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Maryse Condé

Une saison à Rihata

Paris, Laffont, 1981
(A Season in Rihata, trad. Richard Philcox, London, Heinemarm, 1988)


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Chapitre 2

Au dîner, Marie-Hélène n'avait rien pu avaler. Les odeurs de nourriture s'était confondues en un brouillard nauséeux, elle avait dû quitter la table. A présent, retirée dans sa chambre, elle fixait les moulures du plafond, tournant et retournant la même pensée dans sa tête. Elle ne quitterait jamais Zek, cela elle le savait. Elle avait formé ce projet cent fois pour se retrouver l'année suivante enceinte ou un nourrisson dans les bras. Alors, Rihata à perpétuité ?
Elle se rappelait leur arrivée à Rihata en cette saison d'hivernage qui depuis n'avait pas cessé pour elle, tous ses espoirs et ses dernières énergies s'en allant à vau-l'eau. Ce serait désormais le cadre de sa vie, cette agglomération somnolente, perdue au milieu de ses rizières ? Enceinte d'Adizua, poussant Alix devant elle, elle marchait jusqu'au fleuve qui débordait ses rives et les femmes lavant leur linge riaient ouvertement en la voyant. Des heures entières, elle demeurait assise sur une roche pendant qu'Alix jouait avec de petits enfants tout nus qu'émerveillaient ses habits. Parfois des troupeaux de bêtes à pelage terne l'entouraient, piétinant dans l'eau boueuse sous la conduite de leurs gardiens. Qu'avait-elle fait pour mériter cet exil ? Etait-elle la seule coupable ?
A N'Daru, elle avait vécu dans une solitude extrême. Malgré le peu d'éclat de ses études, étant donné le prestige qui s'attachait au nom de son père, Zek avait été nommé directeur commercial d'une des nouvelles sociétés d'Etat, la SOMIREX. Mais des amis bien placés lui soufflaient que son avenir n'était pas là, qu'il n'avait qu'un mot à dire pour entamer une carrière politique qui le mènerait très loin. Or ce mot, il ne le disait pas. Il ne fréquentait pas les antichambres des ministères, les villas des hommes en vue et n'apparaissait pas aux réceptions de la présidence. Il possédait bien une carte du parti, c'était obligatoire dans sa position, mais il n'assistait jamais aux réunions des comités de quartier, section, sous-section … Il préférait danser le soir à L'Almamy ou au Sankore qu'animaient des orchestres congolais dont tout N'Daru parlait. Aux week-ends, il préférait s'en aller avec ses amis et ses maîtresses dans une de ces paillotes en bordure de mer qu'on louait pour quelques raïs. Et très vite une réputation « d'irresponsable » s'était attachée à son nom. Marie-Hélène aurait souhaité qu'il s'en expliquât. Pourquoi ce comportement ? Commençait-il à percevoir comme elle le creux des discours de Fily, le petit instituteur devenu président, qui dénonçait les ingérences étrangères, entouré de ses conseillers français et américains ? Commençait-il comme elle d'être écoeuré par la corruption, le népotisme, la gabegie ? Sentait-il comme elle que rien n'avait changé et que ce socialisme à l'africaine n'était qu'un leurre permettant à une poignée d'hommes d'usurper le pouvoir ? Oui, elle aurait souhaité qu'il s'en expliquât avec elle. Hélas, ils ne se voyaient jamais. Zek, tôt levé, se parait devant la glace. Il revêtait ses grands boubous brodés auxquels il avait repris goût de retour au pays et qui lui donnaient l'allure d'un prince, il brossait ses cheveux coupés ras, campait là-dessus un bonnet de peau fine, enfilait ses babouches et disparaissait. Le jour s'éternisait. Le soir tombait, faisait place à une nuit opaque, peuplée de toutes les peurs de l'enfance et Marie-Hélène, se tournant et se retournant dans son lit, se demandait de quoi il entendait la punir. Ah, ce n'était pas ce qu'il lui avait promis ! Après le drame qui avait failli la détruire, il l'avait bercée, réconfortée. Dans ses yeux, elle s'était vue non plus coupable, mais victime. Victime, tout comme Delphine. Encore plus pitoyable puisqu'elle n'avait pas eu le courage d'en finir. Il :lui parlait de l'Afrique, de son pays, de son village. Oui, ils iraient à Asin. Il la présenterait à son père, le grand vieillard qui ne lui avait jamais fait confiance et sur lequel il avait une revanche à prendre. Et maintenant ?
