Paris, 1987, JA Presses.
Collection Jeune Afrique Livres. Vol. 3. 254 pages
Le système de gouvernement par la méthode du complot permanent n'est évidemment pas sans effet sur la composition de la classe dirigeante. Le vide, petit à petit, se fait autour du dictateur aux abois. C'est ainsi que sur les dix-sept membres qui composaient le bureau politique du Parti démocratique de Guinée au lendemain de l'indépendance, six seulement jouent encore un rôle à la fin du complot dit des Peuls en 1976 :
Les autres ont été tous limogés et parfois
emprisonnés, quand ils ne sont pas morts-de mort naturelle ou exécutés,
comme Camara Bangali ou Mme Camara
Loffo.
A la même date, le gouvernement constitué au lendemain de l'indépendance
a déjà vu dix de ses membres arrêtés et
emprisonnés. Cinq d'entre eux au moins ont déjà péri,
tandis que les autres ne donnent plus de leurs nouvelles. Suite au débarquement
des opposants et de leurs alliés portugais, plus récemment, seize membres
du gouvernement sur vingt-quatre ont été
arrêtés.
Du côté des ambassades, la répression est encore plus
dévastatrice. Sur les trois ambassadeurs qui se sont succédés
à Paris avant Seydou Keita,
en 1975, le seul à avoir échappé à la prison, Nabi Youba,
est condamné à mort par contumace.
Il en est de même pour les représentants de la Guinée
à Moscou où, sur cinq personnalités accréditées,
l'une a été fusillée en 1965, deux se trouvent au camp
Boiro et deux autres sont en fuite, le dernier après avoir abandonné
son poste et sa famille.
Amara Touré, le demi-frère, analphabète, se retrouve ingénieur agronome !
Sur les cinq ambassadeurs affectés à Washington, un seul
a réussi à s'en sortir, El Hadj Mory Keita. La même hécatombe a frappé les chancelleries
de Pékin, d'Alger, de Bonn et de Berlin-Est. Le corps des officiers
a lui aussi été pratiquement décimé. En 1971,
le dictateur déclarait aux membres de la commission d'enquête
des Nations unies venus à Conakry que tous les commandants de garnison
et 90 % des membres de l'état-major de l'armée étaient
des comploteurs. Et du côté des gouverneurs (préfets)
la situation est à peine meilleure: sur les trente en fonction en
1971 plus de la moitié ont été arrêtés.
En 1976, des artistes, des footballeurs, des miliciens, des médecins,
des ingénieurs, des commerçants croupissent en cellule depuis
des années, à côté de militants de la première
heure comme El Hadj Mamadou Fofana, Jean Faragué Tounkara ou Emile
Condé ou d'anciens espoirs du parti tel l'ex-secrétaire
général de la Panafricaine des jeunes Idrissa
Traoré. Un écrivain officiel , Emile
Cissé, auteur de Et la nuit s'illumine, pièce primée
au festival panafricain d'Alger (1969), est mort d'inanition dans une cellule
du camp Boiro en 1971. Quant à l'ancien secrétaire d'Etat
aux Affaires étrangères Kassory
Bangoura, il a également succombé au régime de
la diète noire. Les femmes n'ont pas été épargnées
par ces purges de type stalinien. Elles ont été arrêtées
par dizaines en 1970 et 1971. Parmi ces victimes du régime, de grandes
passionarias de la révolution, dont la voix était familière
à toutes les tribunes internationales: Soumah
Tiguidanké, Fatou Touré, Diédoua Diabaté, etc. En 1976,
elles étaient encore nombreuses au camp Boiro. Le maniement du complot,
une technique de gouvernement particulièrement efficace ? Uniquement,
bien sûr, dans la mesure où elle a permis au leader guinéen
de rester au pouvoir jusqu'à sa mort. Mais n'était-ce pas
son objectif quasi unique si l'on en croit l'ancien professeur de lettres
en Guinée, Yves Benot, qui écrit
dans son livre Les Idéologies de l'indépendance africaine:
Le régime de Sékou Touré, c'est le « stalinisme
moins le magnitogorsk » 31 entendant par là que la répression
ne s'accompagne pas de développement économique. La seule
préoccupation du chef de l'Etat guinéen semble être
de prendre de vitesse ses ennemis. Peut-on vivre ainsi indéfiniment
? Comme le disent les sages africains, le bébé qui s'acharne
par ses pleurs nocturnes à empêcher sa mère de dorrnir
ne parvient pas lui-même à dormir pendant ce temps-là.
On a quelques raisons de croire que Sékou Touré en fait se
montrait parfois sensible au grand vide créé autour de lui.
L'ambassadeur français André Lewin,
un des rares intimes européens du dictateur, nous révèle
cet aspect particulier de sa personnalité quand il dit:
Il m'est souvent arrivé de l'interroger sur des hommes comme Camara Balla, Karim Bangoura, Noumandian Keita, Keita Fodéba, Diallo Telli. Il n'éludait pas la question. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, il évoquait volontiers ses anciens collaborateurs et amis condamnés à mort ou exécutés (la même chose dans son esprit). Au sujet de Camara Balla, il m'a dit à quel point il avait apprécié de le voir se mettre au service de la Guinée en 1958, alors qu'il aurait pu faire une brillante carrière ailleurs; il avait été un excellent ministre et il concluait laconiquement:
« C'est dommage, il a trahi. »
Paradoxalement dans ces récits, il adoptait plus le ton d'un ami déçu que d'un procureur. Je lui ai dit un jour:
« Vous avez laissé éliminer des hommes qui étaient plus fidèles à la révolution que ceux qui vous entourent maintenant.»
Il a approuvé sans réticences.
