Réponse à Lamine Diallo

Monsieur Lamine Diallo

Votre lettre égrène un chapelet de plaintes, allégations, suggestions, et prédictions à propos de mes articles sur le Saifoulaye Diallo de Sidiki Kobélé Keita dans l’hebdomadaire Le Lynx. Exerçant mon droit de réponse, je réagis ici sur les points ci-après.

  1. Il semble que vous ne savez pas dans quelle catégorie me ranger. Ainsi vous m’appelez journaliste. En fait, je ne détiens pas une carte de presse du Conseil national de la Communication. Et si vous consultez la liste du personnel du journal Le Lynx, vous n’y trouverez pas mon nom. Je suis simplement un contributeur externe du journal. Et je ne suis pas peu fier de participer au combat que mène cet hebdomadaire dans l’exercice de la liberté de presse et d’opinion en Guinée.
  2. Vous vous plaignez du « procès injuste fait à Sidiki Kobélé Kéita». Vous faites erreur. En réalité, Kobélé n’est pas directement visé dans mes articles. Mon propos n’est pas de rudoyer l’ego d’auteurs intellectualistes ou de blesser des susceptibilités à fleur de peau. Mes charges, récusations et réfutations ciblent non pas l’auteur, mais des passages d’un médiocre et malhonnête livret. Les égratignures personnelles sont absentes, ou alors involontaires. Car il s’agit avant tout d’un pan de l’histoire de ce pays, c’est-à-dire du régime du PDG et de son chef. Concrètement, je mets l’accent sur le Camp Boiro : Goulag tropical, prison mortelle, autel absurde et abattoir sanglant du rêve et de l’euphorie de 1958. Je rappelle aussi l’usurpation d’un parti par un groupe de démagogues, poussés par des intérêts sordides, et abouchés au culte de la personnalité de Sékou Touré. Ces dernières années, avec Kobélé en tête, les orphelins et continuateurs du PDG sont sortis des placards. Ils s’agitent de plus en plus ouvertement, croyant pouvoir ressusciter un passé négatif et abhorré.En vérité, ils perdent leur temps.Car dans le dilemme auquel les Guinéens font face s’agissant du choix de société, la majorité rejette les clichés faciles, le discours creux, les fausses promesses du PDG. Nos compatriotes mesurent la catastrophe de la tricherie des mots et de la manipulation de paires de termes aussi contradictoires et inconciliables que liberté et pauvreté, d’une part, opulence et esclavage, d’autre part. C’est pour cela que, pour reprendre votre mot, mes « commentaires [dépassent] en ampleur … l’ouvrage » de Kobélé. Vous pensez que ma réaction est disproportionnelle, et que j’ai utilisé un canon pour écraser une mouche. Non ! En l’occurrence, on danse avec des aveugles. Il faut donc frapper aussi fort que possible pour barrer la route aux imposteurs et aux nostalgiques de la dictature assassine du PDG.Vous prétendez que grâce à ce recueil incohérent, « Les générations montantes apprendront qu’il a existé un Saifoulaye Diallo et qu’il a joué un certain rôle dans la vie politique de son pays. » Mon propos est précisément de chercher à dégager ce rôle de la propagande mensongère du PDG, que Kobélé réchauffe et propage. Vous souscrivez presque sans réserve à l’image que Kobélé donne de Saifoulaye. Veuillez souffrir mon approche différente, qui rejette la démarche de Sidiki, votre compagnon. Fondamentalement, je récuse la notion que Saifoulaye et Sékou Touré furent jamais des amis. Ils étaient davantage des camarades de combat et des alliés politiques. Leurs rapports n’ont pas résisté à l’épreuve de l’exercice du pouvoir. Bien au contraire, ils ont craqué et pourri. Leurs méthodes ont graduellement divergé. Et à la fin, ils appartenaient à des camps opposés. L’absence de documents personnels (mémoires) ou officiels (rapports, procès-verbaux de réunions) ne doit pas nous leurrer. De 1960 à 1962, Sékou Touré (président –désigné mais non encore élu —de la république) et Saifoulaye Diallo (président de l’Assemblée nationale, également désigné et non-élu) formait — s’obstinait-on à croire — un