webGuinee Bibliothèque

Maryse Conde, 1980s
Maryse Condé

Une saison à Rihata

Paris, Laffont, 1981

une-saison-a-rihata

A Sylvie, Aïcha, Leïla et Raki

« … La toute-puissance des faits
est telle que l'imagination n'a
presque plus rien. »
Peter Handke, Le Malheur indifférent.

Une ancienne ville coloniale abandonnée à sa torpeur, que traverse un fleuve boueux : Rihata. Une grande maison délabrée. au jardin envahi d'herbes de Guinée. et ses occupants : Marie-Hélène, Antillaise déracinée, Zek, son mari, directeur régional de la Banque autonome pour le développement, et leurs enfants.
Marie-Hélène a connu Zek à Paris. où ils étaient tous deux étudiants. Elle l'a épousé et l'a suivi en Afrique dans cette République noire gouvernée par un tyran qui fonde son pouvoir sur les rivalités tribales et la terreur policière. A N'Daru, la capitale, un drame a marqué le couple. Puis Marie-Hélène a follement aimé le frère cadet de Zek, Madou. Dans ces conditions, l'installation à Rihata a pris l'allure d'une fuite.
Marie-Hélène, insatisfaite, blessée et blessante, confrontée à un milieu clos pour lequel elle reste “l'étrangère”, est sur le point de se résigner à vieillir quand Madou reparait. ministre en mission. Avec lui renaissent la tentation d'exister et l'espoir d'un autre horizon — le temps d'une saison …
Une société inadaptée, écartelée entre la tradition et le “modernisme”; des hommes et des femmes, exilés de l'intérieur un peu à la manière de certains héros de Graham Greene — c'est Une saison à Rihata, ce roman envoûtant où se révèle, complexe et troublante, l'Afrique nouvelle.

back up forward

Chapitre 1

La maison était posée un peu de guinguois au milieu d'une immense pelouse, mal entretenue, qui comptait plus d'herbes de Guinée que de gazon. Une allée conduisait de la haie de bougainvillées au double escalier du perron enserrant entre ses rampes branlantes un cactus solitaire et des frangipaniers nains. Elle avait encore fière allure. Vingt ans plus tôt, c'est-à-dire avant l'indépendance, elle avait été construite par le président du tribunal et sa femme, tous deux bordelais d'origine et qui aimaient les fêtes. Tout leur était prétexte à réjouissances, l'arrivée d'un nouveau fonctionnaire, le départ d'un ancien, les congés, les rapatriements sanitaires … Quand les Français étaient partis, la demeure était restée fermée des années et s'était lentement délabrée. Car son architecture sentait trop le temps colonial et déplaisait aux nouveaux responsables du Secrétariat régional du parti unique. Ils préféraient se faire bâtir des villas de style mauresque sur les terrains avoisinant le fleuve au-delà des limites de la petite agglomération.
Quand Zek était arrivé à Rihata avec sa femme, MarieHélène, ses enfants déjà nombreux et sa mère, on avait rouvert la maison à la hâte, badigeonnant ses murs, rafistolant ses planchers et ses fenêtres, désherbant son jardin. Par la suite, on avait proposé à Zek des demeures plus modernes, moins humides et moins inconfortables. Il les avait toujours refusées. Comme ses enfants, comme Marie-Hélène peut-être, il s'était attaché à cette maison qui ne ressemblait à aucune autre, à l'image de sa famille.
Christophe était le seul qui aurait souhaité aller habiter ailleurs. Soit dans une case en terre au milieu d'une concession encombrée comme certains de ses camarades de lycée. Soit dans une mesquine villa de la Cité des Fonctionnaires. Soit encore dans le nouveau quartier résidentiel que les gens de Rihata, jamais à court de surnoms, avaient baptisé « le Jardin d'Allah ». A ses yeux, cette demeure inhabituelle était un symbole. Le symbole de leur condition de semi-étrangers, mal intégrés à une communauté qui ne perdait jamais de vue les siens. Pourtant Zek était un enfant du pays, fils d'une des plus illustres familles ngurka, dont le père Malan avait fondé le premier syndicat de planteurs, un notable sous la colonisation. Les griots qui s'assemblaient dans le jardin lors des fêtes faisaient même remonter ses aïeux jusqu'à Bouraïna, le héros mythique ngurka dont chacun connaissait l'épopée. Le malaise venait de Marie-Hélène et Christophe, qui l'adorait, se sentait parfois prêt de la haïr …
Non que Marie-Hélène fût la seule à être née loin de Rihata. Les excès de certains régimes politiques chassaient de leur pays un nombre toujours plus grand d'hommes et de femmes jusqu'à Rihata, et bien des nationalités se rencontraient.
Pourtant elle était la seule que les femmes au marché, les commerçants de l'avenue Patrice-Lumumba, les petits vendeurs de dattes et d'arachides appelaient « Semela », mot ngurka qui signifie « Celle-qui-vient-d'ailleurs ». L'ailleurs ne s'inscrivait pas simplement dans son teint ou dans ses cheveux. Les habitants de Rihata s'accommodaient fort bien des métissages. Français, Libanais, Grecs … avaient laissé leur quota de bâtards à peau claire et toison bouclée et personne ne les tenait à ,l'écart. Mais il s'inscrivait dans ses gestes, ses attitudes, ses réactions, toute une manière d'être qui déconcertait, intimidait, attirait selon les cas, et la singularisait aussi sûrement qu'une tache de naissance au milieu du front, un pied bot ou un membre estropié. Christophe avait peur de lui ressembler. Chaque matin, angoissé, il examinait le jeune mulâtre qui lui faisait face dans la glace. Celui-là aussi venait d'ailleurs. De la Guadeloupe par sa mère, Delphine, soeur de Marie-Hélène. D'Haïti par son père dont il ne savait rien. Il aurait donné n'importe quoi pour être non pas le neveu de Zek, recueilli par bonté à la mort de sa mère, mais son fils, issu de ses reins et de son désir, enraciné dans cette terre, pareil à ceux qu'elle portait.
