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Sékou Touré
Ce qu'il fut. Ce qu'il a fait. Ce qu'il faut défaire

Editions Jeune Afrique. Collection Plus. Paris. 1985. 215 p.


Célestin Monga
Pour les jeunes, un chef d'Etat comme les autres

Quand on a vingt ou vingt-cinq ans, l'avenir se conjugue au présent. Il n'autorise donc plus aucune des illusions que, en un quart de siècle, le tribun de Conakry a distillées inlassablement.

Ndjong Melen, quartier universitaire de Yaoundé (Cameroun), six heures du matin. En cette matinée du 27 mars, l'aube dissipe les dernières ténèbres de la nuit. A l'horizon, les premiers rayons de soleil illuminent les collines du mont Fébé de leur lumière presque surréaliste. Comme à l'accoutumée, Eric Ngassa essaie de capter la Voix de l'Amérique sur son vieux poste radio Sony. A peine a-t-il trouvé la station qu'il apprend que le président Ahmed Sékou Touré est mort dans la nuit, dans un hôpital de Cleveland aux Etats-Unis. « Ce n'est pas possible ! » murmure-t-il avant de répandre la nouvelle auprès de la cité universitaire.
Moins d'une heure après, tout le monde est au courant. Et sans qu'aucun mot d'ordre n'ait été lancé, les étudiants se regroupent sous le grand manguier proche de la fac de sciences économiques. Chacun est sous le choc. Et pour cause : ici, Sékou Touré a été bien des nuits entières le principal sujet de vives discussions. « Que pouvons-nous faire ? » finit par demander Eric Ngassa à ses copains. Nul ne répond. Seul un plaisantin s'amuse à dire : « Il faudrait déjà s'assurer que l'information est exacte ! Radio Yaoundé ne l'a pas encore confirmée… » Tout le monde éclate de rire. Sauf Eric, qui réitère sa question : « Que pouvons-nous faire pour marquer notre compassion ? » Pas de réponse. L'un de ses camarades, Ibrahim Salissou, lui demande alors : « Mais que voudrais-tu qu'on fasse ? Il n'y a rien à faire ! Sékou n'était qu'un chef dEtat africain comme les autres. On devrait plutôt fêter sa mort. »
Personne ne rit. Mais la majorité approuve en silence. Scandalisé, Eric se décide enfin à dire ce qu'il a sur le cœur : « On ne rit pas de la mort. Surtout pas de celle du dernier homme d'Etat africain. Le seul à avoir résisté à la néo-colonisation de son pays. Je propose que l'association des étudiants envoie un message de condoléances à sa famille et au comité central du Parti démocratique de Guinée. » Cela suscite alors un débat. A l'issue duquel les étudiants décident à l'unanimité moins une voix — celle d'Eric — de ne pas envoyer de message. « Sékou était peut-être nationaliste, concluent-ils. Mais c'était surtout un brillant tribun aussi démagogue que tous les autres. Qui ne mérite aucun régime de faveur. » Rideau.

Etudiants du 4e cycle
Ceux des années soixante s'étaient laissé mystifier. Les Africains
des années quatre-vingt ne se reconnaissent pas dans l'homme
qui a tenu tête à de Gaulle. Au nom d'une dignité qu'il fut le
premier, par la suite, à bafouer.

