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Etat-Pays-Société
Quatre ans après l'indépendance


Bernard Charles
Guinée

L'Atlas des Voyages. Editions Rencontre. Lausanne. 1963. 223 p.


La révolution en marche

Allez de l'avant

Si prestigieux que soient les leaders, et réelle l'action du Bureau politique, ils ne suffisent pas à expIiquer la Guinée actuelle. Eux-mêmes vous diraient qu'ils ne sont rien ou ne font rien sans les militants qui animent les comités de quartier ou de village. Sans les croire tout à fait, vous constaterez très vite le rôle essentiel de ces comités.
Aux beaux jours de l'indépendance, un véritable enthousiasme a saisi le pays. Les initiatives fusaient de tous côtés, nourries d'illusions mais porteuses d'espoir. « Dans le secteur commercial, ça ne marche pas, mon vieux! » — « Bon, en, on n'a qu'à nationaliser. » Combien de fois n'ai-je pas entendu cette réflexion en 1959: « On n'a qu'à… » Trois ans après, on ne l'entendait plus guère; le nécessaire avait été fait. Pour l'heure, c'était tout juste si on n'allait pas construire le barrage du Konkouré, en s'y mettant tous ensemble à la mode chinoise. On l'aurait africanisée pour la circonstance en remplaçant les célèbres paniers portés sur l'épaule par les calebasses sur la tête. La révolution? « Nous, on s'essouffle à la suivre. » « Nous », c'étaient les responsables du Parti, les hauts fonctionnaires. La suivre où ? dans tous les domaines, sur tous les plans, politique, économique, social. Mais encore ? Un proverbe vous donnera sans doute des éléments de réponse: « Ils dirent au cheval: « Où vas-tu? » , il dit : « Seule la bride le sait. »
En tout cas la consigne est venue d'en haut et le président y revient souvent: « Allez de l'avant, prenez des responsabilités mais rendez compte ensuite. » Il ajoutera même: « Ne laissez pas au Bureau politique national le soin de résoudre les problèmes : c'est vous qui devez vous en emparer, y trouver une solution. » Observons un peu l'activité de ces comités.

Politique d'abord

Dans un parti, même groupant l'ensemble d'une population, l'un des impératifs est évidemment le respect de la ligne politique. Quel meilleur moyen de l'affirmer que d'envoyer des télégrammes au Bureau politique ou au Président? Tous les événements politiques de la planète peuvent en fournir des occasions. Se voulant la voix de l'Afrique, la Guinée se doit de prendre position et d'abord dans les problèmes que posent colonialisme et néocolonialisme. Les Guinéens se proclament champions de la lutte anti-impérialiste.
Le leader congolais, Patrice Lumumba, vient d'être assassiné dans d'odieuses conditions. Le Bureau politique flétrit un tel acte. Aussitôt, de tous les comités directeurs de section partent des télégrammes exprimant l'intense émotion ressentie et l'indignation la plus vive. De Dalaba:

« Stigmatisons ce nouvel acte criminel des impérialistes belges, leurs alliés et leurs valets africains commis sous l'oeil complice de l'ONU; dénonçons le secrétaire général [de l'ONU] pour duplicité et trahison… Nous sommes mobilisés derrière vous et le Parti, et prêts à toutes éventualités pour la défense de la dignité africaine bafouée. Courage et confiance. »

De Victoria:

« Condoléances émues au Bureau politique national, au peuple congolais en général et aux familles… Invite le PDG et le gouvernement à soutenir toute action pour la destitution immédiate du secrétaire général de l'ONU, complice direct de l'odieux crime. Demande l'arrestation et la condamnation à la peine capitale des traîtres Kasavubu, Mobutu, Tshombé… »

Un semblable afflux de télégrammes manifeste la « conscience politique » des masses lors de la « Journée de solidarité avec le peuple frère du Congo » ou à l'occasion de la « Journée contre la guerre en Algérie. » Celle-ci fournit d'ailleurs un excellent thème de mobilisation des masses. Aucun autre Etat, africain ou non, n'a organisé autant de manifestations. Du plus modeste poste administratif à la capitale, partiront des messages de solidarité au soir de meetings réunissant des centaines ou de milliers de personnes.
Mais les postes, télégraphes et télécommunications guinéens ne sont pas embouteillés seulement à propos de grands problèmes internationaux. Les événements de politique intérieure ne sauraient laisser indifférentes les sections du Parti. Elles donnent libre cours leur joie, à leur admiration et à le attachement envers le chef de l'Etat lors du premier de l'An ou pour le féliciter de la naissance de son fils. Semblable unanimité est de règle quand Sékou Touré reçoit des mains du professeur Skobeltsyne le Prix Lénine de la paix pour 1960.
La satisfaction est tout aussi complète en février 1961. Ne vient-on pas d'apprendre que la camarade de combat Mme Camara Loffo a été nommée ministre des Affaires sociales. Une femme ministre! Ce doit être la première fois en Afrique. Quel plus beau symbole de l'émancipation féminine poursuivie depuis longtemps par le Parti. Les messages, tel celui de Macenta, la féliciteront « chaleureusement et démocratiquement » .
Premier mars 1960: proclamation solennelle annonçant la création d'une monnaie nationale guinéenne. Les

« soixante-dix mille âmes de la région de Gaoual félicitent le Bureau politique et son gouvernement de leur clairvoyance, du sens aigu de la responsabilité qu'ils ont de consolider notre indépendance en complétant l'acte du 28 septembre par cette libération économique dans la dignité. La population remercie le gouvernement de son désir ardent de faire de chaque citoyen guinéen un homme heureux et libre. »

Un mois plus tard, l'indignation la plus vive est soulevée. Un complot a été découvert! Motions, télégrammes flétrissent alors avec la dernière énergie les traîtres nationaux, à la solde des impérialistes étrangers, qui ourdissent de cyniques et sordides complots. Heureusement la vigilance révolutionnaire du Bureau politique et des vrais militants ne saurait être prise en défaut. Avec beaucoup d'autres sections, celle de Yambéring se déclare solidaire du Tribunal populaire pour la condamnation des traîtres, tandis que celle de Boké y applaudit chaleureusement et demande l'exécution immédiate des conspirateurs. Pour Conakry, pour Yomou, l'indulgence n'est pas de saison quand l'évolution politique, économique, sociale et culturelle de la Guinée risque d'être anéantie à jamais par l'attitude odieuse des contre-révolutionnaires ou — toujours selon les expressions utilisées par ces deux sections — par le comportement des Africains ratés qui ont préféré marchander l'honneur et la dignité de l'Afrique en se mettant à la solde de l'impérialisme français.

La lecture de ces messages, envoyés dans les grandes et petites occasions, prête à sourire souvent à cause de leur naïveté, de leur formalisme ou de l'emploi d'un jargon révolutionnaire au conformisme achevé. Pourtant, ne les traitons pas par le mépris. Ils sont l'un des moyens efficaces dont les dirigeants se servent systématiquement pour faire prendre conscience à tous les habitants qu'ils font partie d'un ensemble, la Guinée; qu'ils sont des citoyens; qu'ils forgent ensemble le destin de leur pays. Par là, les leaders s'efforcent de les faire réagir de la même manière et collectivement à tout ce qui concerne la Guinée ou l'Afrique. Lus publiquement, avant ou après leur envoi, ces télégrammes contribuent à élargir, aux dimensions d'un pays et d'un continent, des horizons jusque-là étroitement limités au groupe ethnique et à la région. L'obligation imposée aux comités politiques de se prononcer par des motions sur n'importe quel problème de politique extérieure ou intérieure, sur les questions économiques ou sociales, peut faciliter la cristallisation d'une conscience nationale guinéenne. Parodiant saint Paul, Sékou Touré proclame volontiers qu'il n'y a plus de Soussou, de Baga, le Malinké, de Guerzé ou de Toma, mais seulement des Guinéens.
Pour faire une réalité de ce qui n'est encore qu'anticipation dans de nombreux domaines, il n'est pas de petits moyens. Une nation se doit de posséder un hymne national. Aussi, des l'indépendance, un hymne a-t-il été adopté en même temps qu'un drapeau. Désormais, les émissions de radio, les bulletins d'information commencent sur les premières mesures de l'air d'Alfa Yaya. Les discours radiodiffusés du président de la République s'achèvent toujours avec elles, comme en France La Marseillaise encadre ceux du général de Gaulle. Sous les diverses latitudes, l'appel au nationalisme revêt les mêmes formes! Pour que chaque Guinéen puisse fredonner ou reconnaître son hymne national, il est joué au début des séances de cinéma, tout comme chez Sa Gracieuse Majesté britannique. Le même sérieux y préside. Je ne verrai jamais quelqu'un sourire. Souvent dans la rue, quand les haut-parleurs achèvent la retransmission d'un discours présidentiel, des passants s'arrêtent et demeurent immobiles pendant l'audition de l'hymne. Les premiers éléments d'un civisme rudimentaire s'inculquent peu à peu.
Aussi les isolés. les individualistes, n'ont-ils pas leur place dans la nouvelle société en construction. Les étudiants expatriés sont dans ce cas. On jugera officiellement de leur civisme par le nombre des messages de solidarité qu'ils auront fait parvenir. C'est l'un des critères importants retenus. Sur ce point, ils se ont conviés à opérer une sévère autocritique.

« Quel est le comité universitaire, interroge Sékou Touré, qui connaît l'état des travaux de l'Institut polytechnique guinéen? Quel est celui qui a été informé de nos difficultés en matière de formation professionnelle accélérée? Vous faut-il un autre exemple pour mieux marquer à quel point nos étudiants expatriés sont isolés? A chaque manifestation politique du PDG, nous recevons des télégrammes de chaque comité directeur de section. A côté de cela, combien la Direction nationale de la JRDA en reçoit-elle des comités universitaires? Deux, peut-être trois, un du comité de Moscou, un du comité italien, un autre du comité du Caire, et c'est à peu près tout. »

Dès lors, des mesures de reconversion sont mises au point. Le millier d'étudiants qui poursuivent leurs études à l'étranger devront dorénavant rentrer au pays natal au moment des grandes vacances. Non pour s'y reposer en famille ou se dorer au soleil. Certes non. Il s'agit pour eux de se retremper dans les réalités nationales, de s'en imprégner. Pourquoi? Parce qu'au cours de leurs études, surtout à l'étranger, particulièrement en France, aux dires des dirigeants politiques, ils se coupent de la réalité africaine. Ils n'ont pas encore opéré leur décolonisation. « Comment osent-ils prétendre alors, s'écrie le Président guinéen, s'instituer les maîtres à penser de la nation. Qu'ils fassent d'abord leurs preuves. Pour les y aider on les obligera pendant les vacances à se mettre au service des masses, soit dans les bureaux où le personnel manque, soit en brousse aux tâches d'investissements humains! »