Nous n'irons pas jusqu'à dire avec l'ambassadeur André
Lewin que deux aspects totalement contradictoires se conciliaient en
la personne de Sékou Touré, d'un côté le tyran
haï et haïssable et de l'autre côté un personnage
bonhomme et paternel. Nous avons plutôt été frappé
par son aptitude à bâtir et à nourrir sinon son bonheur
qui sait s'il fut heureux ? du moins son pouvoir et celui de son entourage
sur le malheur du plus grand nombre. Plus le peuple souffrait, mieux le
dictateur et les siens se portaient. Car si Sékou Touré fait
preuve d'une sollicitude plus que mesurée envers la population, il
n'en est pas de même avec ses proches. Voilà pourquoi il n'est
certes pas inutile de présenter succintement le clan familial, autrement
dit le cercle étroit des premiers bénéficiaires du
régime.
Parmi les parents directs, le premier dont la mention s'impose est
Parmi les alliés moins directs mais toujours apparentés à la famille de Sékou, on ne peut oublier deux autres personnages en vue.
Si, avec ces affiliés consanguins directs et leurs familles, on voit déjà se profiler toute une cohorte de personnages hauts en couleur, tous très occupés à user et abuser de leurs privilèges exhorbitants, les plus terribles et les plus truculents des proches se trouvent du côté des beaux-parents les Keita et autres alliés. Pour la plupart d'une médiocrité extrême, ils n'en profitent pas moins largement et insolemment du régime. Citons en tout premier
Même si elle est au premier rang, il n'y a pas que la famille pour abriter les profiteurs permanents ou occasionnels du régime. Autour de la présidence navigue aussi toute une faune pittoresque et grassement entretenue pour raison d'Etat : de nombreuses femmes bien en cour mais également, et surtout, des voyants, marabouts et autres féticheurs, et même divers anormaux et handicapés.
J'ai rêvé que je suis devenu président ... et le rêveur mourra en 1975 au camp Boiro.
Mécréant et même communiste déclaré au début de sa carrière,
Sékou Touré, en effet, se révèle être un grand superstitieux, fasciné par tous les manipulateurs de la chose occulte. Il n'est un secret pour personne que nombre de marabouts feront partie de ses agents de renseignements et qu'avec d'autres oisifs, délinquants et mystificateurs de l'entourage de Sékou Touré,
ils se nourriront du budget national.
C'est déjà par voie occulte, très tôt, que Sékou Touré apprend, ou plutôt croit apprendre bien sûr, que son successeur sera un ressortissant de la Basse-Guinée. Que fait-il ? Sans tarder il s'empresse de neutraliser les éventuels présidentiables de cette région. Les prédictions se font hélas bientôt plus précises : l'ange exterminateur du régime, lui dit-on, doit s'appeler David ou Ibrahima. Du coup la police secrète recherchera tour à tour David Soumah,
syndicaliste chrétien de renom, David Tondon Sylla, un ancien de William Ponty, Ibrahima
Diané, directeur des douanes, et tous les David et les Ibrahima
imaginables de la Guinée. On vous jette en prison rien que pour le port d'un de ces deux prénoms. Et ce n'est pas par hasard que David Tondon Sylla, David Camara et Ibrahima Diané se retrouveront tous au camp Boiro à l'occasion de l'un ou l'autre complot. Autre méfait
imputable aux voyants : l'un d'entre eux évoque la ville de Dubréka comme pouvant devenir un centre de subversion. Par malheur un écolier de l'endroit dit un jour en jouant avec ses camarades : J'ai rêvé que je suis devenu président. Crime de lèse-majesté ! Le pauvre garconnet, dénoncé, est impitoyablement traîné jusqu'au comité de base local puis à la fédération.
Il mourra en 1975 au Camp Boiro.
Les tendances occultes du dictateur guinéen, nous l'avons déjà signalé, se déploient également dans un autre domaine : il semble avoir une prédilection pour les infirmes, les handicapés,
les albinos, etc. Bon nombre de ces êtres très particuliers appartiennent à sa police secrète et certains joueront un rôle
important dans la vie nationale. C'est ainsi que Bangali, un petit bossu
originaire de Faranah, simple planton aux PTT, peut réussir, par des allégations mensongères, à faire destituer
le ministre de son département qui avait refusé de lui rendre un service illégal. Si Sékou
aime tant les albinos et autres individus bizarres ou anormaux, c'est aussi,
dira une rumeur insistante, parce que ceux-ci constituent d'excellentes proies...
pour des sacrifices humains.
La Guinée, sous Sékou Touré, est en fait un pays administré
à deux vitesses : d'un côté on adopte les techniques rationnelles de l'Occident, de l'autre on conserve l'usage des méthodes et comportements non moins éprouvés de l'Afrique ancestrale.
C'est évidemment à cette seconde catégorie qu'appartiennent les prédictions dont est si friand le leader guinéen.
Quoiqu'on ait pu dire à la chute du régime, Sékou Touré n'avait cure de son enrichissement.
Les marabouts qui en sont les auteurs se livrent à des exorcismes, des substitutions au plan symbolique qui exigent l'immolation de cabris, de bufs , voire, c'est le nec plus ultra, d'hommes. Est-ce pour avoir ainsi des sacrifiés à portée de la main que Sékou Touré a fait construire, à la demande des marabouts, une résidence pour les infirmes ? La rumeur, là encore, le dit. Cet asile, implanté à Matoto, un endroit discret à côté de Conakry, porte l'appellation très évocatrice de cité de la solidarité . Celle-ci, d'aucuns remarqueront la coincidence, est inaugurée le dimanche 18 juillet 1976, au moment même où l'on va déclencher les dernières grandes opérations contre la Cinquième colonne impérialiste , au cours de cette nuit infernale où sont arrêtés les Diallo Telli, David Camara, Sékou Philo Camara, Souleymane Sy Savané, Dramé Alioune, Dr. Barry Alpha Oumar. On dit que les désertions sont fréquentes à Matoto, même parmi les aveugles et les lépreux les plus atteints. Ce serait le sauve-qui-peut, chacun craignant de disparaître selon le bon vouloir du dictateur et de ses marabouts.. .
