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Sékou Touré
Ce qu'il fut. Ce qu'il a fait. Ce qu'il faut défaire

Editions Jeune Afrique. Collection Plus. Paris. 1985. 215 p.


Sennen Andriamirado
De Moscou à Washington : vents d'est, vents d'ouest

Dès l'indépendance, le leader guinéen a su faire croire à son « progressisme anti-impérialiste ». En réalité, rarement chef d'Etat africain fut aussi étroitement lié que lui aux Etats-Unis. L'URSS n'a maintenu sa présence à Conakry que pour contre-balancer l'influence américaine.

« Je crois que l'on a compris que nous n'étions pas la tête de pont du communisme et que nous avons au contraire une politique de dignité, de non-alignement dont nous sommes les promoteurs. » Deux mois avant sa mort, Sékou Touré se félicitait pour la dernière fois — devant des journalistes français 1 — d'avoir été enfin compris par les Occidentaux. « Sékou le Rouge » n'était pas aussi rouge qu'on le présentait (ou qu'il se présentait lui-même, d'ailleurs, dans les années soixante).

Nikita Kroutchev et Sekou Toure. 1960
Nikita Kroutchev, Sekou Toure, Saifoulaye Diallo, et l'ambassadeur Seydou Conté circa 1961

En vérité, si l'opinion publique, en particulier africaine, a été longtemps leurrée par ses protestations de foi « révolutionnaires » ou « anti-impérialistes » et par la caricature socialiste de son régime, l'ancien maître de la Guinée n'a jamais mystifié les diplomates. Rarement chef d'Etat africain, soi-disant progressiste (pendant vingt ans !), a été à ce point surveillé et balisé par les EtatsUnis tout au long de sa carrière. Et si jamais il a tenu parole une seule fois, ce fut à l'égard des gouvernants et milieux d'affaires américains auxquels il promit, en 1962, de ne jamais nationaliser les entreprises chargées de l'exploitation de la bauxite. C'est que ses partenaires d'Outre-Atlantique l'ont toujours empêché de courir vers d'autres bras.
L'idylle a commencé… au début. C'est-à-dire dès 1958. Fidel Castro n'était pas encore à La Havane, mais Sékou Touré régnait déjà à Conakry, ignoré par l'ancien colonisateur français. Les Etats-Unis d'Amérique, au lieu de suivre la France, allaient parrainer (avec la Grande-Bretagne, la Tunisie et… l'Union soviétique !) l'admission de la Guinée indépendante à l'ONU. Et combler le vide politique laissé par la France. Plus tard, en effet, alors que le Cubain Fidel Castro était abandonné à son sort — et aux Soviétiques —, le président américain John Kennedy ne fit pas la même erreur à l'égard du Guinéen Sékou Touré. Bien au contraire : l'indépendance de l'Afrique, les critiques contre la politique française en Algérie étaient devenues les chevaux de bataille des libéraux américains pour damer le pion, sur le continent, à la France d'un général de Gaulle jugé arrogant.
Le 17 février 1961, Kennedy nomme ambassadeur à Conakry un journaliste de renom, William Attwood, qui se révèlera bientôt un avocat convaincu de Sékou Touré. Ce dernier, assuré du soutien américain, expulse à la fin de l'année l'ambassadeur soviétique Daniel Solod, soupçonné d'avoir aidé un « complot marxiste-léniniste » — celui « des enseignants et étudiants ». En 1962, reçu par John Kennedy à Washington, il promet donc aux entreprises américaines déjà partenaires de la Compagnie des bauxites de Guinée : « Jamais la bauxite ne sera nationalisée ». Les milieux d'affaires n'en demandaient pas davantage. Et les Etats-Unis ne s'intéresseront qu'à la bauxite.
La répression commence pourtant en Guinée. La brouille avec les voisins ivoirien et sénégalais — alliés honorables et fidèles du camp occidental — a déjà connu maintes péripéties. Début 1966, le département d'Etat demande au Congrès américain de relever de 19,5 millions à 35,5 millions de dollars l'aide de Washington à Conakry. Une violente campagne de presse se déclenche bientôt. Le 15 mai 1966, le Washington Post titre : « Aide à la Guinée prochinoise ; les Etats-Unis aident un pays africain soutenu par les Chinois pendant qu'ils combattent le communisme au Vietnam. » La contre-attaque, en faveur du régime guinéen, est menée par William Attwood devenu, entretemps, rédacteur en chef de Look. Connaissant la Guinée pour y avoir été ambassadeur, bénéficiant de l'amitié de Sékou Touré, il soutient la thèse du département d'Etat, lequel, fort de la leçon cubaine, exclut tout abandon d'un pays africain qui a échappé à l'influence française. En conséquence, le président Lyndon Johnson nomme un nouvel ambassadeur à Conakry, MacIlvaine, qui présente ses lettres de créance le 27 octobre 1966. Le pauvre diplomate aura à essuyer les premières attaques violentes contre son gouvernement. A cause d'un avion américain… séquestré à Accra deux jours plus tard.
