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Etat-Pays-Société
Quatre ans après l'indépendance


Bernard Charles
Guinée

L'Atlas des Voyages. Editions Rencontre. Lausanne. 1963. 223 p.


A l'heure du PDG

La Guinée en délibérations

Coups de sifflet dans les rues de Conakry. Obligeamment celui qui les lance me renseigne. Il s'agit de la convocation à la réunion hebdomadaire du Parti. Nous sommes le jeudi, il est neuf heures du soir. Dans chaque quartier de Conakry, militants et responsables se retrouvent. I1 en va de même dans le reste du pays, aussi bien dans la région côtière que dans celle du Fouta ou de la forêt. Pas de problème de locaux: permanence du Parti, hangars, plein air.
A Nzérékoré par exemple j'ai assisté au début de la séance. Les membres du bureau s'étaient installés derrière une table rudimentaire sur une petite place. Non loin de là, la prière du soir venait s'achever à l'église catholique et les participants, après avoir rempli leurs devoirs religieux, purent accomplir leurs obligations politiques. A la lueur des lampes-tempête ou d'une installation électrique rudimentaire, les hommes s'étaient rangés d'un côté, les femmes de l'autre. Le président ouvre la séance par un long discours; les visages se tendent, tous écoutent avec attention. Les sujets ne manquent pas. Il appartient au bureau de rendre populaires les mots d'ordre du Parti et de faire appliquer les décisions prises en congrès. Une grande campagne d'investissements humains a été lancée, alors que va-t-on faire? Une école, un bout de route, un dispensaire? La discussion s'engage. Elle se poursuivra pendant deux heures.
A Conakry, une réunion semblable se déroule sous un grand hangar métallique. Cette fois-ci, il faut organiser une réception officielle pour un chef d'Etat, hôte de la République. Une autre fois, on se penchera gravement sur les problèmes posés par la gestion de l'école ou celle du magasin d'Etat.

Le peuple organisé

Sept mille comités délibèrent ainsi chaque semaine, le jeudi ou le vendredi, dans tous les quartiers urbains et dans les moindres recoins de la brousse. L'implantation du Parti est poursuivie systématiquement. Bientôt le plus petit hameau, groupant ne fût-ce qu'une dizaine de cases, aura lui aussi son comité. Pas de bulletin d'information du Parti — il est diffusé tous les quinze jours aux responsables— où ne se trouve signalée l'installation d'un comité ou l'inauguration d'un poste administratif. L'objectif est simple: grouper hommes, femmes et jeunes dans autant de comités parallèles dont la réunion constitue le « comité de quartier » ou le « comité de village » . A la tête de celui-ci un « bureau de comité » composé de dix membres: le chef de village ou de quartier et neuf militants élus, dont quatre hommes, trois femmes et deux jeunes. Tels sont les statuts. Il est bien rare qu'ils ne soient pas respectés.
Certes, toute la population ainsi encadrée ne participe pas à la réunion hebdomadaire et je ne suis pas sûr que les salles de cinéma soient moins pleines ce jour-là. Les motifs ou les mauvais prétextes, selon l'optique, ne manquent pas. Assiduité et persévérance n'ont jamais été des vertus faciles, même en Afrique! Surtout en Afrique, peut-être! Le résultat atteint n'en est que plus remarquable: un tiers de la population totale semble une estimation vraisemblable, à défaut de statistiques impossibles. De toute façon; les membres du bureau sont presque tous présents. Près de soixante-dix mille personnes dans tout le pays! Les enquêtes sur la dépolitisation ne sont pas urgentes!
Tous ces comités sont rassemblés, au niveau d'une région administrative ou d'une ville, en cent soixante-trois sections pourvues évidemment d'un comité directeur. Jusqu'en décembre 1961, il n'y avait que quarante-trois sections dans les comités directeurs détenaient ainsi une autorité considérable vu le nombre des militants contrôlés. Ils pouvaient l'exercer au détriment du Bureau politique national (BPN), placé au sommet de la pyramide. La décentralisation opérée permettrait désormais au BPN d'être en « prise directe » sur l'ensemble des cellules du Parti, sans passer par un « goulot d'étranglement » régional, puisque les sections dépendraient hiérarchiquement de lui seul. L'expérience ne dut pas s'avérer concluante car un an plus tard un échelon régional fut reconstitué. Les dix-sept membres du comité directeur d'une section sont choisis exclusivement parmi les responsables des comités de quartier ou de village composant la section. Ils doivent avoir fait leurs preuves de fidélité au Parti surtout avant d'accéder à de plus hautes charges. S'ils sont remplacés dans leur ancienne fonction, ils n'en demeurent pas moins membres de leur comité de quartier. L'exécution et le contrôle consignes données par la section s'en trouvent facilités. Rien de tel que d'avoir un oeil dans la place.