Toujours, donc, un double aspect dans la personnalité de Sékou
Touré. Et on le constate encore quand on se demande quel homme il
était en privé, comment il vivait, quels étaient
ses goûts et ses préférences, ses loisirs, ses obsessions.
Ses proches affirment tous qu'il est très soigneux dans l'intimité.
Sa chambre à coucher est d'une netteté impeccable. Il lui
arrive souvent de laver lui-même son linge de corps et de nettoyer
sa salle de bain. Il a la manie de déplacer les meubles de ses appartements
privés, où les objets ne gardent jamais la même place.
Un intérieur sans luxe excessif étant donné la position
de son occupant. Sékou Touré, d'ailleurs, n'est pas assoiffé,
quant à lui, de richesse. Quoi qu'on ait pu dire à la chute
du régime, l'homme s'est très peu servi. En cela sa conception
du pouvoir est par certains côtés proprement africaine. Le
pouvoir est en tant que tel sa passion mais il n'a cure de l'enrichissement
personnel. Ce qui ne l'empêche pas d'être économe au
point de passer pour pingre. Ainsi, un de ces nombreux jours où tout
littéralement manquait sur le marché, Sékou Touré
se renseigne sur le prix des piles. Il remet de l'argent à un de
ses gardes pour aller lui en acheter. Malheureusement le prix unitaire,
qui était jusque là de cinquante silys (unité monétaire
guinéenne), est monté à cinquante-cinq. Le commissionnaire,
qui n'a reçu que deux cents silys, ajoute le complément nécessaire
à l'achat de quatre piles. De retour au palais, il le dit en remettant
les piles. A la surprise générale, Sékou s'indigne
et exige que les piles, dont il trouve le prix excessif, soient retournées
au marchand ! Ses goûts étaient au demeurant simples. Il préférait
les mets traditionnels. Le matin on trouvait à sa table du quinqueliba,
boisson aux propriétés diurétiques, du lait sucré
et des plats typiques de la Haute-Guinée comme le lafidi,
sorte de riz apprêté au gombo et au soumbara
(pâte fermentée de grain de néré) répandu
dans tout l'Ouest africain, ou le moni, connu dans diverses régions
de l'Ouest africain sous le nom de bouillie des malades. Il consommait régulièrement
du miel, rarement du café. Il fumait beaucoup. Ses cigarettes favorites
étaient la gauloise et la gitane, qu'il avouait être ses seuls
liens avec la France, et le milo, à bout filtré, de fabrication
locale. Il ne mangeait jamais seul et invitait facilement à sa table.
Il aimait mélanger les mets dans son assiette: riz, fonio et autres
fritures. De même qu'il était antialcoolique (quoiqu'à
la fin de sa vie il lui soit arrivé de boire du champagne), il consommait
peu de noix de cola.
Son sens de l'économie et de la frugalité, nous l'avons vu,
n'est cependant guère contagieux. D'autant que lui même ne
le prône pas autour de lui: cet argent qu'il n'accumule pas dans ses
coffres, il s'en sert largement pour appâter son entourage et le transformer
en un instrument des plus dociles. Et il peut aussi faire des largesses.
Les griots, courtisans et autres flatteurs de haut vol recevaient de beaux
cadeaux pour lui avoir décerné des vertus imaginaires ou attribué
des ancêtres épiques. S'il était avare parfois, ce n'était
pas de compliments ou de marques de sa grandeur et de celle de son régime.
Le connaissant narcissique, ses proches collaborateurs savaient d'ailleurs
fort bien jouer sur sa folie des grandeurs. Un exemple ? Il suffit de se
rappeler comment les Sénaïnon Béhanzin,
ce professeur de mathématiques béninois devenu un homme lige
de Sékou Touré, Sékou
Kaba, surnommé Alvarez pour ses prouesses de danseur émérite
de cha cha cha, et autres idéologues du parti lui suggérèrent
un jour de faire du 14 mai, date anniversaire de la fondation du PDG, le
début de l'année nouvelle guinéenne.
A-t-il, malgré tout, le sens de l'amitié ? Répondre
n'est pas si simple, comme le prouvent, nous l'avons vu, les témoignages
les plus contradictoires de ceux qui l'ont approché. C'est qu'il
pouvait passer de la plus extrême gentillesse à l'ingratitude
la plus noire. Il était courtois, ouvert et rendait service, disent
les uns, soulignant qu'il gardait toujours des pensées pour ses amis
ou alliés. Mais combien de ceux qui l'ont connu quand il n'était
rien, qui l'ont aidé dans son ascension fulgurante, ont fini leur
vie au camp Boiro. On rappelle souvent les cas de Mara
Djomba ou d'Aribot Soda mais il faut aussi se souvenir de ses
amis et compagnons de la première heure tels El
Hadj Mamadou Fofana, trésorier du PDG, Ibrahima
Diané, Yalani Yansané (sorti
aveugle de sa captivité), Kanfory Sanoussi,
etc. Tous ont été froidement sacrifiés à sa
gloire personnelle. Sékou, il est vrai, ne s'est jamais montré
un modèle de fidélité ! Et la parole donnée
n'est pour lui certes pas sacrée. Il sait mentir effrontément.
Pour montrer la relativité des choses politiques, il assurait lui-même:
Ma parole n'est pas une montagne. Entendez: je peux revenir
à tout moment sur ce que j'ai dit. Il affirmait volontiers aussi:
Je ne dis pas que tout ce que je dis est la vérité,
mais je dirai toujours la vérité. En un mot le dictateur
guinéen ne pratique que la vérité du moment, celle
qui lui est utile.
Jouissant d'une excellente santé il ne souffrait de paludisme que
de temps à autre, Sékou Touré avait une capacité
de travail extraordinaire. Toujours très matinal, il était
même souvent au bureau dès 5 heures, bien avant tout le monde.