Le 29 octobre, en effet, l'appareil de la Pan American Airways, qui transportait sur Addis-Abeba une délégation officielle guinéenne conduite par Lansana Béavogui, alors ministre des Affaires étrangères, est retenu lors de son escale ghanéenne par les « tombeurs » de Kwame Nkrumah (réfugié à Conakry depuis son renversement début 1966). En représailles, Sékou Touré met en résidence surveillée… le nouvel ambassadeur américain, parce que la Pan Am aurait été de connivence avec les nouveaux dirigeants ghanéens. L'ambassade des Etats-Unis à Conakry est partiellement mise à sac par des manifestants qui ont déferlé dans les rues, aux cris de « à bas les Yankees » et de « les Yankees hors d'Afrique ». Le 8 novembre, Lansana Béavogui, libéré par les Ghanéens, regagne la Guinée. L'accueillant au stade du 28-Septembre, Sékou Touré annonce devant une foule en délire l'expulsion des soixante-quatre volontaires du Peace Corps, considérés comme « la tête de pont de l'impérialisme américain, ennemi irréductible des peuples ». Quarante-huit heures plus tard, MacIlvaine est rappelé à Washington « pour consultation ». Radio Conakry se répand en invectives contre les Etats-Unis : « L'aide de l'impérialisme est un gâteau empoisonné. L'insulte faite au peuple de Guinée par l'impérialisme américain sera lavée. L'impérialisme américain saura une fois pour toutes que la politique du Parti démocratique de Guinée n'est pas et ne sera jamais une politique du ventre. »
La politique américaine, elle, sera celle du low profile, quitte à avaler des couleuvres. C'est que l'Union soviétique était revenue en Guinée et il ne fallait pas l'y laisser seule alliée du révolutionnaire Sékou Touré. Le 12 décembre 1966, donc, l'ambassadeur MacIlvaine rejoint son poste à Conakry. Cette politique du « dos rond » sera payante. Les Américains ne seront plus accusés de quoi que ce soit pendant dix ans, tandis que leurs entreprises consolident leurs positions. Après la tentative de débarquement de mercenaires à Conakry, le 22 novembre 1970, l'Allemagne fédérale, la France, le Portugal seront violemment pris à partie par Sékou Touré. L'impériale Amérique reste au-dessus de tout soupçon.
Une nouvelle brouille sera sans conséquence en 1976. Le 1er mars, le chef de l'Etat guinéen reçoit à Conakry d'autres camarades révolutionnaires : Agostinho Neto l'Angolais, Luis Cabral le Guinéen de Bissau, et Fidel Castro le précurseur cubain. C'est à cette époque qu'est définie la stratégie commune pour renforcer la présence cubaine en Angola — et bientôt en Ethiopie —, en lui assurant des relais à Bissau et à Conakry. Par une de ces volte-faces spectaculaires dont il a le secret, Sékou Touré tente à nouveau de se détourner de Washington. En juillet 1976, il fait arrêter l'ancien secrétaire général de l'OUA, Telli Diallo, accusé — bien sûr — de « complot » mais, cette fois, « de connivence avec la CIA ». C'est la première — et d'ailleurs la dernière fois que les services spéciaux américains sont mis en cause dans l'une des multiples conjurations contre la « révolution guinéenne » dénoncées par son « Guide suprême ».
Diallo Telli meurt de tortures par « diète noire » (inanition) en mars 1977. Avec lui disparaissent les accusations contre Washington où est dépêché, en juin, Lansana Béavogui. Celui-ci, devenu Premier ministre de Guinée, demande une augmentation substantielle de l'aide américaine. Le vice-président Walter Mondale se prononce favorablement, mais pose ses conditions : la dénonciation des facilités accordées par Conakry aux avions et bateaux soviétiques chargés soit du ravitaillement des troupes cubaines d'Angola, soit de la surveillance de la flotte américaine de l'Atlantique Sud. En dépit de l'angélisme du président Jimmy Carter, alors champion des droits de l'homme (y compris en Guinée), Mondale sait qu'il peut gagner. La Guinée révolutionnaire est exsangue, sachant ne devoir sa survie artificielle qu'à ses partenaires occidentaux. Les « alliés idéologiques », eux, se révélent plus mercantiles que les capitalistes.