Elle allait par les rues de ce quartier résidentiel où personne ne marchait à pied. Ses voisines la saluaient gracieusement en descendant de leurs voitures, mais ces saluts subtilement la tenaient à l'écart. Exclue ? Pourquoi ? Savaient-elles comme elle avait rêvé de l'Afrique quand toute sa génération réclamait l'indépendance comme un merveilleux gâteau d'anniversaire ?
Que faire ? Se raccrocher à la petite colonie antillaise qui se réunissait le premier dimanche de chaque mois pour manger des aceras et du boudin, danser la biguine et communier dans la haine et l'incompréhension d'un pays qui pourtant la nourrissait ? Ce n'était pas pour cela qu'elle avait suivi Zek …
Alors, Madou était descendu de son Illyouchine 18. Madou jeune, avec une grâce et une intelligence qui n'appartenaient qu'à lui. Qui aurait pu lui résister ? Non, les choses ne s'étaient pas passées de cette manière à 1la fois simpliste et vulgaire. Marie-Hélène avait ile courage de se l'avouer : ce garçon qu'elle troublait, mais que toute son éducation retenait, avait été ['instrument de sa vengeance. Mieux que personne el:le savait combien Zek le jalousait, même s'il jouait au grand frère protecteur et débonnaire. Leur père n'était plus et pourtant son ombre s'appesantissait encore sur eux, entretenait [eur rivalité. Au début, elle n'avait pas de plan bien défini, seulement l'intention de les provoquer tous les deux. Puis elle avait complètement perdu le contrôle de la situation et s'était retrouvée amoureuse. Eperdument amoureuse de Madou.
Il allait revenir. Il allait la retrouver enceinte, diminuée, vieillie, lasse, lasse à mourir. Et lui, quel homme était-il devenu ? Déjà gâté ? Corrompu par le pouvoir ?
On frappa à la porte. C'était Bolanlé, le cuisinier, qui lui apportait une tisane. Elle s'assit précautionneusement sur le lit et but le liquide brûlant et frais à la fois. Bolanlé était à leur service depuis leur installation à Rihata et il se serait fait hacher menu pour elle. Mais ce n'était pas de cette affection-là qu'elle avait besoin. Où était Zek ? Qu'attendait-il pour rentrer ? Est-ce qu'il ne savait pas qu'en fin de compte elle n'avait que lui ?
Elle rendit la tasse à Bolanlé et, se rejetant en arrière, ferma les yeux.
Elle n'avait que lui. Il était à la fois sa victime et son bourreau. Il la sauvait, la guérissait pour l'exposer à des souffrances et des dangers plus grands. Comme s'il ne recherchait pas son bonheur et ne pouvait l'aimer que partagée, angoissée, à la dérive.
A ce moment précis Zek poussait la porte du bar Nuit de Sine. Il avait dîné chez Zakariah, une de ses maîtresses qui lui avait préparé son plat favori, fait de feuilles de manioc amères et de poisson fumé qu'il ne mangeait jamais chez lui. Mais il ne lui avait pas fait l'amour. Aujourd'hui, aucune femme ne lui faisait envie hormis la sienne. Le bavardage creux de sa maîtresse l'avait renvoyé à son mutisme. Ses rires frivoles à sa tristesse. Son désir de plaire à son hostilité et à son impatience. L'arrivée de son frère 1e bouleversait. Il n'avait fait que le croiser un an plus tôt au milieu d'une foule d'indifférents. A Rihata, il faudrait soutenir son regard.
— Ça va, patron ?
Il sourit au serveur. Chaque soir, à la même heure, il retrouvait au bar Nuit de Sine une poignée d'hommes, compagnons de beuverie ou de chasse aux femmes qui ne franchissaient jamais le seuil de sa maison. Il se sentait bien parmi ces petits employés, petits chefs de service dont le rang social et la naissance n'égalaient pas les siens, qui riaient servilement de ses plaisanteries et se sentaient honorés de sa présence parmi eux. Cette compagnie-là concrétisait elle aussi sa déchéance. Le patron du bar était un Sénégalais, originaire du Sine Saloum, qui avait épousé une ngurka et fait souche à Rihata. Il avait la noblesse et l'aisance de ceux de sa race et s'asseyant en face de Zek l'interrogea :
— Grand, j'ai entendu dire que ton frère va arriver ?
Zek sentit que, même en ce lieu, il n'échapperait pas à Madou. L'autre poursuivait :
— C'est ton grand frère ou ton petit frère ?
La voix de Zek s'assourdit :
— Mon petit frère. J'avais près de dix ans quand il est né …
— Parfois les petits marchent plus vite que les grands.
Il avait attendu ce commentaire. Pourtant il lui fit mal.