Au travail

Expédier des télégrammes ne saurait dispenser pour autant du travail. Les sections du Parti ont été invitées fermement à s'y consacrer; à l'organiser, à en prendre la tête. Les illusions qu'auraient pu provoquer l'indépendance ne paraissent pas avoir été encouragées en Guinée, ou elles le furent très peu de temps, à la différence de ce qui s'est produit dans divers Etats africains. Pour les Guinéens, indépendance n'a jamais signifié relâchement des énergies, laisser-aller. On ne saurait accuser leurs dirigeants de démagogie en ce domaine. Trois mots constituent la devise nationale inscrite dans le titre premier de la Constitution: Travail, Justice, Solidarité . Dans un commentaire, Sékou Touré, dès novembre 1958, soulignait que le premier mot d'ordre de la République était Travail. Un mois plus tôt, il n'hésitait pas dans un meeting à annoncer: « Nous serons le premier gouvernement africain à instaurer le travail obligatoire, je le dis publiquement. Le travail obligatoire sera instauré, nous n'avons aucune honte à le dire puisque ce travail ne sera pas fait pour Sékou Touré ni au bénéfice de qui que ce soit, ce sera au bénéfice de ceux qui vont travailler eux-mêmes. »
Et d'insister fortement: « Le travail sera imposé et d'ici un an on ne se promènera plus dans une ville en rencontrant mille badauds dans les rues, en train de causer du matin au soir. » Ce délai d'un an avait sans doute été calculé trop juste. Qu'importe!
Mais les mots « travail obligatoire » utilisés par le Premier guinéen soulevèrent dans certains milieux à l'étranger un tollé de commentaires sarcastiques. Le paradoxe était trop gros de la part de l'ancien leader syndicaliste qui avait combattu pour l'adoption du Code du travail outre-mer. C'était bien la peine d'avoir tant tonitrué contre le « travail forcé » pour vouloir l'instaurer dès l'indépendance! Ces critiques, amères et désabusées, confondaient plusieurs choses. D'abord « travail obligatoire » ne signifie pas inéluctablement « travail forcé » . D'autre part la signification de ce travail est tout autre. Autrefois, il fallait abattre le colonialisme par tous les moyens; force d'inertie et paresse étaient devenues vertus. « Maintenant, explique Sékou Touré, le premier impératif est de redonner à l'homme africain sa dignité, sa totale liberté envers lui-même et envers autrui » . Cela implique un changement complet des mentalités. Le mot « reconversion » revient en leitmotiv dans toutes les allocutions officielles. L'une d'entre elles, le 22 février 1959 soit cinq mois après l'indépendance, sera entièrement consacrée au « devoir fiscal » .
Autre raison: le travail obligatoire se justifie par l'importance des tâches à entreprendre dans tous les domaines et la faiblesse des moyens disponibles. Les ressources financières, techniques, matérielles sont peu élevées. Qu'à cela ne tienne. « Si nous n'avons pas de milliards pour faire telle chose, nous avons nos hommes et nos femmes, nous avons notre volonté, nos bras et nos jambes et nous saurons faire le travail. » La Chine depuis quelques années s'est engagée dans cette voie en mettant au travail ses six cents millions d'hommes, de femmes et d'enfants. Mais au fond, la Guinée n'a même pas besoin de s'inspirer de l'exemple chinois puisque « le chemin de fer de Conakry à Kankan » a été fait sans moyens techniques avec la daba et la pioche… de même tous ces bâtiments que vous voyez qui ont plus de cinquante ans d'existence » .
Une autre raison pourrait être mise en avant et à laquelle les censeurs étrangers n'ont pas suffisamment pris garde. Des autorités nationales peuvent demander des efforts plus grands et d'une autre nature que ceux exigés par la puissance coloniale. « Le colonisateur a fait ce qu'il a pu, mais il ne pouvait pas tout faire » me dira le ministre du Travail, M. Cissé fodé, avec un petit rien d'indulgence dans la voix. Il n'est pas douteux que, depuis leur indépendance, les Etats africains ont obtenu de leurs peuples des résultats que l'ancienne métropole n'eût jamais ambitionnés. Des mesures ont été prises par les gouvernements et les partis politiques qui eussent été impensables autrefois. Ainsi de la suppression de la chefferie et de la dissolution des groupements raciaux ou tribaux en Guinée. Ainsi de l'interdiction des tatouages en Côte-d'Ivoire ou au Congo-Brazzaville. Des réductions de salaire ont été imposées à diverses catégorises sociales, compensées il est vrai dans une certaine mesure par une corruption et un gaspillage variables selon les pays.
Dans le domaine de la mise au travail, la Guinée est certainement l'un des Etats africains à être allé si loin et si tôt. Son expérience est comparable en bien des cas à celle de la Tunisie ou du Maroc qui lancèrent de « grands programmes de petits travaux » . Il s'agit alors non pas tant de construction de barrages hydro-électriques ou d'installation de grands complexes industriels, mais de la construction de routes ou de pistes pour relier entre eux des villages, des plantations collectives, etc… Bref, des travaux qui n'exigent pas de gros moyens financiers et techniques, mais dont l'utilité est directement perçue par les populations qui les entreprennent. En Guinée, le mot d'ordre est lancé par le Parti, quatre mois avant l'indépendance: investissement humain. Les Guinéens ne sont peut-être pas les inventeurs de la formule. Ils ont assuré sa fortune en tout cas. Au lieu d'investir des capitaux, on investit du travail, ou mieux c'est le travail humain qui constitue le véritable capital. Les gens donneront leur temps et leur travail gratuitement, le Parti ou l'Administration fournira des outils, des tôles, du ciment… dans la mesure de ses possibilités.
Un réel enthousiasme accueille la consigne et se donnera surtout libre cours après l'indépendance. Les initiatives fusent de tous côtés. Une émulation saisit toutes les sections du Parti. Les observateurs qui se rendront en Guinée seront unanimes à en porter témoignage, comme Charles-Henri Favrod dans un livre fort suggestif, L'Afrique seule, dont on a pu dire qu'il donnait les clefs de l'Afrique. « A Conakry, nous raconte-t-il, huit mille travailleurs volontaires ont dégagé les lieux et creusé les fondations de la future grande imprimerie en vingt-quatre heures alors que les plans prévoyaient trois mois d'ouvriers réguliers. Ailleurs, à Coumi, une route de montagne a été faite dans des conditions particulièrement difficiles, sans bulldozer ni scraper; il a même fallu, avec des pioches et des barres à mine percer une longue tranchée dans la roche, de Kaba à Sagoraya . »
Lors de randonnées en région forestière ou dans le Fouta-Djalon, je pourrai me rendre compte, moi aussi, des efforts d'investissements humains réalisés. Interrogés systématiquement, les commandants de région ou leurs adjoints me feront visiter, avec quelle fierté, leurs divers chantiers. A Beyla, on me montrera une école, des pépinières, des plantations de caféiers. L'école? Oh! quelque chose de très simple: quatre murs, une porte, une fenêtre, un toit en tôle, mais du « dur » capable de résister à plusieurs saisons des pluies. Le logement du futur instituteur était prêt. A huit cents mètres de là, on terminait une mosquée. Les fondations d'un hôpital sortaient de terre à Kankan. « L'armée nous donne un coup de main, me dit le chef de chantier, et les comités politiques de quartier désignent à tour de rôle des volontaires.
Ils sont trop nombreux. Il n'y a pas assez de place pour que chacun puisse travailler. « A Guékédou, c'est une permanence du Parti qui vient d'être inaugurée et les instituteurs se lamenteront de trouver trop petite pour le nombre d'élèves admis la nouvelle école de trois classes, ouverte il y a un mois.
Le bilan est extraordinaire. A s'en tenir aux chiffres publiés, trois cent trente-cinq classes sont construites en 1959. Fin 1960, il y en aura sept cent quarante et une autres. Plus de mille classes en deux ans alors qu'en 1958 on en dénombrait neuf cent cinq pour toute la Guinée! Chaque village veut son école. La population réclame impérieusement les lieux où elle pourra étancher sa soif d'apprendre. Peu importe qu'un village voisin mieux situé en possède déjà une qu'il suffirait d'agrandir, la moindre agglomération tient à honneur de pouvoir montrer la sienne à la Direction du Parti quand celle-ci passera l'inspection. Les services du Ministère de l'éducation nationale sont débordés; ils n'avaient pas prévu cela! Ils envisageaient de faire bâtir un lycée régional à Kissidougou et déjà Guékédou l'a édifié, dans sa ville, de sa propre initiative. Où trouver le nombre d'instituteurs suffisant pour assurer le fonctionnement de toutes ces classes? Ce ne sont plus bâtiments qui manquent, il faut même freiner sérieusement sur ce plan et exiger une meilleure rationalisation; les professeurs font terriblement défaut. Les élèves, de quarante-trois mille en 1958, sont passés à cent seize mille en 1962! Et le taux de scolarisation, c'est-à-dire le nombre d'élèves par rapport à celui des enfants scolarisables, est grimpé d'un bond de 9,52 à 20,21%. Alors un SOS est lancé dans tous les pays amis pour pallier les insuffisances. Les écoles normales sont créées d'où sortent les promotions après formation accélérée. Les jeunes, armés de leur bachot ou de leur brevet tout neuf, sont placés à la tête des classes. La qualité de l'enseignement ne risque-t-elle pas s'en ressentir? Un seul impératif doit, pour l'instant, dominer tous les autres: vaincre l'analphabétisme et en premier lieu apprendre à lire et écrire, dans un délai de cinq ans (1961-1966) à tous les enfants âgés de sept à dix ans. Tel est le plan adopté par le Parti en décembre 1961.
Construire des écoles est indispensable. Les routes ne le sont pas moins. Trop de villages dans la région forestière dans la Haute-Guinée demeuraient à l'écart faute de moyens de communications. Comment auraient-ils pu s'atteler à la tâche du développement économique et social, coupés de tout et de tous? Dès lors les kilomètres de routes s'additionnent les uns aux autres, le réseau routier s'allonge presque à vue d'oeil. Les sections politiques déclareront avoir réalisé sept mille neuf cent soixante-neuf kilomètres de routes en 1959 et quatre mille huit cent trente-deux l'année suivante, sans compter les kilomètres qui ont été entretenus (mille six cent vingt-quatre rien qu'en 1960). A titre de comparaison, on évaluait, en 1958, à treize mille kilomètres l'ensemble du réseau (routes et pistes).
Autre objectif fixé aux tâches d'investissements humains développer la production. Pour cela une méthode: champs et cultures collectifs. Pas de meilleure façon pour un village de s'acquitter de l'impôt que d'y consacrer la vente des récoltes (manioc, riz, arachide, fonio) obtenues sur un ou plusieurs champs collectifs. Pour 1960, Faranah vient en tête avec cinq cent soixante-quinze hectares de champs collectifs, suivi d'assez loin par Kouroussa et Youkounkoun.
Il en va de même pour les plantations collectives. Contentons-nous des trois ou quatre derniers chiffres: quatre-vingt dix-sept mille deux cents caféiers, cinq cents hectares d'hévéas, deux cent quarante-deux hectares de bananiers.
Impressionnants, tous ces chiffres! Mais les efforts pour y parvenir n'ont pas toujours été également répartis. Les villes se sont fait tirer l'oreille pour aller de l'avant, alors que les villages de brousse manifestaient un bel enthousiasme. La capitale, en particulier, se verra accuser de ne pas donner suffisamment l'exemple. Une fois ou l'autre, il lui est bien arrivé de mobiliser tel ou tel quartier pour désherber en coeur, au son des tam-tams, un bout de corniche ou nettoyer quelques rues le dimanche. Accès de courage sans lendemain. Au bout d'un mois les citadins avaient abandonné. Dans d'autres cas, certaines sections semblent avoir voulu prouver que la statistique est la forme scientifique du mensonge en donnant quelques coups de pouce aux résultats réellement atteints. Interrogeant à droite ou gauche, j'ai eu parfois le « mauvais goût » , ou le manque de courtoisie, de demander comment avaient été établis les chiffres donnant la superficie des champs collectifs, ou le kilométrage des routes réalisées. Et le technicien, le chef des services agricoles de répondre: « Ce n'est pas moi qui les ai établis; je ne sais sur quelle base ils reposent. » Quant au responsable politique local, il se déclarait tout aussi ignorant et irresponsable de leur établissement. Aussi Sékou Touré sera-t-il obligé parfois de dénoncer publiquement de telles pratiques et les missions d'inspection envoyées par le Bureau politique national seront-elles chargées de vérifier l'exactitude des renseignements fournis. Si une section du Parti doit avoir le louable souci d'améliorer son classement, ce ne saurait être par n'importe quel moyen.
De même, les instances supérieures devront veiller à ce que les investissements humains ne soient pas dénaturés et détournés de leur fin. Certains en effet transformeront en « travail forcé » de la pire espèce ce qui devrait rester une contribution libre, une participation volontaire au développement du pays. Avec le temps, l'enthousiasme peut subir des baisses de tension et les autorité se laisser aller à l'emploi de méthodes incompatibles avec la démocratie. Le problème est posé en toute clarté à Macenta en novembre 1961. A l'invitation de Sékou Touré, des débats passionnés ont lieu. Les paysans lancer la terrible accusation: « Travail forcé » Pourquoi? parce qu'ils étaient contraints d'effectuer un travail qui n'avait pas été décidé par eux, mais par les autorités sans qu'ils soient consultés. Plus grave encore: pendant l'exécution du travail, on a mis à leurs trousses des gardes qui hésitaient pas à se livrer à des exactions, à des voies de fait. Des militants ajoutent aussi: ceux qui sont à la peine sont rarement à l'honneur; certains s'attribuent gloire et profit matériel sans avoir participé au labeur collectif.
Le président sanctionnera évidemment de tels comportements aberrants et réaffirmera avec force le caractère volontaire de l'investissement humain. Il invitera même les paysans à refuser tout travail qui n'aurait pas été décidé ou accepté démocratiquement par eux. Dans d'autres cas, les « victimes » d'abus semblables purent appliquer des sanctions immanentes quand l'autorité des secrétaires politiques n'était pas assez forte. Dimanche: un groupe de jeunes part en investissement humain pour réaliser un raccord de route, les responsables JRDA jouent les mouches du coche. Le dimanche suivant, tout le monde est convoqué nouveau. Les jeunes s'y rendent avec haches et dabas, mais se croisent les bras. Palabres, explications, disputes, discussions. « Nous, on veut bien, mais derrière vous, les chefs; à vous de donner l'exemple en prenant la daba; nous, on vous imitera. » De mauvaise grâce, les chefs s'exécutèrent. Le troisième dimanche ils « oublièrent » de rassembler leur monde
Si je rapporte ces faits, ce n'est pas pour jeter le discrédit sur l'investissement humain, mais seulement pour illustrer la complexité des choses, les difficultés auxquelles il se heurte, les abus qui se produisent si l'on ne prend garde. N'est-ce pas Sékou Touré lui-même qui déclare « L'investissement humain n'est pas un remède miracle. » Après avoir rendu hommage à tous, il relève aussi les insuffisances constatées dans des cas précis: mauvaise orientation et caractère irrationnel des programmes de certaines sections (désherbage d'endroits inhabités de la ville) gaspillage des efforts dans des travaux sans portée pratique durable. Des routes sont laissées ensuite à l'abandon, les champs ensemencés ne sont pas entretenus. Dans les premiers temps, les secrétaires de section voulaient mobiliser tout le monde sur les routes ou sur les trottoirs à nettoyer: Sékou Touré les rappelle à la mesure. Employer un instituteur au défrichage d'un champ, ce n'est pas rentable. On ferait mieux de lui demander des cours du soir ou des travaux de recensement, d'état civil. Idem pour le médecin. Une planification évitera la dispersion des efforts, les doubles emplois, et permettra l'établissement d'un ordre dans les urgences. Les objectifs prioritaires sont définis d'abord construction dans chaque village d'un magasin de stockage et de vente; puis culture du riz, base de l'alimentation, pour arriver à supprimer les importations: enfin développement des cultures d'exportation (bananes, ananas, arachides…) pour améliorer la balance commerciale.
Le travail ne manque pas quand il y a tant à faire. Les résultats obtenus sont loin d'être négligeables. Un observateur que ses fonctions prémunissent contre les emballements irréfléchis et habituent nuancer ses propos, écrira en novembre 1961: « Ce que j'ai vu? partout des hommes et des femmes au travail, partout le long des routes, des rizières, de jeunes plantations d'ananas, de bananes, de caféiers; partout de nouvelles pistes reliant les villages les uns aux autres, partout des pancartes « champ collectif » , « coopérative de production » , « réalisation du plan triennal » . Des paysans mécontents, assujettis à la seule contrainte, n'espérant rien de l'avenir et naturellement indolents, auraient-ils pu mettre à leur actif ces réalisations? Peut-être si le machinisme était venu à leur aide, mais dans la plupart des cas, les tracteurs ne sont pas encore arrivés Les paysans ont été réduits à la seule force de leurs bras et au maigre secours de leurs outils traditionnels. Les résultats sont positifs et à l'honneur de ceux qui les ont obtenus. » Quand on est tenté de porter un jugement trop sévère sur la Guinée, dans le domaine économique en particulier, il faut s'en souvenir. C'est d'autant plus nécessaire que nombre d'experts voient dans la mobilisation des masses, dans leur mise au travail, dans la prise en charge par elles-mêmes de leur destin, le facteur clef du développement, la condition sine qua non de tout bond en avant.