Il se leva pour poser un disque sur l'électrophone qu'il avait reçu en cadeau la nuit précédente. Car c'était Noël. Pour beaucoup de raisons, Christophe haïssait Noël qui accentuait son sentiment d'isolement. Non seulement ses amis et camarades de lycée, musulmans pour la plupart, ne s'en souciaient pas. Mais encore, au sein de la famille, il était le seul que Marie-Hélène obligeait à des célébrations religieuses, Zek qui, pourtant, ne s'opposait pas à grand-chose, s'il respectait la foi de sa femme et de son neveu, interdisait à ses filles de mettre les pieds à l'église. Christophe devait donc accompagner Marie-Hélène chez Jacques Abouchar, le commerçant libanais catholique lui aussi, qui vendait à cette occasion des sapins artificiels, des bougies multicolores, des cheveux d'ange, des paillettes. Marie-Hélène faisait son choix sous le regard concupiscent du gros homme. Puis Christophe l'escortait à la messe de minuit dans la petite église de bois où ne s'assemblaient pas cinquante personnes et, de retour à la maison, partageait avec elle un repas de réveillon que Bolanle, le boy-cuisinier, avait laissé au chaud et qui soulevait toujours en lui la même nausée.
Cette année, tout s'était mieux passé, car Marie-Hélène était enceinte, presque à son terme et trop lasse pour se soucier de sapin, de messe et de réveillon. Elle s'était mise au lit peu après le dîner et c'était Zek qui avait apporté à Christophe cet électrophone qui avait dû coûter une fortune car on ne pouvait l'acquérir qu'au marché noir. Christophe aurait aimé lui signifier qu'à dix-sept ans, il n'était plus un enfant et que, conscient de la situation financière de la famille, il n'avait que faire de tels cadeaux. Il n'avait pas osé et il avait balbutié des remerciements dont Zek n'était pas dupe puisqu'ils s'étaient toujours compris à demi-mot. Ayant choisi un disque, Christophe s'apprêtait à se recoucher quand Sia entra dans sa chambre. Sia, fille aînée de Zek et Marie-Hélène, était sa cousine de deux ans sa cadette. C'était une adolescente distante, grave, qui semblait ce matin-là particulièrement sombre. S'asseyant au pied du lit, elle rongea en silence les ongles de sa main gauche, puis déclara :
— Oncle Madou sera ici après-demain …
Christophe interrogea avec stupeur :
— Il vient nous voir ?
Elle eut un haussement d'épaules :
— Non, bien sûr. Il vient commémorer l'anniversaire du coup d'Etat.
Zek avait un frère, de près de dix ans son cadet, qui l'année précédente avait été nommé ministre. Ministre du Développement rural. Depuis quelques années, les deux frères étaient brouillés. En vérité, leur dissentiment, Christophe le savait, remontait à fort loin. Ils étaient les seu!ls fils de Malan, qui avait eu quatre femmes et quinze filles. Madou était le fils de la première épouse qui avait mis au monde, coup sur coup, cinq filles alors que la troisième femme, Sokambi, que Malan n'aimait pas et qui lui avait été donnée par une famille d'anciens vassaux qui voulait l'honorer, avait déjà un garçon, Zek. Zek et Madou avaient donc été élevés comme deux rivaux, devant détourner chacun à son profit l'attention et l'affection de son père. Sans effort apparent, Madou avait été victorieux. A cette mésentente initiale s'étaient ajoutés d'autres éléments dont Christophe ne savait rien. Tout s'était passé des années auparavant alors qu'ils habitaient N'Daru, la capitale, avant que Zek n'ait demandé son affectation pour Rihata, cette petite agglomération où il ne se passait jamais rien.
Christophe releva la tête vers Sia qui continuait de se ronger les ongles :
— Tu crois qu'il habitera chez nous ?
Elle leva les yeux au ciel :
— Pas après ce qui s'est passé entre papa et lui !
A la vérité, elle n'en savait pas davantage que Christophe, mais elle parlait toujours avec beaucoup d'assurance et de sous-entendus.
Il la suivit sur le balcon. Toutes les chambres étaient situées au deuxième étage et on apercevait les rizières pilotes, descendant jusqu'au fleuve dont les eaux étaient encore hautes en cette saison. On pouvait même distinguer les petits sawale dans leurs pagnes en haillons guidant avec de longues perches leurs barques de roseaux et, sur l'autre rive, le minaret de la mosquée de Mecoura. Rihata était comme située sur une presqu'île, entourée par un méandre paresseux du fleuve. Pour cette raison, la végétation, même en saison sèche, n'y était jamais pelée, poudreuse comme en d'autres parties du pays. L'hivernage semblait toujours s'attarder dans la vigueur des herbes, le feuillage des manguiers et la parure des flamboyants qui tardaient à se peupler de gousses.