bicéphalisme charismatique et porteur d’espoir. Et pourtant c’est durant ces années que les deux présidents, sinistrement renforcés par Fodeba Keita, organisèrent le faux complot Ibrahima Diallo (1960) et celui, tout aussi fabriqué, des enseignants (1961). C’est en décembre 1962, au séminaire de Foulaya, que le duo éclata. Et la faute en incombe principalement à Sékou Touré … Celui-ci illustre parfaitement le dicton selon lequel “il n’y a pas de place pour deux crocodiles mâles dans le même marigot“. Et pourtant, le père de Saifoulaye, Alfa Bakar, chef du canton de Diari (Labé), avait mis son fils en garde contre la duplicité de Sékou Touré … L’hypothèse principale de Kobélé sur l’amitié entre les deux hommes ne résiste donc pas à l’analyse. Au contraire, elle fond comme neige au soleil. Cela n’empêche pas Kobélé de répéter infatigablement que Saifoulaye fut fidèle et loyal à Sékou Touré. Soit. Mais une telle attitude fut-elle réciproque ? En d’autres termes, Sékou Touré fut-il sincère et constant vis-à-vis de son ex-alter ego et des autres compagnons (Fodeba, Kassory Bangoura, etc.) et adversaires (Barry Diawadou, Barry III, Keita Koumandian, etc. ) politiques qu’il broya si impitoyablement ? Si Kobélé s’était ainsi honnêtement interrogé, il aurait dû admettre que le comportement de Saifoulaye, n’étaient pas mutuel. Il était univoque et s’appliquait à sens unique. Car Sékou Touré, lui, viola les Dix Commandements divins … Ainsi, il tua, pas une fois, mais en récidiviste. Il piétina les principes de l’amitié, du respect, de l’honnêteté, de l’humilité, n’hésitant pas à souiller la vie conjugale de ses collègues … Il cracha sur toutes les règles du compagnonage et de la solidarité . Il ne laissa à Saifoulaye aucune illusion sur le machiavélisme permanent et l’utilité conjoncturelle de leurs rapports.
  3. Le point le plus faible de votre lettre est l’affirmation catégorique, mais alors absolument dépourvue de preuve, selon laquelle le livret de Kobélé est « une oeuvre historique laborieusement construite ». Vous avez droit à votre opinion. Toutefois, vous auriez dû pousser votre soutien au-delà de la subjectivité et des jugements de valeur gratuits. Vous auriez dû étayer votre assertion par des exemples valables et des arguments adéquats. Pour toutes ces lacunes, votre affirmation reçoit, haut la main, le prix de la malhonnêteté intellectuelle pour l’année 2004, et peut-être même pour la décennie en cours. Bravo !
  4. Vous dites que je critique pour critiquer. Soit. Mais, à votre tour, vous confondez critique et critique. Ainsi vous amalgamez l’histoire littéraire de la France (romantisme, symbolisme, réalisme, naturalisme) avec l’activité des écrivains guinéens francophones. Vous fusionnez la critique littéraire et l’analyse socio-historique et politique. Vous mélangez la fiction et la réalité, la création littéraire et le discours politique. Vous méprenez la vitesse pour la précipitation lorsque vous mentionnez dans le même jet les écrits panégyriques de Kobélé et les oeuvres libres de Laye Camara, Alioune Fantouré, Tierno Monénembo, Cheick Oumar Kanté ou Saïdou Bokoum, Lamine Kamara. En passant, je voudrais mentionner que Monenembo est un camarade d’âge, qui, je l’espère viendra bientôt en Guinée pour dédicacer Peuls, son dernier roman. De même, Cheick Oumar Kanté est un ami d’enfance. Notre bande de gamins se livra à Labé aux mêmes espiègleries fabuleusement évoquées par Monénembo dans les aventures du Cinéma de son Mamou natal.
  5. Vous affirmez que la brochure de Kobélé est « un ouvrage didactique ». Mais vous ne prenez pas la peine d’indiquer ce qu’elle enseigne. Curieuse pédagogie historique, qui dénature les faits et trébuche sur la chronologie et les dates. Par exemple, ni vous, ni Kobélé n’admettrez qu’en 1947 et en 1948, Sékou Touré venait au quatrième et second rangs, successivement, dans le comité directeur du Parti. Lire André Lewin :