Un court moment de repos vers 6 heures, puis il faisait sa toilette avant
8 heures. Il prenait ensuite le petit déjeuner entre 8 heures 30
et 9 heures, toujours en compagnie. En principe il travaillait et recevait
sans interruption de 9 h 30 à 15 heures. A 15 heures 30 il déjeunait,
avec des collaborateurs et d'éventuels visiteurs. Certains jours
il s'enfermait seul dans son bureau entre 16 heures et 18 heures. Après
cela, il lui arrivait volontiers d'aller en se promenant jusque vers la
villa de Coléah, dans la banlieue de Conakry, ou vers la résidence
Bellevue jusqu'aux environs de 20 heures. On servait le repas du soir autour
de 20 heures 30; une fois celui-ci terminé, s'il n'avait plus rien
au programme du jour, il retournait a son bureau où il restait tard
dans la nuit, avant d'aller se coucher au petit matin, pour quelques heures
au plus.
Le goût prononcé pour le blanc et les couleurs claires de Sékou
Touré est bien connu. Là encore nous touchons à l'influence
incontestable des charlatans et autres diseurs de bonne aventure: sa chance
selon les astrologues résidait dans les choses claires , et
c'est pourquoi il lui fallait une femme au teint clairAndrée est
métisseet des vêtements blancs. Sa mise vestimentaire, nous
l'avons dit, a toujours été raffinée. C'est cependant
seulement à partir de 1963, à la création de l'OUA,
qu'abandonnant le costume européen, il jette définitivement
son dévolu sur l'habit blanc. D'abord il est seul à porter
cette couleur de la tête aux pieds. Petit à petit, l'habitude
gagne ses collaborateurs. Avant 1975, toute la Guinée officielle
est de blanc vêtue. Les jours de solennité, le tableau est
inoubliable: comment ne pas être impressionné par cette marée
humaine drapée d'un blanc éblouissant, qui a l'air de se plisser
et de moutonner à perte de vue en vagues successives. Pour en rajouter
dans la féérie, Sékou agite sans cesse en public son
sempiternel mouchoir blanc, sorte de lien vivant et fébrile entre
la foule et lui. De même que le blanc, certaines autres couleurs étaient
rituellement attachées à telle ou telle catégorie socio-professionnelle.
Les femmes s'habillaient comme des veuves, jamais de couleur trop vive,
et donnaient ainsi des gages constants de fidélité au parti
et à son leader omnipotent. Les élèves des écoles
primaires portaient l'uniforme bleu-culotte, chemisette et col rond dit
Mao. Dans les camps de concentration, les prisonniers étaient habillés
comme ces écoliers.
Quel couple Andrée et Sékou ont-ils formé ? Selon certaines
confidences faites par Andrée à sa dame de compagnie 32 Sékou
se montre les premiers temps très épris de sa compagne. D'autant
que cette union représente une promotion sociale évidente.
Au fur et à mesure qu'il compense la modestie de ses origines par
des succès politiques et partant des succès féminins,
Sékou se fait plus distant. Andrée, bientôt, se sent
à ce point délaissée qu'elle avoue préférer
de loin un mari planton au premier des Guinéens inaccessible.
Les premières années de vie commune, Andrée est d'ailleurs très discrète, vivant pratiquement cloîtrée dans le palais vétuste des gouverneurs coloniaux. Mais autant elle se sera méfiée des intrigues politiciennes pendant près de douze ans, autant elle changera ensuite graduellement d'attitude, finissant même par prêter main forte à la répression. Le pouvoir ayant, semblet-il, failli échapper à son homme, la digne épouse se jette à bras raccourcis dans la bagarre après les événements de 1970, comme si elle avait subitement réalisé que c'était une question de vie ou de mort pour elle-même et pour les siens.
Seule sa fille Aminata, la plus proche de lui, peut pousser l'audace jusqu'à le critiquer.
Et c'est justement à partir de cette date que deux clans se forment
pour contrôler le pouvoir: d'un côté le clan des Touré,
de l'autre le clan des Keita. Au plus fort des querelles et disputes, on
verra Andrée prendre nettement position pour ses demi-frères
contre les autres. Des heurts qui ont cependant leurs limites puisque, lorsque
l'essentiel est en jeu, à savoir la maîtrise du pays, les deux
clans antagonistes savent faire front commun.
Epoux plutôt distrait, quel père Sékou est-il pour ses
enfants ?
Si dans la vie publique Sékou Touré
se montre un ferme partisan de la violence voire d'une cruauté certaine, qui n'a rien à envier à celle qu'on a attribuée à son
aieul Samori
Touré, les témoignages concordent au contraire sur son véritable sens de la famille. Il paraît avoir profondément aimé sa progéniture. Et chaque fois que les intrigants et autres opportunistes veulent l'opposer aux siens, il se réconcilie
toujours avec ces derniers sur leur dos.
La vie quotidienne au palais est plutôt terne. Les distractions favorites
de Sékou Touré ? Capter les radios étrangères et regarder des films. Ecouter les nouvelles d'ailleurs lui prenait beaucoup de temps. Et ce qu'il entendait ne le laissait pas toujours indifférent.
Les colères de Sékou étaient légendaires. Il
se fâchait souvent pour un rien. Ainsi, quand il s'adonnait à
son jeu préféré, le jeu de dames, il ne supportait
pas de perdre. Tant et si bien que si on voulait rester longtemps en sa
compagnie, il fallait s'arranger pour le battre. Il n'arrêtait la
partie que s'il l'emportait.
Au jeu de dames si l'on peut direde la vie courante, Sékou, régulièrement vainqueur jusque-là, va devoir apprendre à être sérieusement
malmené vers la fin des années soixante-dix. L'homme qui a
toujours aimé séduire les femmes, non seulement, bien sûr, ses maîtresses mais aussi les Guinéennes dans leur ensemble, va se trouver au bord de la chute de leur fait. Celles qui ont permis son ascension en se rangeant toujours majoritairement derrière lui puis
furent les plus inébranlables supporters du régime, y compris
quand en retour elles ne connaissaient que la vie difficile de citoyennes
d'un pays économiquement ruiné, celles-là même
vont prendre la tête d'un grand mouvement de protestation traduisant
en cette année 1977 la révolte qui gronde dans toutes les
couches sociales.
