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Sékou Touré
Ce qu'il fut. Ce qu'il a fait. Ce qu'il faut défaire

Editions Jeune Afrique. Collection Plus. Paris. 1985. 215 p.


Philippe Aziz
D'Alger à Rabat : vents de sable

Pour Sékou Touré, l'Algérie de Boumédienne ne pouvait hériter de celle de Ben Bella. Rien ne s'opposait en revanche à ce que le Maroc de Hassan II fût le digne héritage de Mohamed V, l'initiateur d'un regroupement des pays « progressistes » de l'Afrique indépendante.

« Ne perdez jamais de vue ceci, nous disait un familier de Sékou Touré : l'ancien président guinéen est avant tout un pragmatique, un homme qui cherche d'abord l'intérêt de son pays, avec, cependant, de temps à autre, quelques relents de sentimentalisme ».
Les relations tumultueuses — et fluctuantes — entretenues pendant un quart de siècle par Sékou Touré avec l'Algérie d'une part, le Maroc de l'autre, illustrent en effet ces deux aspects de la personnalité du Grand Syli. Avec l'Algérie révolutionnaire, c'est d'abord la lune de miel, l'accord parfait. En 1958, au moment où les nationalistes algériens mènent leur combat pour l'indépendance, Sékou est le seul chef d'Etat africain qui ose dire non à de, Gaulle : par ce seul geste, le leader guinéen acquiert aux yeux des Algériens la stature d'un héros du nationalisme africain. Le « non » de la Guinée marque une victoire éclatante. Même si Sékou n'est pas en mesure de fournir une aide militaire au FLN, il apporte, sur l'échiquier diplomatique, une voix de plus qui conforte la position des Algériens en lutte auprès des instances internationales. Pendant plusieurs années, le président guinéen devient l'avocat passionné de la cause algérienne, dont il défend les thèses au sein du fameux « groupe de Casablanca » qui, à partir de janvier 1961, rassemble les pays africains indépendants, réputés progressistes — ou proches de le devenir, comme l'Algérie. La Guinée est alors l'un des rares pays qui reconnaissent le GPRA, le Gouvernement provisoire de la République algérienne, et qui accueille, à Conakry, un ambassadeur algérien jouissant de toutes les prérogatives diplomatiques. Les démarches et les pressions exercées par la France ne réussiront pas à entamer la détermination de Sékou Touré.
En juillet 1962, l'Algérie, à son tour, devient un Etat souverain : dès le début, Sékou établit des liens profonds avec Ben Bella qu'il appellera son « frère de lutte » et l'on peut même parler d'un axe Alger-Conakry qui symbolise alors le combat contre l'impérialisme occidental. Et quand Sékou visite l'Algérie, un an après son accession à l'indépendance, l'accueil qu'il reçoit est prodigieux : c'est le seul chef d'Etat étranger auquel on offre l'occasion —historique— de s'adresser au peuple algérien rassemblé, dans la capitale, sur le Forum : moment d'exaltation lyrique, où les deux chefs révolutionnaires se donnent l'accolade sous les ovations d'une immense marée humaine. Et quand, à son tour, Ben Bella se rend à Conakry, c'est de nouveau l'enthousiasme et le délire dans le plus grand stade de la ville.

Sekou Toure en priere. 1982
Sekou Toure, Hassan II et le prince héritier Moulay Hassan, devenu Mohamed VI. 1984