Le peuple en foule

Travailler ensemble à des tâches d'intérêt commun est devenu ainsi l'une des plus grandes préoccupations des comités politiques. L'organisation des manifestation populaires se situe au même élan. Tout est prétexte pour cela: fêtes de l'indépendance, du 1er Mai, mais aussi Journée internationale des femmes, visites officielles de chefs d'Etat étrangers, Journée nationale pour l'Algérie… La réussite de ces manifestations est interprétée comme un signe de la bonne santé des sections du Parti. Les dirigeants y voient aussi un des meilleurs moyens pour faire vibrer les masses populaires, les faire agir collectivement, développer leur conscience nationale et galvaniser les énergies.
Pendant la saison sèche, il serait extraordinaire qu'un mois puisse s'écouler sans donner lieu à l'une de ces grandes parades. Il ne faut pas les manquer, car elles sont l'un des visages de la Guinée nouvelle. Aujourd'hui, 11 mars 1962, Journée internationale des femmes. Vers dix heures, un bruit sourd annonce de loin l'arrivée du défilé parti quelques instants plus tôt de la permanence du Parti. Comme tout bon soldat marchant son du canon, je me précipitai dehors et m'en fus à la mitraille: les nombreux experts, journalistes et touristes pas encore blasés s'en sont donnés à coeur joie avec leur appareil photographique. Tant pis pour « l'autorisation de prises vues » nécessaire en Guinée! Je ne l'ai pas encore et je la présume. En 1959, elle ne m'avait été réclamée qu'une seule fois à Nzérékoré par un gendarme soupçonneux au moment où je prenais quelques photos du marché. Mais il vaut mieux être en règle, d'autant qu'elle est accordée libéralement par le Ministère l'information, à moins de circonstances très spéciales. L'appareil photo remplace d'ailleurs avantageusement coupe-file et carte de presse, il permet de circuler en toute liberté à la différence du simple badaud, obligé de rester sur le même trottoir sans pouvoir traverser l'avenue.

defile-stade

Vingt mille femmes participent au défilé qui s'allonge sur près d'un kilomètre. En tête, ouvrant lentement la marche sur leurs grosses motos Triumph, une escouade de jeunes filles de la compagnie routière, bottées et culottées d'épais drap bleu marine. Le buste moulé par un léger corsage blanc, sanglées d'un baudrier de cuir et du ceinturon militaire, elles se tiennent, l'air grave et martial, très droites. Parfois un gentil sourire illumine le visage sous le sombre calot. L'élégance n'a pas perdu ses droits: les boucles d'oreilles font partie de l'uniforme. Derrière elles, la fanfare nous joue l'un de ces airs à vous donner envie de prendre place dans le défilé.
Les groupes rangés par comité de quartier se succèdent inlassablement. L'ordre est impeccable, si le pas n'arrive à prendre une cadence régulière. Une pancarte indique le nom du groupe, encadré de deux éléphants dessinés à gros traits. Silly demeure toujours le symbole du PDG; et figure dans les armoiries nationales. Toute la variété des coloris se déploie; la magie des couleurs enchante le regard. Voici un carré jaune vif; là les voiles de mousseline bleue semblent flotter sur les épaules; ici le rouge vif domine; plus loin tous les pagnes arborent le portrait de Sékou Touré. Aucune disharmonie n'est à redouter, le soleil ne laisse pas apparaître ce qui, sous d'autres cieux, serait faute de goût. Un sens inné et remarquable de la couleur se manifeste dans le moindre détail vestimentaire.
L'occasion est bonne pour se rendre compte que l'art gouverne les coiffures. Pas deux façons semblables d'arranger sur sa tête le turban ou le foulard. Quatre noeuds, un subtil agencement ou un délicat édifice y président. Tête nue, les lycéennes habillées de bleu indigo défilent au pas cadencé avec en serre-file des jeunes gens de la JRDA vêtus de blanc, la ceinture aux couleurs nationales jaune, rouge et vert. Elles ne doivent rien ignorer de la géométrie si on en juge par la manière dont elles arrangent leurs cheveux. Elles ont utilisé toutes les figures, ou presque, offertes par la géométrie plane — cercle, carré, losange, rectangle — sans négliger pour autant les ressources de la géométrie dans l'espace, les pyramides en particulier. Derrière elles s'avance le petit groupe de chimistes en blouses blanches, cornue et éprouvette en main. Les membres du groupe de gymnastique suivent, sautillant sur place; régulièrement elles scandent leur cri; « Les sportives — de l'acier dur. » Devant la Présidence de la République toutes au passage, battent des mains au rythme africain, les regards brillent soudain, les sourires s'épanouissent largement à l'adresse du président Sékou Touré. Les lèvres semblent murmure des mots d'amour. Lui, là-haut sur son balcon, agite un mouchoir blanc. Il en grand boubou blanc, la tête coiffé du calot national dont il a lancé la mode voici plusieurs années. Derrière lui, en costume de ville sombre, se tient son « ami d'enfance » et compagnon de lutte, Diallo Saïfoulaye. La fête terminée, la vie de tous les jour accapare à nouveau l'attention des sections du Parti qui constituent la véritable armature du pays.