Changement de décor. Nous sommes maintenant au rez-de-chaussée de la bibliothèque de l'université Marien Ngouabi à Brazzaville (Congo), dans l'après-midi du jeudi 28 mars. Cyprien Ndebecka, 26 ans, et Jean-Claude Moanda, 28 ans, deux jeunes licenciés, consultent le quotidien national Mwéti. « Tiens ! Sékou est mort ? » demande le premier. « Ah bon ? Le pauvre », répond laconiquement l'autre. Puis ils passent rapidement sur la page des spectacles pour s'arrêter sur les offres d'emplois. C'est tout ce qui les intéresse. Le reste n'est, pour eux, que verbiage…
Deux scènes que j'ai vécues. Deux images qui traduisent bien l'indifférence d'une certaine jeunesse d'aujourd'hui à propos d'Ahmed Sékou Touré. Pour beaucoup en effet, Sékou c'est comme Karl Marx, Che Guevara, Nasser ou Nkrumah, un phénomène out-of-date (démodé). « Nos parents et nos aînés ont cru et ont essayé de faire la Révolution », explique Alexis Kamtché, Camerounais étudiant à l'Université de Bordeaux I (France). « Ils récitaient tous les slogans révolutionnaires, parce qu'ils n'avaient rien d'autre à faire. Leur statut d'étudiant leur permettait d'avoir un niveau de vie aisé et un bon logement ; et à la sortie de la fac, ils étaient tous assurés de trouver un job bien payé. Ils avaient donc le temps d'être pro ou anti-Sékou, pro ou anti-Lumumba, etc. Ce n'est pas notre cas. »
La jeunesse africaine semble donc persuadée aujourd'hui de ne pas avoir d'avenir. Tous les gouvernements, qu'ils soient de droite ou qu'ils se disent progressistes, leur demandent de se serrer la ceinture pour lutter contre l'inflation et le chômage. D'Alger à Harare, en passant par Dakar, Yaoundé, Addis Abeba, les jeunes sont courtisés par les pouvoirs en place ; les discours officiels ne manquent jamais de célébrer la loyauté et le dynamisme de ces « forces vives » des nations. Pourtant, chaque jour un peu plus, il leur est difficile de trouver une case ou un emploi à la mesure de leurs diplômes. « Depuis une dizaine d'années, seule la bataille pour la survie compte pour moi, poursuit Alexis Kamtché. Je n'ai plus de temps pour écouter les politiciens et leurs idéologies. » Cynisme ? Egoïsme ? Non. Réalisme plutôt. Comme qui dirait, ventre affamé n'a pas d'oreilles. Pas même pour Sékou.
Il serait cependant exagéré de dire que les jeunes ont toujours résisté au charme de l'ex-leader guinéen. Rares sont ceux qui, comme ce Centrafricain de 29 ans, affirment n'avoir jamais été subjugués par « le mythe du non de 1958 ». Ou encore comme Awa Fall, Sénégalaise de 23 ans, pour qui « Sékou n'a fait que son devoir dAfricain en s'opposant au colonisateur de Gaulle. Ceci ne lui valait pas de félicitations spéciales »…
En vérité, la majorité a bien été séduite, à un moment ou à un autre, par le charisme du Grand Syli. Généralement à la fin des études secondaires ou au début de l'enseignement supérieur. C'est-à-dire à une époque où ils n'étaient pas encore confrontés à de gros problèmes matériels. Leurs arguments d'alors ? D'abord, tous les chefs d'Etat africains sont plus ou moins des dictateurs ; ensuite, tous ont plus ou moins échoué sur le plan économique et social — puisqu'aucun d'entre eux n'a pu sortir son pays du sous-développement ou de la dépendance étrangère. Conclusion : au moins Sékou Touré, lui, avait un passé de résistant, et s'était opposé à la balkanisation du continent.
Puis, au fil des ans, au fur et à mesure des volte-faces de leur idole — rapprochements spectaculaires avec Senghor, Houphouët-Boigny et la France, alors qu'il avait érigé sa légitimité et sa popularité justement sur le fait qu'il se démarquait de ce bloc — de l'aggravation de la faillite économique de la Guinée et des exécutions d'opposants politiques, plus nombreuses qu'ailleurs, les jeunes partisans de Sékou se sont sentis trahis. Parallèlement, ils ont eu leurs diplômes et ont vieilli. Les temps sont devenus très durs, même pour les mieux armés. Résultat : les vicissitudes de la vie adulte ont définitivement eu raison des idées. Et le militantisme des plus passionnés a été sacrifié sur l'autel de la survie…
Alors, pour les jeunes, l'ancien président guinéen n'a-t-il été en définitive qu'un chef d'Etat comme les autres ? Assurément non. Sa mort n'a pas bouleversé grand monde. Et il n'y a pas eu de grands défilés de soutien ou de manifestations de sympathie particulière. Mais, de son vivant, il a eu l'honneur d'être quelquefois le sujet de grandes discussions. Ne serait-ce que pour cela, il n'aura pas été un président comme les autres. Et on ne l'oubliera pas de sitôt.


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