Et c'est pourquoi le coup d'Etat du 19 juin 1965 blesse profondément Sékou Touré : ce jour-là, l'ambitieux et austère Boumedienne a fait arrêter Ben Bella pour prendre le pouvoir. Dès lors, les relations entre la Guinée et l'Algérie deviennent glaciales : malgré tous les efforts du nouveau maître d'Alger pour se concilier les faveurs de Conakry, le leader guinéen demeure intraitable : « Je ne pardonnerai jamais à Boumedienne », confie-t-il à un ami peu de temps après ce coup d'Etat. Mû sàns doute par son sentimentalisme. « J'aimais Ben Bella comme un frère », disait-il, entreprend de nombreuses démarches pour faire libérer Ben Bella, faisant appel, pour cela, aux chefs les plus prestigieux du Tiers monde, comme Nasser, Castro, Nkrumah, et proposant même d'accueillir Ben Bella chez lui, en Guinée. Mais les refus réitérés de Boumedienne poussent peu à peu Sékou Touré à s'éloigner de l'Algérie révolutionnaire pour se rapprocher davantage du Maroc.
Bien sûr, le chef d'Etat guinéen entretenait d'excellentes relations avec Mohamed V qu'il appelait volontiers son « père » et son « guide », et dont, déclare-t-il, « l'honnêteté, la vigueur intellectuelle et morale, la confiance en son Dieu et en son peuple ne peuvent être mises en cause ». Cependant, la nature même des deux régimes — une monarchie attachée aux traditions islamiques et une république populaire de type stalinien — ne pouvait guère contribuer à l'harmonie entre Rabat et Conakry. Surtout après la mort de Mohamed V en 1961 et l'accession au trône de Hassan II avec lequel Sékou Touré n'avait pas, selon certains, d'affinités particulières.
L'éviction brutale de Ben Bella va amener le leader guinéen à resserrer de nouveau ses liens avec Rabat. Mais très lentement. « Sékou, explique un ambassadeur marocain qui a bien connu le leader guinéen, est un très fin diplomate, contrairement à ce qu'affirment certains. J'ai eu l'occasion de rencontrer souvent Sékou à Conakry, au moment où il a entamé son rapprochement avec le trône chérifien. Il avait une manière très personnelle de mener les négociations. Lors de ses premiers contacts avec notre délégation, il se lançait invariablement dans des éloges appuyés de l'Algérie révolutionnaire et de son chef Boumedienne... Et, tout en parlant, il nous observait du coin de Pœil et essayait de deviner nos réactions. Bien sûr, nous savions parfaitement qu'il ne nourrissait pas la moindre sympathie à l'égard du chef d'Etat algérien qu'il avait naguère traité de “militaire fasciste et putschiste” qui avait chassé du pouvoir son “frère Ben Bella”. Mais il voulait nous tester et voir comment nous réagissions à ses surprenantes déclarations. Après ce numéro très au point, il changeait de registre en évoquant son “père spirituel” Mohammed V, la grandeur du peuple marocain et son “ami” Kassan II “Dites à votre souverain que je l'aime comme un frère, nous confiait-il. Le Maroc et la Guinée sont deux pays musulmans, fidèles à la même foi. Et c'est pourquoi, moi, Ahmed Sékou, je vous demande de trouver, une fois pour toutes, un terrain d'entente avec nos frères algériens. Entre musulmans, la paix est un devoir sacré”. En fait, le leader guinéen voulait bien rétablir de bonnes relations avec le Maroc mais il ne souhaitait pas pour autant rompre les liens avec l'Algérie révolutionnaire. »
En effet, pendant de nombreuses années, Sékou Touré tiendra la balance égale entre le Maroc et l'Algérie. Ce dernier pays va même envoyer comme ambassadeur à Conakry, qui n'est, pour la plupart des pays, qu'un poste « disciplinaire », une personnalité de premier plan, Messaoud Zitouni, militant de la première heure et directeur de la radiotélévision algérienne (il sera, plus tard, membre du comité central du FLN). Entre les deux hommes, naîtra une amitié authentique et profonde. « Sékou et Messaoud étaient vraiment très proches l'un de l'autre, nous dit un ancien ministre de Ben Bella qui a visité Conakry à cette époque. En arrivant un matin dans la capitale guinéenne (c'était en 1973), je me suis rendu naturellement à l'ambassade algérienne pour voir son ami Messaoud. “Il n'est jamais là, me dit le garde, il est tout le temps chez le président”. J'ai donc téléphoné à la présidence. Et là, on m'a répondu que M. Zitouni était avec le “responsable suprême”. J'ai alors demandé à quelle heure il reviendrait à l'ambassade. “Oh là là ! me répond l'homme au bout du fil, je ne pourrais pas vous le dire”. J'ai donc attendu à l'ambassade… et longtemps ! Ce n'est que vers onze heures du soir que Messaoud apparut enfin. “Excuse-moi, me dit-il, le conseil des ministres a traîné jusqu'à huit heures et le président m'a gardé à dîner.” J'étais vraiment interloqué : “Mais tu n'étais pas avec Sékou… pendant le conseil des ministres ?” Messaoud a alors éclaté de rire. “Cela m'arrive souvent, en effet”. Et j'ai appris ainsi que le chef de la Guinée consultait notre ambassadeur sur les affaires les plus importantes du pays et lui confiait quelquefois des secrets qu'il ne révélait pas à ses propres ministres. Cela peut paraître étonnant, mais c'est ainsi : quand Sékou donnait sa confiance et son amitié, il le faisait totalement et sans réserve. Et je peux vous révéler une chose : c'est grâce à l'intervention de Messaoud Zitouni, qui est, je vous le répète, un homme remarquable, que certains dirigeants actuels de la Guinée ont été sauvés du camp Boiro et, certainement, de la mort. Et Zitouni restera ambassadeur en Guinée jusqu'en… 1976 ».