Cette année-là, 1977, l'Union soviétique, qui exploite la bauxite de Kindia-Debelé, évalue les 3 millions de tonnes de la production au tiers du cours mondial : ce qui doit lui permettre de payer moins cher — en marchandises et en matériel — la bauxite guinéenne. En revanche, elle exige le paiement en devises fortes d'une partie de ses fournitures de biens et services (dont ses coopérants). La Guinée dénonce alors les accords sur les facilités portuaires. Moscou réagit en retenant les avions guinéens, en réparation ou en révision dans les aéroports soviétiques, et en retardant les livraisons de pétrole « pour des raisons de programmation ».Qu'à cela ne tienne ! Les Etats-Unis prennent immédiatement la relève et les tankers américains livrent du pétrole à Conakry. Sékou Touré — qui s'est déjà réconcilié avec la France deux ans auparavant — va faire sa dernière volte-face. Les Etats-Unis et la France le poussent à la réconciliation définitive avec la Côte d'Ivoire et le Sénégal.
C'est fait le 18 mars 1979.
L'année suivante, en août 1979, Jimmy Carter reçoit à Washington le despote le plus sanguinaire d'Afrique. Officiellement, il ne s'agit que d'une « visite de travail », mais Sékou Touré est logé au Blair House, résidence habituelle des chefs d'Etat « en visite officielle ». La moisson est substantielle. L'aide américaine se monte alors à 10 millions de dollars par an — dont 6 millions dans le cadre du programme « Vivres pour la paix » et 2,5 millions pour les projets de développement rural. Surtout, les milieux d'affaires tentent une opération de séduction auprès de l'opinion pour redorer le blason du dictateur. A Pittsburgh (Pennsylvanie), il est royalement reçu par les partenaires de la Guinée dans l'exploitation de la bauxite : l'Aluminium of America et Halco, le consortium qui détient 51 % de la Compagnie des bauxites de Guinée (CBG).
La République populaire et révolutionnaire de Guinée va plus que jamais dépendre des Etats-Unis qui, en 1981, absorbent 95,8 millions de dollars de ses exportations et lui assurent 53 millions de dollars de ses importations. Pendant ce temps, les relations économiques avec les pays de l'Est deviennent caricaturales. La bauxite de Kindia, achetée par l'URSS et ses alliés, n'est pratiquement pas payée : 50 % de la production sont censés amortir les crédits avancés par Moscou, 40 % font l'objet de conditions de paiement à long terme, la part (10 %) revenant à la Guinée est revendue à l'URSS… par troc.
Jimmy Carter et ses scrupules sur les droits de l'homme ayant disparu de la Maison Blanche, Sékou Touré peut désormais apparaître très officiellement dans le giron américain. Sur les conseils du roi du Maroc, Hassan II, Ronald Reagan invite le président guinéen à Washington, cette fois « en visite officielle ». Dans la foulée, David Rockefeller organise à son intention, le 18 juin 1982, un séminaire du conseil new-yorkais pour l'investissement en Guinée. Les investisseurs ne se mobiliseront pas beaucoup plus qu'auparavant. Ils se sont contentés, comme au début de l'indépendance, de rester présents là où il fallait : l'extraction et l'exportation des matières premières.
Rare pays du Tiers monde qui ait subi à ce point — et en dépit du non-alignement affiché — la convergence de deux impérialismes ! Celui de l'Est pour les discours et la prestidigitation verbale. Celui de l'Ouest pour les mirages économiques. Les deux vents ont, vingt-six ans durant, soufflé sur la Guinée. Et Sékou Touré a plané, balloté sans le savoir.

Sékou Touré a dit…
L'Est nous a aidé et continue de le faire. Mais il n'y a pas d'exclusivité de rapport avec nous dès lors que nous avons maintenant des possibilités de coopérations avec les pays occidentaux.
De plus en plus, notre balance du commerce se modifie en leur faveur ; en raison même du goût et des aspirations du peuple guinéen. Cette nouvelle réalité n'est pas l'expression d'une prise de position politique, elle est plutôt la résultante de notre offensive diplomatique. Depuis l'indépendance, nous avons fait appel à tous les capitaux. Nous nous sommes adressés à tous les pays socialistes et capitalistes. Il n'y a pas longtemps, nous avons réitéré notre appel au cours d'un séminaire économique à New York. En octobre dernier, nous étions à Paris.
Faire confiance à la Guinée ne dépend que de nos partenaires et pas de nous. Nous avons créé toutes les conditions pour une coopération loyale, durable avec tous les pays, sur la base du respect de la souveraineté et de la réciprocité des intérêts.
(Propos recueillis par Catherine Nay. “Les grandes interviews politiques de Catherine Nay”. Jours de France n° 1517, du 28 janvier au 3 février 1984.)


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