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Guinée Française
Ethnographie


Pierre-Dominique Gaisseau
Forêt Sacrée
Magie et rites secrets des Tomas

Paris. Editions Albin Michel. 317 pages

Avec la collaboration de Henri Robillot
Voiné Koywogi, Zézé Sohowogi, Wego Béawogi


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Dans les grincements d'agonie de sa boîte de vitesse, le camion qui emporte Virel vers Macenta s'éloigne et disparaît bientôt dans un nuage de poussière.
Nous nous retrouvons dans la petite case en face de la gargote de Baré, avec l'impression pénible de repartir du même point, de tout recommencer.
Nous ne songeons pas sans inquiétude aux réactions de nos familles à Paris en voyant rentrer Virel seul et malgré toutes les lettres d'explication dont nous l'avons chargé, nous savons bien qu'elles n'accepteront pas sans difficultés ce nouveau délai d'une durée indéterminée.
La coalition des féticheurs adverses ne désarme pas. Zézé et Voiné y font allusion dans toutes leurs conversations, mais confiants en leur pouvoir, depuis qu'ils ont fait de nous des initiés, ils ne doutent pas du succès final.
— Le complot sera défait, répète Voiné. Vous n'êtes plus des Bilakoro, vous êtes des Toma.
Et toujours, aussi résolu, il commence à préparer notre voyage dans le canton de Baezia. Il voit en Koli un puissant allié possible et ne veut pas perdre un instant pour se rendre à son invitation. Il a déjà trouve un transporteur africain qui a accepte de nous conduire sur la route de Kissidougou, à l'embranchement de la piste de Boueylazou, la résidence du chef de canton. Ainsi, nous n'aurons pas à recruter de porteurs, il ne nous restera que quelques kilomètres à franchir à pied et Koli enverra ses hommes chercher notre matériel.

Nous atteignons Boueylazou dans la matinée, sous un ciel sans nuage. Une foule bruyante et colorée se presse sur la grande place. Le village est aussi animé que Bofossou un jour de marché.
Zézé et Voiné nous mènent au milieu de la cohue vers la grande case de Koli Zoumanigui dont le toit de tôle ondulée brille au soleil.
Le chef de canton de Baezia est une personnalité considérable. Avec son innombrable famille, il occupe presque à lui seul tout le village.
La tombe de ses ancêtres est en ciment. Il possède plus de deux cents femmes, un phonographe, une bicyclette neuve et une Matford délabrée qui gît sous un abri qui prolonge le large auvent de sa case.
Sur le seuil de sa porte, il nous accueille avec amabilité. Il arbore un feutre mou, une chemise à fleurs de style californien et un short.
Iche… Icheyo… Imama… mamayo.
Puis, il nous fait entrer.
Une énorme table entourée de fauteuils massifs de fabrication locale occupe la moitié de la pièce de réception aux murs blancs et nus. Il nous conduit sans s'arrêter dans la chambre voisine, meublée de deux lits.
— Ici, vous êtes chez vous, dit-il.

Installés dans la grande pièce autour de la lourde table au bout de laquelle est fixé à demeure un hachoir à viande, nous bavardons en buvant le doboïgui dans des récipients variés.
— Koli sait que vous êtes tatoues et que vous connaissez les secrets des Toma, me dit Voiné.
Koli approuve de la tête, avec un large sourire.
Une femme petite, frêle, le visage mince, entre d'un pas souple et dansant.
— C'est Vorou, une des meilleures femmes de Koli. Elle s'approche de Zézé. Ils s'effleurent les doigts en faisant claquer les phalanges. Vorou est la fille du vieux féticheur qui, depuis son arrivée, a changé de nom.
Ici, il ne s appelle plus Zézé, mais Voroukaya : le père de Vorou.
Koli nous explique aussitôt qu'il a détaché Vorou à notre service. Elle nous sourit avec bonne humeur et s'esquive de son pas léger.
Je remarque soudain une grande femme à la peau claire, drapée dans une large bande de satin bleu. Debout, dans un coin, elle nous observe, immobile, l'oeil vide. Sans doute est-elle sortie de la chambre symétrique de la nôtre où couche notre hôte dans son lit à baldaquin.
Koli semble ignorer totalement sa présence.
J'interroge Voiné du regard.
— Ça, c'est la femme-sacrifice, dit-il.
— La femme-sacrifice ?
Tous les grands chefs ont une femme plus blanche que les autres. Il ne faut pas la battre. Il ne faut pas la mettre en colère.
— Tu sais pourquoi ?
— C'est comme ça, ou alors, si on la bat, il faut faire un sacrifice. Elle ne travaille jamais !
Pendant tout notre séjour chez Koli, nous verrons cette statue errer dans la maison, les mains vides, appuyée au montant d'une porte ou assise, muette, dans un fauteuil, des journées entières.