S'occuper de tout

Le comité politique peut et doit s'occuper de tout. Si Camara a des ennuis avec un autre militant ou qu'il n'est pas content de sa femme et veut divorcer, il peut soumettre son affaire à l'une des commissions du comité de base dont il relève. Cette commission des conflits, véritable tribunal populaire, essaiera de trouver une solution conciliante et de ramener le calme. Ce n'est qu'en cas d'échec que l'affaire sera portée devant les tribunaux. Chez les Traoré, un cinquième garçon vient de naître? Ils iront l'inscrire à l'état civil près de leur comité de village. Quant à Diallo, qui voudrait monter un petit commerce, il ira chercher sa carte de commerçant à la permanence. Les membres du Bureau devront encore se pencher sur les démêlés de la veuve Thierno avec ses beaux-frères à propos de l'héritage de son mari. Mais le comité doit se soucier aussi de l'éducation politique et civique. Une série de conférences hebdomadaires est organisée. Chacun des membres du bureau ira dans le secteur qui lui a été attribué pour expliquer la structure du Parti et faire connaitre les principales personnalités politiques du pays. Pour l'heure, l'objectif est que chaque citoyen connaisse le nom et les fonctions du président de la République, des membres du gouvernement, ceux du président de l'Assemblée nationale et des députés, ceux enfin du commandant de région et du chef de poste. Pour le mois prochain il est prévu au programme d'expliquer le fonctionnement du Ministère de la jeunesse. Une autre fois on interrogera les militants sur l'histoire de leur Parti: quels furent les premiers secrétaires généraux? que s'est-il passé le 28 septembre? etc. Dans une autre section du Parti le comité directeur mettra au point des causeries sur ce qu'est un bon militant et sur son travail. Ce sera aussi l'occasion de rappeler que la présence est obligatoire à toutes les réunions et manifestations de masse.
Quel est le premier devoir du bon militant? A cette question, chacun réfléchit, se gratte la tête, arrête de mastiquer sa noix de cola. Puis la réponse jaillit avoir sa carte du Parti, bien sûr. Ceux qui n'ont pas encore la leur pour l'année en cours baissent la tête pendant que le secrétaire général explique une nouvelle fois la nécessité de payer sa cotisation et d'être en règle. Cette carte du Parti coûte cent francs; tous doivent pouvoir la présenter en cas de contrôle, même le gamin qui n'a que sept ans. Le PDG n'est pas un parti de cadres et de notables, ou encore, pour employer le jargon des political scientists ce n'est pas un « parti d'élite » . Il doit englober toute la population, hommes et femmes, vieux et jeunes, adultes et enfants. Il y réussit dans une très large mesure. Ainsi le pourcentage des cotisants par rapport à la population totale se situerait entre quarante-cinq et soixante pour cent. Sans doute, tous ne sont pas des militants actifs, beaucoup s'en faut. Mais le Parti n'entend pas réserver ses rangs aux citoyens les plus actifs et les plus conscients. Il ne s'agit pas de constituer « l'avant-garde des travailleurs » comme en Union soviétique où la qualité de membre n'est octroyée qu'à un très petit nombre. En Guinée, il n'en est pas question. Sékou Touré établit lui-même une distinction explicite entre son pays et ceux de « régime communiste comme l'URSS ou l'Allemagne démocratique où dix pour cent à peu près seulement de la population sont membres du Parti » . Chaque année une campagne pour le placement des cartes est lancée dans toutes les sections du Parti. Pour la faciliter il n'est pas de petits moyens. Quel garçon, quelle fille n'a levé le nez en l'air au passage d'un avion, n'a rêvé de tenir les commandes de l'appareil? En Guinée, ceci est possible mais à une condition — condition n° 1, est-il précisé — de posséder la carte du PDG. L'Agence guinéenne de presse publie de véritables bulletins de victoire. Macenta a placé cent mille cartes, Pita soixante-dix mille. Qui dit mieux? Guékédou relève le défi en 1958, il n'en avait vendu que cinq mille, mais l'année suivante, il obtient un résultat spectaculaire en en plaçant dix fois plus. La section de Kankan n'avait pas été très brillante en 1960 avec trente-trois mille cartes seulement pour une population atteignant cent quatre vingt mille personnes dans sa circonscription. Aussi, dans le courant du premier semestre, un effort intensif est poursuivi et la section pourra annonce triomphalement le placement de cinquante-huit mille cartes.
Toute une émulation s'instaure à l'intérieur des sections et entre elles Elle sont intéressées financièrement puisque vingt-cinq francs par cotisation leur restent. En outre, chaque année le Bureau national établit le palmarès du Parti en tenant compte des résultats obtenus dan tous les domaines: cartes, investissements humains, etc. Une médaille d'or massif et une médaille d'argent sont remises solennellement aux deux sections classées première et seconde.

Médailles et corridor de la tentation

Guékédou, mercredi 22 juillet 1959. Sur le terrain de sports toute la population est rassemblée, enthousiaste et nombreuse, malgré la pluie qui tombe depuis le matin. Les jeunes de la JRDA (Jeuresse du Rassemblement démocratique africain), habillés de rouge, jaune et vert, couleurs nationales, sont formés en pelotons. Les chasseurs avec leurs longs fusils de traite sont placés en files, de cinq mètres en cinq mètres. Au fond, une tribune officielle est dressée où se tiennent des membres du corps diplomatique: MM. Gueorgui Tanev, ambassadeur de Bulgarie, Wladimir Knaff, ambassadeur de Tchécoslovaquie, Pierre Siraud, chargé d'affaires de France, Tchoubrikov, premier secrétaire de l'Aambassade d'URSS, Hamilton Clarke, ambassadeur de Grande-Bretagne. Une pétarade de coups de fusils éclate le long du parcours suivi par le cortège présidentiel.
Les deux présidents Sékou Touré et Diallo Saïfoulaye s'avancent, accompagnés des membres du Bureau politique national et du gouvernement. Garçons et filles présentent les armes: la musique de la garde joue l'hymne national Liberté puis le chant du PDG, Silly-Silly. C'est maintenant l'heure des discours. Au secrétaire général de la section, député de la République, revient l'honneur de souhaiter la bienvenue: « Guékédou reçoit à nouveau dans ses murs ceux qui, inlassablement et douze années durant ont mené à la tête du grand peuple de Guinée une lutte opiniâtre voire périlleuse contre le colonialisme français que nous avons définitivement abattu le 28 septembre dernier et expulsé le 2 octobre 1958… Cette grande victoire sur les envahisseurs d'Occident demeure incontestablement l'une des plus grandes oeuvres du courageux PDG, l'espoir de notre patrie africaine, encore gémissante entre les serres des impérialistes rapaces, tristes signataires de la Conférence de Berlin. » Le secrétaire général continue en rendant hommage aux « deux chers aînés leaders » Sékou Touré et Diallo Saïfoulaye qui « sont sortis sains et saufs parmi nos élus africains du corridor de la tentation, nous avons nommé le Palais-Bourbon . Puis, le bilan de la section est dressé, ponctué de semblables aménités à l'égard de la France qui « après soixante années de règne ne nous avait laissé que quatre écoles et deux dispensaires et des routes, mais des routes impraticables! » tandis que la section en moins d'un an a construit dix-huit écoles et un réseau routier de plus de quatre cents kilomètres. Du travail reste à accomplir et c'est la promesse de « construire notre pays sans Fides ni Ferdes 1, n'en déplaise à l'homme du Pari du siècle, M. Houphouët-Boigny, l'ami personnel de son maître, j'ai nommé le général de Gaulle » .
Cette philippique sera subie sans broncher par le chargé d'affaires français qui attendra la fin du discours de Sékou Touré pour protester auprès de lui et quitter Guékédou sans attendre la fin de la cérémonie. Gênées par le manque de courtoisie élémentaire du secrétaire local — M. Siraud était venu spécialement de Conakry pour accueillir le président à son retour du Libéria — les autorités officielles lui feront des excuses et le raccompagneront à sa voiture. Ce ne sera pas la dernière fois où les flots de l'éloquence anticolonialiste emporteront un responsable politique hors du langage qui sied aux usages diplomatiques!
Mais, pour le moment, c'est au tour du président Sékou Touré de prendre la parole. Cris et applaudissements le saluent, s'arrêtent. La voix grave et chaude, détachant les syllabes, se fait solennelle:
« Au nom du pays tout entier et de son parti national, le Parti démocratique de Guinée, je vous remets la première médaille d'or destinée à la première section du PDG en l'an premier de l'indépendance guinéenne. » Il exalte ensuite le rôle de la jeunesse qui vient de défiler et dont sortiront les grands dirigeants de demain. Cette jeunesse nous dit: « PDG, gouvernement, je vous fais confiance, je ferai sortir de la brousse des villes, des ponts, des dispensaires et des routes. » Mais elle dit aussi: « PDG, gouvernement, ne faites pas de moi un instrument, réhabilitez-moi à la face du monde; formez-moi pour que je reste non au service de l'homme, mais au service de la conscience universelle. » Puis l'orateur aborde les réformes de l'enseignement et de la justice. Tous les militants doivent demeurer vigilants. Il faut « éliminer, au besoin par les mesures les plus graves, les contre-révolutionnaires, les voleurs et les racistes de la société nationale de Guinée » .

Pas de pitié ?

Quelques mois plus tard, de telles mesures sont prises effectivement. Un peu enivré par la force qu'il sent bouillonner en lui et dans l'enthousiasme qui alors le porte, le PDG veut d'un seul coup supprimer certaines tares en faisant des exemples. Des individus ont été arrêtés pour vols à main armée et vols par effraction. Ils sont condamnés, en septembre 1959, à la peine de mort. Plusieurs fois déjà la menace avait été brandie contre les voleurs, contre les chauffards responsables d'accidents graves, etc. Au Ve Congrès du Parti, tenu peu de jours auparavant, Sékou Touré, rapporteur général, avait annoncé la décision de sévir avec la plus extrême rigueur. « Il n'y aura plus désormais aucune pitié pour les voleurs, s'était-il écrié. Nous leur infligerons des châtiments extrêmes. Nous avons dit que si vous surpreniez un voleur en train de fracturer votre porte, vous pouviez tirer sur lui. Pour nous le voleur est un être néfaste. Qu'il vole plusieurs millions ou qu'il vole une épingle, son comportement provient d'une mentalité que nous voulons détruire. Quel qu'il soit, nous le châtierons avec la plus grande sévérité. » Et d'expliquer: « Ce que nous ne pourrons pas obtenir par la raison pour établir une société nouvelle, nous l'obtiendrons par le châtiment. » Cette fois le châtiment sera implacable La sentence portée par le tribunal le matin est exécutée le soir même; les coupables sont fusillés en place publique à Kindia et à Conakry.
La vox populi avait été unanime pour stigmatiser les condamnés, approuver le tribunal et exiger l'exécution de la peine. Cinq mille à six mille personnes y assistèrent. Devant le fait accompli, la foule comprit aussitôt que c'était aller trop loin.
Pendant plusieurs jours l'émotion fut à son comble. Rentrant à Conakry sur ces entrefaites, je pus observer les petits groupes qui se rendaient sur les lieux de l'exécution, commentant l'événement: très peu nombreux étaient ceux qui approuvaient; personnellement je ne me souviens pas d'avoir recueilli une seule approbation. La leçon sera retenue; une « société nouvelle » ne se bâtit pas du jour au lendemain par la force; il y faut plus de patience et de temps. Il n'y aura jamais plus d'exécution à la peine capitale, en public. Même pour ceux qui y seront condamnés pour complot contre la sûreté de l'Etat.
De même, aucun chauffard — « quiconque commettra un meurtre par imprudence, excès de vitesse ou non-observation des règles de conduite sera puni de la peine de mort » — ne subira un châtiment aussi extrême. Les moeurs de l'Arabie séoudite — « quiconque tue une personne innocente sera tué » — ne sont pas transportables telles quelles en Afrique.