Sia détestait Rihata et tout ce qui l'entourait. Elle ne comprenait pas que sa mère apparemment destinée par la naissance, les dons physiques et intellectuels à une existence brillante, ait pu épouser son père et le suivre dans ce pays que seules les excentricités de son dictateur signalaient à l'attention du monde. Alors elle se réfugiait dans cette maison qu'elle transformait tour à tour en château de contes de fées, habitation à l'antillaise complète avec vieilles das berçant les poupons dans des moïses. En ce matin de Noël, elle aurait souhaité trouver au pied de son lit une petite montagne de présents, ses doigts s'emmêlant dans les rubans des paquets, se piquant aux épingles dorées, tandis que ses parents ravis se pencheraient sur elle. Au lieu de cela, le silence. La famille dormait encore, à l'exception de Sara et Kadi, respectivement les quatrième et cinquième filles, qui jouaient au pied du perron. Il y avait aussi, bien sûr, la grand-mère Sokambi, levée chaque matin à l'aube, qui s'affairait autour de ses pagnes et de ses bassines de teinture au fond du jardin. Quant à Zek et Marie-Hélène, ils étaient enfermés dans la grande chambre au plafond rongé de moisissures. Ils ne s'aimaient plus, c'était visible. D'ailleurs s'étaient-ils jamais aimés ? Alors pourquoi vivaient-ils ensemble ? Pourquoi faisaient-ils tant d'enfants ? Six déjà, et un septième sur le point de naître …
— On va faire un tour au fleuve ?
La proposition de Christophe ne lui sourit guère. Cependant des heures interminables s'étireraient jusqu'au déjeuner. Sur la rive du fleuve, une sorte de bar-restaurant s'élevait. On pouvait s'y offrir un jus de fruit, un coca-cola, une bière tout en grignotant une friture fraîchement pêchée. Pendant quelque temps, la bourgeoisie de Rihata s'y était donné rendez-vous, écoutant bien avant dans la nuit des airs de cora et de balafon. Puis l'engouement avait cessé, le patron du bar-restaurant se voyait proche de la faillite, car rien ne durait à Rihata. Dans cette petite ville, les enthousiasmes n'étaient jamais que fugitifs.
Elle haussa les épaules avec indifférence :
— Si tu veux …
Le balcon entourait la maison comme une légère passerelle, branlante par endroits. Sia décida de changer de pagne et Christophe l'attendit, fixant le fleuve étale, grisâtre, qui bien avant midi étincellerait au soleil. Le fleuve l'avait toujours fasciné. Il imaginait le sourd voyage des eaux jusqu'au delta, jusqu'à la mer, jusqu'à l'Amérique, en face. Peut-être, un jour, serait-il obligé de partir, loin de Rihata.

Sokambi vit Sia et Christophe, après avoir embrassé Sara et Kadi, enfourcher le même Solex. Elle pinça les lèvres. Ce Solex que Christophe avait reçu au début de l'année comme cadeau d'anniversaire lui semblait un présent dispendieux et choquant. Ne pouvait-il se contenter comme tout le monde des vélos chinois « Pigeon Volant » vendus dans les magasins d'Etat ? Et puis, elle n'aimait pas la manière dont sa petite-fille, pour se jucher sur le porte-bagages, au mépris de toute pudeur, relevait sa jupe en découvrant une ample portion de ses cuisses. De toute façon, elle n'aimait pas la façon dont son fils élevait ses enfants et dont il dirigeait sa maison. Mais la dirigeait-il seulement ? Il laissait toutes les responsabilités, toutes les décisions à Marie-Hélène. Ah ! si un homme était dominé par une femme, c'était bien celui-là, sorti de ses entrailles quelque quarante ans plus tôt ! Qu'ont-elles donc, ces étrangères ? Comment arrivent-elles à mener les hommes ? Sokambi se rappelait les préceptes qu'elle avait reçus : ne jamais regarder son mari dans les yeux, lui parler en baissant la voix, le servir, toujours le servir et surtout ne jamais lui être infidèle. Infidèle, le mot était déjà un crime ! Comment donc avait été élevée Marie-Hélène et que lui avait-on enseigné ?
Sokambi enfonça la cuiller dans la bouillie de riz qu'elle prenait toujours vers 10 heures pour calmer ses douleurs d'estomac. Sa jeunesse était loin ! Elle entrait dans sa soixantième année et alors qu'elle aurait dû couler des jours tranquilles, maîtresse incontestée dans la maison de son fils, elle était reléguée dans un petit pavillon qui avait abrité autrefois des domestiques et vivait du fruit de son seul commerce. Pourtant quand Zek était revenu au pays, ses études terminées, elle avait cru qu'une vie nouvdle commencerait pour elle. Elle n'en pouvait plus de demeurer dans la concession de Malan, méprisée, ignorée, considérée comme stérile puisqu'elle n'avait eu qu'un fils et qui s'attardait au loin.
Avec rancoeur, elle avala une bouchée de pâte tiède et faiblement sucrée.
Enfin Zek était revenu de Paris … Mais avec cette épouse étrangère, cette Antillaise, et ce garçon métis qui était l'enfant de la défunte soeur de sa femme. A la vérité Sokambi n'avait rien contre Christophe qui était certainement plus poli et attentionné à son endroit que ses propres petites-filles. Ce qu'elle désapprouvait, c'était la place qu'il occupait au foyer de Zek. Un bâtard traité comme un véritable héritier. Il est vrai que Marie-Hélène ne faisait que des filles : six déjà ! Ce septième enfant qui allait naître serait-il enfin un garçon ? Malgré son peu d'affection pour sa belle-fille, elle ne put s'empêcher de marmonner la prière rituelle. Qu'Allah lui accorde un fils afin qu'il puisse lui fermer les yeux !