Le Brain Trust

Les sections reçoivent leurs directives du Bureau politique, cerveau et moteur du Parti. C'est à lui de diriger l'activité politique et le travail d'organisation: à lui d'orienter et de contrôler l'activité des élus et la presse. Cette dernière tâche, il est vrai, ne lui demande pas trop de travail: il n'existe pas d'autre presse que la sienne. En fait, comme nous le verrons plus loin, le BPN s'occupe de bien d'autres choses encore. Dix-sept membres le composent. Sur eux, collectivement, repose le destin du pays. Ils sont effectivement à sa tête depuis la fameuse loi-cadre de 1956 ou loi Defferre qui créa des conseils de gouvernement dans les territoires de l'Union française d'alors. Ils dirigeaient le Parti depuis plus longtemps encore. Leur équipe n'a été modifiée qu'une seule fois en huit ou dix ans et ce pour cause de décès d'un des membres. En septembre 1961, Sékou Touré déclarait fièrement dans un congrès de la jeunesse: « Le peuple de Guinée a confié les destinées de la nation à ceux qui ont fait effectivement leurs preuves dans la lutte politique pour la libération et l'émancipation du pays. »
Mais les qualités manifestées dans la lutte anticoloniale n'entraînent pas par là même un brevet de compétence quand il s'agit d'administrer, de gouverner. Plusieurs membres du BPN ne l'obtiendraient certainement pas au jugement de l'homme de la rue ou du paysan. Et en privé, certains hommes politiques, certains techniciens et fonctionnaires en tombent d'accord avec l'étranger ou l'expert de passage. Le vent du changement aurait besoin de souffler à diverses hauteurs. Sinon la révolution risque de prendre du ventre en même temps que de l'âge.
Une brise avant-coureuse a-t-elle soufflé en décembre 1962? Une tentative a lieu pour modifier la composition du BPN. A la liste traditionnelle des « sortants » , les militants réunis pendant trois jours en séminaire politique décident d'adjoindre treize noms supplémentaires. De la sorte les membres du Congrès national, seuls habilités à élire les dix-sept membres du BPN, n'auront sans doute guère l'embarras du choix, mais ils pourront procéder à quelques changements. Qui va faire les frais de l'opération? Intense activité de couloirs , utilisation de moyens divers de séduction ou de suggestion comme dans n'importe quelle autre démocratie. Surprise! Personne ne montera symboliquement dans la charrette des condamnés. Des délégués, statuts en main, ont démontré que les treize candidatures complémentaires n'étaient pas recevables. Ils ont été suivis. Sékou Touré prend les devants et rédige lui-même une motion dans ce sens. Dès lors, l'ancien bureau est reconduit sans aucun changement. Dans les discours de clôture du Congrès, Sékou Touré donnera libre cours à son amertume et à son mécontentement: « Je suis indigné, dit-il, de la façon dont ce vote a été préparé, indigné des pressions, des intrigues de couloirs, des réactions de caractère régionaliste qui se sont manifestées. » Faut-il y voir de la sincérité ou de l'habileté devant l'aspiration générale, dans le pays, à un renouvellement des cadres dirigeants? Les deux, sans doute.
Toujours est-il qu'une nouvelle organisation du BPN est aussitôt annoncée. Ses membres sont répartis dans plusieurs commissions qui tiendront séance à intervalles réguliers. Entre-temps, sept membres seulement constitueront une sorte de BPN permanent. A eux de définir une politique cohérente et d'en contrôler l'exécution. Un remaniement de l'organe exécutif, le gouvernement, est d'ailleurs décidé brusquement. On en parlait depuis longtemps et quel voyageur n'en avait eu vent durant un séjour en Guinée? Personne n'y croyait plus. La radio, sans le vouloir, crée un véritable suspense pendant quarante-huit heures entre l'annonce du remaniement et la lecture plusieurs fois retardée des postes ministériels. Un changement spectaculaire: Diallo Saïfoulaye devient ministre d'Etat. Il ne l'avait jamais été alors que, depuis 1957, le nombre de ses collègues du Bureau politique au sein du gouvernement fut toujours de huit onze ans.

Le Sphinx

Désormais, le numéro deux, selon le protocole guinéen, assume des responsabilités directes et officielles correspondant au pouvoir réel qu'il exerçait jusqu'alors en arrière-plan au sein du Parti. Président de l'Assemblée nationale, c'était là pour Diallo Saïfoulaye une fonction honorifique plus qu'effective, lui donnant rang de deuxième personnage de la République. Le rôle de l'Assemblée se ramène en effet à celui d'une chambre d'enregistrement ou au mieux d'un conseil, sans pouvoirs réels. Rien de semblable à nos assemblées parlementaire occidentales, au moins du temps du temps des IIIe et IVe Républiques françaises. Sans doute comme celles-ci, l'Assemblée guinéenne, de par la Constitution, vote lois et budget. Devant elle, en outre, le président de la République doit rendre des comptes sur l'exercice de sa charge, mais quel éclatant divorce entre la réalité et la théorie constitutionnelle!
Peu d'assemblées se montrent cependant aussi soucieuses de productivité. Deux heures pour voter une Constitution! Deux séances seulement pour approuver toute une série de projets de loi sur

Encore ne s'agit-il que d'une faible partie des questions inscrites à l'ordre du jour de ces deux séances. Pour être complet, il faut ajouter l'approbation de

On comprend une « certaine forme de débats stériles et une perte de temps inutile » soient épargnées aux députés, selon les propres paroles de leur président. Les députés n'ont guère plus le loisir de se passionner pour la politique extérieure: aucun grand débat, semble-t-il, n'a eu lieu depuis trois ans. Quant à vouloir renverser le gouvernement ou plutôt son chef — par la voie parlementaire s'entend — il n'y faut pas songer. Cela d'ailleurs ne viendrait à l'esprit d'aucun député. Dès lors à quoi sert l'Assemblée nationale? Son président a répondu d'une phrase dès décembre 1958: « Appliquer les décisions et les mots d'ordre du Parti; seules les questions de détail et les formes réglementaires d'application sont laissées au niveau des organismes de législation et d'exécution. » C'est clair et net. Inutile donc de chercher à assister à une séance de l'Assemblée. Ce serait de la peine et du temps perdus. Par contre, il y a tout intérêt à se rendre aux réunions du Congrès national du PDG ou à l'une des deux conférences qu'il tient régulièrement chaque année. Là se passent les choses intéressantes, là et… ailleurs, dans les coulisses du régime, par exemple.