Violence et dictature

Faut-il y voir la manifestation d'une attitude fondamentale à l'égard de la violence? Les Guinéens semblent peu disposés à utiliser les forceps de la violence pour accoucher leur révolution. Les nostalgiques d'un marxisme littéral se feront rabrouer par Sékou Touré. Ceux-là regrettaient que l'indépendance n'ait pas été arrachée de haute lutte, par le fer et par le feu. A les en croire, les choses se seraient passées un peu trop facilement, sans douleur. La révolution guinéenne, pacifique, en serait sortie frappée d'une faiblesse congénitale, d'une sorte de langueur. A Kankan, Sékou Touré leur rétorque: « Pourquoi déprécier notre révolution parce qu'elle ne fut pas sanglante comme en Chine où il fallut plus de trente ans de guerre révolutionnaire, où le peuple a connu toutes les formes d'atrocités? » Si la révolution guinéenne a été pacifique, cela est le résultat d'une prise de conscience. Oui, par rapport à la France, elle s'est passée dans les formes légaIes. Et alors? « Est-ce parce que le sang n'a pas coulé, les ponts n'ont pas sauté, les maisons n'ont pas été détruites que notre indépendance doit avoir moins de signification révolutionnaire à nos yeux? » A d'autres occasions il parlera de la chance historique dont bénéficia la Guinée en obtenant l'indépendance d'une manière pacifique.
Est-ce à dire que les méthodes utilisées soient toujours benoîtes ou angéliques? Certes non. La conquête du pouvoir par le Parti avant l'indépendance, puis sa conservation après, ne sont pas le fait « d'enfants de choeur » . De 1954 à 1958, les gouverneurs français passèrent plus d'une nuit blanche et avec eux plusieurs responsables du maintien de l'ordre et nombre d'administrateurs. Les affrontements violents, souvent sanglants, se multiplièrent entre les militants du PDG RDA et ceux d'autres partis, comme le Bloc africain de Guinée et le Mouvement socialiste africain. Sékou Touré d'un côté, Barry Diawadou, Bangoura Karim de l'autre, mènent leurs troupes à la bataille. Ils ne s'embarrassent guère du choix des moyens. Il ne saurait y en avoir de mauvais, sauf ceux utilisés par l'adversaire. On les dénonce alors avec la force que donne la vertu outragée.
Les injures, surtout en périodes électorales, étaient monnaie courante comme partout en semblable occasion. Les plus infamantes n'étaient pas la signification donnée aux initiales du parti adverse (BAG devient « Bande armée de gredins » ), ou le reproche fait à Sékou Touré d'être le « prisonnier de la racaille formée et organisée en vue de la destruction de tout ce qui est valeur morale et matérielle dans ce pays » . Parmi les procédés utilisés par les antagonistes, des incendies de cases demeurent les plus anodins, de même les lapidations par jets de pierres Les commandos qui ont été formés ne se contentent pas de faire la haie lors des meetings. Ils peuvent, l'occasion aidant, jouer de la matraque.
A des barrages, établis à des emplacements judicieux, des militants, le bras ceint d'un brassard, contrôlaient les passages d'Africains. Malheur à celui qui ne pouvait justifier de sa carte PDG-RDA: il était molesté sur-le-champ. Le passage était laissé aux voitures européennes: affaire d'Africains qui ne concerne en aucune manière les Européens! Les échauffourées entre partisans des deux camps entraînent dans ces circonstances des morts et des blessés Les plus graves émeutes sont celles de Conakry en 1956. Une commission d'enquête sera désignée. Composée de parlementaires, elle établit un rapport qui en dit long sur l'état des passions politiques en 1956: huit morts et deux cent soixante-trois blessés dont quarante-quatre furent hospitalisés.
Pourtant, une fois le PDG au pouvoir, la tendance à l'apaisement l'emporte. Ses adversaires, sans en prendre leur parti, reconnaissent peu ou prou sa puissance que décuplent les moyens à la disposition du pouvoir. Ils n'entendent pas désarmer, cependant. Et en 1958, les rues de Conakry se trouvent à nouveau ensanglantées. Hostilités tribales et oppositions politiques se conjuguent. Ces troubles de mai 1958 seront les plus meurtriers: une quarantaine de morts au moins, quatre cents blessés. L'un des leaders politiques ne se déplaçait, rapporte-t-on, qu'avec une mitraillette en bandoulière! La force va-t-elle redevenir le seul argument? Cinq mois plus tard, les divers partis préconisent le non au référendum. A la stupéfaction de beaucoup d'observateurs, on ne compte aucun incident. Au soir de la journée historique, les adversaires du PDG se demandent quel pourra être leur sort dans une Guinée dominée par le parti de Sékou Touré et, qui plus est, devenue indépendante. Jusqu'alors l'Administration française s'efforçait, plus ou moins mal, d'atténuer les heurts. Silly, l'éléphant (emblème du PDG), ne va-t-il pas écraser et piétiner tous les opposants? Sékou Touré leur réserve une surprise de taille. Barry Diawadou et Barry III s'attendent à prendre le chemin de la prison. Un poste de ministre leur est offert… Ils le détiennent toujours. Trois mois plus ard, leurs formations politiques rallient un PDG triomphant. Et le combat cessa faute de combattants. Une remarquable opération politique est menée à bonne fin et avec habileté par le vainqueur: l'intégration des opposants dans le régine mis en place. L'ancien conseiller de l'Union française, Bangoura Karim, devient haut fonctionnaire, ainsi que Framoi Bérété, surnommé Bérété la Honte aux temps des luttes acharnées. Le ralliement ne sera sans doute pas total et plusieurs resteront des opposants au fond d'eux-mêmes, le régime, de par ses défauts, leur fournissant des motifs suffisants. N'importe, le résultat est là que nul n'eût osé prévoir, quelques mois plus tôt seulement. La Guinée tendait à devenir le symbole des conflits intertribaux sans fin. Foulah contre Soussou, Malinké contre forestiers. Sans doute ne pouvait-on pas ramener les faits à une présentation aussi simpliste que celle consistant ainsi à opposer les quatre grands groupes ethniques de la Guinée. Mais on pouvait avec quelque apparence de raison craindre des explosions analogues à celles qui se produiront plus tard à Abidjan ou à Brazzaville et Libreville. Certains observateurs n'en auraient d'ailleurs pas été fâchés outre mesure, y trouvant ainsi des justifications à la politique prônée par eux. Pourtant rien de tel ne s'est produit en Guinée, malgré l'état d'effervescence qui y régna pendant quatre ans, jusqu'en 1958. Reconnaissons que c'est là un remarquable résultat.
Désormais la vigilance révolutionnaire s'exercera au sein du Parti. La victoire totale risque d'énerver la discipline, de détendre les énergies des militants dont les ennemis deviennent impersonnels. Lutter contre le colonialisme quand il faut conquérir contre lui sa propre indépendance, on comprend ce que cela veut dire. Par exemple refuser d'obéir au commandant français de circonscription, boycotter le paiement de l'impôt ou organiser des grèves. Une fois l'indépendance acquise? L'« odieux colonialisme » est bien difficile à incarner. Idem pour son cousin en « isme » , le « vil impérialisme » . Comment se sentir mobilisés à longueur de journées contre des « colonialistes français » qui ne sont plus là, outre le fait qu'ils n'ont pas laissé un si mauvais souvenir; contre des impérialistes qui ne sont pas autrement précisés? Le pouvoir, même exercé à présent par un commandant guinéen, reste le pouvoir avec tout le lot de contraintes que son exercice implique. Du temps des Français, les leaders du Parti pouvaient crier à leurs militants dans une réunion à Macenta: « Si vos chefs d'ici vous obligent à des travaux forcés, refusez; s'ils vous injurient, injuriez-les votre tour; si quelqu'un vous frappe, frappez-le, même si c'est un gendarme. Si vous êtes incapable de frapper vous-même, allez chercher les camarades militants. Si un administrateur en tournée demande du riz ou des poulets ou des oeufs, refusez catégoriquement. Ils n'ont qu'à les acheter dans les magasins, car sont assez payés. » Un tel langage n'est plus de saison après l'indépendance. Il vaut mieux ne pas suivre le conseil donné naguère: « Si le commandant vous embête, embêtez-le » , ou alors préparez vous à filer aussitôt en prison ou à être expulsé dans les vingt-quatre heures, si vous êtes étranger. Peut-être les Foulah, les Soussou imaginèrent-ils un instant qu'avec l'indépendance ils pourraient n'en faire qu'à leur tête; les Guerzé ou les Toma crurent-ils pouvoir mener leur vie en forêt selon leurs coutumes, en toute tranquillité; les uns et les autres durent déchanter très vite. L'enthousiasme aidant, le Parti renforça encore son implantation, accentua son autoritarisme. A tel point que très vite ses adversaires, de l'intérieur comme de l'extérieur, taxèrent le régime guinéen de dictature.
Une dictature? Loin de repousser l'accusation, les dirigeants guinéens l'acceptent. « Notre Bureau politique, dira Sékou Touré, n'hésitant pas à prendre ses responsabilités, face aux adversaires qui parlaient de dictature, a précisé qu'il y avait effectivement dans la conduite du Parti de la dictature. » On ne saurait être plus franc. Une justification en est aussitôt présentée. Pour jouer pleinement son rôle dirigeant, le Parti doit faire respecter sa ligne politique, son orientation. Aussi faut-il une « force de dictature » . Pas d'autres moyens pour diriger et « impulser » l'évolution du peuple. Seulement, attention, il ne s'agit pas de n'importe quelle dictature. La nôtre est « démocratique » , car ses principes sont définis en congrès, en assemblées » . De plus elle est « populaire, car elle ne tend qu'à sauvegarder et à développer la liberté et les droits du peuple » . C.Q.F.D. La définition d'une telle dictature est simple; c'est « la concentration des pouvoirs de la souveraineté du peuple au niveau du peuple » . Mais encore? Eh bien! cette concentration des pouvoirs est détenue « par un homme ou un groupe d'hommes » et exercée sur l'ensemble. Entende qui a des oreilles pour entendre!
Comment s'exerce-t-elle? Par le respect d'une discipline rigoureuse en vertu du principe bien connu des partis organisés à la manière communiste, « le centralisme démocratique » . Tout le monde doit accepter obligatoirement les décisions prises par les organismes directeurs. Que vous soyez ministre ou le dernier des paysans, que vous soyez membre du Bureau politique ou humble cotisant du Parti, vous devez obéir, une fois la décision prise par qui de droit. Libre à vous de discuter tant qu'elle n'a pas été prise. C'est même un devoir pour le militant « de dire ce qu'il pense ou ce qu'il veut » . Le président insiste sur cette nécessité: « Les comités de base doivent à tous les échelons non seulement accepter mais susciter une discussion franche et ouverte, ainsi que la critique et l'autocritique, qui sont un facteur indispensable de progrès. » Critique et autocritique sont deux mots clefs du régime guinéen. Autant le deuxième est de pratique courante, autant le premier nous paraît utilisé avec plus de réticence.
Nous verrons dans un autre chapitre que peu de dirigeants africains savent comme les Guinéens reconnaître leurs erreurs. Du moins certaines d'entre elles. Ils ont une franchise stupéfiante parfois et qui est sans exemple dans nos pays occidentaux de vieille démocratie. Seulement gardez-vous de les critiquer vous-même; ils sont très susceptibles sur ce sujet. Capables de tout dire eux-mêmes, ils ne le sont pas de tout entendre. Si un journaliste étranger se permet de souligner d'un trait rouge ce qui d'après lui ne va pas en Guinée, il risque d'être vilipendé. Quant au Guinéen, simple militant ou haut fonctionnaire, il fera bien de ne critiquer qu'avec la plus grande circonspection. Que pour rien au monde il ne donne l'impression d'agir au nom d'un groupe organisé. Sinon des loisirs forcés lui seraient « accordés » pour lui permettre de méditer sur la justesse des griefs qu'il formulait et sur les conditions politiques requises pour leur expression publique.

