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Sékou Touré
Ce qu'il fut. Ce qu'il a fait. Ce qu'il faut défaire

Editions Jeune Afrique. Collection Plus. Paris. 1985. 215 p.


S. Taleb
La grande muette prend la parole

Le monde a découvert l'existence d'une armée guinéenne un certain 3 avril 1984. Une armée mal équipée, mal aimée, espionnée par l'ancien régime. Parents pauvres de la révolution mais, de ce fait, peu compromis dans la répression, les militaires se sont levés et ont promis la liberté.

Le principal atout de l'armée guinéenne, c'est que Sékou Touré s'en méfiait. Au lieu de devenir un instrument de répression, elle a été généralement tenue à l'écart des exactions. Elle est même souvent apparue comme une victime.

[Erratum. Bien au contraire, l'armée fut, du début à la fin, l'un des principaux piliers et instruments de la dictature. Les deux principaux officiers du coup d'Etat — colonels Lansana Conté et Diarra Traoré— étaient des bourreaux dévoués au dictateur. — T. S. Bah]

Sous-équipée, doublée de plusieurs forces paramilitaires concurrentes, soumise au contrôle des hommes du parti au mépris des règles hiérarchiques, souffrant des luttes de clans et de la discrimination ethnique, elle est devenue, à l'insu du pouvoir, à l'insu du monde entier, le foyer d'une opposition déterminée qui, le moment venu, a créé la surprise.

[Lire à ce sujet le témoignage du lieutenant-colonel Kaba 41 Camara. — T.S. Bah.

La crainte du coup d'Etat militaire a été pour l'ancien président guinéen une obsession permanente. S'il a pu, au début de sa carrière, caresser l'espoir de disposer, à la manière des pays du camp socialiste, d'une « armée populaire révolutionnaire » qui devienne un véritable rempart pour le pouvoir, Sékou Touré en est rapidement revenu. Les coups d'Etat successifs au Togo, au Dahomey (l'actuel Bénin) et les divers soulèvements et complots dans tous les coins d'Afrique l'ont très tôt inquiété. Mais sa méfiance a atteint un degré obsessionnel avec trois putschs militaires qu'il a très vivement ressentis, comme s'il s'agissait d'un avertissement pour lui. Le premier a été le renversement du président algérien Ahmed Ben Bella, le 19 juin 1965. Le maître de Conakry en avait été si traumatisé qu'il n'a jamais pu rétablir des relations correctes avec Alger. Son amitié solide avec le Maroc est due en partie à ce traumatisme. Le second événement a été le renversement de Kwame Nkrumah par l'armée ghanéenne le 22 février 1966. La réaction de Sékou avait été passionnelle : proclamant son ami déchu « co-président de la Guinée », il s'était engagé à le ramener au pouvoir, au besoin par la force. Bien entendu, la tâche n'était pas aisée, et le projet tomba dans l'oubli. Mais Sékou se sentit de plus en plus menacé, d'autant qu'il formait à l'époque, avec Nkrumah et le leader malien Modibo Keita, une alliance tripartite révolutionnaire. Quelle ne fut pas sa déception lorsque Modibo fut, à son tour, renversé par l'armée le 19 novembre 1968…
Sékou a rarement entretenu avec les militaires au pouvoir des relations d'amitié. Souvent même, dans ses choix politiques, cette « phobie du kaki » entrait en ligne de compte bien plus que les considérations idéologiques. Et pas uniquement dans le différend algéromarocain. Avec les dirigeants civils, il y avait toujours un langage commun ou, tout au moins, un désir de réconciliation, comme le démontre son rapprochement avec la Côte d'Ivoire et le Sénégal. Mais, en dépit de slogans parfois identiques, il ne se sentait pas grand chose de commun avec le dirigeant voltaïque Thomas Sankara, le Libérien Samuel Doe ou le Libyen Mouammar Kadafi.
Pour empêcher l'armée de tenir un rôle important dans le pays, Sékou avait multiplié les précautions, dont aucune ne s'est avérée efficace après sa mort, mais qui, de son vivant, avaient effectivement découragé ses adversaires. La première, la plus classique, a été un double noyautage de l'armée : d'abord par des membres du parti, dont l'influence ne correspondait pas toujours à leur position hiérarchique ensuite par des espions infiltrés partout et qui semaient la méfiance au sein du corps des officiers.