D'où viennent alors l'autorité et le prestige très réels détenus par le président Diallo Saïfoulaye? De sa personnalité et de ses fonctions au sein du Parti. « Il faut absolument que vous voyiez le président Diallo; il faut que vous ayez son autorisation. » La sagesse de ce conseil donné par un ami, je m'en rendrai compte à chaque moment de mon séjour. Deux petits mots et une ébauche de signature sur une simple feuille de papier ouvriront bien des portes ou permettront d'obtenir de passionnantes interviews. Là encore il y a tout un code à déchiffrer laborieusement et patiemment. Telle recommandation donnée par téléphone, mais par l'intermédiaire d'une tierce personne, constitue tout au plus une entrée en matière. Elle peut constituer aussi une fin de non-recevoir polie. Une signature sur un papier vaut davantage. Toute l'autorité du secrétaire politique du tout-puissant BPN vous couvrira de son ombre.
Grand, mince, Diallo Saïfoulaye prend rarement la parole, accorde peu d'interviews. Mais il est toujours présent. Que Sékou Touré donne une conférence de presse, il est là, observant et méditant. Que le président de la République doive recevoir un visiteur important, homme politique ou homme d'affaires, et il fait signe à celui qui est considéré très souvent comme son alter ego.
Il a entrepris très peu de voyages à l'étranger depuis l'indépendance, à la différence de nombreux Africains qui n'en sont plus à leur premier tour du monde. Ancien membre des Groupes d'études communistes, aux temps déjà lointains de la colonisation, il signe toujours et se fait appeler El Hadj, titre prestigieux dont peut se parer le musulman qui s'est rendu à La Mecque. Diallo Saïfoulaye se rendra aussi à Moscou en août 1959. En pèlerinage? Il en rapporte cent quarante millions de roubles pour son pays et des accords d'assistance économique importants. Considéré comme un marxiste dur, l'un des chefs de la tendance extrémiste du PDG, n'y a prononcé aucune déclaration fracassante. Quand Sékou Touré se rend dans les capitales étrangères, à Washington, Londres, Bonn ou Moscou, Le Caire ou participe à quelque conférence interafricaine, en dehors de la Guinée, Diallo Saïfoulaye y demeure, vigilant et fidèle sans avoir la charge officielle d'assurer l'intérim. Dans les congrès du Parti, il est très rare qu'un rapport émane de lui à s'en tenir tout au moins à ceux qui sont rendus publics ou dont il est fait mention. Lors des manifestations de masse, si fréquentes à Conakry et dans le reste du pays, il se tient énigmatique un sourire à peine ébauché, dans la tribune officielle ou au balcon du palais de la Présidence, à côté et légèrement en retrait d'un Sékou Touré au large sourire et agitant la main. Les représentants diplomatiques accrédités à Conakry et les journalistes étrangers ont depuis longtemps renoncé à scruter la pensée du président de l'Assemblée nationale — « Nous ne savons pas ce qu'il pense réellement de la situation » —mais louent son efficacité. Eminence grise certes, mais plus que cela, car ses responsabilités sont lourdes.
Energique et persévérant — il fut plusieurs fois déplacé par l'Administration française à cause de ses activités politiques et syndicales — il se consacre presque entièrement à ses fonctions de secrétaire politique du BPN. A ce poste, sa tâche est écrasante, puisque tout relève du Parti. Il s'y voue avec une froide passion, rédigeant ou signant la plupart des circulaires destinées aux cadres. Plus d'une cinquantaine d'avril à octobre 1960. Inlassablement, il y poursuit la formation des responsables et expose la politique du Parti. Il exige la loyauté au sein de ses organismes, l'honnêteté dans la gestion des biens publics, le respect de la hiérarchie. D'aucuns relèvent les aspects inquiétants de cette forte personnalité, mais personne ne met en doute son intégrité. Une confirmation éclatante vient d'en être donnée, en janvier 1963. Devenu ministre, il a charge de la justice, du contrôle financier et administratif. Il lui appartient de mener la lutte contre la corruption, la malhonnêteté et la prévarication, plaies endémiques de nombreux pays en voie de développement, qui ne leur sont pas spécifiques, mais qui y prennent un caractère plus révoltant. Désormais Diallo Saïfoulaye est gardien de l'intégrité des révolutionnaires.

Le « Grand Président »