La boussole du Parti

La démocratie est un art difficile, jamais pleinement maîtrisé, toujours remis en cause. Il requiert une attention de tous les instants. Au verso de la carte d'identité remise à tout responsable politique, on peut lire: « La démocratie est la boussole du Parti. » Savoir se servir d'une boussole exige une certaine initiation. Il est nécessaire aussi d'y jeter un coup d'oeil fréquemment pour ne pas perdre le nord. Les responsables politiques l'oublient parfois, ou ne savent plus. C'est ainsi que des faits étranges furent révélés en décembre 1961. Voulant prendre la température de certaines sections après la découverte du « complot des enseignants de Conakry » , Sékou Touré entreprit une tournée en Guinée forestière. Ce n'était pas la première fois. Chaque année, à plusieurs reprises, il prend son avion de commandement ou son train spécial. Pendant une dizaine de jours, il établit un contact direct avec l'intérieur, par exemple au retour d'un long périple à l'étranger. Dans d'autres cas, il se consacre à la « reprise en main » d'un secteur particulièrement sensible. Cette fois-ci l'inspection va entraîner de sérieux remous.
Suivons le président dans cette « mission pas comme les autres » . Rien de changé, semble-t-il. La délégation qu'il conduit comprend aussi son alter ego Diallo Saïfoulaye et diverses personnalités. Comme à l'accoutumée, réceptions et fêtes marquent l'arrivée des « officiels » . La population entière est rangée de chaque côté de la route, sur plus de sept kilomètres à Macenta! La section politique locale doit saisir en effet l'occasion qui lui est donnée de se surpasser dans la mobilisation des masses populaires. Rien de tel qu'une semblable mobilisation générale pour manifester concrètement le « consciencieux travail d'éducation politique et le sens élevé d'organisation » accompli ou acquis depuis la dernière inspection. Allons, le secrétaire politique local pourra s'endormir heureux ce soir, en rêvant du bon classement que sa section ne manquera pas d'obtenir. Le défilé de la JRDA est réussi au-delà de tout espoir. Dans son compte rendu, le journaliste guinéen soulignera même que ce défilé est sans précédent. Qu'on en juge! Cinq mille garçons et filles, impeccablement alignés, s'avancent, tout de blanc vêtus, ceinturés des couleurs nationales. Cela ne manque pas d'allure et ne laisse pas d'être impressionnant. Ordre, discipline, enthousiasme. Tout va bien. Les danses et les chants sont réussis. Le scénario parfaitement rodé depuis deux ou trois ans se déroule sans à-coups.
L'allocution de bienvenue prononcée par le commandant de région apporte son lot de thèmes traditionnels:
— Monsieur le Président, tous les militants, toutes les militantes de Macenta me chargent de vous dire qu'ils sont tous prêts à consentir tous les sacrifices pour que la Guinée, au service de l'Afrique, puisse continuer son avance vers un avenir enchanteur.
Seul changement: l'allusion qui est faite au récent complot, stigmatisé comme il se doit. Il fournit l'occasion de « redonner un regain d'actualité à cette notion qui domine toutes les autres pour nous: la fidélité inconditionnelle au Parti » . Et le commandant de conclure:
— Nous proclamons notre détermination de demeurer plus que jamais vigilants, notre volonté farouche d'être à vos côtés à tout moment et en toutes circonstances pour défendre et développer les acquis de la révolution.
Applaudissements… Partout de semblables manifestations ont lieu à Faranah, à Beyla ou à Kissidougou.
Maintenant séance de travail avec les militants et les responsables des comités de base. Tout le monde prend place.
Sous les acclamations, Sékou Touré et les officiels gagnent l'estrade. La parole est au secrétaire général, On le connaît bien. Le temps n'est pas si lointain ou, comme conseiller territorial de Beyla, il sillonnait toute la région forestière, galvanisant ses troupes pour la victoire du parti. Depuis qu'il est président de la République, on l'a revu maintes fois. On l'a souvent entendu à la radio, à des meetings. Soudain le silence se fait plus tendu. Que dit-il? Il invite chacun à dire en public ce qui ne va pas, sans crainte ni arrière-pensée. Tiens, c'est là un langage assez inhabituel. Quoi? Ce serait un péché contre le Parti et contre la nation de ne pas révéler ce dont souffre le peuple soit à travers nous, soit à travers des personnes de notre connaissance. Quel homme! Il n'y a que lui vraiment pour pouvoir parler ainsi. Les gens en place, ceux qui ont des postes de responsabilité dans le Parti ou dans l'Administration, hochent la tête: il est quand même un peu trop démagogue, le président. Mais il insiste, s'adressant toujours aux militants:
— Prenez la parole; ce qui nous intéresse aujourd'hui, ce n'est pas ce qui va bien mais au contraire ce qui entrave la bonne marche des institutions démocratiques du Parti et de l'Etat.
Du coup, les responsables, derrière leur sourire d'acquiescement, un peu plus figé que tout à l'heure, éprouvent une légère inquiétude. Sékou Touré aurait-il eu vent de quelque chose? Il y a bien les petites histoires qu'il vaut mieux garder entre nous. Ouf! Personne ne lève a main pour monter à la tribune. Allons, bon, le président remet cela, se fait plus précis encore, au milieu d'un silence total:
— Que ce soit le commandant de région, ou tout autre agent de la fonction publique, ou bien que ce soit un membre du Comité directeur ou l'ensemble de votre direction régionale, que ce soit la JRDA ou le maire du village, quiconque vous fait souffrir, dites-le en toute honnêteté, sur place. C'est là la raison essentielle pour laquelle nous sommes ici.
Nouveau silence. Puis timidement, près un dernier moment d'hésitation que va-t-il se passer?— un paysan se lève enfin: les sourires officiels ont disparu.
Peu à peu, les auditoires se dégèlent et les séances de travail se transforment en séances de tribunal populaire. Le trésorier du Comité directeur de Macenta a été mis en cause par plusieurs militants; ils lui reprochent d'escamoter la part de la cotisation des membres du Parti qui revient aux comités de base. Confronté avec ses accusateurs, il avoue. Aussitôt Sékou Touré somme le Comité directeur de rembourser intégralement toutes les ristournes non payées. Même chose à Beyla où le versement est fait séance tenante après étude des comptes. Il y a plus grave. Tel le cas d'un chef de poste administratif dans la région de Kissidougou. Comme l'écrit le journaliste d'Horoya: « Il a réussi le bilan le plus abominable et le plus tristement négatif qui se puisse imaginer en cristallisant chaque jour de ses exactions infâmes le mécontentement des masses rurales de son secteur. » Quelles accusations les paysans ont-ils portées contre lui? Tout d'abord il a extorqué près de deux millions, soit à l'occasion des visites des inspecteurs nationaux du Parti dans son secteur — un comble — soit sous forme de collectes organisées de temps à autre. Deux millions! cela représente une somme quand le revenu annuel moyen d'un paysan s'élève à quinze mille francs. Mais ledit sieur Keita René ne s'en tenait pas là. Les comités de son secteur étaient obligés de fournir à ce colonialiste, « potentat dans le plus pur style des ex-chefs de la féodalité coloniale » , qui un boeuf ou des moutons, qui des poulets ou des denrées alimentaires. Les paysans n'ont plus peur de raconter ce qu'ils ont sur le coeur. Le réquisitoire se poursuit. Keita s'est arrogé des droits exorbitants, comme de les déposséder de leurs terres fertiles pour les transférer dans des secteurs désertiques! Enfin dernier coup: ce « bourreau » , non seulement faisait fouetter ses administrés récalcitrants, mais encore poussait la cruauté jusqu'à les enfermer en prison avec un python. C'en est trop. Le coupable est déchu de ses fonctions et arrêté sur-le-champ.
En dehors de ce cas extrême, d'autres ont retenu l'attention de la mission présidentielle et ont été tranchés de manière aussi expéditive. Plusieurs chefs de poste administratif de Macenta seront mutés ou relevés de leurs fonctions par décret signé au bord du Diani; des arrêts rendus par les juges de paix de Kissidougou et de Nzérékoré seront cassés après confrontation publique des juges et des victimes. A Kankan, la séance rassemble sur la grande place quatre mille deux cents militants pendant neuf heures, sans interruption. Les commerçants malhonnêtes sont fustigés, des responsables politiques et des fonctionnaires sont mis au banc des accusés pour leurs « comportements négatifs » et doivent se disculper. Les lycéens, renvoyés dans leurs foyers lors du complot, manifestent leur sincère repentir et jurent fidélité au Parti, faisant amende honorable devant tous les militants.
Vraiment cette « mission n'était pas comme les autres » .

La démocratie

Est-ce cela, la « démocratie totale » 1a « démocratie intégrale » , la « démocratie nationale » que jour après jour les dirigeants ont l'ambition d'instaurer dont ils parlent sans cesse dans les discours, dont ils réclament le respect dans les multiples circulaires aux sections. Un Guinéen orthodoxe répondra par l'affirmative. Il vous expliquera en outre qu'aucune décision n'est prise sans avoir été d'abord discutée à différents échelons. Votée au cours d'une séance de l'Assemblée nationale de deux heures, la Constitution avait été soumise aux organismes de base. Même chose pour l'indépendance, c'est au cours d'une conférence des cadres, qui réunissait l'ensemble des cadres politiques du pays que fut adoptée une résolution préconisant le non au référendum. En voulez-vous d'autres exemples? Toutes les grandes orientations en politique sont définies par Sékou Touré dans les rapports qu'il présente, au nom du Bureau politique national, dans les congrès et les conférences nationales réunis régulièrement. Habituellement, les délégués en ont déjà pris connaissance puisqu'ils doivent être envoyés aux sections une quinzaine de jours avant la réunion. Après l'audition du rapport, les délégués interviennent à la tribune pour dire ce qu'ils en pensent.
Si vous passez en revue les différents congrès, précise mon interlocuteur, vous constaterez que la qualité de leurs interventions s'améliore.
De toute façon, il faut que le rapport soit approuvé par ces délégués.
Une fois le Congrès terminé, tous retournent dans leur circonscription. Là, les responsables organisent des réunions au chef-lieu puis dans chacun des villages ou dans les quartiers. Le rapport de Sékou Touré sera lu, commenté, Chacun peut prendre la parole. A la fin de la séance, le Comité directeur propose des motions ou des résolutions. Elles seront envoyées à Conakry au Bureau politique national, ainsi qu'un compte rendu faisant état des réactions. D'ailleurs, si les délégués apportaient quelque négligence à remplir leurs devoirs, les simples militants seraient tout de même informés d'une manière ou d'une autre. En Guinée aussi, les « transistors » sont des agents politiques de première valeur. Pour pallier la déficience des autres instruments de diffusion Radio-Conakry retransmet souvent intégralement et parfois en direct, les débats qui ont lieu en congrès. Dans ses émissions, elle donne également une large place aux communiqués. Un nouveau type de démocratie est-il apparu? Peut-être, Sékou Touré ayant bien l'intention d'inventer de nouvelles formes politiques proprement africaines. En tout cas, un nom lui a déjà été donné et nous pouvons l'inscrire au répertoire sous le terme « démocratie pendulaire » (mouvement continu entre le sommet et la base, dans les deux sens). L'expression est assez heureuse, à condition toutefois de ne pas attribuer aux mouvements du pendule la rigueur et l'automaticité de ceux d'un métronome. Un militant du Parti précisera encore qu'aucun responsable ne peut accéder à un poste s'il n'a été élu par les assemblées compétentes, à tous les niveaux du Parti. Comme à beaucoup, il m'est arrivé d'assister au renouvellement d'un comité directeur de quartier. Un dimanche de mars ou d'avril à Conakry; petit rassemblement dans la matinée sur le terrain de basket près du château d'eau de la ville. Pour l'heure, un responsable représentant le Bureau politique national harangue la centaine de militants qui forment le carré autour de lui. On procède ensuite à la vérification des cartes des assistants: chacun tend sa carte à bout de bras. En cinq minutes, l'opération est réglée, tout le monde se connaît. Instant de silence, le président de la réunion présente les candidats qui, à l'appel de leur nom, viennent se ranger devant lui en colonne. Entre chaque appel, les mains se lèvent et le président les compte. Un triple cri : « Vive le PDG-RDA » clôt les opérations. Avant de repartir à ses occupations, chacun va féliciter au milieu des rires les élus toujours alignés derrière celui qui sera le secrétaire général. Je demande comment la liste des candidats a été établie; un spectateur me répond avec un sourire condescendant pour une telle naïveté:
— Tiens, ils sont désignés par le Bureau politique!
Les choses ne sont pas aussi simples. Une seule liste est présentée aux suffrages des militants qui dans la pratique n'usent guère de leur droit de changer un nom. Mais tous peuvent demander à être inscrits sur la liste arrêtée définitivement une quinzaine de jours avant les élections. Dans les comités de base, il y a souvent davantage de candidats que de postes à pourvoir Les candidatures, certes, ne sont pas toutes recevables et les organismes statuent. Qui sera retenu? Les anciens du Parti ayant à leur actif trois ou cinq années passées à des postes de responsabilité. Quelle, sont les qualités essentielles exigées d'eux? Leur fidélité au Parti, leur valeur morale. Ces critères permettent aux dirigeants d'opérer un sérieux tri. Ils ne sont pas cependant à l'abri de l'imprévu. Une surprise de taille leur a été offerte une fois par la section de Mamou: ceux qui furent élus étaient tous des opposants! L'élection fut évidemment cassée. Dans la majorité des cas, une belle unanimité se dégage en faveur de la liste proposée à ratification au cours des consultations populaires. Au référendum de 1958, la Constitution française fut rejetée par

