre arrivée à Macenta, au début de l'après-midi, nous allons trouver le commandant de cercle.
Il ne s'étonne pas un instant de nos démêlés avec Kowo et ses notables. Il nous engagé même vivement à renoncer à nos projets et à aller tourner notre film dans une autre région. En attendant que nous prenions une décision, il nous offre de nous loger dans une case vide au sommet de la colline dominant Macenta.
Le moral est bas. Nous flânons au soleil sur la place du marche quand je reconnais une silhouette familière.
C'est Prosper Zoumanigui, notre interprète de l'an dernier. Il est reste pour nous un ami et nous le retrouvons avec plaisir.
Prosper est maintenant infirmier-major à l'hôpital dans le service trypano ou l'on soigne les cas, de moins en moins fréquents, de la maladie du sommeil.
Il nous promet de monter nous voir dans la soirée.

Sur la colline, notre case, spacieuse, comporte deux pièces, chacune meublée d'un grand lit carré, mais le rembourrage des paillasses est inexistant. Nous sommes fatigues, déçus, et aucun d'entre nous n'a trouvé le courage de tendre son hamac.
A la nuit tombante Prosper arrive.
Assis devant la porte, nous le mettons au courant de notre situation.
Les petites lumières de Macenta clignotent à nos pieds, au fond de la vallée.
Prosper réfléchit longuement avant de nous répondre :
— De toute façon, dit-il, vous ne pouvez pas filmer les fêtes de sortie de l'initiation. Les féticheurs ont encore reculé la date. Mais à Sogorou, au nord de la route de Guéckédou, il y aura bientôt le grand tatouage des enfants et leur entrée dans la forêt sacrée.
A cette perspective inattendue, le moral remonte nettement.
— Oui, conclut Prosper, mais pour les voir, il faut être tatoué aussi.
Incapable de dormir, je me retourne depuis une heure sur ce matelas trop dur à la recherche d'une position supportable. Je dois d'ailleurs mesurer mes gestes pour ne pas réveiller Jean qui partage mon lit.
Les yeux ouverts dans l'obscurité, je songe à cette dernière phrase de Prosper : « Il faut être tatoué ». Kowo, l'an dernier, parlait de nous faire subir cette épreuve. Il y a deux ou trois jours à peine, il a éludé toutes mes questions à ce sujet. Cette initiation est-elle indispensable ? Jusqu'à quel point est-elle accessible à des Blancs ? Peu importe, cette chance ne doit pas nous échapper, nous assisterons à la cérémonie.

Tout à coup, je me redresse sur le lit et tends l'oreille. Une étrange musique se détacher sur les rumeurs familières de la forêt nocturne. Les trois notes grêles d'une flûte et le tintement cristallin d'une petite cloche tournent autour de la case. Tantôt proches, tantôt lointains, les sons paraissent venir chaque fois d'une direction différente. Retenant mon souffle, j'hésite à réveiller jean. Enfin, je lui empoigne l'épaule et le secoue, mais c'est la voix de Virel qui me répond de l'autre côté de cloison :
— Tu entends ça ?
Nous nous levons pour nous concerter dans l'obscurité, à voix basse. Tony refuse de se réveiller complètement. Ces manifestations inquiétantes ne le dérangent pas.
— Fichez-moi la paix, dit-il d'une voix pâteuse. Laissez-moi roupiller.
Jean partage son avis, mais devant l'insistance de cette musique insolite, il préconise une solution énergique : la chasse à l'homme, s'il s'agit d'un homme, tout en se refusant à y participer.
Nous attendons patiemment dans l'ombre. Au moment où les sons atteignent un maximum d'intensité, nous bondissons brusquement hors de la case, avec la torche électrique braquée dans leur direction présumée. Le faisceau de la lampe n'éclaire que les buissons rabougris au milieu des herbes. La musique s'est tue.
Nous sommes à peine rentrés que l'obsédant leitmotiv reprend avec plus d'ampleur. Tony critique sévèrement notre tactique.
— Il fallait sortir en rampant, sans bruit et sans lumière.
— Qu'est-ce que tu attends pour y aller ?
— Moi, je dors, répond-il avec détermination.
Nous décidons de suivre son exemple et retournons nous allonger. La petite flûte et la cloche poursuivent autour de nous leur ronde angoissante. Quand nous finirons par nous assoupir, vaincus par la fatigue, elle n'aura pas cessé une minute.
Nous sommes à peine arrivés à Macenta et cinquante kilomètres nous séparent de Niogbozou.
Mais déjà tous les féticheurs toma connaissent nos projets. Ils viennent de nous en donner la preuve cette nuit pour la première fois.