— Il a de la chance, ton frère …
Il faudrait affronter son regard. Ce regard sombre, un peu triste entre des cils courts et touffus. Quelle en serait la première expression ? Mépris ? Triomphe ? Culpabilité ? Zek emplit son verre :
— Je ne l'envie pas ! Dans notre pays, on est aujourd'hui ministre, demain détenu, ou exilé. Si on ne devient pas cadavre avant l'heure …
Tout le monde approuva bruyamment. Puis quelqu'un s'étonna :
— C'est bizarre tout de même qu'ils nous envoient un ministre et membre du bureau politique encore !
— Pourquoi bizarre ?
— D'habitude nous avons tout juste droit à un secrétaire d'Etat, même une fois, à un directeur de cabinet …
Zek alla chercher des arachides au comptoir. Une fille était juchée sur un tabouret, une habituée du lieu. Il avait fait l'amour avec elle quelquefois et n'en gardait pas un mauvais souvenir. Il lui sourit :
— Je t'offre quelque chose ?
Elle murmura, coquette :
— Qu'est-ce que tu veux m'offrir ?
ll n'était pas d'humeur à ce genre de jeux et y coupa court, s'adressant au serveur :
— Donne-lui une Heineken …
Au moment de s'éloigner, craignant de l'avoir blessée, il lui glissa quelques raïs dans la main.
Que de bière il lui faudrait ce soir pour noyer sa tristesse ! Toute sa vie lui apparaissait. Son métier d'abord. Il n'était pas fait pour la direction d'une banque et étouffait dans un bureau. S'il avait été un Noir américain ou un Brésilien, il serait peut-être devenu un footballeur célèbre et son nom aurait fait la une des journaux. Personne ne savait ce que le ballon avait signifié pour lui. Sur les terrains de sport, il échappait au regard de son père, à ses gronderies ou, pire, à son indifférence. Les filles frappaient des mains en le voyant. C'est là qu'il avait gagné ce sobriquet de Zek qui signifie Eclair, sorte de diminutif de son prénom, Iziaka. Madou allait arriver.
Cela remuait tant de souvenirs. Olnel. Delphine. Ce suicide. L'hiver était terrible cette année-là. Paris transformé en Sibérie. Delphine, qui était revenue de la maternité une semaine plus tôt et avait passé ces quelques jours prostrée, indifférente à ses suppliques, s'était glissée dehors la nuit venue. Comment imaginer son dernier trajet ? Du parc Montsouris au pont de Puteaux. Au matin, des Arabes courant vers le premier autobus avaient vu sur une des berges cet étrange tas de neige d'où dépassait, absurde, un membre nu. Marie-Hélène se prenait la tête entre les mains et répétait :
— Dis-moi que ce n'est pas ma faute …
Pas sa faute? C'était la faute à qui alors ? A elle. A elle surtout, même si parfois, il lui avait soutenu le contraire pour l'apaiser.
Zek vida son verre. Bientôt, il se sentirait mieux. Le monde serait rond et lumineux. Autour de lui, les potins allaient bon train. Comme chaque soir, ses compagnons y allaient de leurs petites baves contre les puissants, de leurs petites rages. Ne pouvant attaquer le pouvoir autrement, ils le salissaient. Celui-ci savait que le président Toumany avait pris la propre fiancée de son fils. Celui-là que le ministre des Affaires étrangères avait répudié sa femme de vingt ans pour une gourgandine dont tout N'Daru avait vu le slip … et Zek se prenait à les mépriser, simplement parce qu'il se méprisait lui-même d'être là avec eux. Quelques semaines plus tôt, il avait trouvé un tract posé en évidence sur son bureau à la banque. « Dix ans, ça suffit ! »
Il avait interrogé sa secrétaire qui avait affirmé n'avoir vu personne de suspect. Aucun jeune. Aucun chômeur. Zek n'avait pas osé s'approcher de son sous-directeur dont l'arrogance à son endroit, tout supérieur qu'il était, le glaçait. Ce jeune homme diplômé d'une université américaine avait été envoyé à Rihata pour se repentir d'avoir convoité la même fille qu'un ministre et depuis son arrivée se comportait çomme un prince en exil attendant que son trône lui soit rendu. Donc l'affaire en était restée là …
Quand Zek se décida à rentrer, il était tard, moins tard cependant qu'à l'accoutumée. Même pas minuit. Il traversa la ville endormie, sauf aux alentours de l'unique cinéma où des jeunes traînaient encore, incapables sans doute d'aller s'offrir un verre dans un bar. Malgré tout, il aimait cette ville. Elle était taillée à sa mesure. Quand il se rendait à N'Daru, une fois l'an, il était effaré par ses anciens camarades, leur arrivisme, leur férocité, leur rage de posséder. Il n'avait jamais été ainsi. Il n'avait jamais rêvé d'une carrière politique. Il n'avait jamais eu d'autre ambition qu'être heureux. Le bonheur, qu'était-ce ? Une femme aimante et soumise. Une famille qui s'agrandit. Des amis sincères.