La fête à laquelle nous a convié Koli Zoumanigui est une sortie d'excision. Voiné m'en explique longuement les rites. Les femmes ont aussi leurs talismans et leur forêt sacrée, voisine de celle des hommes où les jeunes filles subissent l'excision. Cette mutilation sexuelle est opérée par les matrones du village, sous la direction des femmes-féticheurs. Les excisées effectuent ensuite un stage de deux ans dans la brousse au long duquel elles apprennent ce que toute femme toma doit connaître pour remplir son rôle dans la communauté. Enfin, au jour fixé par les matrones, elles regagnent le village, ou se célèbre la fête donnée en leur honneur.
Nulle cérémonie toma ne saurait commencer sans le rituel échange de cadeaux. Koli Zoumanigui, en casque colonial, assis à l'ombre de sa case sur un fauteuil pliant, au milieu des notables, reçoit avec dignité les offrandes.
De la foule rassemblée sur la place se détachent une à une les femmes portant sur la tete d'énormes bottes de guinzé, des bassines de riz ou de piment, des calebasses d'huile de palme, des tissus de pagne roulés.
Les cadeaux s'amassent peu à peu aux pieds de Koli.
Chacune des femmes est escortée d'un notable qui commente à perte d'haleine l'importance et la valeur des offrandes.
Koli écoute d'un air résigné, remercie de quelques paroles brèves et procède à la redistribution des dons parmi les spectateurs. Certains, qu'il destine aux excises, sont immédiatement emportés vers la forêt sacrée des femmes.
Voiné et Zézé, côte à côte, ne se lassent pas de regarder, d'écouter, d'approuver.
Deux jours durant, nous subissons ces fastidieux préliminaires.