Nous prenons nos repas au Caravansérail. Tel est le nom donné dans un centre européen à l'hôtel ou à ce qui en tient lieu. A Macenta, c'est une grande case rectangulaire à toit de chaume ; un bar massif, en bois du pays, décoré par les sculpteurs locaux, de bustes de peaux-rouges négroïdes, occupe le fond de la salle commune.
Au bout de quelques jours, nous connaissons tous le habitués : commerçants et fonctionnaires européens ou africains de la ville. Ce soir, un nouveau venu.
Dans un état d'euphorie avancée, il ne se fait pas prier pour se joindre à nous et le verre à la main entame ses confidences. Le visage rond, les traits mobiles, l'oeil malin, il parle français avec une aisance étonnante.
— Je m'appelle Akoï Guilawogui. D' ailleurs, tout le monde me connaît. Je suis le plus grand tailleur du pays. Sans s'interrompre une seconde, il se lève « Si vous voulez des pantalons, à votre disposition. »
Et d'un geste arrondi, il nous fait apprécier la coupe presque impeccable de son jodhpur.
Puis il se rassied, se penche vers nous et baisse la voix.
— Je sais pourquoi vous êtes ici, et je peux vous aider. Je suis candidat chef de canton du Gueriguerika, mon jeune frère décédé occupait ce poste et je dois le remplacer.
Il avale une longue gorgée :
— Là-bas, tous m'obéissent déjà ; je vous mettrai en rapport avec le plus grand féticheur et nous travaillerons ensemble :
Je hoche la tête. Il reprend, très persuasif
— Vous faites du cinéma, je suis un très bon acteur ; vous faites des disques, je chante très bien, même des chansons inconnues ici, car j'ai beaucoup voyagé. Accompagnez-moi dans ma tournée électorale.
Au point où nous en sommes, que risquons-nous en acceptant sa proposition ? Quelques tournées se succèdent, puis il se lève et nous donne rendez-vous pour le lendemain.
— Je commencerai par Bofossou, dit-il, c'est demain jeudi, jour de marché là-bas, et tous les gens du canton viendront.
Bofossou se trouve sur la route de Macenta à Guéckédou et ne doit pas être loin de Sogorou, où doit se dérouler le grand tatouage.

Ce matin, nous le retrouvons, comme convenu, au carrefour de la route de Guéckédou. Immédiatement, nous le repérons au milieu de la cohue, à son chapeau en nylon. Une foule bariolée s'entasse tant bien que mal sur des camions qui semblent sortis tout droit de la ferraille. Les transporteurs indigènes les rachètent en général aux entreprises européennes lorsque celles-ci les jugent hors d'usage. Sur chaque marche-pied un crieur vante les avantages du véhicule et engage les passagers éventuels à retenir immédiatement des places, en nombre paraît-il limité : on ne s'en douterait pas en voyant les plates-formes surchargées de ballots, de bicyclettes et de volailles caquetantes, où grimpent à chaque instant de nouveaux voyageurs.
— J'ai réservé cinq passages dans celui-ci, nous annonce Akoï, important, en nous désignant un camion particulièrement délabré. Vos bagages suivront dans un autre, je me suis occupé de tout.
Il nous présente au chauffeur, l'un de ses amis, et après un démarrage pénible commencé l'aventure : on ne peut guère parler de voyage, sur les routes de la forêt et dans ces conditions. En plat, tout se passe à peu près bien, mais à la moindre cote, deux apprentis sautent à bas du camion et se mettent a courir derrière, armés d'énormes cales triangulaires, qu'ils jettent sous les roues aux premiers signes d'essoufflement du moteur. Ces apprentis sont de jeunes garçons qui remplacent les chauffeurs dans toutes les basses besognes et sont autorisés, en récompense, à prendre parfois en main la destinée de quatre-vingts passagers, d'ailleurs tout à fait indifférents à leur sort. Le souvenir de notre premier trajet et le manque d'habitude, peut-être, m'empêchent de partager leur fatalisme. A chaque descente en roue libre, moteur débrayé, j'attends, crispé, le choc final. L'élan coupé et l'émotion passée, quand, après un profond soupir de soulagement, je regarde autour de moi, je ne surprends que des visages noirs, ravis, grisés par la vitesse. Pour eux, ces plongées terrifiantes remplacent avantageusement les montagnes russes.
Nous avons mis trois heures pour parcourir les quarante kilomètres qui nous séparent de Bofossou. Il faut bien entendu tenir compte des arrêts à chaque ruisseau pour remplir le radiateur, du passage du bac sur la rivière Makona et des innombrables incursions sous le capot auxquelles se livrent les apprentis avides d'approfondir les mystères de la mécanique.
Nous débouchons sur la place du marché. Avec un sentiment de délivrance, je saute du camion. En grosses lettres, sur le panneau arrière, s'inscrit : Sortie de Secours. Bonne Chance. En somme, le chauffeur n'a guère plus que moi d'illusions sur les possibilités dé son véhicule.
Sans nous concerter, nous nous dispersons dans la foule bruyante et nous errons au milieu des étalages bigarrés.
D'innombrables Dioulas, marchands ambulants, vendent pêle-mêle lames de rasoir, lait condense, bretelles cotonnades à fleurs, vieux pneus, baumes souverains contre les maladies les plus variées et un ramassis d'articles hétéroclites parfaitement inutiles en brousse. Aux comptoirs les plus importants s'empilent les sacs de café toma.
Dans l'air brûlant, flotte la puanteur du poisson séché. Un peu partout, des femmes au torse nu, assises par terre, impassibles, devant de minuscules éventaires où voisinent, en vrac, trois mesures de piment rouge, deux poignées de noix de cola et un demi-régime de bananes, attendent le client.
Au fond de la place, le boucher, assisté de ses commis, égorge calmement au couteau le boeuf qu'il va débiter.