Autant ce fils de chef, ancien député à l'Assemblée nationale française, apparaît plus à l'aise dans les petits comités que dans les meetings populaires bien qu'il ait su rallier le Fouta à son Parti, autant Sékou Touré se révèle un tribun de premier ordre. Capable, lui aussi, de se plonger pendant douze à quinze heures d'affilée dans l'examen d'une pile de dossiers, il peut de même tenir le micro pendant des heures dans les grandes réunions de masse. La lecture de ses rapports en congrès est célèbre auprès des journalistes étrangers. Un record, semble-t-il, fut atteint en septembre 1959 où cette lecture demanda huit ou dix heures. Une autre fois, Sékou Touré interrompt brusquement son « copieux rapport » . Lassitude, inattention de l'auditoire. complexité du problème abordé? Aux yeux médusés des congressistes, il faut apporter un tableau noir. Craie en main, il se transforme en professeur pour faire sa démonstration, chiffres à l'appui C.Q.F.D. (ce qu'il fallait démontrer), et le président reprend le fil de son discours. Un diplomate qui avait suivi la démonstration en prenant des notes eut l'idée de la refaire à tête reposée, chez lui. Il ne put y parvenir. Peut-être avait-il oublié une donnée. Peut-être la démonstration n'était-elle pas aussi rigoureuse qu'elle le paraissait. Cela importe peu au fond, le militant avait compris la pensée de Sékou Touré.
Celui qu'à Conakry on me désignait, avec un respect mêlé de familiarité, sous le terme de « Grand Président » , est un orateur de première force. De taille moyenne et d'allure massive, drapé dans le boubou qu'il a nationalisé en le transformant, il dégage une impression de puissance, accentuée encore par une voix un peu sourde et martelant les mots. En pleine possession de ses moyens, il peut subjuguer les foules. Il a le sens du geste évocateur. A Donka, au cours d'une réunion de masse, il lâche un épervier au-dessus de la foule: « La liberté de l'épervier, maître de son vol dans le ciel, c'est cette liberté-là que le peuple de Guinée a choisie. L'épervier libéré a puissamment volé jusqu'à l'horizon… Il vole encore dans le ciel d'Afrique et, demain, toute l'Afrique sera libérée partout où l'épervier aura passé. » Ecoutons le tribun, un tantinet démagogue, parler de la mobilisation du peuple, en octobre 1958: « Hommes et femmes, jeunes et vieux du PDG, vous aurez à surveiller chacun, à commencer par le président Sékou Touré, vous surveillerez tout le monde, dans les moindres agissements, dans la moindre attitude, publique comme privée. Tous ceux que vous pouvez considérer comme susceptibles de faire honte à la Guinée et à l'Afrique, dénoncez-les. Car si vous êtes manoeuvre, dites-vous que vous êtes l'égal de M. Sékou Touré, si vous êtes paysan, dites-vous que vous êtes l'égal de M. Sékou Touré, et l'intérêt du pays est au-dessus de M. Sékou Touré, au-dessus de chaque ministre, au-dessus de chaque fonctionnaire… »
Sékou Touré a le goût de la parabole, de l'apologue. Il sait choisir des images frappantes. Qu'est-ce que le Parti? C'est une petite graine plantée il y a douze ans. Pour qu'elle pousse, « il faut la placer dans des conditions favorable. Nous avons dit que nous mettrions notre graine entre les mains du peuple de Guinée. Nous avons demandé aux jeunes, à tous les jeunes du pays, de se munir de lance-pierres pour veiller à la sécurité du petit arbre qui symbolisait le PDG afin que les oiseaux malfaiteurs ne viennent pas le dépouiller de ses feuilles et de ses fruits. Nous avions également demandé aux femmes foulah, malinké, soussou, ouolof, à toutes les femmes qui vivaient sur la terre guinéenne d'apporter de l'eau matin et soir pour arroser cet arbre. Aujourd'hui, l'arbre est devenu grand… tous sont venus l'entourer d'une clôture solide pour le protéger des animaux sauvages… Nous avons dit aux premiers militants et aux premiers dirigeants de ne point penser que cet arbre leur appartenait… (Il) n'était pas exclusivement le leur car, dans l'action, beaucoup d'entre eux pouvaient mourir avant même d'en avoir vu les fleurs, à plus forte raison avant d'en avoir vu les fruits. » Le Parti impose sa dictature? Certes, comme « le conducteur d'un véhicule impose sa dictature aux passagers de ce véhicule » .
Plusieurs formules éclatantes ont fait le tour du monde. Entendons le leader guinéen, le 25 août 1958, s'adresser à toute l'Afrique frémissante d'une dignité nouvelle, par-delà le chef prestigieux du pays qui dans moins de deux ans sera devenu l'ex-métropole: « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l'esclavage. » Une ovation frénétique salue cette sentence lapidaire, digne d'être gravée sur le socle d'une statue. Ces douze mots, concrétisés par le « non » au référendum, feront beaucoup pour la renommée de la Guinée. Citons une dernière formule: « L'homme d'Afrique n'a rien à perdre sinon son dénuement et sa misère. »
Les chanteurs professionnels, les griots, s'emparent de ces formules et en font des chants qui seront appris dans toutes les écoles. Tel celui-ci:

C'est nous les Guinéens
Qui avons choisi Liberté
La Liberté
En votant le vingt-huit septembre
Non à la domination
Oui à notre indépendance.
Pour cela avons préféré
Sans équivoque Lors du référendum
Liberté dans la pauvreté
A l'opulence dans l'esclavage.