Le soleil commence à descendre. De la forêt toute proche monte un chant à la fois religieux et sauvage, comme nous n'en avions jamais entendu jusqu'alors.
Entre deux cases apparaît un cortège compact de femmes qui s'avance dans le village au rythme des calebasses à grenailles. Le buste penche en avant, mains pendantes, elles font à pas traînants le tour de la place. Parfois, leur choeur s'arrête, toutes les paumes se tendent vers le ciel et une longue clameur suraiguë s'élève qui déchire les tympans. Au-dessus de la colonne mouvante, portées à bout de bras, oscillent deux longues formes voilées de cotonnades blanches.
— Le premier, dit Voiné, c'est le zazi, le médicament de toutes les femmes. L'autre, c'est une sorcière roulée dans une natte comme un cadavre.
Les matrones de l'excision ferment la marche. Les hanches ceintes de leurs plus beaux pagnes, coiffées d'un haut bonnet tronqué zébré de couleurs vives, elles esquissent un vague pas de danse et brandissent les longues pinces et les couteaux, attributs de leurs fonctions. Sous les yeux de la foule qui les regarde défiler, elles miment, avec un sadisme allègre les gestes de l'opération.
Aux flancs du cortège, hilare, se trémousse une femme à la taille mince, en m'bila, qui semble mener le jeu. Elle porte en sautoir un chapelet d'omoplates de moutons et des grappes de becs de toucan et agite frénétiquement une grosse banane à cuire.
Nous voulons commencer à filmer et je m'avance sur la place. Mais Voiné me rattrape : aucun homme ne doit s'approcher du cortège. Comme j'insiste, il me désigne une énorme vieille assise sous l'auvent d'une case, entre deux matrones à l'air particulièrement rébarbatif.
— Alors c'est a elle qu'il faut que tu demandes.
Elle, c'est la plus importante femme-féticheur de la région. De son autorité dépend cette fête. Elle peut tout arrêter d'un geste. Elle doit peser près de deux cents kilos. Tout à l'heure, je l'ai vue traverser la place. Incapable de se redresser, elle ne pouvait se déplacer qu'en poussant devant elle une sorte de rouleau de bois.
— Pour marcher dans la brousse, il lui faut vingt porteurs, précise Voiné plein d'admiration.
Selon la croyance des Toma, jamais il ne pleut durant ses voyages, mais le ciel se couvre pour lui épargner l'accablante chaleur.
J'hésite un peu, puis je me dirige vers elle, accompagné de Voiné. Elle tourne vers moi son visage bouffi et me foudroie du regard. Dans l'espoir de l'amadouer, je lui fais remettre le cadeau par Voiné. Pour une fois, notre interprète se passerait volontiers, comme il dit, de jouer l'intermédiaire. Elle n'écoute pas un mot et me jette les billets à la figure. Puis elle nous tourne le dos. Voiné me regarde, l'oeil inquiet. J'ai un autre argument en réserve et Voiné traduit :
— Je sais que tu n'as pas besoin de cet argent. Tu commandes à toutes les femmes de la région et même, pendant cette fête, aux hommes. Je te prie d'accepter en toute amitié une bouteille de rhum que nous avions apportée pour nous.
Sa métamorphose est instantanée. Est-elle sensible à la privation que nous nous imposons d'une denrée aussi précieuse ? Tout son visage s'illumine, elle me prend les mains et me fait dire par Voiné que nous sommes ses amis :
— Tu peux filmer, mais pas trop près.
Sur la place, la ronde des femmes continue. Enfin, sur une dernière clameur, elles reprennent le chemin de la foret.
— Ce n'est pas fini, dit Voiné, en me voyant ranger le matériel. Maintenant, c'est plus formidable encore !
Voiné apprécie cet adjectif passe-partout, dont nous avons enrichi son vocabulaire et l'emploie avec autant d'à-propos que la majorité des Blancs. Cette fois, peut-être a-t-il raison. Malheureusement, le soleil va s'enfoncer derrière la foret et dans quelques instants, il sera trop tard pour tourner.
— Si, si, formidable ! Tu vas voir, répète Voiné, impatient, qui s'est toujours refusé à tenir compte des nécessités techniques.
Un battement sourd, comme le pas d'un animal gigantesque ébranle le village. Au-dessus des toits coniques, surgissent deux mats blancs d'environ dix mètres de haut auxquels flottent des banderoles de couleurs. Un nouveau cortège débouche entre les cases. Deux groupes de femmes soulèvent alternativement ces lourdes perches et les laissent retomber. Seuls, ces chocs mats rythment leur chant. Au milieu de la foule défilent des hennins noirs, pointus : ce sont les excisées, les « exquises » comme les appelle Voiné.
La nuit qui s'étend noie rapidement tous les détails. La place n'est plus qu'une masse humaine, sombre et mouvante, qui tournoie sans fin sur le même rythme envoûtant. Seuls se découpent sur les dernières lueurs du jour les deux grands mats et les hennins des excisées.
Nous avons réussi à filmer la plus grande partie de la cérémonie. Il ne nous reste plus ce soir qu'à enregistrer les chants des femmes.
Le groupe électrogène se trouve en dehors du cercle de lianes, au bout de cent mètres de câbles, pour éviter les bruits parasites. Jean et Tony prennent une lampe-tempête et vont le mettre en marche. Je reste à côté du magnétophone. Quelques curieux se groupent autour de moi. Dix minutes se passent, la lampe-témoin au-dessus de ma tête ne s'allume pas. Il doit y avoir un ennui quelconque et je vais rejoindre mes camarades, laissant Voiné à la garde du matériel.
Nous avons installé le moteur en haut d'un petit terre-plein pour lui éviter d'être noyé par les pluies. Assis sur un gros tronc d'arbre déraciné, Tony et Jean visiblement épuisés reprennent leur souffle. Depuis qu'ils m'ont quitte, ils tirent en vain sur la corde de démarrage. J'essaie à mon tour, sans plus de succès. Jean m'écarte avec autorité.
— Attends, dit-il. Inutile de te fatiguer. J'essaie encore trois fois. S'il ne part pas, on démonte tout.
Après les coups de semonce annoncés, nous attaquons la mécanique. Les pièces nettoyées avec soin sont étalées sur une bâche. Nous tentons d'éliminer les causes possibles de panne. Puis une discussion s'élève au sujet de la technique à suivre pour le remontage. L'avis de Jean triomphe. Une fois le dernier boulon resserré, l'appareil a retrouve son aspect habituel. Peine perdue, le moteur ne veut rien savoir.
Nous sommes assis, découragés, quand arrivent silencieusement nos trois féticheurs plus consternés que nous peut-être.
— Koli et tous les gens attendent la machine, dit Voiné avec une nuance de reproche dans la voix.
En quelques mots, il nous fait comprendre que notre prestige est en train de s'effriter de minute en minute. Jean se remet au travail et dans sa nervosité casse la corde. Tony le remplace et s'abîme la main. A mon tour, après quelques essais infructueux, je dérape sur la pente glissante.
— Laisse, dit Voiné, je vais le faire marcher.
Mais il s'y prend mal et se décourage vite.
Zézé, jusque-la accroupi dans l'ombre, se lève et sans rien dire enroule la corde autour du volant. Nous essayons de lui faire comprendre que son geste est inutile, mais il nous écarte de la main. Son âge ne lui permet que des mouvements mous et inefficaces. Il s'empêtre dans son grand boubou, déplace le socle du moteur et finit par casser la corde une seconde fois. Il contemple un instant la machine avec mépris, puis d'un signe entraîne Wego et Voiné vers la forêt.
Restés seuls, nous continuons à tripoter le moteur sans grand espoir. Là-haut, dans le village, les chants se sont tus et nous décidons d'abandonner, pour ce soir tout au moins. Nous commençons à ranger les outils, quand les féticheurs réapparaissent.
— Maintenant, ça va marcher, dit Voiné avec assurance. On vient de faire le sacrifice.
Sans conviction, nous nous relevons. Impossible de tirer du moteur la moindre explosion.
— Je vais resserrer les contacts de la bougie, dit Jean. Je l'ai déjà fait tout à l'heure, mais on ne sait jamais.
Deux minutes suffisent à cette opération ; au premier coup de corde le moteur tousse, au second, il démarre, avec un bruit bizarre, mais enfin il tourne. Jean d'abord un peu inquiet se redresse triomphant. Zézé et Voiné ont un sourire entendu. Chacun a toutes les raisons de s'attribuer les causes du succès.
Une foule bruyante a envahi la case de Koli et nous avons du mal à nous frayer un passage jusqu'au magnétophone, sous la lumière crue des lampes électriques, branchées sur le moteur.
Tous veulent écouter, mais personne ne se décide a chanter ; malgré les laborieuses explications de Voiné, ils n'ont pas encore très bien compris ce que nous attendions d'eux. Le premier, Koli, accepte de prononcer un discours devant le micro. Puis il fait dégager un grand demi-cercle devant le haut-parleur fixé au-dessus de la porte et vient se placer au centre. Des hurlements d'enthousiasme accueillent la reproduction de sa voix et tout de suite, les femmes recommencent à chanter. Nous enregistrons pendant plus d'un quart d'heure et au moment de relire notre travail, Koli qui continue à s'occuper avec autorité du service d'ordre, amène les femmes-féticheurs et les matrones de l'excision au premier rang des spectateurs. Jean pousse l'amplificateur à son maximum de puissance et d'un seul coup la musique jaillit, presque plus vraie que nature. Les vieilles femmes terrifiées essaient de se sauver, mais retenues par la foule, se rassurent peu à peu, finissent par rire de leurs craintes et viennent nous remercier. Koli paraît très satisfait de la démonstration.
— Demain, dit-il, je ferai venir le tam-tam d'Orapossou et vous pourrez prendre la meilleure musique des Toma.