Diarra Traore, Kabassan Keita, Lansana Conte
Paralysée par la hantise d'un possible bain de sang, elle se taisait.
Du moins ses chefs avaient-ils eu le temps de réfléchir. Sékou mort,
elle a pris le pouvoir sans coup férir.

La seconde précaution, elle aussi habituelle dans un régime de ce type, a été la création d'une milice dont les effectifs étaient équivalents à ceux de l'armée (10 000 hommes environ) et dont la dissémination dans tout le pays en faisait l'œil et le bras du régime. De plus, la garde présidentielle, corps d'élite de 1 000 hommes environ, bien équipés et bien entraînés, venant pour la plupart de la même région que le président, le pays malinké, assurait la protection du chef de l'Etat. Par ailleurs, de nombreux officiers de l'armée estimaient que le régime favorisait la gendarmerie, tant pour les avantages économiques que pour l'équipement. Celui de l'armée est vétuste et mal entretenu, bien qu'il puisse se comparer avantageusement, pour la quantité, à celui d'autres pays de la zone. C'est ainsi que l'aviation est censée disposer de 35 appareils de fabrication soviétique : 13 chasseurs, dont 10 MiG-17 et 3 MiG-21 ; 10 avions de transport militaire dont 4 Ilyouchine-14, 2 Ilyouchine-18 et 4 Antonov-4 ; 12 avions d'entraînement. En réalité, plusieurs de ces appareils ne sont plus en état de voler. C'est aussi le cas de 2 des 4 hélicoptères dont dispose l'armée. La situation est identique pour les blindés : sur la trentaine de chars soviétiques T-34 et T-54, la plupart sont à l'état d'épaves.
De tels problèmes ne sont pas spécifiques à la Guinée. Mais, ici comme ailleurs, l'armée se révolte tout autant pour des raisons politiques générales que pour réagir aux tracasseries et aux brimades qu'elle a subies dans la vie de tous les jours. Et c'est un fait que l'armée s'est considérée depuis longtemps comme le parent pauvre du régime guinéen.
Les choses ont radicalement changé depuis le 3 avril. Longtemps maintenue à la périphérie du pouvoir, elle se trouve brusquement investie d'une mission qui va mettre à l'épreuve, bien plus vite qu'elle ne l'attend, les capacités de ses dirigeants en tant qu'hommes politiques et surtout en tant que gestionnaires.

Proclamation n°1 du Comité militaire de redressement (3 avril 1984)
[…] Peuple de Guinée, c'est dans une grande ferveur que tu viens de conduire à sa dernière demeure l'un de tes fils les plus prestigieux auquel l'Afrique et le monde entier ont tenu à rendre un hommage mérité.
L'œuvre immortelle de Ahmed Sékou Touré aura été de mener notre pays à l'indépendance nationale et de faire rayonner sur le plan africain et international tes nobles idéaux et tes aspirations.
Cependant' si sur le plan extérieur son oeuvre a été couronnée de succès, il n'en est pas de même sur le plan intérieur où, sous l'influence de ses compagnons de lutte malhonnêtes et sous la pression féodale de sa famille, tes espoirs de voir se créer une société plus juste et plus équitable se sont envolés très tôt, balayés par une dictature sanglante et impitoyable qui a broyé ta lumineuse espérance.
Aujourd'hui' alors que tu n'as même pas séché tes larmes, une âpre lutte pour sa succession s'est engagée parmi ses compagnons avides de pouvoir et coupables de la corruption généralisée du gouvernement et de ses institutions.
Ton armée nationale, qui t'est demeurée fidèle et qui a toujours partagé ton sort dans la discipline et dans l'abnégation pendant ces vingt-six années d'un pèlerinage douloureux, a donc décidé de prendre en charge l'administration du pays afin de créer les bases d'une démocratie véritable évitant à l'avenir toute dictature personnelle. […]

[Nota bene. L'ambiguité et l'hypocrisie voire la félonie du contenu de ce communiqué n'ont cessé de se révéléer notamment à travers l'affaire Diarra Traoré, les 24 ans de tyrannie de Lansana Conté, et le massacre du 28 septembre 2009 par les Bérets rouges de Moussa Dadis Camara. — T.S. Bah]


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