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Guinée : dix-neuf ans après le “non” du 28 septembre 1958
le mythe et les réalités


Deux millions de réfugiés

Jeune Afrique. N° 875, 14 octobre 1977, pages 35-62


Les Guinéens ont de tous temps émigré. Notamment vers les autres pays d'Afrique de l'Ouest : Sénégal, Mali, Côte d'Ivoire, Liberia, etc. Ils s'y rendaient soit comme travailleurs saisonniers, soit pour faire du commerce. Mais ils s'y fixaient rarement. Au contraire, après avoir amassé un pécule, ils regagnaient toujours en définitive leur patrie. Même ceux qui avaient fait fortune ailleurs ne pouvaient se résoudre à abandonner leur pays. Cela explique que, au lendemain de l'indépendance, tous les grands commerçants qui avaient prospéré dans les pays voisins soient rentrés en masse : les Petit Touré, les Baidy Guèye, les Mamadou Sylla, les Sékou Diané … De même, les travailleurs saisonniers, et autres petites gens, ont regagné la mère-patrie pleins d'enthousiasme et d'espoir. Ainsi, en 1959 (un an après la proclamation de l'indépendance), les Guinéens vivant hors des frontières nationales ne devaient pas dépasser 100 000. Et encore, c'était pour la plupart des Dioula (commerçants ambulants) et des saisonniers ne s'absentant que pour une courte période. Ils regagnaient leurs lopins de terre dès qu'approchait la saison des pluies. Quant aux intellectuels, ils ont tous rallié la Guinée pour offrir leurs services au nouveau gouvernement.
Dix-neuf ans après l'accession du pays à la souveraineté nationale, la situation est tout autre. Le président Sékou Touré et la Ligue internationale des droits de l'homme s'accordent aujourd'hui pour chiffrer à 2 millions le nombre des exilés guinéens à l'étranger. Contrairement à ce qui s'est passé pour Cuba, les cadres guinéens n'ont pas choisi délibérément de s'expatrier. Par hostilité aux options politiques de M. Sékou Touré, pour pouvoir bénéficier de revenus ou d'un confort qu'ils ne trouvaient pas en Guinée. S'ils s'y sont résolus, c'est contraints et forcés. La plupart d'entre eux ne s'y sont même pas résignés et ne demeurent à l'étranger (une fois leurs études terminées) que pour des raisons de sécurité. Nullement par esprit de luxe, comme l'affirme souvent le chef de l'Etat. Sinon, comment expliquer les conditions difficiles que connaissent nombre d'entre eux à l'étranger, où ils se contentent de salaires de misère, quand ils ne sont pas purement et simplement chômeurs ?
En 1977, la répartition approximative des exilés guinéens à travers le monde apparaît de la façon suivante :

Pays/Régions Réfugiés
Côte d'Ivoire 500 000
Sénégal 500 000
Côte d'Ivoire 500 000
Mali, Liberia, Sierra Leone et Guinée-Bissau 700 000
Autres pays Maroc, Botswana, Mauritanie, Niger, Togo, Cameroun, Empire Centrafricain [RCA], Gabon, Congo, Zaïre [RDC], Zambie, etc. 300 000 environ
Europe (France, Belgique, Allemagne fédérale, Pays-Bas, Suède, Italie, Espagne), Etats-Unis, Canada 50 000

Cette dernière catégorie comprend un grand nombre de cadres (professeurs, médecins, ingénieurs, chercheurs et étudiants), formés ou en formation dans les universités occidentales ; ou dans celles du bloc de l'Est, principalement en République démocratique allemande, en URSS et en Pologne.
La plupart n'ont aucun document de voyage : cartes d'identité, passeport. Les Etats africains refusant jusqu'ici de leur reconnaître le titre de réfugiés politiques, ils ne peuvent bénéficier de l'assistance des organismes spécialisés des Nations unies. C'est du reste là, une des demandes que formule de façon expresse le rapport de la Ligue internationale des droits de l'homme adressé au mois de juin dernier au secrétaire général des Nations-unies. Privés de papiers officiels, la plupart des réfugiés guinéens vivent en véritables parias.
Le comportement du président Sékou Touré à l'égard des gouvernements étrangers est souvent fonction de l'attitude de ces derniers vis-à-vis des émigrés guinéens ; et non de l'identité ou des divergences idéologiques. Qu'un gouvernement africain refuse de livrer des exilés réclamés par Conakry, il passe automatiquement pour un ennemi à abattre. Cas du Sénégal et de la Côte d'Ivoire. Qu'il réponde positivement à la demande du président Sékou Toure, il est qualifié de “révolutionnaire”. Cas de la Gambie et du Liberia.
Ce dernier pays avait accepté de remettre, en décembre dernier, des centaines de Guinéens résidant au Liberia à M. Ismael Touré venu spécialement à Monrovia à cet effet. Enchaînés comme au temps de l'esclavage, des centaines de chômeurs et de petits commerçants guinéens furent embarqués dans des camions à destination de la Guinée.
Arrivés à N'Zérékoré, première ville guinéenne après la frontière, ils furent débarqués. Et, attachés à des arbres au marché, ils y furent exposés au soleil et lapidés des heures durant. Il y eut de nombreux morts.
Quant à ceux qui furent rendus par la Gambie, ils furent largués d'avion en haute mer.


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