Avouons cependant que le héraut de l'Afrique n'échappe pas parfois à un verbalisme, à une redondance lassants. Comment pourrait-il en être autrement, quand il faut sans cesse parler et parler sur tous les problèmes devant de multiples auditoires? La tâche du pédagogue n'est pas oeuvre d'éloquence même si elle ne saurait en faire fi absolument. Le proverbe guinéen « La parole mange l'homme » peut s'entendre de diverses façons! On a peine à retrouver dans l'actuel président celui qui était capable de se murer en bloc de silence devant le journaliste venu l'interroger. Jean Lacouture, remarquable observateur plein de finesse, nous en a rapporté un vivant souvenir dans son excellent livre: Cinq Hommes et la France. En quarante minutes, par un après-midi d'août 1958, il ne put en tirer d'autre réponse que quelques « peut-être » et plus souvent un sourire irradiant d'une indicible ruse, d'une écrasante ironie » . Ce jour-là, Sékou Touré lui apparut doté « d'une formidable puissance de dissimulation, d'un exemplaire contrôle de soi » . Pourtant il ne semble pas que ces caractéristiques du leader guinéen soient absentes de l'homme d'Etat qu'il est devenu. Il peut recevoir pendant deux heures quelqu'un venu lui exposer un problème sans laisser tomber de ses lèvres autre chose que: « bon… bon… bon… bon » . L'interlocuteur repartira sans connaitre l'opinion du président, réduit à se demander s'il a été entendu à défaut d'être écouté. Sékou Touré est tout aussi expert dans l'art d'esquiver les questions en retraçant pour la millième fois les débuts de l'indépendance. L'abondance du verbe aboutit au même résultat que le silence obstiné. On n'ose abuser du temps précieux d'un homme qu'une pile de dossiers attend — il doit trancher sur tout — ou que d'autres visiteurs sollicitent inlassablement! De multiples anecdotes courent sur Sékou Touré. On ne prête qu'aux riches!
L'homme est habile. Plusieurs l'ont appris à leurs dépens. Tel celui qui tout heureux d'avoir obtenu une dérogation de Sékou Touré se précipite au service intéressé: un refus catégorique lui fut opposé. Motif: le président ne pouvait aller à l'encontre d'un décret qu'il avait signé. Plus que d'autres, le leader guinéen peut lancer une idée puis s'en désintéresser complètement, en apparence. Il attend de voir venir. D'aucuns s'en emparent, s'emballent et la mettent en oeuvre. Selon les résultats l'idée sera reprise par le chef de l'Etat ou au contraire désavouée au détriment de ceux qui se sont crus autorisés à foncer de l'avant. Dans d'autres cas, l'impulsivité l'emporte et amène Sékou Touré à réagir violemment avant d'être complètement ou correctement informé; maints exemples m'en seront rapportés.
Qui n'a joué en Guinée au petit jeu de savoir qui détient l'autorité en dernier ressort: le Bureau politique national, Sékou Touré ou le tandem Touré-Saïfoulaye? Pendant une époque, ce fut le passe-temps favori de ceux qui à un titre ou à un autre s'intéressaient à la Guinée. Il faut bien reconnaître que la question est d'importance, ne fût-ce que pour éviter de perdre son temps en démarches inutiles, Bien placé pour en juger, le gouverneur Mauberna répondait déjà en 1958 au général de Gaulle qui l'interrogeait sur le référendum: « Le résultat sera celui voulu par Sékou Touré. Quelle que soit sa décision, elle obtiendra une majorité de quatre-vingt-quinze pour cent. » Les choses depuis n'ont pas tellement changé. Tous les rapports importants soumis aux instances du Parti le sont toujours par les soins de Sékou Touré (seuls les rapports techniques sont parfois laissés à d'autres membres du Bureau politique). Le porte-parole du Parti, chargé d'exposer la ligne politique, de définir les orientations de la révolution, d'exprimer l'idéologie du régime, ne saurait être que son secrétaire général. Les décisions sont prises par lui et Diallo Saïfoulaye, parfois séance tenante au cours d'une tournée d'inspection. Sékou Touré n'hésite pas à dire « je » , à attaquer ses adversaires. En novembre 1961 au Congrès national des syndicats, un mouvement d'opposition s'était fait jour chez les enseignants. Averti, Sékou Touré se rend au congrès, s'empare du micro et fustige ses adversaires qui quelques jours plus tard passeront en Haute-Cour. De par leurs fonctions, secrétaire général et secrétaire politique, les présidents Touré et Saïfoulaye tiennent dans leurs mains tous les fils directeurs.
Mais ils ont la suprême habileté de se retrancher derrière l'autorité du Bureau politique national pour l'ordinaire de la vie courante, ou derrière celle des congrès, dont ils se disent l'un et l'autre les simples exécutants. Les décisions prises ayant été assumées par l'ensemble des délégués — un rapport de Sékou Touré n'est pratiquement jamais modifié — il est bien difficile aux mécontents « en puissance » de s'opposer à leur application ou de les critiquer violemment. Malheur à eux s'ils s'aventurent sur ce terrain. La riposte serait rapide, brutale. La structure du Parti est telle que les deux présidents sont tenus informés de ce qui se passe. Sékou Touré s'en vantera même publiquement. Dès octobre 1958, il lançait un avertissement: « Nous vous prévenons que nous sommes au courant de tout ce qui se fait. »
C'est évidemment une nécessité pour tout homme politique et à plus forte raison pour tout chef de gouvernement que d'être au courant des activités d'éventuels rivaux. Le leader guinéen le rappellera plaisamment à l'un de ses camarades du Bureau politique, quatre ans plus tard. L'anecdote a été rapportée par un journaliste, Gérard Chaliand: « Tu as un véhicule pour rentrer? demande Sékou Touré à son camarade:
— Non, président.
— Il est vrai que tu as vendu ta voiture et que tu as mis l'argent à la banque.
— On ne peut rien te cacher, président.
Sékou Touré éclate de rire:
Je suis au courant de tout puisque je suis le chef d'un Etat policier ; il faut bien que je surveille les activités des cadres et surtout des membres du BPN.
Le pouvoir de Sékou Touré n'est cependant pas sans limites. Il est trop intelligent, trop à « l'écoute des masses » pour ne pas en deviner les désirs. Ses nombreuses tournées dans le pays lui permettent de « prendre la température » et d'agir en conséquence, De même, au sein du Bureau politique, il joue le jeu dans une certaine mesure et il tient compte des diverses tendances qui s'y expriment ou s'y affrontent. Entre les durs et les mous ou ceux catalogués tels,
entre les partisans d'une politique orientée à l'est et les pro-Occidentaux, entre extrémistes marxisants et ceux qui ne se référent à aucune idéologie précise, le Président guinéen mène un subtil ballet. Deux pas en avant, un en arrière; deux coups à droite, un à gauche, main de fer et gant de velours; savants louvoiements et ruées sur l'obstacle; emportements et pondération… Sékou Touré joue avec maîtrise de tous les registres. Capable des longs desseins et des grandes patiences, mais aussi des coups de dés où se risque une grosse mise. Nul doute qu'il sache le faire à bon escient. La conquête du pouvoir, il l'a poursuivi, pendant près de quinze ans à travers la voie qui s'offrait à lui: celle du syndicalisme, puis celle du Parti.