Conakry, lundi 29 août 1977. Que se passe-t-il en Guinée ?
Qu'est devenu le président Ahmed Sékou Touré ? Priés
par les autorités guinéennes de ne pas quitter leurs résidences,
les diplomates occidentaux en poste dans la capitale ont le plus grand mal
à informer correctement les administrations de leurs pays. Accrochés
à leurs téléphones, ils essaient par tous les moyens
officiels et privés, de savoir comment évolue une situation
qu'ils estiment explosive depuis quarante-huit heures, sans résultat
satisfaisant tant les rumeurs sont contradictoires. On dit le responsable
suprême de la révolution guinéenne terré
depuis la veille dans un bunker secret, naguère construit par les
Chinois sous le Palais du peuple, siège de l'Assemblée nationale,
réplique en miniature du Palais du peuple de Pékin. D'aucuns
assurent qu'en fait il s'est réfugié sur l'un des bâtiments
de la base navale soviétique, ou à l'ambassade cubaine, ou
à Foulaya, à l'intérieur du pays, près de Kindia.
Une seule chose est sûre, le président n'est pas à la
présidence, où tous ses rendez-vous ont été
annulés, ni à Bellevue, sa villa résidentielle. Ce
qui est véritablement étonnant, c'est de ne plus l'entendre
sur les ondes de la Voix de la révolution. Ce qui est préoccupant,
c'est la vacance d'un pouvoir réputé fort O combien ! sans
que l'on sente la montée organisée d'une force déterminée
à combler le vide. Dans la moiteur de l'hivernage, les habitants
de Conakry ont le sentiment qu'un monde est en train de basculer. Ils ne
perçoivent pas quel nouvel ordre social pourrait le remplacer.
Toutes proportions gardées, et ici en plus violent, en plus désespéré,
en plus cruel, la Guinée vit un mai 68. Cette comparaison trouve
vite ses limites, mais on note dans les deux cas un rnême air du
temps . En France, l'explosion de mai avait été provoquée
par un ras-le-bol de la jeunesse, une jeunesse qui refusait d'être
programmée dans la société de consommation. En Guinée,
on observe aussi un ras-le-bol des citoyens -et en particulier des citoyennes,
nous allons le voir-mais il est au contraire provoqué par la misère,
l'injustice, l'arbitraire, la corruption.
Plus que tout autre indice, la situation alimentaire du pays est éloquente.
Au bout de vingt ans de révolution, la production de riz est tombée
de 282 700 tonnes en 1957veille de l'indépendanceà moins
de 30 000 tonnes. Or le riz, on le sait, est la denrée alimentaire
de base des Guinéens. Les cartes mensuelles de rationnement, appelées
pudiquement cartes de dotation, limitent à 4 kilos de riz, un quart
de litre d'huile, une boîte de lait, la ration des fonctionnaires,
pourtant les chouchous du régime. Les autres habitants doivent
se contenter de la moitié de cette dotation et encore dans
la limite des stocks disponibles. Certaines denrées et divers condiments
sont rationnés ainsi, en se basant sur une famille de huit personnes:
celle-ci a le droit d'acheter chaque jour 2 kilos de poisson ou de viande,
350 grammes de pain, une boîte de purée de tomate... quand
on en trouve. Malgré le marché noir, la viande, la purée
de tomate, la pomme de terre, l'oignon peuvent en effet disparaître
des étalages pendant des mois. La pénurie est telle qu'un
malade doit se munir de tout le nécessaire avant d'entrer à
l'hôpital, y compris d'une bassine d'eau. La nourriture, les médicaments
sont entièrement à sa charge. Les actes et les soins, même
les opérations, sont dispensés par d'anciens infirmiers récemment
nommés docteurs en médecine par décret présidentiel.
Les femmes en colère de Nzérékoré obligent le gouverneur à prendre la fuite dans la forêt.
La situation s'est donc encore détériorée depuis
1975 et on imagine la détresse de la population. Mais on n'imagine
pourtant pas que le parti-Etat, son armée, sa police, ses miliciens,
ses espions, pourraient se révèler impuissants à mâter
un sursaut populaire. Et c'est pourtant ce qui va se produire pendant trois
longs mois. Tout commence au mois de juin 1977, à Nzérékoré,
capitale de la Guinée forestière, une région de l'extrême
sud du pays qui regroupe environ sept cent cinquante mille habitants. Les
agents de la police économique sont arrivés un matin au marché
avec l'intention de faire respecter la décision d'interdiction du
commerce privé. Mal leur en prend: la première marchande menacée
de la saisie de son maigre étalage s'insurge contre l'autorité
de ces sans-parents . Elle appelle ses compagnes à la rescousse,
réclamant la liberté et le bien-être plutôt
que l'esclavage et la misère . Elle est entendue et réussit
à mobiliser une petite foule pour la soutenir. Les miliciens, surpris
par la violence de la réaction de ces femmes, doivent se replier,
laissant sur le terrain deux morts et plusieurs blessés gravement
atteints. Enhardies par leur victoire, les commerçantes décidèrent
alors de marcher sur les résidences du gouverneur et du ministre
du Développement rural de la région. Appuyées par la
population de Nzérékoré et des localités proches,
les femmes obligent le gouverneur à prendre la fuite dans la forêt
voisine et le ministre à se réfugier dans l'enceinte du camp
militaire de la ville. On dira plus tard que ces femmes avaient été
manipulées par des militants clandestins de l'Organisation
unifiée pour la libération de la Guinée (ONLG),
un mouvement issu d'une scission du principal groupe d'opposition externe
au pays, le Rassemblement des Guinéens de l'extérieur
(RGE). Très actifs en effet dans cette région, des partisans
de l'OULG venaient de diffuser un tract incendiaire contre le régime
et son leader, qualifié de bandit de Conakry , de marionnette
de Bellevue et de drogué . Mais ce tract n'était
pas le premier distribué en Guinée par l'opposition et il
est très peu probable qu'il ait servi de détonateur, même
s'il exprimait les sentiments d'une partie croissante de la population à
l'égard du régime, de son appareil et de sa bureaucratie.