Oui, si elle avait espéré une vie nouvelle en rejoignant Zek à N'Daru, très vite elle avait dû déchanter. Dès la première rencontre, elle avait lu le mépris dans les yeux marron clair de Marie-Hélène, senti le mépris dans son attitude. Toutes ses tentatives de donner des soins aux enfants, de les nourrir à sa manière, d'intervenir dans les décisions les concernant avaient été repoussées et elle s'était retrouvée inutile, ignorée cette fois encore. Elle avait tenu bon trois ou quatre ans parce qu'un fils n'est pas un fruit que l'on jette si sa saveur déplaît. Puis de guerre lasse, elle était allée trouver Zek pour lui annoncer son intention de retourner à Asin. Bien sûr, il l'avait suppliée de n'en rien faire. Alors elle était restée. L'année suivante, Madou était revenu de Moscou, ses études terminées. Il avait logé chez son aîné et elle avait assisté impuissante au drame jusqu'à ce départ vers Rihata qui ressemblait à une fuite. C'est à Rihata qu'elle s'était remise à son ancien métier de teinturière, aidée de trois gamines qu'elle avait fait venir d'Asin. Son commerce prospérait. Elle avait ouvert un compte à la banque dans lequel Zek puisait sans vergogne. Six enfants, une femme qui ne faisait rien de ses dix doigts, qui se levait quand le soleil était déjà haut dans le ciel, qui n'entrait jamais à la cuisine où les boys avaient carte blanche et qui fumait à en avoir les doigts tachés de jaune ! Pas étonnant qu'il fût sans un raïs dès le 10 du mois !
Ecoeurée, Sokambi avala sa dernière bouchée et, se levant, vit Zek s'avancer vers son pavillon. Comme chaque fois qu'elle considérait son fils, son coeur fondit de tendresse ! Qu'ill était beau avec sa stature colossale! Chacun se retournait sur lui ! Est-ce qu'il n'aurait pas dû être le palmier dans son désert ? L'eau fraîche pour sa bouche assoiffée ? Au lieu de cela, il se rongeait les sangs et ne connaissait pas une minute de bonheur. Vivement ellle appela une fillette pour lui sortir une chaise, car il ne savait plus s'accroupir sur une natte et pendant qu'ils se saluaient longuement, rituellement, elle essaya de deviner ce qui l'amenait auprès d'elle. Il semblait extrêmement soucieux. En même temps, elle n'osait l'interroger. Il finit par articuler, sans lever les yeux vers elle :
— Madou sera ici dans deux jours …
Sokambi resta d'abord bouche bée, puis elle retrouva l'usage de la parole :
— Il vient te voir ?
— Mais non … Il vient représenter le gouvernement aux cérémonies de commémoration du coup d'Etat …
Vraiment, les dieux et les ancêtres ne savent pas toujours ce qu'ils font ! Madou qui aurait dû être puni de façon spectaculaire, s'était vu attribuer un haut poste ministériel et avait même épousé une des jeunes soeurs du président. A présent, toutes les têtes se courbaient devant lui. Des files de suppliants s'allongeaient à sa porte. Sokambi interrogea :
— Est-ce qu'il va loger avec nous ?
Zek haussa les épaules :
— Il préférera sûrement une des villas du parti.
Sa voix était rauque.
A ce moment, une des fillettes sortit du pavillon et lui apporta une petite calebasse de lait caillé, rafraîchi et parfumé de feuilles de menthe. Comme il la lui prenait des mains, baissant la tête, elle esquissa une petite génuflexion et ce geste de politesse traditionnelle, fort courant cependant, le troubla. Seuls ses domestiques lui témoignaient ce respect. Qu'était-il au sein de sa propre famiille, aux yeux de ses enfants, de sa femme, de sa mère d'abord ?
Comme tous les fils uniques, il avait rêvé d'assurer à sa mère la vieillesse la plus douce. Trop longtemps, il l'avait vue peiner dans la concession de son père, servante de ses coépouses puisqu'elle n'enfantait plus, cuisinant interminablement, teignant des pagnes. Il savait quels espoirs elle faisait reposer sur le seul enfant mâle sorti de son ventre.
Au lieu de cela ?
Il regarda autour de lui. Cette maison à laquelle une sorte de perversité l'attachait. Cette vieille DS 19 que chaque matin les enfants ou les boys devaient pousser. Tout ce cadre qui concrétisait son insuccès. Pourquoi n'avait-il pas réussi ? Ce serait trop facile de rejeter la faute sur Marie-Hélène. Une femme ne forge jamais entièrement le destin d'un homme. Ainsi Madou allait venir, auréo1é du prestige de ses nouvelles fonctions. Par contraste, modeste directeur d'une agence de la Banque autonome pour le développement, il paraîtrait encore pius dérisoire et les gens diraient : « Tiens, le cadet a passé devant l'aîné. »
Toujours, toujours son cadet avait passé devant lui. Dans le coeur de leur père. Depuis l'enfance Malan l'avait considéré comme un balourd tout juste bon à taper dans un ballon. Madou, lui, n'avait pas douze ans, à ses premières années de lycée, qu'il lui servait de secrétaire quand les vacances le ramenaient au village. Pourquoi humilier ainsi son fils aîné ? Est-ce qu'il s'était passé entre Sokambi et Malan des choses dont il payait le prix ? C'était la seule explication possible et, à la profonde affection qu'il portait à sa mère, seul être qui lui appartînt, se mêlaient l'aigreur et la rancune. Il avait revu son frère la dernière fois qu'il s'était rendu à N'Daru pour la conférence des directeurs de banques nationalisées. On murmurait alors son nom comme celui d'un ministrable. Déjà, il habitait le quartier résidentiel que les habitants de N'Daru avaient baptisé « Petit Paradis ». Déjà il circulait en Mercedes à fanion …
Comme le nom de Madou était tabou entre eux, il n'avait pas parlé à Marie-Hélène de cette rencontre. De même, il ne lui avait pas annoncé sa venue. Il l'avait laissée endormie, ou feignant de l'être, dans le grand lit à baldaquin où le président du tribunal et sa femme berçaient autrefois leurs fantasmes. Chaque matin, oubliant les malentendus et les disputes de la veille, Zek se levait plein d'amour et de tendresse pour sa femme et cette faculté d'oubli, de pardon, l'humiliait. Son père avait été un homme inflexible, traitant ses épouses comme des enfants ou des esclaves. Il n'hésitait pas à les frapper et à les renvoyer chez elles. C'était sans doute cette faiblesse, cette mollesse très tôt perçue chez son aîné qui l'avait conduit à le mépriser. Car son père le méprisait. Il avait vite désespéré d'éveiller en lui le moindre intérêt et quand il l'avait vu immobile, étendu sur sa natte funéraire, il avait ressenti comme un soulagement. Une fois ces yeux-là fermés, peut-être pourrait-il commencer à vivre ! Comme il s'était trompé ! Malan n'avait pas cessé de le hanter. C'était lui qu'il voyait à tous les instants critiques de sa vie avec Marie-Hélène.