De tels résultats étonnent les Occidentaux et certains se plairont à signaler les irrégularités, les fraudes ou les pressions. En 1958, plusieurs suggérèrent même une contestation officielle des résultats. Ils ne furent pas suivis, heureusement. Il y aurait eu quelque impudence à contester les résultats alors qu'autrefois, avant l'indépendance, les élections législatives avaient fait l'objet de « manipulations » spéciales et que leur caractère « préfabriqué » était reconnu par tous ou peu s'en faut. Que la technique électorale ait été « perfectionnée » par a suite, on n'en saurait douter. La campagne présidentielle fut axée en janvier 1961 sur une participation massive de la population. Comme il n'y avait qu'un candidat, il fallait limiter au maximum le nombre des abstentionnistes puisque le résultat était connu d'avance. Aussi, dans la première quinzaine de janvier, les militants opèrent le recensement de la population en dressant la liste des occupants de chaque habitation. C'est là un travail fort utile ans un pays où les statistiques sont peu satisfaisantes, comme dans tous les pays en voie de développement. Il donnent en même temps l'occasion de fournir quelques précisions sur les conséquences qui résulteraient des abstentions: la ration de riz distribuée par le Parti pourrait s'en ressentir un peu… Quant au matériel de vote, il ne serait venu à l'idée de personne de réclamer des isoloirs Pour quoi faire, grands dieux? Il est bien plus simple de présenter sa carte d'électeur et de laisser le bureau de vote se charger du reste.
Pourquoi se voiler la face devant ces pratiques, qui ne sont pas l'apanage des Guinéens, dès lors qu'elles ne remettent pas en cause le résultat? Dans les pays qui se considèrent comme de vieilles démocraties, les pressions, pour n'être pas identiques, n'en existent pas moins. L'élection de Sékou Touré, en Guinée, ne peut pas plus être contestée que celle du général de Gaulle en France; l'une et l'autre correspondent à la volonté populaire. On ne saurait non plus tirer argument des pourcentages de voix obtenus pour cataloguer la Guinée comme une « démocratie populaire » : quatre-vingt-quinze à quatre-vingt-dix-neuf pour cent, sans compter les décimales. D'autres Etats africains atteignent de semblables résultats, telle la Côte-d'Ivoire lors du référendum de 1958 ou lors de l'élection du président Houphouët-Boigny. Elle avait même réussi un meilleur score dans le premier cas: à plus de quatre-vingt-dix-neuf pour cent des voix elle avait dit oui.
Un autre argument fut, un temps, avancé contre la Guinée par les champions de la démocratie: l'existence du parti unique. Parti unique et démocratie sont par nature aussi contradictoires que la nuit et le jour. La preuve? Voyez les exemples de l'Allemagne et de l'Italie sous les régimes hitlérien et mussolinien… Le raisonnement par analogie est séduisant, mais souvent fort dangereux En l'occurrence, n'oubliait-on pas que la Guinée se situe sous d'autres latitudes et en Afrique? N'était-ce pas vouloir aussi identifier les institutions parlementaires, de type occidental, à la Démocratie avec un D majuscule? La réalité politique ne se laisse pas facilement enserrer dans le corset rigide des classifications juridiques. Sans prétendre trancher le problème, voyons plutôt comment le régime guinéen se considère démocratique, sur ce point.
Oui, le régime est fondé sur le parti unique, déclare Sékou Touré, argumentant avec un journaliste. Seulement attention, il s'agit là d'une situation de fait et non d'un principe de droit. Sans doute le PDG a-t-il réalisé l'unité à son profit au détriment d'autres partis qui ont disparu les uns après les autres. La raison en est simple: « Tous les enfants du pays se sont unis dans ses rangs. » Ce parti n'est donc que le dépositaire et le gardien de la volonté du peuple. Mobilisant dans ses rangs l'ensemble de la population, jeunes et adultes, hommes et femmes, il se confond avec le peuple, il s'identifie à lui. Comment plusieurs partis se justifieraient-ils? Du reste inutile de gaspiller le peu de cadres que nous avons dans plusieurs partis; ce serait une absurde dispersion de forces. Soyons réalistes, ajoute-t-il, et ne raisonnons pas comme si la Guinée et l'Afrique se trouvaient dans les conditions d'un pays de plein développement ayant des structures politique, économique, et sociale, fortement établies » . Ce ne sont pas les autres chefs d'Etat africains qui lui ont donné tort sur ce chapitre. Au contraire. Tous ceux de l'ancienne Afrique française, de la Côte-d'Ivoire au Gabon, du Mali au Tchad, de la Haute-Volta à la République centrafricaine, pour n'en citer que quelques-uns, ont instauré le parti unique ou s'y acheminent plus ou moins vite. Une seule exception — provisoire? — celle du Sénégal. Tous voient dans le parti unique le seul instrument efficace de développement. Il n'est en rien incompatible avec la démocratie . Presque tous les leaders , sauf ceux de l'opposition, souscrivent à l'affirmation de Philippe Yacé, secrétaire du Parti Ivoirien: « Le parti unique sera pour longtemps encore le sûr garant du progrès et de la démocratie. » Bien sûr, les méthodes démocratiques varient avec chaque pays. Décidément les pays du tiers monde obligent à réviser nombre d'idées toutes faites et reposent des problèmes que l'on croyait résolus depuis longtemps.
Quant à la Guinée, « si certains le désirent, qu'ils y fondent un Parti communiste guinéen » . Le droit de réunion et d'association leur est reconnu par la Constitution. Il est inscrit en toutes lettres dans l'article 40. Ils n'ont qu'à l'utiliser. Bien plus, si un nouveau parti se crée, le PDG n'y fera pas obstacle. Il est prêt à mettre à sa disposition tous moyens nécessaires — il en fait serment — à lui fournir un million de francs, le cas échéant. Un parti installé au pouvoir facilitant la croissance et les activités d'un parti adverse voilà qui n'est pas banal ! L'histoire contemporaine ne nous en fournit guère d'exemples. Il y a celui de la Turquie avec Mustapha Kemal Ataturk, lequel en 1930 ordonna la création d'un Parti républicain libéral contre le Parti populaire dont il était le maître absolu. Sékou Touré, lui, n'en est pas là pour le moment. Mais il s'affirme disposé à accorder la « garantie formelle de l'Etat démocratique » au parti qui viendrait à naître. A une condition toutefois: qu'un tel parti se définisse « dans le sens de l'intérêt majeur de la nation, sinon le PDG se montrerait impitoyable et barrerait la route au nouveau venu, dès le début » .