On se rend immédiatement compte de l'ampleur du mécontentement
quand le général Lansana Diané, membre du bureau politique,
en mission d'inspection dans la région se dirige vers Nzérékoré.
Il croit pouvoir calmer les esprits par sa seule présence. Accueilli
par des injures et des huées, il doit renoncer à entrer dans
la vil!e et retourne en toute hâte à Conakry pour informer
les dirigeants. Sékou Touré, décidé à
rétablir l'ordre à tout prix, et qui ne songe nullement, bien
entendu, à modifier sa politique économique, dépêche
bientôt plusieurs unités de l'armée pour mâter
la rébellion; mais l'armée refuse de faire usage de ses armes
contre les femmes. Treize des militaires qui avaient refusé de tirer
seront fusillés, dès leur retour à Conakry, pour incitation
de leurs camarades à la révolte.
C'est qu'entretemps, le soulèvement fait tache d'huile. Le mouvement,
avec encore plus de violence, embrase Macenta, Gueckédou, Kissidougou,
Beyla, jusqu'à atteindre une partie de la Haute-Guinée, notamment
Kankan, deuxième ville du pays. Toujours conduit par des femmes,
toujours dirigé contre la pénurie, il s'agit moins d'un mouvement
politique organisé que d'une immense clameur contre la misère
et la tyrannie. Ce chapelet de manifestations spontanées, sans coordination
aucune, ne menace peut-être pas sérieusement le pouvoir a
priori, mais le prend au dépourvu. Voilà pourquoi Sékou
Touré, qui pensait au début pouvoir maîtriser la situation
en se contentant, comme il le fit, de destituer quelques cadres locaux a
été obligé de déchanter.
Les incidents devaient fatalement toucher Conakry. C'est au marché
Mbalia qu'ils éclatent au matin du 27 août, quand un membre
de la police économique exige de vérifier le contenu du sac
d'une ménagère. Déjà excédée de
n'avoir pas trouvé au marché de quoi nourrir sa famille, la
femme se jette sur le policier en ameutant tout le quartier. Les vendeuses
se précipitent au secours de la ménagère et d'autres
policiers viennent prêter main forte à leur collègue.
Rapidement submergés par le nombre, les policiers doivent abandonner
le terrain. Les femmes, alors, s'organisent en cortège, entonnant
un chant improvisé contre la police économique. Elles marchent
sur les postes de police, qu'elles saccagent de fond en comble, ainsi que
sur le siège central de la police économique, avant de décider
de se diriger vers la présidence, à quelques centaines de
mètres de là. Elles draînent maintenant dans leur sillage
tout ce que la capitale compte de femmes. C'est une scène tellement
ahurissante que de voir ces dix ou quinze mille manifestantes en colère
dans les rues de Conakry que les militaires du camp Samori, devant lequel
elles passent, ne tentent pas de les arrêter. Elles franchissent de
même sans résistance les portes du palais présidentiel,
pourtant gardées par les redoutables membres du Service de la sécurité
présidentielle (SSP) que les Guinéens, allez savoir pourquoi,
surnommaient les SS .
Un témoin anonyme a raconté la scène qui se passe alors,
dans la revue sénégalaise Africa:
Tour à tour les ministres Fily Cissoko des Affaires étrangères, Mouctar Diallo du Développement rural de Nzérékoré et le premier ministre Lansana Béavogui tentent sans succès un apaisement. Les femmes les renvoient tous par des huées et des quolibets. A Béavogui notamment, elles tiennent des propos pour le moins insolites: « Nous ne discuterons pas avec un porteur de pagne et de camisole comme vous. Si tu étais un homme, on l'aurait su depuis longtemps ». Sur ces entrefaites, Sénainon Béhanzin, ministre de l'Information et de l'Idéologie, s'improvisant technicien de radio, portant un haut-parleur sur le dos, descend de la salle du Conseil des ministres, en vue de mettre en place une installation sonore, car Sékou Touré lui-même doit s'adresser aux manifestantes: c'est le seul interlocuteur qu'elles admettent. Celui-ci apparaît au balcon. Avant de prendre la parole, il agite son éternel mouchoir blanc. Les femmes crient en choeur:
« Pas de mystification. Ton mouchoir est devenu noir, rentre-le ! «
Quand les femmes de Conakry, ces femmes dont il aimait dire qu'elles l'avaient porté au pouvoir, crient en choeur
« ton mouchoir est devenu noir«,
personne depuis vingt ans ne s'est permis, en Guinée, pareille insolence. Aussi Sékou Touré sent-il que quelque chose lui échappe. Il ne doute pas de ses qualités, réelles, de tribun. Il sait user de la force des slogans comme de la musique des mots. S'adressant aux femmes, il choisit de commencer par asséner les slogans usuels: « Prêts à la révolution ! A bas le colonialisme ! » C'est d'ordinaire sa manière de « chauffer« les militants qui viennent I'entendre et, d'ordinaire, les militants reprennent ces slogans d'une seule voix. Mais les femmes de Conakry ne se pressent pas devant lui pour entendre des slogans. Elles attendent autre chose. En silence. Et les quelques secondes qui s'écoulent avant que Sékou ne se ressaisisse sont d'une densité incroyable.