Dans la nuit, la forêt semble s'épaissir pour cerner de plus près le village. Après le vacarme du marche tout parait maintenant silencieux. Nous sommes installés dans une petite case, en face de la « gargote ». Ce mot, importé par les premiers blancs, décrit avec justesse les auberges routières où s'arrêtent les camionneurs africains et les éternels manoeuvres qui réparent un chemin sans cesse mis hors d'état par les tornades. De la gargote, nous parviennent les sons aigres d'un harmonica et le piétinement des danseurs.
Je traverse la route et pénètre dans une salle basse, enfumée, qu'éclairent seulement deux ou trois lampes-tempête. Pas la moindre femme en vue. Sur le même thème africain qu'un des danseurs ressasse jusqu'à l'obsession à l'harmonica, des hommes tournent en rond, traînant les pieds, à la queue-leu-leu. En chéchia, béret basque ou vieux feutres mous, ils sont habillés de vêtements européens en loques, reprisés, rapiécés à la dernière limite. L'un d'entre eux, tout en dansant, tire des bouffées de sa pipe.
Baré, le propriétaire, m'accueille avec un large sourire. Le crâne rasé, il a de longues moustaches tombantes, et ce matin, quand nous l'avons vu pour la première fois, Jean l'a aussitôt baptise « Aladin ». Il est épuisé. Dans la journée, pour le marché hebdomadaire du jeudi, il a détaillé onze barriques de deux cent cinquante litres et ses clients continuent à lui réclamer du doboïgui : le vin rouge, l'invention des blancs la plus-appréciée des Toma. Il m'en offre verre et je vais m'asseoir sur un banc. Dans les nuages de fumée qui flottent autour des lampes-tempête pendues au plafond je contemple les danseurs.
Ils continuent à défiler en cercle et psalmodient d'une voix rauque. De temps en temps, le joueur d'harmonica, sans changer de rythme, souffle plus fort dans l'instrument et les hommes interrompent leur chant monotone pour pousser des hurlements aigus. L'un d'eux parfois se détache de la ronde et va chercher des verres de doboïgui. Il les élève dans la lumière pour vérifier l'égalité des niveaux et les tend à ses camarades.
Etourdi par le bruit et le mouvement, gêné par la fumée, je vais saluer Baré et quitte la gargote.