« Je suis syndicaliste »

Dès 1945, il fonde dans les Postes le premier syndicat guinéen alors que le droit syndical venait seulement d'être concédé en Afrique. Trois ans après, il se retrouve secrétaire général de l'Union cégétiste des syndicats de Guinée. Ses activités ne lui attirent pas la bienveillance d'une Administration française sourcilleuse. Il est muté au Niger. Comme il refuse son déplacement, il est révoqué. Dès lors il se consacre totalement à ses responsabilités de militant syndicaliste. Il ne réintégrera l'administration qu'en 1957, par la grande porte en en devenant le chef: le 1er mars 1957, il est vice-président du Conseil de gouvernement mis en place en vertu de la loi-cadre. Que de chemin parcouru, entre-temps! Les échelons de la hiérarchie syndicale sont gravis au pas de course. En 1950, il est secrétaire général du Comité de coordination des syndicats CGT pour toute l'Afrique occidentale française et le Togo. A ce titre il participe aux travaux de la Commission de la fonction publique d'AOF. Le syndicalisme qu'il anime est un syndicalisme de combat. En novembre 1952, une grève générale est organisée pour exiger le vote rapide d'un code du travail. L'année suivante, le 19 septembre 1953, une autre grève est déclenchée pour en obtenir l'application. Dans son organe hebdomadaire L'Ouvrier, une humble feuille ronéotypée, Sékou Touré mène la lutte et soutient les grévistes. Ses éditoriaux s'intitulent: « Honneur à ceux qui luttent » ; « Parlementaires, conseillers généraux, ce serait trahir vos mandats que de rester indifférents devant ce conflit » ; « L'action des travailleurs s'organise contre les saboteurs du Code du travail qui sont les fossoyeurs de l'Union française » ; ou encore « … nouvelles raisons de lutter contre le colonialisme affameur des peuples » . Souvenir de la résistance française qui pendant la deuxième guerre mondiale s'exprimait à la radio anglaise? Les bulletins commencent souvent par: « Nous voilà au vingt-cinquième jour de grève… Nous sommes au trente-neuvième jour… Quarante-sixième jour de la grève générale. » Pendant soixantetreize jours, les grévistes tiendront et remporteront ainsi de haute lutte la victoire. C'est là un véritable tour de force qui ne s'était jamais vu en Afrique. Le jeune leader syndicaliste — il a trente et un ans — a montré de quoi il était capable. Mais l'administration lui fera payer son succès en l'empêchant par des moyens appropriés (fraudes, truquages, pressions variées) d'être élu député au siège laissé vacant par la mort de Yacine Diallo. Qu'importe! Ce n'est que partie remise. Le nom de Sékou Touré est célèbre auprès des Guinéens, d'autant plus qu'il n'hésite pas à payer de sa personne. On se souvient encore qu'il lui est arrivé de faire mille kilomètres pour aller défendre un employé contre son patron. Son autorité d'ailleurs était suffisamment reconnue pour que dans d'autres cas il se rende à l'appel d'un employeur, discute avec lui du cas de tel ouvrier et impose à ce dernier la solution mise au point. Sa renommée déborde les frontières et, tout autant que son action au sein du Parti démocratique de Guinée, lui vaut d'entrer au Comité de coordination RDA, ce Rassemblement démocratique africain fondé par Houphouët-Boigny, qui mène la lutte politique dans tous les territoires, ou peu s'en faut, de l'Afrique occidentale française.
La mise en place de nouvelles équipes à Paris avec le ministre de la France d'outre-mer, M. Teitgen, ou à Dakar avec M. Cornut-Gentille, haut-commissaire, entraîne un changement complet d'attitude à l'égard de Sékou Touré. Les conséquences seront immédiates. Maire de Conakry en novembre 1955, il est élu député de la Guinée aux élections de janvier 1956. Conseiller territorial de Conakry, grand conseiller de l'AOF en 1957, il sera désigné la même année par le gouverneur Ramadier pour prendre la direction effective, et bientôt officielle, du premier gouvemement guinéen.
Le syndicalisme n'est pas oublié. Le succès appelant le succès, il devient en 1956 président de la Confédération générale des travailleurs d'Afrique noire et coupe le cordon ombilical qui relia les cégétistes africains à la grande centrale métropolitaine, la CGT, Des remous en résultent et de graves accusations seront portées contre Sékou Touré, traité de « fractionniste » ou de « vendu à l'administration » . Non sans peine, il est vrai, la justesse de ses vues finira par être reconnue en 1957 au Congrès de Cotonou qui aboutit à la création de l'Union générale des travailleurs d'Afrique noire (UGTAN), dont il sera le secrétaire général, puis le président. Cette rupture avec les syndicats européens marque l'arrivée du syndicalisme africain à l'âge adulte, Il se sent de taille à se passer du soutien métropolitain, à mettre sur pied sa propre organisation, ses finances personnelles. De son passé syndicaliste, Sékou Touré demeure très marqué. On pourrait supposer que ses fonctions actuelles de président de la Ré publique et de chef de gouvernement l'amèneraient à ne plus se sentir une âme de militant syndicaliste. Grave erreur! Un journaliste suisse, Fernand Gigon, sans penser à mal, lui posait une question. « Lorsque vous étiez syndicaliste… » Il est interrompu vivement: « Je le suis toujours et le serai jusqu'à ma mort. » Avouons que l'erreur du journaliste était fort excusable et serait commise par tout un chacun. I1 est difficile de considérer un chef d'Etat, même en Afrique, comme membre d'un syndicat, surtout après plusieurs années d'exercice pouvoir.