Le chef de la révolution guinéenne est un monstre politique, comme on dit d'un acteur qu'il est une bête de scène. Il sent la salle. Il comprend qu'il a fait fausse route. Il ne peut espérer s'en tirer par de simples mots. Il lui faut lâcher du lest, trouver un exutoire à la colère de ces matrones prêtes à mettre le palais présidentiel à sac, malgré la menacemais les militaires auraient-ils tiré ?des mitraillettes braquées maintenant sur elles.
« Je viens, dit-il, d'être informé par le bureau fédéral de Conakry II qu'un incident ayant opposé un agent de la police économique et des femmes au marché Mbalia a entraîné votre marche sur la présidence. Vous avez raison. Vous ne pouvez supporter indéfiniment, sans réactions, les exactions de ces agents dont les épouses vivent, elles, dans l'abondance, portent des vêtements coûteux, des bijoux de grande valeur, tandis que vous autres, vous peinez pour vous assurer le pain quotidien [...] Eh bien ! retournez chez vous et je vous donne la liberté de tuer tout agent de la police économique qui essaiera désormais de vous déranger [...] A bas la police économique démobilisatrice ! »
Ce n'est évidemment pas vouloir justifier les pratiques des agents de la police économique que de remarquer qu'il est douteux qu'ils aient été nombreux à avoir les moyens de couvrir leurs femmes de bijoux. Ils rançonnaient les Guinéens pour nourrir leur famille, profitant d'une impunité quasi garantie, pauvres volant des pauvres, arrogants, impopulaires au posible parce qu'impliqués en première ligne, par leur fonction, dans les difficultés rencontrées par les ménagères sur les marchés. Il est facile pour Sékou Touré de détourner la menace qui pèse sur lui en sacrifiant ces sous-fifres. C'est une manière de gagner du temps.
Trois femmes se précipitent sur Sékou Touré en chantant. Vingt ans de crimes, c'est assez !
Pour l'heure, les femmes ne voient qu'une chose: elles ont obtenu la
suppression de la police économique. Mieux: le chèque en blanc
que Sékou Touré leur a publiquement signé a valeur
d'amnistie pour les événements du marché Mbalia, comme
pour la mise à sac des commissariats. Et tant qu'à faire,
elles vont aller achever le travail dans les quartiers qu'elles n'ont pas
encore visités , détournant à cet usage les
cars de transport urbain, avant de se rendre jusqu'à la brigade de
Lansanaya, à 30 kilomètresde Conakry, pour raser et incendier
ses bâtiments, après les avoir vidés des denrées
de première nécessité qui y étaient stockées.
Jusqu'au soir du samedi 27 août, l'agitation reste maîtresse
de la rue. A 19 heures, un communiqué laconique diffusé par
la Voix de la révolution a annoncé à la population
qu'un meeting d'information, organisé au Palais du peuple par le
comité central du parti-Etat, aura lieu le lendemain matin à
10 heures. Il sera consacré au problème des commerçantes.
Chacun se dit que des événements importants sont en train
de se préparer.
Le dimanche matin, Conakry se réveille sous l'une de ces pluies torrentielles
du mois d'août. Peu après, dès 8 heures, de nombreuses
femmes se pressent devant les portes du Palais du peuple. En d'autres temps,
nombre d'entre elles auraient été vêtues de blanc, en
hommage à la révolution et à son chef. Ce jour-là,
arborer une telle couleur, ou même une couleur claire, aurait été
une provocation vis-à-vis des héroines de la veille. La plupart
des femmes sont donc habillées de rouge, une couleur vive. Les autres
portent au moins une bandelette rouge autour de la tête. Manifestement,
elles sont déterminées à ne plus se laisser faire;
à ne pas quitter les lieux sans avoir obtenu solennellement satisfaction.
A 9 heures 45, arrive Sékou Touré, accompagné de ses
plus proches collaborateurs:
L'atmosphère est tendue. Sékou Touré s'efforce de garder
son calme, mais les témoins remarquent tous sa nervosité.
Quand il prend la parole et lance les slogans traditionnels contre le colonialisme,
le néo-colonialisme et leurs complices, ces slogans ne sont repris
que par les responsables politiques présents dans la salle. Alors,
comme il commence son discours par l'interrogation:
Est-ce que les
mouvements que vous avez faits hier étaient bons ou mauvais ?
Et que d'une seule voix les femmes répondent:
Bons et même
très bons !
C'est d'une voix sourde de fureur rentrée
que le vieux tribun lance:
Les agitations ont été provoquées
par les parents de la Cinquième colonne ...
Phrase terrible, à l'époque, en Guinée. On ne qualifiait ainsi que les
opposants au régime, les contre-révolutionnaires ,
les ennemis du peuple , c'està-dire les hommes voués
aux arrestations, à la torture, à la détention sans
jugement, à la potence ou aux balles des pelotons d'exécution.
S'il croyait en imposer ainsi aux femmes qui remplissaient la salle du Palais
du peuple, Sékou Touré se trompait. La suite de son intervention
fut couverte par les huées et les invectives. Le chef de la garde
présidentielle, surnommé de Gaulle à cause de
sa grande taille, a raconté en privé comment il a vécu
ce moment:
« Elles ont tout de suite répliqué:
« C'est toi la Cinquième colonne. C'est toi l'impérialiste. C'est toi le raciste ».
Elles le traitaient d'aventurier et d'assassin. Elles disaient qu'elles allaient
lui enlever son pantalon pour lui en faire un chapeau. Et puis elles se sont
mises à chanter en choeur une chanson improvisée en langue soussou
qui disait:
« Vingt ans de crimes c'est assez. Tu dois t'en aller«.
Sékou Touré faisait comme s'il ne comprenait pas. Il voulait continuer à parler. C'est son frère Ismaël qui
lui a demandé s'il n'entendait pas ce que chantaient les femmes. Le président ne lui a pas répondu. Il voulait continuer à parler, à tout prix. Même
quand le ministre Lansana Diané l'a saisi par la main pour lui
faire prendre la porte de sortie, il a refusé de s'en aller. C'est alors que trois
femmes en rouge se sont approchées de lui pour lui dire en face les
paroles de la chanson. De l'extérieur, des gens jetaient des pierres
à travers les vitres, et des boîtes de conserves vides, et
des bouteilles. Alors, le président s'est levé, comme réveillé.