La première fois : Olnel.
Le visage surgit dans sa mémoire tellement proche, tellement présent, à ne pas croire que dix-sept ans avaient passé depuis leur première rencontre.
Dans la grisaille de sa vie, Zek gardait un souvenir fabuleux des années qu'il avait passées à Paris. Ce n'était pas à cause des musées, des expositions, des galeries ou des spectacles, en un mot de ce qui donne à cette ville sa réputation. C'était à cause des femmes. Les femmes ! Blondes, brunes, rousses, offertes, séduites, prises à tous les coups. Il arrivait de N'Daru où sa scolarité avait été sans gloire. Deux fois recalé au bac, traité par tous comme un ennuyeux broussard. Paris l'avait sacré roi, prince de sang. Ce n'était pas le triste Paris qu'il avait revu au cours d'une mission, des années plus tard, grouillant d'un sous-prolétariat sénégalais ou malien. Non, c'était le merveilleux Paris de la veille des indépendances, quand chaque étudiant pouvait se fabriquer un arbre généalogique à sa convenance. Zek n'avait cure de l'agitation politique autour de lui. A la sortie de son école de commerce, des enragés distribuaient des tracts : colonialisme, anticolonialisme … Lui se regardait dans la glace de sa chambre d'hôtel, se brossait méticuleusement les cheveux, car il n'y avait en ce temps-là ni afro, ni rasta, ni black is beautiful. Ensuite il boutonnait le veston de son costume trois-pièces, enfilait son pardessus en poil de chameau et se mettait en chasse. Au sortir des boîtes de nuit, Paris était livide.
Cette existence de rêve s'était arrêtée net lors de sa rencontre avec Marie-Hélène. Dix-neuf ans, deuxième année de Sciences-Po, toute l'arrogance du monde dans ses beaux yeux. Zek s'était vu dans ce regard, petit, dérisoire, un nain. Cela n'expliquait pas seulement la fascination qu'elle avait exercée sur lui. C'était son goût pour des idées abstraites qui, lui, ne l'avaient pas effleuré un instant : le devenir du continent africain, le progrès de l'homme noir, sa place dans le monde. Ebahi, il la suivait à d'interminables meetings dans des sa!lles glaciales ou surchauffées, à des marches à travers Paris, signait des pétitions, versait des souscriptions. Que ne lui suffisait-il d'être belle ?
C'est au retour d'un de ces meetings, marches, conférences, il ne s'en souvenait plus, qu'ils avaient vu Delphine à une terrasse de café avec un inconnu. Delphine, la jeune soeur de Marie-Hélène, moins frappante que son aînée mais jolie tout de même avec ses yeux gris et ses cheveux blonds crépus qui intriguaient fort Zek. Marie-Hélène expliquait :
— C'est une « chahine ». Vous n'en avez pas chez vous ?
L'inconnu à côté de Delphine pouvait passer pour beau. Cheveux noirs et bouclés, teint à peine hâlé, moustache à la rastaquouère. Elle l'avait présenté :
— Olnel, un camarade haïtien …
Non, il n'avait rien pressenti du drame qu'ils allaient vivre. C'est qu'il y avait dans Olnel quelque chose de factice qui, croyait-il, ne pouvait faire illusion à Marie-Hélène, si Delphine était dupe. Tant d'intelligence et de beauté pour cet Apollon de bazar qui vantait pompeusement la fortune de sa famille et ses origines aristocratiques ? Et pourtant Marie-Hélène lui avait préféré ce bellâtre. Dix-sept ans plus tard, Zek retrouvait intacte sa souffrance.
Il regarda sa mère et fit, très bas :
— Je ne l'ai pas encore prévenue …
Elle ne répondit rien, lui opposant son visage usé. Ses grands traits rigides s'adoucissaient. Entre les rides profondes, les lèvres s'incurvaient comme pour sourire. Il savait ce qu'elle pensait. De Marie-Hélène, de sa conduite envers elle. D'un certain point de vue, sa désapprobation était méritée. Il ne se conduisait pas en homme, en ngurka.
Il se leva. Il faudrait faire ratisser la pelouse, couper les branches des manguiers qui donnaient trop d'ombre au potager. Les tomates et les okras venaient mal.
Madou arrivait.
Il se sentit vieux, triste, un goût de cendres dans la bouche. Il remonta lentement vers la mai·son. Le boy ouvrait les fenêtres des chambres des enfants qui s'accrochaient à la balustrade, sciant l'air de leurs jolies voix perçantes.
— Papa ! Papa ! Voilà papa !