« Je ne suis pas marxiste »

Curieux destin des hommes politiques! Voyez Fidel Castro. observateurs étrangers mobilisaient toute leur ingéniosité — qui est grande pour démontrer qu'il n'était pas marxiste, qu'il ne pouvait être considéré comme un communiste à tous crins. Las, l'intéressé lui-même prononce un discours pour affirmer sa foi marxiste: « Je suis un marxiste-léniniste et je le serai jusqu'à ma mort. » Il l'est même depuis toujours. S'il ne l'avait pas révélé jusqu'à alors, c'était pour des raisons tactiques. Allez donc ne pas croire sur parole l'intéressé lui-même. Pourtant tel est le cas de Sékou Touré. A peine la Guinée avait-elle voté non au référendum que l'accusation fut lancée: Sékou Touré est un marxiste, la Guinée est une démocratie populaire. L'affirmation était péremptoire autant que peu démontrée. Dans presque toutes les interviews, le problème était posé. La grande question dont débattaient tous les journaux Sékou s'est-il jamais rendu dans les pays de l'Est? Interrogé directement par écrit, le leader guinéen répond à Peter Sager dans une interview parue le 13 juillet 1960: « Je n'ai jamais Séjourné ni en URSS ni en Tchécoslovaquie… Je n'ai jamais dit que j'étais marxiste. » Par contre, Jean Lacouture nous rapporte le témoignage d'un haut fonctionnaire français ayant vécu longtemps en Guinée: confirmation catégorique d'un séjour fait en 1946 dans une école de cadres tchèques. Mais au fond, quelle importance cela peut-il avoir maintenant? Bref, Sékou Touré avait beau répéter qu'il n'était pas communiste , on ne voulait pas le croire.
D'abord il parle comme les marxistes. Tenez, écoutez-le décrire son Parti.

Le PDG est révolutionnaire, il doit éduquer les masses laborieuses. La mobilisation des camarades doit s'effectuer au service des masses. Par la critique et l'autocritique, le militant doit développer en lui la fidélité au Parti en renforçant chaque jour sa conscience politique, S'il demeure respectueux de la discipline, il s'apercevra combien grande est la justesse de la ligne politique du Parti. Ainsi plus le militant acceptera la dictature populaire du Parti, mieux il la comprendra. Dès lors les objectifs de la révolution pourront être atteints, car ils sont définis démocratiquement à partir des positions seules historiquement vraies grâce à une analyse dialectique, donc objective, des données de la situation concrète.

On pourrait continuer à remplir un « pot-pourri » avec toutes les expressions employées par Sékou Touré et reprises de la phraséologie marxiste. Mais ne nous laissons pas monter la tête par un tel cocktail. Un journaliste allemand s'est vu mettre en garde par le leader guinéen: « Les notions et les mots n'ont pas la même signification ici, en Afrique, d'ailleurs. » Et il est bien vrai qu'il prendra soin de définir ses positions sur des points essentiels. Violemment accroché dans un congrès syndicaliste sur le problème de la lutte des classes, Sékou Touré ne fera aucune concession, même de forme. C'est là un faux problème, en Afrique. Il n'existe qu'une seule et même classe, celle des dépossédés. Au lieu de chercher à créer une lutte des classes, on ferait bien mieux d'éviter l'établissement d'une société fortement classifiée qui tôt ou tard engendrerait une telle lutte. Il y a quelque chose de plus urgent que d'organiser la lutte des classes, c'est de lutter contre le colonialisme partout où il demeure. Abandonner le sacro-saint principe de la lutte des classes, voilà de quoi mettre en méfiance les idéologues orthodoxes. Il y a plus. Nourri des oeuvres de Mao Tsé-toung et des grands penseurs du marxisme — « Je mentirais si je ne reconnaissais pas en avoir lu beaucoup » — le Président guinéen « pense sans doute que le marxisme apporte des thèses importantes sur l'histoire de l'humanité » . Le matérialisme dialectique ou philosophique, explique-t-il à Fernand Gigon, apporte une possibilité d'interprétation des faits sociaux ou des faits économiques. Mais il aboutit par exemple à la négation de l'existence de Dieu. Or, dans les pays africains et plus spécialement en Guinée — pays essentiellement croyant — vous ne trouverez aucun homme, aucune femme qui croit pas en un dieu. Même quand il vous affirme qu'il est fétichiste, ou sans religion, il croit encore.
Soucieux de ne pas échouer dans leur action, les dirigeants guinéens sont obligés d'en tenir compte quelles que soient leurs convictions personnelles. Il est de notoriété publique que plusieurs entre eux sont athées, matérialistes, marxistes convaincus ou simplement indifférents. Pourtant ils ne s'attaqueront jamais à l'islam directement mais seulement, disent-ils, au fanatisme, à la superstition et au sectarisme. A plusieurs reprises, les marabouts durent tendre le dos sous l'orage. Des loups s'étaient introduits dans leur bergerie le Parti livrait à la vindicte publique les « escrocs patentés déguisés en marabouts » . Une nouvelle hérésie était condamnée, le maraboutisme. Les chefs politiques manifestent le plus grand respect pour la religion Ils participent officiellement aux grandes fêtes musulmanes comme la fin du Ramadan. A cette occasion, les membres du Bureau politique se rendent dans les trois ou quatre grands centres, Conakry, Kankan, Labé, Macenta, pour les présider. Bien sûr, en Guinée, comme partout, le pouvoir s'efforce d'utiliser la religion à ses fins. Il ne pourrait sans de très graves dangers se désintéresser — il le déclare lui-même — de la réalité sous ses divers aspects, politique et social Comment le pourrait-il dans un pays où les musulmans représentent quatre-vingts à quatre-vingt-cinq pour cent de la population?
L'utilisation de la religion prend des formes amusantes parfois. Les services officiels de l'Information n'oublient plus de donner au président Sékou Touré son deuxième prénom d'Ahmed en diverses circonstances. Cela s'impose quand il se rend en visite chez Gamal Abdel Nasser ou à la fête musulmane de la Tabaski! Pas de lutte de classes, pas de matérialisme ou d'athéisme militant. Soit, mais n'y a-t-il pas d'autres thèses philosophiques du marxisme reprises à leur compte par les Guinéens? Plusieurs observateurs, des intellectuels, ont chaussé leurs besicles, soupesé la moindre parole tombée de la bouche des augures, disséqué les membres de phrases d'innombrables discours de Sékou Touré — Dieu sait s'il y en a — recoupé les plus petits morceaux de textes. Ils ont même fouillé dans les vieilles collections poussiéreuses de journaux. A quoi bon? « La philosophie, ça ne nous intéresse pas. » Qui parle ainsi? Le leader guinéen.