Dans notre case, Virel a sorti les tarots de Marseille. Depuis des années il en étudie le symbolisme, et l'explique ce soir à Tony, peu familiarisé avec ces questions. Il les utilise, d'ailleurs, comme procédé de divination et assure qu'il peut révéler à chacun sa destiné et son caractère. Tony, plutôt sceptique, demande une démonstration et Virel tire les cartes, déjà prêt à la discussion.
Akoï, le candidat chef de canton, fait alors son entrée, suivi d'un étrange personnage, grand et mince à la peau très sombre, coiffé d'un feutre noir trop large, tout bosselé, et vêtu d'un imperméable beige, crasseux, serré à la taille, d'où sortent deux longues jambes nues et noires. Les yeux à fleur de tête, le visage noble, un peu figé, il reste silencieux dans un coin de la case.
Fasciné par ces cartes aux couleurs vives Akoï s'approche de Virel et écoute avec attention ses explications. Akoï ne résiste pas à la tentation de ce jeu prophétique et Tony lui cède sa place devant la petite table. A la fois satisfait et anxieux des résultats de sa tournée électorale, il découvre lui-même dans les tarots, des raisons d'espérer. Virel n'ose pas trop le contredire, et tous deux tombent d'accord sur un compromis : si tout va bien, il sera chef de canton…
Akoï se lève. Sans dire un mot, l'homme à l'imperméable s'installe sur le banc. Son front haut et bombé penché sur les cartes, il conserve son mutisme mais son âge trahit l'effort qu'il fait pour suivre certaines interprétations un peu ambiguës. Quand Virel lui annonce : « La forêt est ton domaine », il se décide enfin à nous faire entendre le son de sa voix :
— C'est vrai, dit-il d'un ton un peu cassant, dans la forêt, je marche toujours le premier, je suis féticheur.
— Vous voyez, coupe Akoï triomphant, je vous ai amené l'homme qu'il vous faut. Arrangez-vous avec lui. Je ne veux pas me mêler de ces histoires de forêt sacrée. Voiné Koïwogui, seul, pourra vous aider.
Il nous quitte. Voiné le regarde partir puis il se tourne vers nous et hausse les épaules :
— Il vaut mieux qu'il ne s'en mêle pas, il n'est pas tatoué.
Il a dit cela avec un tel mépris tranquille que nous nous sentons gênés de ne pas porter nous-mêmes les scarifications obligatoires.
— Et, ajoute-t-il placidement, il n'aura jamais sa chefferie. Pour être chef de canton chez les Toma, il faut être un peu féticheur, ou bien on meurt vite. Son petit frère… il n'a pas fait deux mois…
Nous entreprenons d'exposer nos buts à Voiné. Il sait déjà ce que nous voulons, mais ses yeux intelligents, essayent de déchiffrer nos intentions sur nos visages, au delà des paroles. Cet homme me plaît ; un lien invisible s'établit entre nous : il devine plus qu'il ne comprend. Je lui explique que nous voulons renverser les dernières barrières qui séparent les Blancs des Noirs, et pour cela nous voulons connaître les secrets des Toma.
Voiné m'écoute, pensif. Un long silence s'établit dans la case. De grands papillons de nuit entrés par la porte ouverte volettent autour de la lampe-tempête. Dehors dans la nuit, le bruissement des insectes de la forêt couvre presque les accords nasillards de l'harmonica.
Voiné se lève :
— Mais pour connaître, dit-il avec gravité, il faut aller doucement. Tout ça ne peut pas se faire en un jour. Il faut que je pense à ce que vous m'avez dit. Bonsoir.
Il disparaît dans l'obscurité du village désert.
— Tu crois qu'il reviendra ? dit Tony.
— En tout cas, s'il est féticheur, il est probablement le seul ici à pouvoir nous aider.
Virel met la lampe-tempête en veilleuse. Nous discutons un long moment, allonges dans nos hamacs en fumant des cigarettes.
L'harmonica s'est tu.
Soudain, Voiné, drapé dans une couverture, apparaît a la porte. Il entre dans la case aussi abruptement qu'il en est sorti.
Il a l'air grave, décidé.
Il ne peut pas dormir. Jamais les Blancs ne lui ont parlé ainsi.
— Je suis pur Toma, dit-il. Mon nom Voiné veut dire « tenace », Koïwogui, c'est ma famille, ceux qui ne mangent pas de panthère, les vrais hommes de la forêt. Nos peaux n'ont pas la même couleur, mais nous serons comme des frères, même père, même mère, et je vous ferai connaître tous les secrets des Toma. Je n'ai pas peur de mourir. Demain pour commencer je ferai un sacrifice à mon Esprit et nous irons ensemble voir le maître des féticheurs, Vouriakoli.
Le lendemain, Akoï reprend seul sa tournée électorale et nous installons notre camp de base à Bofossou.

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Fulbright Scholar. Rockefeller Foundation Fellow. Internet Society Pioneer. Smithsonian Research Associate.