Il releva la tête et leur sourit. Pourtant cette familiarité affectueuse le blessait. Ses filles l'aimaient allors qu'il aurait souhaité être craint. Elles se bousculaient pour grimper sur ses genoux, froissaient ses boubous, tripotaient son visage et il se revoyait devant son père, yeux baissés, paralysé par la peur. Malan ne lui avait jamais pris la main ni effleuré la joue. De retour de Paris, il s'était rendu à Asin pour lui présenter Marie-Hélène, arlors enceinte de leur deuxième fille, Alix, et Sia et Christophe. Quelle émotion de retrouver la grande concession ! Au milieu, la case du maître, fraîchement badigeonnée de peinture ocre, avec en lettres bleues des versets du Coran qu'il ne savait plus déchiffrer. Son père était à l'intérieur, tassé dans un pliant, le teint boueux, les prunelles jaunâtres, par endroits piquetées de rouge entre les paupières suintantes, car il souffrait d'un mal qu'une armée de guérisseurs n'arrivait pas à soigner. Zek s'était assis, mordant dans la noix de cola que l'autre lui avait tendue, envahi par une pitié et une tendresse qui l'emportaient sur la rancoeur. Les paroles étaient tombées, tranchant sa joie immense d'être là :
— Pourquoi as-tu fait cela ? Pourquoi as-tu épousé une Blanche ?
Il s'était efforcé de rire :
— Mais ce n'est pas une Blanche. C'est une Antillaise. Ses ancêtres étaient des nôtres …
Et il s'était lancé dans une longue explication de la traite, de l'implantation des Noirs aux Amériques. Au bout d'un moment, il s'était aperçu que son père ne l'écoutait pas, ne l'entendait pas. Alors il s'était tu et, comme autrefois, le silence s'était installé entre eux.
Il n'était pas retourné à Asin. Il n'avait pas revu son père vivant.

Marie-Hélène ouvrit les yeux et ne sut pas où elle se trouvait. Chaque matin, cette chambre à la fois prétentieuse et minable avec ses commodes et ses coffres au vernis écaillé, ses tentures râpées et cette odeur de moisi que jamais le soleil ne chassait, lui paraissait étrangère. Heureusement, la nuit, ses rêves l'emportaient. Loin de Rihata. Loin de son existence bornée. Plus ses frustrations, ses impatiences, ses humeurs l'avaient travaillée au point que personne, Zek excepté, n'osait l'approcher, plus le voyage était féerique. Ainsi elle avait respiré des fleurs qui ne poussent qu'aux branches des jacarandas, apprivoisé des animaux que l'on croit imaginaires parce qu'iils broutent rarement l'herbe des humains, écouté les mélodies de subtils instruments. Elle se redressa lourdement sur son oreiller. Cette nuit-là, où s'était-elle rendue ? Parce que c'était Noël sans doute, même si nul ne s'en souciait, elle avait poussé la porte d'une église décorée de grands bouquets baroques. Personne sur les bancs et pourtant une chaude rumeur de voix qui disaient :
— Viens, viens !
Elle avait remonté l'allée centrale sachant qu'au pied de l'autel, un présent l'attendait, un présent qui changerait toute sa vie. Mais l'autel avait reculé et elle ne l'avait jamais atteint. Ce rêve absurde et naïf, étrangement prenant en même temps, la laissait irritée, nerveuse. Elle parvint à se mettre debout. Cette extraordinaire pesanteur dans son bas-ventre lui indiquait que le petit inconnu qui l'habitait avait amorcé sa descente vers la lumière. Bientôt, il franchirait le terrible passage, aveuglé, étouffé de sang et de mucus. Délivrance ! Aucun mot n'avait jamais été plus approprié. Aucune grossesse n'était plus interminable que cette septième et dernière. Oui, dernière. La farce avait assez duré. Le plancher grinça sous ses pieds. S'accrochant aux meubles qui étaient comme les repères d'un passage à gué, elle se dirigea vers la salle de bain. Là, dans le grand miroir où la femme du président du tribunal mettait la dernière main à ses frisettes avant de descendre recevoir ses invités, elle savoura toute l'horreur de son image. Ce n'était pas la déformation de son ventre ou l'enflure de ses seins. C'était son visage. Ce visage d'une femme de trente-sept ans, à bout de souffle et à bout de course, ancrée dans l'échec et la médiocrité. Elle était encore belle. Mais la tentation de la folie émaciait ses traits, agrandissait les cernes autour de ses yeux, un peu hagards, fiévreux. On l'aurait crue prête à quelque action insensée, meurtrière. Elle commença de se brosser les cheveux, de beaux cheveux, on le lui répétait depuis l'enfance, qu'elle tenait de sa mère, puis elle enfila son peignoir assez râpé et sortit sur le balcon. Les enfants qui jouaient plus loin la dévisagèrent, cherchant à deviner si elles pouvaient s'approcher sans dommage et, ayant décidé du contraire, se bornèrent à la saluer :
— Bonjour, maman !
Marie-Hélène aimait ses enfants, bien sûr. Mais elle n'avait pas de temps à leur consacrer. Si elle n'y prenait pas garde, elles l'obligeraient à se détourner du seul souci qui comptait à ses yeux : la débandade de sa vie.
Elle prit place dans une berceuse qu'elle n'avait pas fait venir des Antilles, mais qu'elle avait trouvée dans le bric-à-brac de meubles qui emplissaient les douze pièces de la maison comme un visage ami au milieu d'une foule hostile.
