Paris, Maspéro, Coll. Cahiers libres, 1964. 205 pages
C'est dans ce contexte politique qu'il importe de se placer pour juger
de la Communauté telle qu'elle fut organisée par des experts
métropolitains qui n'eurent d'oreilles que pour le seul Houphouët-Boigny,
les autres leaders africains n'ayant pas été appelés
à en discuter malgré leurs demandes.
Or quoi qu'en ait dit la propagande de la Cinquième République,
quel qu'ait été le vote final de l'Afrique et malgré
des concessions de détail dont la teneur était imprécise,
la Communauté parce qu'elle supprimait totalement les Fédérations
n'était qu'une version réactionnaire de l'Union Française.
Ce n'est plus alors le Non de la Guinée, malgré l'apparent
caractère de paradoxe que lui confère son unicité qui
réclame explication mais le Oui des autres territoires dont cependant
les leaders, à l 'exception toujours du seul Houphouët-Boigny,
avaient d'abord prôné le Non.
Historiquement la césure entre la Guinée et le reste des Territoires
d'outre-mer se produisit non au moment où fut pratiquement connu
le contenu de la Constitution, mais lorsque furent rendues publiques les
modalités du référendum.
En contradiction logique avec l'affirmation de l'indivisibilité de
la République, le sens du référendum ne fut pas le
même dans les Territoires d'outre-mer et dans la Métropole.
Pour ceux-là, en effet, le "Non'' était d'une particulière
gravité puisqu'il entrainait l'indépendance. On a présenté
la simplicité de cette option comme une grande libéralité.
En fait l'offre cachait une menace. Par un curieux paradoxe historique,
le chantage à l'Indépendance n'était pas cette fois-ci
le fait d'une colonie mais celui d'une métropole.
Aux yeux des technocrates environnant le général de Gaulle,
la menace se situait essentiellement au niveau du F.I.D.E.S., c'est-à-dire
de l'organisme chargé de financer les investissements d'outre-mer.
L'allégeance à la France maintenait le flux des capitaux publics
métropolitains, la sécession le tarissait. Pour d'impénitents
arithméticiens, l'équation était simple : le rapport
financier du Oui étant supérieur à celui du
Non, l'Afrique ne pouvait que choisir le Oui. Politiquement
l'opération se révélait extrêmement rentable
: la nouvelle Communauté, légitimée aux yeux du monde
entier par le vote massif des Africains, purgée des revendications
politiques de l'ancienne Union Française assurerait pour de longues
décades la prééminence française qui serait
traduite, après le vote, dans des décrets d'application dont
la rédaction relevait de la compétence exclusive des autorités
métropolitaines.
Libre alors au Général de se livrer à la sentimentalité
qu'il affectionne et de s'attendrir sur l'attachement de l'Afrique pour
la France, version tropicale des imageries d'Epinal en des discours manichéens
où tout était bon, grand et beau qui disait Oui.
Toutefois, cette tentative de viol des électeurs devait échouer
au moins dans un territoire parce que l'équation écartait,
pouvait-il en être autrement, un paramètre essentiel, l'organisation
sociale.
Que pouvait représenter en effet une forme de consultation éminemment
abstraite et personnelle, tel qu'un référendum, pour une masse
traditionnellement dépourvue de tout individualisme, pour des esprits
concrets par ailleurs très généralement ignares politiquement
et incapables dans leur majorité ne fût-ce que d'aborder le
probléme ?
Rien.
La réponse au référendum ne pouvait donc traduire ni
la conception que la masse se faisait des relations juridiques de l'Afrique
et de la France ni, contrairement aux conceptions politiques chères
à de Gaulle, ses sentiments à l'égard d'un chef lointain.
Ne voyant le monde qu'à travers le cadre étroit de son village,
le paysan africain allait voter dans le sens voulu par la minorité
sociale qu'il respectait.
Or, à l'égard de la décolonisation, les positions de
la chefferie et des nouvelles classes sociales africaines étaient
diamétralement opposées. Peu sensibles au chantage économique,
persuadées qu'elles étaient que les capitalistes du monde
entier trouvaient trop d'intérêt aux ressources africaines
pour que la suppression même totale du F.I.D.E.S. fût une catastrophe,
ces deux élites ne jugèrent que sur l'aspect politique et
social local du problème. La chefferie d'A.O.F. en pleine panique
depuis les réformes intervenues en Guinée, gavée d'argent,
bigarée de décorations était trop convaincue que la
persistance de ses privilèges était liée à la
présence française pour ne pas être le partisan inconditionné
de toute solution quelle qu'elle fût, écartant l'Indépendance.
La menace pour elle jouait totalement quoique pour des raisons toutes différentes
de celles envisagées par les promoteurs du système. Les nouvelles
classes par contre, avides d'occuper les places encore tenues par les Européens,
désireuses de jouer un rôle sur le plan international, attachées
à affirmer leur dignité et leur valeur intellectuelle, pressées
de démontrer à la face du monde l'authenticité et la
valeur de la négritude ne pouvaient qu'être tentées
par l'Indépendance, malgré le vertige que cette idée
ne manquait pas de susciter en elles.
C'est dire que la réponse d'un territoire au référendum
ne dépendait que de la force locale relative de la chefferie et des
nouvelles classes privilégiées. Très généralement,
par suite d'une implantation insuffisante des partis politiques il fut impossible
à ces dernières de lutter contre le prestige des chefs tant
laïcs que religieux. Aussi plutôt que de perdre la face comme
leader local et comme interlocuteur valable aux yeux de la France, les dirigeants
politiques préférèrent-ils se livrer à une palinodie
qui devait passer inaperçue de la masse africaine. Paraissant ainsi
guider une masse qu'en fait ils suivaient, ils ne perdaient pas tout, réservant
l'avenir, même si aux yeux du monde ils refusaient momentanément
l'Indépendance. Le cas du Sénégal et du Soudan (Mali)
est à cet égard symptômatique où les leaders
commencèrent par prôner le Non, firent voter Oui
pour s'essayer par le Mali une fois que fut dûment renforcée
leur organisation politique.
Le général de Gaulle avait cru enthousiasmer tout un continent.
Il ne réussit qu'à apeurer une minorité rétrograde.
Là où cette minorité n'existait plus, en Guinée,
et malgré un atavisme ancestral de soumission au roi nègre
qui eût pu permuter en culte de la personnalité gaulliste,
il échoua piteusement.
Ce qui revient à dire que le programme Autonomie-Fedération-Egalité,
très généralement admis par tous les partis africains,
n'avait pas le même sens dans des territoires dont l'organisation
sociale était différente. Dans les pays de chefferie, c'était
la position la plus progressiste. En Guinée, il représentait
la position la plus à droite, l'ultime concession que les
extrémistes du Parti pouvaient faire à la majorité
modérée, car avec la féodalité avait disparu
toute possibilité de maintien à long terme en Guinée
de la domination politique française : à l'issue de la Conférence
de juillet 1957, à Conakry, un Chef n'avait-il pas dit au Gouverneur
Ramadier : Nous disparus, vous, Européens, ne tarderez pas à
partir !
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