Les contre-révolutionnaires

Il faut supposer que la condition posée ne s'est encore jamais trouvée remplie, car les quelques-uns qui se risquèrent à envisager la formation d'un deuxième parti — ils auraient même déposé à la Présidence des projets de statut — furent « découragés » d'aller plus avant. Aux yeux des responsables du PDG, la condition n'était certainement pas satisfaite en avril 1960 et en novembre 1961. Deux procès retentissants vinrent rappeler aux militants leurs devoirs de vigilance. La révolution engendre la contre-révolution comme la lumière l'ombre. Le mercredi 20 avril 1960, un grand meeting est organisé à la permanence du Parti. Pendant deux heures trente minutes, Sékou Touré va parler en soussou pour « démasquer, preuves à l'appui, le plus monstrueux complot » perpétré contre la Guinée depuis le 28 septembre 1958. A l'unanimité des soixante mille militants massés aux abords de la permanence et entassés dans la salle des congrès, ajoute l'Agence guinéenne de presse, une résolution est adoptée. Elle « stigmatise l'acharnement aveugle des impérialistes contre la jeune République de Guinée et l'inconscience des provocateurs indignes du titre de citoyen guinéen qu'ils recrutent parmi les soi-disant intellectuels ambitieux et sans scrupule, sous-produits du régime défunt, sans lien avec le peuple, véritables punaises égarées au sein du Parti » . Des caisses d'armes et de munitions, saisies par le service de sécurité à la frontière du Sénégal seront exposées publiquement le 2 mai, et le corps diplomatique invité à se rendre compte de visu. Un Tribunal populaire comprenant les membres du Bureau politique national, les députés, les bureaux nationaux du syndicat et de la jeunesse ainsi que trois secrétaires généraux du Parti est constitué. Les sentences portées seront extrêmement sévères: dix-huit condamnations à mort dont sept par contumace, une vingtaine de condamnations aux travaux forcés. Il ne sera rien révélé publiquement au sujet de l'application de ces sentences, mais un Français impliqué dans le complot et condamné à vingt ans de travaux forcés sera libéré deux ans plus tard lors de la signature des accords d'Evian entre la France et l'Algérie; sa culpabilité avait toujours paru contestable aux yeux des autorités françaises. Pendant deux mois, toute la vie politique en Guinée sera centrée sur l'affaire du complot. Un autre procès, celui de novembre 1961 donnera aux militants l'occasion de prouver leur pureté révolutionnaire. La Confédération nationale des travailleurs guinéens tenait à Conakry son congrès. L'un des syndicats participant, celui des enseignants, exposa à la tribune des revendications sous la forme d'un mémoire. Il fut bien près de rallier à ses vues une majorité. L'intervention de Sékou Touré, prévenu entre-temps, amena la déchéance du bureau des enseignants. Que s'est-il passé exactement? On ne le sait. Toujours est-il que l'action des enseignants fut considérée comme l'aboutissement d'un complot fomenté de longue date — le principal accusé avait été avant l'indépendance le chef d'un parti hostile au PDG — la direction des enseignants aurait conservé des rapports avec les Guinéens adversaires du régime, établis à Dakar. Il lui sera aussi reproché d'avoir diffusé à l'étranger son mémoire, de s'être livré à une « tentative évidente de démoralisation et de démobilisation des travailleurs » (le mode de vie de certains dirigeants politiques avait été attaqué par les enseignants). On en vint à porter de très graves accusations. Les enseignants ont cherché à « s'emparer de la direction du Parti, à désagréger l'unité nationale et à renverser le régime démocratique, populaire et révolutionnaire instauré par le PDG » . Par quels moyens? En utilisant la méthode perfide qui consistait « par le jeu d'une organisation secrète, en l'infiltration des ennemis de la nation dans les rangs du PDG en vue du noyautage des organismes du Parti, les organisations syndicales, de jeunesse et de femmes » .
Dès lors, les événements se précipitent. Déférés devant la Haute-Cour pour menées subversives, cinq enseignants sont condamnés, trois jours plus tard, à dix et cinq ans de détention. Clémence relative assez étonnante si on compare ces sentences avec celles prononcées lors du complot d'avril 1960 avec lequel un lien avait été établi par les autorités. Entre-temps, des manifestations violentes se sont produites à Labé où il y aurait eu trois morts et plusieurs blessés, l'armée ayant dû intervenir. Et à l'annonce du verdict de la Haute-Cour les étudiants et élèves de Conakry se mettent en grève aux cris de « Libérez nos héros » , « Plus de sous-comité scolaire, plus de PDG en Guinée, plus de JRDA » . D'autres cris séditieux comme « Nécessité absolue d'opter pour l'Ouest ou pour l'Est » auraient été poussés. Pour rétablir le calme et l'ordre, le service de sécurité est obligé de faire intervenir dix mille membres de la JRDA. Les établissement d'enseignement sont alors fermés et les élèves renvoyés dans leurs familles.
Ces faits connus à l'étranger, les étudiants qui y poursuivent leurs études prennent position, parfois avec virulence, comme ceux de Paris, en faveur des professeurs. Des hommes comme Niane Tamsir, Ray Autra, Keita Koumandian bénéficiaient d'un crédit certain auprès d'eux: on les considère comme de vrais marxistes. La reprise en main des étudiants et écoliers, la mise au pas des professeurs se fera peu à peu mais s'avérera délicate. En février, un voyage dans l'intérieur du pays était encore jugé inopportun à cause des séquelles laissées par le complot; au mois d'avril, l'autorisation me sera donnée.
« A bas les intellectuels. » Depuis toujours le PDG a eu maille à partir avec les « intellectuels » ; l'entente entre eux et lui n'a jamais été parfaite; le modus vivendi toujours précaire. « Vous ne devez avoir aucune personnalité individuelle, dira Sékou Touré aux élèves en juillet 196I, votre personnalité devient une partie de la personnalité de la nation, une partie de la personnalité du peuple. » Un tel langage ne saurait chatouiller agréablement les oreilles des professeurs qui écoutent. La politique d'un parti ou d'un gouvernement obligé de tenir compte peu ou prou des réalités singulièrement astreignantes de l'économique et du social; les reculs et les accommodements, les tâtonnements ; les compromissions auxquels il est souvent réduit; les impuretés qu'il charrie avec lui; les impuissances et les impossibilités auxquelles il se heurte; tout cela ne saurait séduire des intelligences éprises de la pure logique des idées, soucieuses de construire le monde selon un système rigoureux en faisant table rase de tout le reste. La collection du bulletin L'Etudiant d,Afrique noire publié à Paris par la Fédération des Etudiants d'Afrique noire en France (FEANF) est édifiante. Si les étudiants et les intellectuels sont toujours prêts à suspecter Sékou Touré de mettre trop d'eau dans le vin nouveau de son socialisme, le Président guinéen le leur rend bien en méfiance et en sarcasmes. « Il est évident que la révolution nationale a beaucoup plus besoin d'esprits sains, d'hommes engagés et fidèles à l'intérêt du pays que d'intellectuels imbus de leur personne ou d'idées contre-révolutionnaires. » Déjà, en juin 1959, il disait constater qu'au niveau de la « catégorie intellectuelle, l'individualisme réglait les rapports des uns et des autres avec tout ce que cela comporte de tendances divergentes ou fractionnelles, tout ce que cela suppose de jalousie ou d'incompréhension » . Voulez-vous qu'un poste vous soit refusé par Sékou Touré? Enumérez vos titres et vos diplômes. Cette boutade, ironique, amère ou désabusée selon mon interlocuteur, je l'entendrai souvent. De même que j'entendrai plusieurs techniciens guinéens se plaindre du peu de cas donné à leurs avis, à leurs remarques quand il s'agit du domaine de leurs compétences.
Mais les « intellectuels » ces « cols blancs » ne sont pas les seuls à fournir du fil à retordre aux dirigeants guinéens, comme d'ailleurs à ceux de Côte d'Ivoire, de Haute-Volta ou du Gabon. En janvier 1960, M. Houphouët-Boigny supprime les bourses des étudiants ivoiriens qui à Paris avaient manifesté contre son gouvernement. A cette nouvelle, le rédacteur de l'Agence guinéenne de presse sent une « sainte colère » l'enflammer: M. Houphouët-Boigny est un « obscurantiste qui craint que le peuple ne le descende du piédestal où il s'est hissé avec l'aide de ses amis de Paris » … Et d'ajouter aussi sérieusement: « Il est en état de transe perpétuelle. » Sans doute notre rédacteur n'avait-il jamais vu le président Houphouët. Il ne pouvait pas prévoir non plus que deux ans après, exactement, le Gouvernement guinéen prendrait des mesures identiques pour ramener dans le droit chemin ses propres étudiants après l'affaire du « complot des enseignants » . Les révolutionnaires doivent faire front et lutter dans tous les secteurs. Les objectifs proclamés visent la transformation radicale de la société: structures et mentalités, hommes et choses. Cela ne va pas toujours tout seul. Pas étonnant dès lors que des obstacles soient rencontrés, que des obstructions se manifestent.
D'autant plus que l'on veut aller vite et qu'on ne craint guère de se mettre tout sur les bras en même temps. En 1959, un camp de jeunes est organisé à Dalaba. Il s'agit de former, de faire travailler ensemble des garçons et des filles âgés de quinze à vingt ans Le responsable national, futur ambassadeur, ancien scout, nous explique;
Ca tient à la fois du scoutisme et du chantier de jeunesse. Le matin: un peu de gymnastique pour se dégourdir, petit déjeuner, puis salut aux couleurs. Tous les jeunes, impeccablement alignés, saluent au garde-à-vous le drapeau qui monte au mât du camp. La journée est occupée par des causeries suivies de discussions, par des séances de travail manuel (remise en état d'une pépinière, défrichement d'un champ pour une future plantation collective). Le soir, des conférences variées sur les komsomols russes ou sur d'autres organisations de jeunesse.
Au début les vieux, les musulmans n'ont trop rien dit: mais quand on a décidé que les filles se mettraient en pantalon — c'est plus pratique pour rouler les brouettes ou manier la daba — ils sont venus protester au nom de l'islam. On a discuté avec eux, mais on a tenu bon.
Une grande fille en salopette bleue, casquette de travers sur le crâne, passe à côté de nous, l'allure dégingandée. A quoi rêvent les jeunes filles dans la Guinée nouvelle?…
Les musulmans demeurent très sensibles à tout ce qui touche leur religion ou leurs coutumes. L'imam de Coronthie est-il arrêté? qu'à cela ne tiennent, ils iront faire la prière devant sa maison au lieu d'aller à la mosquée. La suppression des écoles coraniques a été décrétée en même temps que celles dirigées par les prêtres et les soeurs catholiques. Mais dans Conakry on peut voir encore des petits groupes de gosses assis sur le trottoir, dans la poussière, apprenant à lire d'une voix monocorde les sourates du Coran pyrogravées sur des tablettes, sous la direction d'un marabout. La religion offre un terrain de choix pour les opposants. En novembre 1960, Sékou Touré s'en prendra à l'action de certains contre-révolutionnaires. Au cours des réunions de quartier à Conakry, à Kankan, à Guékédou, ils chantaient l'Internationale et s'affirmaient comme des communistes convaincus. Mais après, ils allaient partout répétant que le PDG niait l'existence de Dieu dans l'espoir d'isoler les musulmans de l'action du Parti.
D'autres opposants joueront sur la corde ethnique et colporteront dans les bureaux un petit apologue.

« Depuis l'indépendance, la Guinée ressemble à une vache grasse. On a tué la vache, on l'a dépecée. Les Malinké en ont mangé la viande, on a donné la peau aux Peuls et laissé les os aux Soussou. »s

Dans sa marche, la Révolution n'est pas sans connaître d'entraves.
La question des écoles privées provoquera un conflit avec l'Eglise catholique et sera réglée de manière spectaculaire. Elle avait été soulevée dès septembre 1959. Lors du congrès réuni à Conakry, un délai de trois ans avait été fixé au bout duquel il n'y aurait plus aucune école privée. Une lettre de l'archevêque de Conakry commentant cette décision n'occasionnera aucune réplique officielle et publique. Le Parti prépare par diverses mesures l'application pratique de cette décision prise par un congrès souverain. Deux ans plus tard, en août 1961, la Conférence nationale du Parti adopte le rapport présenté par Sékou Touré et décide ainsi, entre autres mesures, la fermeture de tous les établissements scolaires privés. Dès le lendemain, Mgr Milleville fait lire dans toutes les églises une lettre. Fermeture des écoles? « Nous répéterons toujours qu'il y a en cela injustice. » Africanisation de l'Eglise? « Elle n'a pas attendu 1961 pour nommer non seulement des évêques mais également un cardinal africains. » Indépendance de l'Eglise? « Elle est et restera toujours indépendante entièrement de tout pouvoir temporel » mais elle ne s'opposera pas à l'application de la décision prise.
La riposte de Sékou Touré ne se fait pas attendre. Dans une allocution radiodiffusée il met publiquement en demeure l'archevêque de revenir sur ses déclarations, « cela dans un bref délai faute de quoi le gouvernement lui interdirait le droit de résider en Guinée » . Nouvelle lettre de l'archevêque pour expliquer ce qu'il a écrit; demande d'audience pour arranger l'affaire à l'amiable. Peine perdue: l'audience n'est pas accordée. Vingt-quatre heures plus tard, deux inspecteurs de la Sûreté prient poliment Mgr Milleville de les suivre à l'aérodrome pour prendre l'avion de Dakar. Le lendemain, le Président guinéen commente l'expulsion. Il s'agit de déjouer la provocation; « aucun responsable de l'Eglise catholique ne sera accrédité auprès de nous s'il n'est pas Africain » . Par la suite on s'efforcera de part et d'autre à ne pas envenimer le conflit. L'épilogue en sera particulièrement fêté. Le 5 avril 1962, un Guinéen, d'origine gabonaise, est nommé archevêque de Conakry. L'intronisation de Mgr Tchidimbo donnera lieu à de grandioses cérémonies. Pour sa part le PDG fera bien les choses: trois ministres assisteront au sacre, voitures Mercedes et villas seront mises à la disposition des invités. Un communiqué officiel du BPN exprimera les voeux de la population. Le soir, grande réception d'honneur à la présidence de la République.

Jour faste!


Notes
1. Fonds d'Investissements français en Afrique consacré au développement économique et social.


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Fulbright Scholar. Rockefeller Foundation Fellow. Internet Society Pioneer. Smithsonian Research Associate.