Il fait encore nuit noire quand Voiné qui couche sur une natte dans la pièce de réception entre dans la chambre, de plus en plus matinal.
— Aujourd'hui les femmes vont amener leurs secrets dans le village. Aucun homme ne doit sortir. Vous êtes comme nous maintenant. Quand les femmes commencent, vous fermez la porte et vous n'essayez pas de regarder dehors.
Nous promettons sans difficulté, trop contents d'être assimilés aux Toma.
Aux premières lueurs du jour un chant lointain, très lent, nous parvient de la forêt, se rapproche rapidement et soudain une immense clameur nous environne, inlassablement répétée : « Sao !… Sao ! … » : , « la mort !… la mort ! … ».
— Toutes les femmes sont nues, explique Voiné, et elles portent leur fétiche autour du village.
Il ne sait rien de plus ; ce qu'est ce fétiche, aucun homme ne pourrait le dire.
Nous pénétrons dans la grande pièce. Koli et ses amis y sont réunis autour de la table. Ils semblent impressionnés par ces cris funèbres. Mélancoliques, de bonbonne en cafetière et de cafetière en quarts, ils boivent le doboïgui. Koli nous remplit des gobelets. Ce liquide corrosif a un arrière-goût de pétrole et nous l'absorbons sans plaisir, les yeux ostensiblement fixés au mur : on pourrait aisément jeter un coup d'oeil sur la place par les fentes de la porte disjointe, mais nous sommes des Toma et respectons le rite.
Pendant deux heures environ, les femmes continuent à hurler à la mort tout autour des cases.
Brusquement, le choeur se tait et quelques instants plus tard, nous sommes autorisés à sortir. Des fantômes moyenâgeux traversent en courant le village : les excisées, en hennins, dissimulées sous un long voile blanc, regagnent la forêt sacrée des femmes pour se préparer. Aujourd'hui, c'est leur fête. Tous les hommes auront le droit de se mêler à la danse et nous pourrons filmer sans restriction.
Nous installons fébrilement la caméra et ses accessoires en un point stratégique pour ne rien perdre de la cérémonie, et restons là, vainement, pendant une heure. Voiné a disparu. Enfin, las d'attendre, nous replions notre matériel et au moment même où nous allons nous coucher dans nos hamacs, les premiers coups de fusil éclatent ; l'orchestre de calebasses reprend son rythme. Voiné apparaît sur le seuil de la case.
— Vite, patron, ça commence.
— Maintenant, tu restes avec nous, lui dis-je. Nous aurons tout le temps besoin d'un interprète.
Nous nous précipitons au-devant des excisées. Elles sortent de la forêt en file indienne. Aux hennins, pendent des franges serrées de fils de coton noir qui leur voilent le visage et les obligent a marcher la tete inclinée. Elles n'ont pour tout vêtement qu'un m'bila bleu ou blanc borde comme le hennin de longues franges de coton. Leur corps est couvert de grandes peintures rituelles noires, assez semblables à celles des cases ; des bracelets en dents de panthères, des clochettes et des talismans complètent leur ornement. Certaines d'entre elles arborent en pendentif une sorte de croix dont la branche verticale est un peu arrondie. J'en désigne une à Voiné.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Tu ne vois pas…, dit Voiné en riant, c'est un avion toma !
Je crois d'abord à une plaisanterie.
— Mais non, dit Voiné, l'avion est un médicament.
Les excisées gagnent d'une démarche balancée la place du village où les attendent une vingtaine de vieilles femmes qui scandent leur danse avec des calebasses à grenailles de la grosseur de citrouilles entourées de filets aux mailles garnies de vertèbres de singes. Plus que tout autre chose, le crépitement précipité, assourdissant de ces maracas géantes évoque le halètement d'une locomotive, et laissent à peine deviner les chants. Les détonations des fusils retentissent de tous cotés. Les chants se perdent dans le tumulte. Face contre terre, les excisées se prosternent, sur un seul rang, tournées vers l'orchestre, et se redressent lentement. Dans leurs élégants gestes de bras, les dents de panthères de leurs bracelets s'entrechoquent. Puis elles se relèvent, se séparent et chacune danse de son coté, au milieu d'un groupe de spectateurs. Elles ne semblent suivre que leur inspiration et aux figures les plus rapides succèdent tout à coup des attitudes hiératiques qui rappellent les danses d'Extrême-Orient.
Sur le dos luisant d'une excisée, je remarque un peu en dessous de la taille plusieurs bandes de scarifications profondément marquées.
— C'est pour faire joli seulement, m'explique Voiné. Le vrai tatouage des femmes, c'est l'excision.
— Mais ces tatouages, pour faire joli, doivent être plus pénibles que ceux des hommes.
— Volontiers, dit-il, mais elles ne savent pas et il ne faut surtout pas leur dire.
Les hommes viennent à tour de rôle danser devant les jeunes filles et déposent à leurs pieds des cadeaux que les matrones recueillent immédiatement. Parfois, un chasseur appuie sur l'épaule d'une excisée son fusil chargé à blanc, puis tire en l'air. Il lui a offert cette charge de poudre.
Quand la générosité des hommes se ralentit, les excisées entourent subitement un garçon : il doit faire le cadeau ou s'enfuir dans la brousse. Le « coup du cerceau » fait partie de leurs jeux. Je le trouve très drôle jusqu'au moment où j'en suis la victime. La tête coincée par traîtrise dans un cercle de liane frangé de raffia, il faut danser pour être délivré sans oublier le rituel cadeau.
L'orchestre de calebasses s'arrête parfois pour laisser aux jeunes filles le temps de reprendre haleine. Mais elles ne peuvent s'asseoir sur le sol. Deux femmes s'adossent à une case et étendent leurs jambes sur lesquelles s'allonge l'excisée, tandis que d'autres femmes l'abritent et l'éventent avec un tissu de pagne tendu au-dessus du hennin.
— C'est les autres femmes du mari, me dit Voiné.
J'apprends alors que la plupart des jeunes filles sont destinées à un homme avant d'entrer dans la forêt et que leurs parents ont déjà reçu la dot.
Entre deux cases, Koli débouche paisiblement sur sa bicyclette neuve et vient s'asseoir à coté de nous. Il ne s'était guère montré aujourd'hui. En son honneur, les danses reprennent et les excisées viennent se prosterner devant lui.
— J'en ai six pour moi, me confie-t-il.
Six sur vingt-trois, et tu as déjà plus de deux cents femmes.
— On en a jamais assez. Plus on a de femmes, plus on est puissant et moins on a de complots contre soi.
Il nous désigne alors un petit homme barbu, en short, coiffé d'un casque colonial et chaussé de brodequins à clous, que nous avions déjà remarqué pour son ardeur infatigable à la danse et qui dépensait une véritable fortune en cadeaux.
— Tu vois, celui-là, c'est mon frère. Il voulait prendre ma place. Pendant six ans, il a fait le complot contre moi avec les autres, mais maintenant tout est arrangé… Il y a toujours des histoires chez les Toma, mais quand on est malin, c'est pas grave… Yes Sir !
— Tu parles anglais ?
— J'ai vécu pendant six ans au Liberia.
Voiné avait raison. Nous trouverons probablement en Koli un allié précieux.
Au milieu du désordre apparent de cette fête, se précise peu à peu le thème des danses. Les excisées, seules ou en groupe, miment les principales activités de la tribu. L'une d'elles, armée de sabres de bois, l'un rouge et l'autre vert, fouette l'air à coups rapides, imitant les gestes de la guerre ; une autre, avec un balai de palme, nettoie et range la case ; d'autres, courbées en avant, défrichent un lougan ou s'affairent à la cuisine, une bassine à la main. Dans les ballets suivants, je reconnais la parodie d'événements marquants, par exemple la visite d'un chef de canton. Une jeune fille, revêtue d'un grand boubou brodé, une chéchia rouge couvrant son hennin entreprend la tournée des cases, suivie de toutes les autres qui représentent les femmes. La favorite qui posait sa main sur l'épaule du mari, doit bientôt céder sa place à ses compagnes qui se succèdent rapidement.
Deux excisées, le visage toujours masqué sous la frange noire du hennin, arrivent sur la place déguisées, l'une en costume blanc impeccable, l'autre avec une petite robe de style européen. Voiné qui s'est approché de moi me pousse du coude.
— Tu vois, dit-il, c'est les wigui.
Je l'interroge du regard.
— Les wigui, c'est les Blancs. Ça veut dire lourds, comme les pierres… Ceux qu'on ne peut pas remuer. Je reconnais sans peine, à la démarche et aux attitudes des danseuses, la caricature d'un commandant de cercle et de sa femme. Celle qui imite l'homme tient même un crayon et un carnet où elle griffonne inlassablement, car l'écriture est pour les Toma l'activité la plus étonnante du blanc. On leur amène une table et des chaises ; l'homme continue à écrire et a recueillir les impôts que viennent verser les autres danseuses encadrées par deux excisées armées de fausses chocottes, qui figurent les garde-cercle.
— Elles imitent bien les blancs, dis-je à Voiné.
— Oui, c'est des vrais wigui… Et tu sais comment ils vous appellent, vous ?
— Non ?
— Les wigui-wigui.
— Et pourquoi ?
— Vous faites toujours ce que vous voulez. On ne peut pas vous bouger du tout. Vous avez vu tous les secrets.