Un Africain

Il poursuit: « Le marxisme, nous l'avons amputé de celles de ses caractéristiques qui ne correspondaient pas à la réalité africaine. Il n'est pas question de nous enfermer dans une philosophie abstraite. Mais tout ce qui est concret dans le marxisme (les principes d'organisation, de démocratie, de contrôle, etc.) tout ce qui intéresse la vie organique de mouvements donnés trouve parfaitement les moyens de s'adapter aux conditions présentes de l'Afrique. »
Alors certains triomphent ou feignent de s'indigner. La Guinée est donc une « démocratie populaire » . Le grand mot est lâché. Et de souligner la conception du parti qu'a Sékou Touré, son opinion sur la dictature, le principe du centralisme démocratique, les notions de critique et d'autocritique, les modes de raisonnement, la manière dialectique d'analyser les faits… Que sais-je encore? Oui, tout cela est exact. Comme l'écrira Aimé Césaire, « cela, c'est en effet le tout-venant marxiste, une technique politique très sure » . Qu'est-ce que cela prouve?
« A l'analyse, dit encore Sékou Touré, l'Afrique est dans des conditions sociales et intellectuelles idéales pour concevoir et édifier une démocratie totale, c'est-à-dire pour établir des structures démocratiques à partir de la volonté populaire et non à partir d'une classe sociale (démocratie bourgeoise et démocratie prolétarienne), d'une conception religieuse (démocratie chrétienne ou démocratie islamique), d'un système politique (démocratie parlementaire ou démocratie présidentielle). Cette conception de démocratie, ayant pour base l'ensemble du peuple, permet une édification sociale non plus pyramidale, mais cubique c'est-à-dire un développement harmonieux grâce auquel l'ensemble social appelé à s'élever dans un même mouvement. »
Qu'en pensent les orfèvres, c'est-à-dire les Russes et autres gens de l'Est? Ils sont plutôt embarrassés. Au début, comme nous le verrons, ils se sont précipités en Guinée profitant du départ des Français et du wait and see anglo-saxon. Pour la première fois ils prenaient pied en Afrique — l'Egypte, tout le monde le sait, ce n'est pas encore l'Afrique, mais le Moyen-Orient. Ils dépêchaient dans la nouvelle démocratie l'un de leurs spécialistes les plus brillants en sciences « tiers monde » . Les experts suivirent. Très tôt il leur fallut déchanter. « Çà, une démocratie populaire! Vous voulez rire! » Aucune discipline, pas de travail… « Ce n'est vraiment pas sérieux. Du socialisme? Ouais! » Peu de temps après leur arrivée, très peu de temps après, et ce furent les jugements méprisants du genre: « Il n'y a rien à faire avec ces gens-là! » Du coup, les idéologues durent se remettre au travail et repenser les schémas. Pour adapter la théorie au cas des pays sous-développés, ils inventeront une nouvelle formule, celle de la « démocratie nationale » qu'expliquera M. Khrouchtchev.
Les Guinéens, eux, se préoccupent assez peu de ce genre de problèmes. Pas question d'adopter tel ou tel système politique et de tenter, bon gré mal gré, d'y soumettre nos activités politiques et nos réalités. Notre conception, précise Sékou Touré, est toute différente. Nous partons de nos réalités. Nous n'avons que faire les « doctrinaires pour qui les mots, par leur magie sans doute, remplacent l'action et les faits » . Pourquoi irions-nous « choisir à l'arsenal de l'Histoire l'étiquette et le matériel d'une révolution idéale » ? A l'Afrique de trouver ses principes révolutionnaires propres.


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