Il était arrivé devant sa villa. Le gardien sawale s'approcha vivement de la grille pour l'ouvrir à deux battants et Zek qui n'aimait pas déranger le vieil homme lui glissa un raïs que l'autre accepta en le bénissant rituellement. Pourvu que Sokambi ne sorte pas de son pavillon comme elle le faisait souvent quand il rentrait, sans un mot, simplement pour lui signifier que ces retours tardifs, elle les désapprouvait ! Tout à ses pensées, il ne vit pas Christophe arpentant le jardin, une cigarette aux lèvres. Heureusement ! Car l'aurait-il vu qu'il se serait cru obligé de lui lancer quelque plaisanterie qu'il croyait virile et n'était que leste. Or Christophe était pur et de tels échanges le mettaient au supplice. Avec sa belle petite gueule, ses yeux gris, son teint clair et les copeaux de cuivre de ses cheveux, il était le favori de bien des lycéennes. Aux weekends, quand il allait danser le reggae au Calao, les petites prostituées l'auraient bien préféré aux jeunes brutaux qui les assaillaient. Mais il ne leur accordait pas un rega:rd. Il n'avait qu'une obsession. Au fur et à mesure qu'il se rapprochait de l'âge auquel elle avait cessé de vivre, il était torturé par la pensée de sa mère, Delphine. Il n'avait vu d'elle grâce à des photos médiocres qu'un visage charmant et insignifiant qui ne lui avait rien appris. Quelles souffrances, quels désespoirs l'avaient conduite au suicide ? Les explications de Zek, car Marie-Hélène se dérobait et n'en fournissait pratiquement aucune, ne pouvaient le satisfaire.
— Est-ce qu'on se suicide à dix-neuf ans parce qu'un amant refuse de vous épouser et vous abandonne ? Peut-être. Sûrement pas cependant si on a un fils, un robuste bébé. Car cela signifierait que cet enfant ne comptait pas. Voire même qu'il était haï. Etre haï de sa mère, Christophe en frissonnait. Des larmes lui venaient quand il pensait à lui-même, pesamment endormi dans un moïse, innocent et cependant coupable. Puis il se reprochait cet attendrissement et s'exhortait à devenir un homme.
Comment devenir un homme quand on ne connaît pas son passé ? Quand on ne sait d'où l'on vient ?
Olnel.
Sans trop savoir pourquoi, il avait attribué à ce père dont on lui parlait si peu, les traits d'un Zapata de cinéma et il était heureux de n'avoir pas hérité de ce charme fatal.
Fatal au sens littéral puisqu'il avait causé la mort. A propos d'Olnel, Zek abondait en lieux communs :
— Ne lui en veux pas ! C'était un irresponsable, un enfant gâté. Tu sais, certains hommes ne sont pas faits pour la paternité … !
Christophe écrasa sa cigarette et s'assit sur la dernière marche du perron. La lune se levait enfin, un croissant étique, sans force. La nuit s'alourdissait de la brume du fleuve dont de larges pans pénétraient la ville. C'était l'heure, disait-on, où les âmes des morts en mal de réincarnation erraient misérablement.
Haïti ? Comment était-ce ? Qui pouvait le renseigner ? Marie-Hélène parlait rarement des Antilles, de la Guadeloupe. Quand elle le faisait, c'était avec une sorte de rancune comme de terres où ne fleurissaient que l'amertume, la solitude et la mesquinerie. Christophe ne se laissait pas abuser. Il s'était forgé sa petite image à lui. Des mornes verts et feuillus. Des cours d'eau limpide. La mer jouant à colin-maillard. Et par-dessus tout cela le volcan assis comme une mégère la pipe entre les dents :
— La cour dort ?
— Non, la cour ne dort pas.
Des hommes, des femmes et des enfants dont le teint avait les reflets du sien frappaient en cadence dans leurs mains. Pourtant il le savait, c'étaient là des clichés, une pacotille qui ne saurait résister à la réalité. Alors comment aller plus loin ? Il se prit la tête à deux mains. Qui pourrait le renseigner ? Madou ? Des souvenirs confus surgis de son enfance lui indiquaient qu'il avait été assez lié avec Marie-Hélène pour en savoir long sur tout ce passé qu'on lui dérobait. Pourtant accepterait-il de parler ? Et puis, l'ignorance n'était-elle pas préférable ? Soudain, Christophe avait peur.


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