Pendant un moment de calme relatif, nous nous sommes assis a l'ombre. Voiné a l'air tout excité par cette journée de danse.
— Je ne comprends pas…. commence-t-il.
Nous le regardons tous.
— Comment vous pouvez rester aussi longtemps sans femme. Un Toma ne pourrait pas…
— Qu'est-ce que tu nous proposes ? dit Tony. Il faut « revoluter une exquise ».

Le sens de cette dernière innovation linguistique est clair, mais nous ne tenons pas à lui expliquer qu'en dehors de toute raison personnelle nous ne voulons en aucune façon risquer de heurter la susceptibilité toujours vive des Toma.
— On ne pourra même pas lui dire ce qu'on veut.
— Moi, je ne peux pas le faire pour vous, répond Voiné. Chez les Toma, il n'y a pas de commissionnaire. Si tu veux une femme, tu dois te débrouiller seul. C'est facile, tu dis : « iba ga we ». Elles comprennent tout de suite. Ça veut dire : « tu es jolie… »
Voiné continue à nous inculquer le vocabulaire galant.
— Mais il faut marquer tout ça, dit-il tout à coup sévèrement, tu vas oublier.
Et en marge des renseignements ethnographiques, nous notons sous sa dictée une série de questions et de réponses ingénues et directes.