Baissant les yeux, elle vit Zek arriver du fond du jardin, probablement de chez sa mère. Miles Gloriosus ! C'était le surnom qu'elle lui avait donné quand elle avait fait sa connaissance à Paris. Elle l'avait aussitôt percé à jour, décelant sous le bagou, la jovialité et les fanfaronnades, la bonté, certains diraient la faiblesse, et surtout la vulnérabilité. Très vite son pouvoir sur lui l'avait grisée. Si elle lui avait cédé, ce n'était pas par simple entraînement des sens, comme l'affirmait Olnel avec mépris. C'était pour se voir en lui. Jamais elle n'aurait autant de prix aux yeux d'un être.
Elle l'entendit approcher, repousser les enfants qui s'accrochaient à lui et, par habitude, lui tendit ses lèvres. Il les effleura distraitement.
Tandis qu'il cherchait un fauteuil, elle s'aperçut qu'il était profondément soucieux, mais n'éprouva aucun désir de l'interroger, encore moins de le consoler. Au bout d'un moment, il fit très vite :
— Madou sera ici après-demain …
Dans sa stupeur, elle resta muette, puis finit par balbutier :
— Ici ! Pourquoi ?
— Il vient pour la commémoration du coup d'Etat. Tu sais bien qu'il est devenu ministre ?
— C'est lui qui t'a prévenu ?
Zek secoua la tête :
— Non, c'est Dawad, le secrétaire régional qui m'a transmis sa dépêche.
Elle ne trouva rien à ajouter et il reprit :
— Ma mère pense que nous devons tout préparer pour le recevoir, comme s'il allait loger chez nous …
Marie-Hélène, comme devant toute suggestion de Sokambi, haussa les épaules avec dérision. Si elle méprisait tant la mère de son mari, c'est qu'elle ne pouvait s'empêcher de la comparer à la sienne. Sa mère à elle s'appelait Alix des Ruisseaux. Elle appartenait à une vieille famille qui avait donné à la Guadeloupe un poète dont les sonnets figuraient dans toutes les anthologies et un administrateur des colonies, reconverti préfet de l'Ardèche après les indépendances africaines. Alix avait été élevée dans le respect de toutes les valeurs qui font de la mulâtraille ce qu'elle est. Malheureusement, dans sa dix-huitième année, elle avait rencontré Siméon Montlouis, nègre bon teint dont la mère vendait du boudin au marché et qui, chose surprenante, parvenait à élever trois enfants grâce à ce commerce. Siméon qui ne savait pas qui était son père, n'était pas un de ces nègres à traits fins et belles manières qui, avec leurs origines, font oublier la couleur de leur peau. Non, c'était un nègre mail équarri, un nègre à voix tonitruante, un nègre solidement planté sur ses pieds énormes, un nègre nègre quoi ! Avocat de son métier, il alimentait le folklore local en histoires. On se racontait comment il coupait ses plaidoiries de digressions savoureuses, comment il lui arrivait d'apostropher les jurés en créole, en plein tribunal. Dans la désapprobation générale, Alix et Siméon s'étaient mariés. Mariage d'amour. Mais quand Marie-Hélène, aînée de leurs enfants, s'était trouvée en âge de comprendre, cet amour était loin. Elle avait vu d'une part un homme vulgaire et bien dans sa peau, entouré de ses amis, de ses maîtresses et de ses bâtards, de l'autre une femme silencieuse, solitaire. Y avait-il eu bataille pour la possession du coeur et de l'esprit des enfants ? Ou au contraire Siméon ne s'en était-il jamais soucié ? Toujours est-il que Marie-Hélène et sa soeur appartenaient entièrement à leur mère et à sa famille. Chaque vendredi après l'école, la Citroën du grand-père des Ruisseaux s'arrêtait devant leur maison pour les conduire à Gourbeyre où résidait le clan. Comme Marie-Hélène s'endormait régulièrement après le pont de la Gabarre, l'odeur des palétuviers lui emplissant les narines et s'associant pour toujours en elle aux longs trajets en voiture et à la tombée de la nuit, elle se retrouvait comme par enchantement dans un vaste lit de mahogany, Delphine roulée en boule contre son flanc, sa mère en peignoir saumon, ouvrant les volets sur des mornes aux flancs couverts de bananiers et s'exclamant :
Mon Dieu, comme c'est beau !
Marie-Hélène avait idolâtré sa mère à laquelle on disait qu'elle ressemblait. « En plus brun », précisait-on, car Alix avait un teint de vieil ivoire qui rougissait au soleil tandis que sa fille semblait dorée, cuite et recuite par ses rayons. Quand Alix était morte à cinquante ans d'un mal que les médecins n'avaient pu diagnostiquer, Marie-Hélène, perdant la tête, avait accusé son père de l'avoir tuée et avait rompu tous liens avec lui. Par Pierre, son jeune frère, elle avait appris qu'il s'était remarié et avait une ribambelle d'enfants aussi jeunes que les siens.
Madou allait venir !