    Vous induisez les lecteurs en erreur en faisant accroire que Saifoulaye Diallo fut membre fondateur du PDG, alors qu’il était à Niamey le 14 mai 1947, date de la création de la section territoriale guinéenne.
    Ce sont là quelques unes des carences inadmissibles que je dénonce. Vos admonestations n’y changeront rien. Pour péremptoire que vous soyez, les « longues recherches » que vous attribuez généreusement à Kobélé ne sont que des compilations hâtives, des spéculations fausses, et des fabrications douteuses. Une fois de plus, vous affirmez plus que vous ne prouvez.

  6. Vous me conseillez : « pourquoi ne pas réécrire un autre Saifoulaye Diallo. » Je n’y avais pas pensé. Toutefois, au cas où je m’y résoudrais, je ne manquerai pas de solliciter votre sagacité !
  7. « Il n’est pas de grand critique qui n’ait à son actif une longue série d’ouvrages », dites-vous. De qui tenez-vous une telle hérésie ? Je préfère plutôt Corneille faisant dire au Cid : “Aux âmes bien nées la valeur n’attend point le nombre d’années.”…
  8. Vous dites que « Kobélé fait partie de la poignée de Guinéens qui ont accepté, après leurs études, de venir servir leur pays. » Au contraire, selon Dr. Thierno Bah, Kobélé fut l’un des artisans de l’intégration forcée de l’Union des Etudiants Guinéens en France dans la JRDA. Voici son témoignage :« La nouvelle équipe de l’AEGF-JRDA, composée de Charles Diané, Sylla Costa, Kéita Sidiki Kobélé, entre autres, entérina la thèse du complot. Elle appliqua la décision de nous intégrer dans la JRDA. Elle s’épuisa rapidement dans des conflits d’intérêts qui les éloignèrent de la masse des étudiants. Ces derniers ne bénéficiant plus de la bourse d’études, s’engagèrent dans la vie active. Ils cumulèrent le travail salarié et la poursuite de leurs études. Ils s’installèrent à contre-coeur dans l’exil. A partir de 1963, le gouvernement supprima les bourses à tous ceux qui l’avaient soutenu un an auparavant (y compris Kobélé). Sékou Touré déclara publiquement qu’il n’y a plus de Guinéens à l’extérieur. »
  9. « Pour un précédent ouvrage déjà, il a été taxé de thuriféraire de l’ancien régime. » Merci de rappeler l’énorme gaffe que fut la publication du livre de Sidiki Kobélé Kéïta intitulé Des complots contre la Guinée de Sékou Touré (1958-1984) paru aux Editions Soguidip, Conakry, 2002. Mohamed Barry, le fils benjamin de Diawadou Barry, est un actionnaire principal dans cette maison qui est avant tout une entreprise de distribution libraire. Entre la négligence, l’indifférence et les « contraintes » du business, je me demande ce qui a poussé Soguidip à publier un document plein d’injures contre Diawadou, ancien dirigeant politique assassiné au Camp Boiro ? Je reste sans réponse. Peu importe du reste, car Aminata Barry, la soeur de Mohammed, releva le défi et porta plainte devant la justice. Kobélé, vous vous souvenez, fut l’objet d’un procès en diffamation pour ses attaques contre l’honneur et l’intégrité de pionniers de l’émancipation de la Guinée : Mamba Sano, Keita Koumandian, Barry Diawadou, Barry III, et contre le syndicat des enseignants. Kobélé fut traîné devant le Tribunal de Première Instance de Conakry. Ce fut une première dans l’histoire politico-intellectuelle de la Guinée ‘indépendante’. Mais, agissant en héritier et continuateur du PDG, le Général Lansana Conté bloqua le verdict du Président du Tribunal, par l’entremise de l’ancien ministre Abou Camara, un autre “orphelin” de Sékou Touré.Revenons au petit bouquin incriminé et rejetté par la majorité des Guinéens. Parmi les autres points saillants du livret, Kobélé approuve et reproduit les passages suivants :— « les Peuls sont une race à laquelle on ne peut pas faire confiance » (p. 155)— « le particularisme peul reste l’obstacle majeur à une intégration satisfaisante des ethnies » en Guinée (p. 118)Qu’en pensez-vous, Monsieur Diallo ? Kobélé a-t-il raison en l’occurrence ?
  10. Vous citez le Député Ghussein qui, « mieux que quiconque, a approché l’ancien régime, [et] a déclaré que Kobélé n’y a jamais exercé de fonction gouvernementale. »Frère cadet du soi-disant “honorable” député actuel, Fadel Ghussein fut assassiné au Camp Boiro. Cela n’empêche pas son aîné de continuer à vanter Sékou Touré, l’assassin. Pas étonnant que ce comportement condamnable ait créé une scission dans la famille Ghussein. Car la famille du martyr, précisément sa femme et ses enfants ne reconnaissent plus en lui le beau-frère et l’oncle. Et l’affirmation du député de l’actuel PDG-RDA est fausse. Sous le règne sanglant du Parti-Etat, Kobélé cumula pendant des années les fonctions de directeur de la bibliothèque nationale et de directeur de l’Institut national de la recherché et de la documentation (INRDG).
  11. Je ne suis pas plus un “critique d’opérette” que Kobélé n’est un intellectuel de salon et l’invité d’honneur de mamayas huppées, animées par un certain griot de Kisi Farmaya. Les épithètes et les injures sont l’arme des gens à court d’arguments. Sékou Touré et Kobélé en font un usage excessif. Ne les imitez pas.
  12. Finalement, vous vous érigez en oracle en affirmant que Kobélé « a eu raison » et qu’« il aura raison ». Sékou Touré, lui aussi, aimait à dire que « le peuple a raison … il aura toujours raison. » Son autre prophétie consistait à clamer : « l’impérialisme trouvera son tombeau en Guinée », « la révolution triomphera » … Il rendit son âme damnée dans une clinique de Cleveland, Ohio (USA) …Et le 3 avril 1984, Lansana Conté et le CMRN balayèrent le PDG sans coup férir. Méfions-nous des prédictions, Monsieur Diallo.

Tierno Siradiou Bah
Kipé. Conakry.

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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