J'ai cherché refuge un moment derrière la case de Koli, dans la petite cour fermée par une murette de pierres ; les chants scandés par l'orchestre de calebasses m'y parviennent un peu amortis et j'essaie de comprendre le sens de cette fête.
Ce matin, la procession secrète des femmes comparable au rite de l'Afwi, a été pour moi une révélation. Elles sont donc, elles aussi, organisées en société occulte avec une hiérarchie parallèle à celle des hommes. Mais alors que l'Afwi semble réunir les forces vives des Toma et de toute la forêt, les femmes invoquent la mort. Leur magie ne comporte aucun masque terrifiant, nulle amorce d'enceinte, nulle porte symbolique ne distingue leur forêt sacrée de la brousse environnante. Même dans les cérémonies publiques, leurs talismans sortent voilés alors que le Vollolibeï, par exemple, peut être vu de tous pendant le défilé dans le village. L'excision constitue pour les jeunes filles le véritable rite d'initiation. Le tatouage ne correspond qu'à un souci esthétique ; en revanche, la circoncision n'est motivée par une nécessité physiologique et le tatouage seul transforme le jeune garçon en adulte. La magie des hommes manifeste sans cesse sa puissance par des signes extérieurs. Celle des femmes se développe discrètement, dans l'ombre. Tout ce qui se voit n'a pour elles que peu de valeur.
Ainsi s'affirme l'instauration de deux univers complémentaires. Ce dualisme se retrouve d'ailleurs dans la plupart des rites toma. Le talisman unique du début de la terre, la pierre à foudre, s'appelle zazi ou belimassaï, suivant que les femmes ou les hommes ont recours à lui. Au bakorozine, littéralement corps-homme, gardien de la forêt sacrée, correspond le bakorozaï, corps-femme. Au cours des fêtes d'initiation, le Vollolibeï, femme de Touweleou, rejoint le male du hameau voisin.
Déjà, chez les Piaroa de l'Orénoque, j'avais observé l'existence dans la musique sacrée de groupes de deux instruments identiques, flûtes ou trompes de taille légèrement différente nommés par les indiens mâle ou femelle.
Cette différenciation initiale des sexes qui semble commune à la plupart des collectivités primitives sert naturellement de point de départ à leurs systèmes de classification et rejoint, sans être formulée, la cosmogonie chinoise, le taoïsme, fondé sur les deux principes mâle et femelle sans l'union desquelles ne saurait exister d'harmonie universelle.
A partir de cette structure de la société toma, peut être précisé le rôle qu'y joue la femme. La polygamie et le régime patriarcal assurent à première vue la suprématie de l'homme. C'est lui qui transmet le nom de son clan, le nien à ses enfants. Jaloux de ses prérogatives, il tient à affirmer sans cesse son autorité, mais j'ai pu constater que dans l'ensemble elle était assez limitée. La situation de la femme n'est pas aussi misérable que pourrait le laisser croire une observation hâtive. Un simple examen de la répartition du travail en apporte la preuve. Le Toma doit défricher le lougan, préparer la terre, construire la case, tisser le coton, ramener le bois pour le feu, pendant que les femmes sèment, cultivent, cuisinent, filent, vont chercher l'eau. Si l'on songe que tout homme à au moins quatre femmes, il faut admettre qu'un certain équilibre des forces est respecté.
Par ailleurs, les femmes ne vivent pas cloîtrées comme les musulmanes, circulent librement d'un village à l'autre, participent aux fêtes et pour obtenir le divorce n'ont qu'à persuader leurs parents ou le second mari de leur choix de rembourser leur dot au mari dédaigné.
Et si les hommes les terrorisent par leur diablerie, les femmes se défendent par une magie plus subtile et leur opposent des talismans tout aussi redoutables. Chez les Toma du Liberia, d'après Voiné, les femmes commandent, tout au moins sur le plan religieux. Ce cas n'est ni isolé, ni surprenant. Un peu partout dans le monde, les femmes ont longtemps passé pour détenir les plus grands pouvoirs magiques. Dans les traditions populaires d'Europe se rencontrent beaucoup plus de fées et de sorcières que de sorciers ou d'enchanteurs. Et dans tous les villages du pays toma, nous avons constaté l'autorité incontestable des vieilles femmes. Au cours de la fête qui se déroule en ce moment même, le prestige de l'énorme femme-féticheur pourrait mettre en échec celui du chef de canton 1.
Un mouvement dans l'ombre me tire de mes réflexions. Voiné vient s'asseoir à coté de moi. Une question me brûle les lèvres, mais j'hésite un peu, je ne voudrais pas le froisser dans ses convictions.
— Tu ne crois pas que les vieilles connaissent les secrets des hommes, qu'elles savent comment vous faites parler l'Afwi ?
Je devine son sourire dans la demi-obscurité.
— Mais si, toutes celles qui sont initiées connaissent… Seulement, elles n'ont jamais vu.
Je ne m'attendais pas à un aveu si net, mais une autre réflexion de Voiné me revient en mémoire .
— Si les Toma avaient l'avion, un secret aussi fort, ils iraient le cacher au fond de la brousse pour que personne ne le voit et feraient sur lui le sacrifice du taureau et de la cola.
Une fois de plus, je retombe sur cette même notion de jeu, sur ce goût de l'occultation pour elle-même, sur ce culte du secret pour le secret.

La tête lourde, je me lève sans entrain. A coté de moi, Jean s'étire paresseusement. Nous n'avons à peu près pas fermé l'oeil. Le halètement des calebasses infatigables ne s'est pas interrompu de toute la nuit.
La porte s'ouvre. Zézé pénètre dans la chambre, courbé en avant, le visage boursouflé, le regard sans vie. Peur ou fièvre, il grelotte. Voiné le suit, l'air effondré.
— Ils lui ont foutu le gri-gri, dit-il en désignant le vieux féticheur.
Zézé relève en tâtonnant son vieux boubou rapiécé et il nous désigne à l'aine un abcès énorme. Il se croit empoisonné par ses ennemis.
— Ce n'est rien, dis-je, un peu impressionné. On va le soigner.
—Non, s'entête Voiné. C'est le mauvais gri-gri, il n'y a rien à faire.
Sans tenir compte de cet avis, Jean administre deux cachets d'auréomycine à Zézé et lui conseille d'aller se recoucher. Il le réveillera pour les doses suivantes.
Sur la place, aux premiers rayons du soleil, le calme est revenu. Trois ou quatre vieilles, accroupies contre une case, continuent à secouer leurs calebasses. Les danseuses, épuisées, dorment.
D'une case à l'autre, des hommes se promènent, nus sous leurs couvertures drapées comme des toges.
Tout en bavardant, ils se brossent les dents avec une baguette blanche de bois fibreux.
Dans l'air limpide, la fumée bleuâtre, alourdie par l'humidité, monte des toits de chaume gorgés d'eau de pluie.
Quelques femmes préparent des feux de bois pour la cuisine.
Rentrés dans notre chambre, nous sommes en train de boire un quart de vin rouge. La porte s'ouvre sans bruit. La femme-sacrifice se glisse dans la pièce, le visage figé. Elle s'avance, tend le bras, prend un quart. Je le remplis. Elle boit, murmure d'une voix sans timbre : « Mamayo… » et ressort.
C'est la première et la dernière fois que nous l'aurons entendue au cours de notre séjour chez Koli.