Marie-Hélène s'était tellement efforcée de ne pas penser à lui qu'elle avait fini par l'oublier, du moins lui semblait-il. Il lui suffisait à présent de fermer les yeux pour que tout le passé revienne. Zek lui avait beaucoup parlé de son jeune frère pour lequel il éprouvait d'étranges sentiments d'affection, de rancune et d'admiration. Mais elle ne se l'était jamais nettement représenté. Et elle se rappelait sa surprise quand Madou était descendu de l'Illyouchine 18 qui le ramenait de Moscou. Si différent de son aîné ! Réservé, froid, hautain, presque méprisant ! Au début, cela l'avait irritée. Alors elle feignait de l'ignorer quand ils étaient face à face, car il logeait sous leur toit. Depuis peu en effet, le gouvernement qui jusqu'alors avait bombardé à des postes de premier plan des étudiants à peine sortis de leurs universités, s'était mis à se méfier des intellectuels, surtout formés à l'Est. Il les laissait mijoter dans un long purgatoire qui souvent devenait un enfer. Chaque jour Madou faisait antichambre au ministère de la Fonction publique et devait demander à Zek de quoi acheter ses cigarettes et ses journaux. Car, en ce temps-là, on recevait encore des journaux du monde entier, la presse n'était pas réduite au quotidien unique du parti unique, Falala, mot ngurka qui signifie la liberté dans la dignité. Après six mois de siège, Madou avait enfin annoncé :
— Je suis affecté au département de l'agriculture planifiée …
En qualité de quoi ? Il en riait :
— De gratte-papier …
Dawad, secrétaire régional du parti unique, relut pour la dixième fois le télex qu'il avait reçu de la présidence et qui annonçait la venue du ministre du Développement rural pour les fêtes du 28 décembre, date de la commémoration du coup d'Etat. Il se terminait ainsi : Prévenir frère ministre, directeur BAD.
Dawad avait obéi et fait prévenir Zek qu'il connaissait très bien. Car si ce dernier ne faisait pas partie des notables de la ville, tous associés à l'exercice du pouvoir politique, il n'en occupait pas moins une place particulière dans la société. Tout le monde estimait cet homme affable, si imposant dans ses grands boubous, généreux et gai dans la tradition des anciens chefs de maisons. Personne mieux que lui ne savait lancer une bonne plaisanterie en ngurka, jouant à l'infini sur les subtilités et les sous-entendus de la langue. Oui, Dawad lui-même l'estimait tout en sachant qu'il ne possédait pas de carte du Parti et n'assistait jamais aux réunions de comité de son quartier.
« Prévenir frère Ministre », qu'est-ce que cela signifiait en vérité ? Que le ministre allait loger chez son frère ? Ainsi donc, il ne fallait pas préparer l'appartement d'honneur qu'on réservait aux dignitaires du régime ? Il est dit que quelle que soit la position qu'il a atteinte, un homme ne saurait mépriser la demeure de son frère si humble soit-elle. Mais avec tous les bouleversements survenus dans le pays, on ne savait plus comment se conduisaient les gens ni selon quels critères. Les manières de Blancs l'emportaient sur tout. La tradition n'avait plus cours. A ce moment, comme Ibra, un de ses adjoints responsable à l'Animation culturelle, entrait dans le bureau, il lui tendit le télex et l'interrogea moqueusement :
— Toi qui connais manières de Blancs, dis-moi ! Est-ce qu'il va loger chez son frère ?
Ibra hocha la tête :
— Sûrement pas… J'ai entendu dire qu'ils étaient brouillés à mort. Ne me demande pas pourquoi, personne ne sait…
Ce point éclairci, il en restait d'autres en suspens.
— Tu crois qu'il faut prévenir Bwana ?
Bwana était le pourvoyeur en jolies filles chaque fois qu'une personnalité faisait à la region l'honneur d'une visite. On se demandait où il les dénichait. Il y en avait pour les plus difficiles.
Ibra comprenait la perplexité de son supérieur. On ne connaissait pas ce ministre, nommé depuis quelques mois. Il n'avait jamais fait parler de lui et appartenait à une génération qui était encore sur les bancs des lycées au moment de l'indépendance. Formé à l'Est, marié à une soeur du président : autant d'énigmes ! Lui offrir une femme s'il n'en désirait pas, l'irriterait. Ne pas lui en offrir s'il s'y attendait, désastre ! Dawad et Ibra savaient trop ce qu'une gaffe pouvait coûter. Les couloirs du secrétariat régional étaient pleins d'arrivistes qui guettaient un poste ou une promotion. Dawad décrocha le téléphone et donna une série d'ordres au responsable administratif. En dernière minute, il recommanda :
— Mets des fleurs dans tous les vases. Ces Africains nouvelle manière les adorent !
Puis il rit tout seul de sa plaisanterie. Ibra qui regardait par la fenêtre, se détourna :
— N'oublie pas les bons d'essence aux chauffeurs. Ils vont partir cet après-midi…
Ah oui ! Les chauffeurs allaient chercher les paysans des différentes sous-sections qui feraient la haie aux environs de l'aéroport. Dawad attira son carnet à souche.
— Quelle mascarade !
Stupéfié, croyant avoir mal entendu, il releva la tête vers Ibra. A présent, celui-ci se tenait au milieu de la pièce, les mains dans les poches de sa vareuse Mao. Il répéta avec une violence accrue :
— Quelle farce !
Puis brusquement il quitta la pièce.
Dawad resta médusé. Qu'avait-il voulu dire ? Qu'avait-tl qualifié de farce et de mascarade ? La célébration d'un coup d'Etat militaire qui avait jeté le pays dans les ténèbres de la dictature, mais que l'on qualifiait de révolutionnaire ? La venue de ce ministre qui n'avait jamais rien fait que connaître un jour 1a faveur présidentielle ? Dawad n'entendait nullement risquer sa situation. Jusqu'alors il avait été lucide et clairvoyant. Dans le conflit qui opposait Fily, premier président et leader historique, à Toumany, deuxième leader historique, récemment promu président à vie, il avait vite su crier « Vive Toumany » et en avait été récompensé puisque ce dernier s'était souvenu de leurs vagues liens de parenté et l'avait nommé à ce poste enviable. Jusqu'alors il avait eu une excellente opinion d'Ibra. Qu'avait-il voulu dire ? Une telle exclamation ne pouvait contenir qu'une critique. Il fallait l'avoir à l'oeil !


back up forward

Facebook logo Twitter logo LinkedIn Logo