Sekou Toure et Ben Bella. 1964
Sa rancoeur contre la France atout naturellement poussé Sékou à
se lier avec Ben Bella, qui le reçut avec faste à Alger en mars
1964.

Cette année marque en effet un tournant dans la politique étrangère de Sékou Touré, avec l'irruption, sur la scène africaine, du mouvement révolutionnaire sahraoui qui, depuis plus d'un an, conteste la présence des troupes marocaines au Sahara occidental… avec le très ferme appui de Boumedienne.
Que peut faire Sékou Touré au moment où l'Algérie et le Maroc sont presque au bord de la guerre ? Après avoir longuement mûri sa décision, il opte finalement pour le Maroc. « Les raisons de ce choix sont multiples, nous explique un diplomate maghrébin. Sékou, à cette époque, était confronté à une situation économique absolument dramatique. Il avait vraiment besoin de Hassan II qui était en train de le “parrainer”, si l'on peut dire, auprès des pays arabes et notamment de lArabie saoudite. Et les pétrodollars commençaient à affluer à Conakry, la Guinée prenait une place importante au sein de la Conférence islamique. Petit à petit, Sékou s'éloignait du clan progressiste et pauvre pour se rapprocher des monarchies riches et modérées. Et, pour cela, il y avait un prix à payer : le soutien inconditionnel au Maroc confronté au Polisario et au problème du Sahara occidental. Et puis, n'oubliez pas que la garde personnelle de Sékou était alors assurée par des Marocains. Bref, les liens étaient désormais trop importants entre Rabat et Conakry. Il a donc sacrifié le Polisario et ses convictions révolutionnaires sur l'autel du pragmatisme. »
Et il est vrai que, jusqu'à la fin de sa vie, le leader guinéen n'acceptera de reconnaître la République sahraouie. Certes, sa position subit, avec le temps, une légère inflexion. Ainsi, le 21 octobre 1983, une importante délégation guinéenne se rend en Algérie pour, dit le communiqué final, « consacrer le rapprochement entre les deux pays et souligner leurs convergences de vue sur la question du Sahara occidental ». De même, quelques jours à peine avant sa mort, Sékou se rend à Alger puis à Rabat, pour « rétablir le dialogue entre les deux capitales islamiques ». Mais cette ultime démarche n'aura guère de succès. « Le chef guinéen a raté sa sortie, selon un diplomate algérien. Il a échoué dans toutes ses médiations, aussi bien entre le Maroc et l'Algérie qu'entre l'Irak et l'Iran. Comme il a échoué dans le domaine économique, en laissant son pays dans un état de misère effroyable. Et les Guinéens vont payer, pendant des années, la facture de cette tyrannie ».


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