Dans l'après-midi, le tam-tam d'Orapossou fait son entrée dans le village. La foule se précipite au-devant des cinq hommes qui s'avancent au rythme de leurs tambours d'aisselle, vers la case de Koli. Les femmes les entourent et protestent avec de grands gestes. L'orchestre de calebasses s'arrête et les vieilles discutent avec animation, l'air furieux. Toutes ces journées sont réservées à la fête des femmes. Que viennent y faire ces intrus ?
Sur le seuil de la case, aux cotés de Koli qui hoche la tête avec satisfaction, nous écoutons le tam-tam. Son tempo ferait rêver les meilleurs batteurs de jazz.
Voiné est rayonnant.
Il n'y a pas un tam-tam qui parle aussi bien chez les Toma.
Mais les femmes ne décolèrent pas.
Koli, magnanime, fait signe aux musiciens de s'arrêter, leur annonce qu'ils joueront dans la soirée et les envoie s'installer dans une des cases du village où se sont déjà empilés tant bien que mal tous les Toma invités à la fête.

Nous avons installé une lampe au bout d'une perche devant la case. Un tourbillon d'insectes nocturnes l'auréole. Koli préside, dans son fauteuil pliant. La foule des spectateurs se presse en grand demi-cercle.
Dans la case, Jean met le magnétophone en marche.
Les cinq musiciens, au rythme de leurs tambours dansent sur place ou tournent en rond. L'un après l'autre, les hommes se détachent de l'assistance, viennent exécuter leur danse et remettent ensuite aux musiciens des billets, des gerbes de guinzé ou des bouteilles.
Voiné qui tient le micro, l'air important, lance des ordres et des conseils à l'orchestre.
Mais il ne résiste pas à l'envie de danser à son tour, tend le micro à Tony et décrit quelques cercles d'un pas digne et guindé. Dans la foule bruyante, les dents brillent, très blanches, sous la lumière crue de la lampe.
Dans le réduit aménage sous l'auvent de la case, Zézé doit souffrir au fond de son hamac.
— Il faut danser, dit Voiné en reprenant son poste. Ils veulent voir comment vous dansez.
Chacun de nous y va de sa petite démonstration et fait le cadeau aux musiciens.
Tout près, contre le mur de la case, les calebasses se réveillent. Les femmes en ont assez de cette concurrence. Pendant un moment, la lutte s'engage entre le crépitement frénétique des calebasses et le résonnement des tambours. Mais c'est toujours la fête des femmes. Le tam-tam s'incline ; le cercle des spectateurs se disloque et le choeur des vieilles monte à nouveau dans la nuit.

La fête dure depuis déjà quatre jours. Nous connaissons par coeur les mimes de la chasse, du débroussaillement, de la cuisine, de la guerre… Il devient impossible de traverser le village sans tomber dans quelque piège des excisées, à l'affût d'un cadeau.
Nous sommes inquiets au sujet de Zézé, toujours brûlant de fièvre et ne prenons plus aucun plaisir aux danses. Sans but précis, nous errons dans le village.
Koli, assis sur la tombe de ses ancêtres, fume une cigarette en bavardant avec l'un de ses innombrables enfants.
— Vous savez bien réparer les moteurs, dit-il. Vous pouvez peut-être arranger le mien.
Jean et Tony ne se le font pas dire deux fois. Ils plongent d'un même élan sous le capot de la Matford. Mon aversion pour la mécanique est telle que je préfère encore flâner entre les cases.
Nous avons filmé, enregistré et photographié toutes les phases de la sortie d'excision, mais peut-être un incident se produira-t-il, une scène inattendue qui vaille d'être tournée.
— Si tu as besoin de nous, on sera prêts en deux minutes, déclare Jean. Depuis trois mois qu'on attend, la caméra à l'affût, on peut bien se distraire un peu.
Je tourne en rond, regarde de loin les danseuses, vais voir à plusieurs reprises Zézé dont l'état s'est amélioré et à la fin de la journée, épuisé par l'inaction, je m'encrasse à mon tour jusqu'aux coudes dans le cambouis : en pure perte d'ailleurs. Depuis deux heures, Jean et Tony ont constaté que le châssis était fendu et que tous les isolants électriques avaient été dévorés par les termites.

Au repas du soir, Zézé réapparaît, le visage détendu. Il nous montre l'abcès ouvert, en bonne voie de guérison.
— Merci, dit-il en français pour la première fois, Dans la soirée, nous enregistrons à nouveau le tam-tam arrivé hier, mais au beau milieu du travail, le moteur s'arrête. Cette fois, il n'y a rien à faire, la bougie est inutilisable. Il faudra aller en chercher une autre à Macenta. Tony, marcheur infatigable se propose aussitôt pour cette corvée.
Une foule de notables, de femmes et d'enfants s'est entassée dans la case autour de nos appareils.
Koli fait amener sur la grande table son phonographe et ses disques et s'installe dans un fauteuil.
Un de ses boys est chargé de tourner la manivelle. Dans un silence religieux, l'aiguille se met à grincer. Le phonographe fascine autant les gosses que notre magnétophone.
Successivement, nous entendons des valses musettes, Lucienne Boyer, des musiques sud-américaines, Bach et Laverne et de très vieux enregistrements d'Yvette Guilbert.