Précipitamment, il a pris la sortie du sous-sol, malgré les
trois femmes qui maintenant s'accrochaient à lui pour l'empêcher
de s'enfuir. Alors la garde armée est intervenue. L'une des trois
femmes a été abattue, une grosse vendeuse du marché Mbalia. Les deux autres ont été arrêtées, plus une quinzaine encore qui s'étaient avancées pour leur prêter main forte. Sékou Touré était
dans une rage folle.
Il a exigé que l'on utilise les armes pour briser la révolte.
Les femmes arrêtées ont été exécutées plus tard. Les compagnes de ces femmes ne se laissent pourtant pas intimider. Elles passeront plusieurs heures autour du Palais du peuple à guetter la sortie du président. En fin d'après-midi, convaincues qu'il était parvenu à s'echapper, elles se sont répandues
dans toute la ville.
Quelques semaines plus tard, à Bamako, le premier ministre Béavogui reconnaîtra dans une interview que, ce jour-là, l'émeute était maîtresse de la rue: Sur les six cent mille habitants de Conakry, il y en avait bien cent mille qui manifestaient. Ce n'est qu'une fois la nuit tombée que la troupe a commencé à tirer. Entre temps, le chef d'état-major Condé Toya a ordonné aux blindés de prendre position dans Conakry.
Pendant dix jours, le dictateur reste terré sans oser apparaitre en public.
Ces mesures ne devaient pourtant pas entamer la détermination
des femmes. Dès le lendemain, à l'aube du lundi 29 août,
une nouvelle marche se forme, en direction de la présidence. Au passage,
les manifestantes tentent en vain de délivrer leurs compagnes arrêtées
la veille, qu'elles croient internées au camp Boiro. Plus loin, à
la hauteur du marché central, Condé Toya a fait barrer la
grande artère qui mène à la présidence par un
peloton de chars. Une épaisse ligne rouge a été tracée
sur toute la largeur de la voie. Quiconque la franchira sera abattu sans
sommation.
Les femmes, une fois de plus, vont manifester un courage inouï: elles
passent outre à l'ultimatum et continuent leur progression vers la
présidence. Elles n'iront pas loin. A 200 mètres de là,
l'armée tire dans le tas. On ne saura jamais le nombre exact des
victimes du 29 août. Le chiffre de soixante morts et de trois cents
blessés est celui, en recoupant les témoignages, qui semble
le plus proche de la réalité. La révolte, à
Conakry, a été enfin matée et Sékou Touré
règne toujours sur la Guinée. Mais dans quel état ?
Pendant dix jours, le dictateur va rester terré, sans oser apparaître
en public, sans manifester sa présence, ne serait-ce que par le canal
d'un message radiodiffusé, au grand dam des observateurs étrangers.
Certaines rumeurs font état de son suicide. En fait, s'il ne s'est
pas suicidé, quelque chose s'est brisé en Sékou Touré.
Le fils chéri de l'Afrique, comme il aime se faire surnommer, n'est
d'ailleurs pas encore certain d'en avoir terminé avec ces matrones
qui lui ont infligé la plus grande humiliation de sa longue carrière
politique. On l'informe qu'à l'exemple de Conakry, Kindia, troisième
ville du pays, s'est à son tour soulevée contre l'autorité,
ainsi que Forécariah, qui tiendra onze jours contre la force armée,
et le centre minier de Fria, où les femmes se sont emparées
du poste de police pour en délivrer tous les prisonniers.
La révolte des femmes va se prolonger, sporadiquement, jusqu'au 7
septembre, touchant une trentaine de villes et de bourgades. Ce n'est que
le 15 septembre que le gouvernement et le parti seront enfin en mesure d'organiser
une première manifestation de soutien au camarade stratège
à Conakry. On inaugurera d'ailleurs, à l'occasion, une manière
inédite de mobiliser les masses: On allait, raconte
un témoin, réveiller les pères de famille à
une heure tardive de la nuit, quartier par quartier, pour leur demander
s'ils étaient pour ou contre la révolution. Ils ne risquaient
pas de dire non. Mais dès qu'ils avaient répondu oui, on leur
demandait de nous dicter séance tenante les noms de toutes les personnes
dont ils avaient la charge. Une fois la liste dressée, ils recevaient
l'ordre de se retrouver à tel endroit et à telle heure avec
toutes les personnes figurant sur la liste qu'ils venaient de dicter, sous
leur responsabilité.
Que dire à ces masses mobilisées ? Entre le 15 septembre et
le 2 octobre, date du grand discours de Sékou Touré devant
le Conseil national de la révolution, les Guinéens vont apprendre
lors de meetings ou par la radio, jour après jour, d'abord que dans
tout cela, il s'agissait d'un malentendu et que les femmes avaient eu raison
de protester; puis, ce qui n'est guère différent, que les
femmes avaient eu affaire à des agents corrompus et qu'elles avaient
eu raison de protester, ensuite et là le ton commence à changer,
qu'elles avaient été victimes de parents d'opposants condamnés
ou en fuite, trafiquants sans scrupules et ennemis du peuple; ou que certains
gendarmes étaient chargés par des comploteurs de provoquer
des troubles; ou encore, on en revient là aux vieilles habitudes,
qu'il s'agissait d'un complot monstrueux de la Cinquième colonne
extérieure; et bientôt qu'il s'était agi d'une tentative
de l'impérialisme international manipulant, à partir du Sénégal
et de la Côte d'Ivoire, les bras de complices guinéens. Finalement,
on ne retiendra bien entendu, officiellement, que la thèse du complot.
Un complot rendu possible par l'irresponsabilité de quelques cadres
locaux et qui permettra, de ce fait, une nouvelle épuration...
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