Nous venons de nous coucher quand Voiné entre dans la chambre avec un sourire épanoui.
— Un féticheur est mort à Kovobakoro, tout près d'ici. Il faut y aller. Il n'y a plus une femme dans le village. Tous les secrets des hommes vont sortir pour honorer le féticheur et vous pourrez filmer.
L'occasion est inespérée. Dès demain matin, nous demanderons à Koli son autorisation car cette cérémonie doit se dérouler dans son canton.
Koli n'a élevé aucune objection contre notre projet.
Il a mis à notre disposition vingt porteurs et promis de nous rejoindre à Kovobakoro pour tout arranger.
C'est notre dernière journée à Boueylazou. Nous la passons à bavarder avec Koli, à nous promener dans le village, à ranger tout le matériel, à contempler les danses des excisées qui s'achèvent au crépuscule.
Après le repas du soir, nous rentrons dans notre chambre. L'orchestre de calebasses est installé contre le mur de la case et nous sommes obliges de parler à tue-tète.
— Ça devient infernal ! déclare Jean en s'allongeant sur le grand lit.
Nous discutons un moment de la cérémonie du lendemain.
— Tu peux être sur que ça n'ira pas tout seul, crie Tony couché sur le petit lit dans l'autre angle de la pièce.
Sur ce point, nous sommes tous d'accord. Les difficultés ne vont pas s'aplanir maintenant. Ce serait trop beau.
Sous l'auvent, dans le réduit voisin dont nous sépare une mince cloison où s'ouvre une lucarne, Zézé et Wego, dans nos hamacs, ont gardé, comme toujours, leur lampe-tempête allumée.
La porte qui donne sur la grande pièce est ouverte.
Nous entendons Voiné entrer dans la case. Il n'est pas seul. Nous distinguons dans l'ombre une silhouette plantureuse. Profitant de l'euphorie générale, Voiné s'est choisie une compagne pour la nuit parmi les quelque deux-cent femmes du chef de canton.
Il vient jusqu'à la porte et après nous avoir salués de la main, la referme discrètement.
Jean, épuisé par le travail de ces dernières journées, s'est endormi.
Le halètement des calebasses faiblit d'instant en instant. Une à une, les vieilles doivent regagner leurs cases.
— C'est incroyable, dit Tony, on arrive presque à s'entendre.
Je baisse la lampe-tempête, la pousse près du mur au pied du lit et m'allonge à côté de Jean.
Le crépitement des calebasses s'est tu. Un silence bruissant, palpable, s'étale sur le village.
Je ferme les yeux.
Soudain, tout contre le mur de la case, s'élève la mélodie sur trois notes de la flûte. La flûte nocturne de Macenta. L'instant d'après, elle est dans la grande pièce où couche Voiné. Puis elle module dans le toit, juste au-dessus de nos têtes. Je m'assieds sur mon lit. Jean continue à dormir.
Aux premiers bruits, Zézé et Wego ont éteint leur lampe. Je les entends parler à voix basse.
— Cette fois, ils y vont fort, dit Tony qui vient s'installer à coté de moi.
Le tintement léger de la cloche se mêle au chant de la flûte et la musique se met à tourner autour de la case, à travers les murs. J'éteins la lampe.
— Qu'est-ce qu'on fait ? dit Tony.
— Attendons un peu.
— On va essayer d'en coincer un, si possible.
La porte qui donne sur la place est ouverte. Nous nous en approchons sur la pointe des pieds.
Dehors, la pleine lune baigne le village d'une lumière pale, accuse le relief circulaire des cases. Rien ne bouge.
La musique continue. Elle vient de partout et de nulle part.
— Formidable, murmure Tony.
Une pluie de cailloux s'abat brusquement sur le toit de tôle. Puis une seconde qui résonne comme un roulement de tambour.
Les cailloux raclent les rainures de la tôle et tombent devant nous dans le gravier.
Nous allons nous rasseoir sur le lit, stupéfaits.
Deux ou trois autres rafales de pierres crépitent sur le toit. Zézé et Wego murmurent toujours à mi-voix. La flûte virevolte en tous sens. Une galopade effrénée passe devant la case. Nous bondissons à la porte. Le village est immobile sous la lune.
— C'est un peu violent, dit Tony.
Devant nous, encore une fois, le sol résonne. J'écarquille les yeux. Un troupeau de chèvres affolées déboule tout près de la case et, pourtant, je ne vois rien. Pas un mouvement. Dans le lointain, monte la voix de l'Afwi.
Nous restons là, stupides.
— Ils sont très forts, hein
Sur le lit, Jean dort toujours.
Vers trois heures du matin, la pleine lune se couche derrière les arbres. Le chant de la flûte s'espace, la voix de l'Afwi s'éteint.
Un silence pesant enveloppe à nouveau le village. Voiné, dans la pièce voisine, pousse un long soupir.
Zézé et Wego rallument leur lampe, échangent à voix haute quelques paroles.
Au matin, nous les questionnons tous les trois. Ils n'ont rien entendu, rien vu, rien senti.
Nous savons maintenant que notre initiation n'a nullement résolu le problème.

Notes
1. Voir Appendice IX : « Pourquoi les hommes doivent se méfier des femmes ».

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