Morts et rédemption d’Alfâ Ibrâhîm Sow

Alfâ Ibrâhîm Sow (1933-2005)
Alfâ Ibrâhîm Sow (1933-2005)

Certains individus meurent plusieurs fois avant de rendre l’âme. Alfâ Ibrâhîm Sow appartient à cette catégorie exceptionnelle dans la mesure où trois morts ponctuèrent sa vie.

  1. La première fut pseudo-juridique. Elle fut proclamée par contumace le 23 janvier 1971, conformément aux verdicts du Tribunal ‘révolutionnaire’ du régime de Sékou Touré.
    Alfâ dut la survie à son exil en France, où il vécut
    jusqu’à l’effondrement du parti-état. On ignore l’impact psychologique des procès staliniens du PDG sur les réfugiés. Mais l’on sait que, selon le Général Lansana Conté, telle une épée de Damoclès, leurs sentences extra-judiciaires pendent encore sur la tête des anciens exilés. Cependant, ces menaces cyniques ne sauraient effrayer ni les vivants (Alpha Condé et cie.), ni encore moins ceux — Ibrahima Baba Kaké, Siradiou Diallo, Alfâ Ibrahim Sow— qui ont déjà rejoint l’au-delà.
  2. La deuxième fut symbolique. Elle résulta de son abandon des études Pular pour la politique, à son retour d’exil à Conakry, au début des années 1990.
  3. La troisième fut physique. Elle eut lieu le 20 janvier 2005. Aucun signe avant-coureur ne nous prépara à une perte aussi grande. Quel mal virulent et pressé a-t-il pu ainsi terrasser ce fleuron de l’intelligentsia doublé d’un vieux routier de la politique guinéennes ? Nous n’en savons rien. Car, en plus de sa courte et fatale maladie, son enterrement hâtif ajoute à la confusion et au choc. Pour la postérité toutefois, la dimension intellectuelle d’Alfâ transcendera son décès.

Les hommages à Alfâ Sow ont mis l’accent sur son activité politique. En réalité, si la politique devint le sommet, la culture était la base de cet iceberg. Lorsqu’il voulut inverser ce rapport, l’univers de cet aîné et modèle de mes années universitaires, s’effrita inexorablement.

Dara-Labé

Alfâ Ibrâhîm Sow naquit à Dara-Labé, à une quinzaine de kilomètres au sud de Labé-ville. Cette vaste et populeuse bourgade est l’un des pôles du savoir sur le haut-plateau fuutanien. Vieille paroisse (misiide) du pouvoir théocratique, Dara-Labé fut un haut-lieu de la foi et de la culture islamiques dans la grande province (diiwal) du Labé. La piété et l’érudition de ses maîtres
attirèrent de nombreux disciples (talibaaɓe). Les quatre patronymes Fulɓe (Bah, Barry, Diallo, Sow) s’y installèrent paisiblement avec des étrangers. Parmi eux, un rameau des Nduyeeɓe de Kompanya, village de la banlieue nord de Labé, patrie des Hubbu. Hostiles à la malgouvernance des Almami, ces orthodoxes Qadriya, anciens précepteurs (karamoko) des princes Sediyanke, s’emparèrent par deux fois de Timbo dans les années
1870. Il fallut la ruse, la puissance et la cruauté de Samory pour les réduire…

Dara-Labé jouit aussi du double honneur d’être la lignée maternelle de :

Mais le village est surtout renommé pour les saints (waliyu) : Shayku Oumarou Rafiou Barry (1800-1885)
et Tierno Oumar Sow. Le premier avait reçu le wird tjiani d’Al-Hadj Omar lui-même. Il le transmit à son tour à Tierno Aliou Ɓuuɓa Ndiyan, l’un des grands maîtres des chaînes spirituelles de cet ordre religieux en Afrique de l’Ouest. Quant au second, il assura la formation de son cousin, Tierno Abdourahmane Bah :
théologien, poète, politicien, auteur de la splendide anthologie Yheewirde Fuuta,
et actuel Imam de la Mosquée Karamoko Alfa mo Labe.
Il contribua aux recherches initiales d’Alfâ Sow, qui l’en remercia dans l’avant- propos des Chroniques et Récits du Foûta Djalon.

Enfin, l’apport de Dara-Labé à la Guinée en cadres est remarquable. Certains d’entre eux (Mamadou Sow,
ministre, Abbass Barry,
haut-fonctionnaire, etc.) périrent en 1971 au Camp Boiro.
D’autres, tel feu Elhadj Kolon Barry, eurent une vie longue
et remplie.

C’est donc un jeune homme pétri d’histoire, imprégné de culture, et rompu à l’apprentissage mental, qui s’inscrivit à l’école française. Il en franchit aisément les étapes, tout en approfondissant le goût des belles-lettres et la maîtrise des humanités.

Nanti de diplômes universitaires, Alfâ comprit vite et s’engagea résolument dans sa mission de défense et d’illustration de la culture pular-fulfulde.

Les décennies productives

Professeur, chercheur, éditeur, et opposant au régime du PDG, il devient un publiciste actif et un traducteur brillant. Les livres, articles, conférences et interviews se succèdent. Sa bibliographie inclut les livres des grands maîtres passés et contemporains du Fuuta-Jaloo.
Il popularise la littérature ajami Pular. Successivement, il publie Tierno
Samba Mombeya
, Tierno Sadou Dalen, Tierno Aliou Ɓuuɓa Ndiyan, etc. Les éditeurs français Armand Colin, Julliard, et Klincksieck distribuent ses textes rafraîchissants et cultivés, parmi lesquels le Dictionnaire des Hommes Saints et Illustres du Labé de Tierno Diawo Pellel. En 1966, Alfâ Sow participe à Bamako à la codification des alphabets ouest-africains, organisée par Amadou Hampâté Bâ sous l’égide de l’UNESCO.

Ses recherches fructueuses enrichissent ses cours à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (Paris), où il dirigera la Chaire de Pular/Fulfulde. Son analyse technique de la poésie pular devient une référence. Il campe magnifiquement la pédagogie traditionnelle et la contribution originale des écrivains du Fuuta-Jaloo à la littérature islamique. Alfâ Sow ne se limite pas au Pular occidental
de son terroir. Il ajoute le Fulfulde oriental à son répertoire linguistique. Collaborateur du Centre d’Etudes Linguistiques et Historiques par la Tradition Orale (CELHTO, Niamey), il devient un expert en études halpular. Sa carrière et sa stature gagnent en avancement et en réputation.
Les institutions culturelles et ses pairs l’embrassent. Son intelligence, son
dynamisme et sa productivité le hissent au panthéon des grands pularisants : Henri Labouret, Oumar Bâ, Pierre-François Lacroix, Ousmane Poreko Diallo, Christiane Seydou, Eldridge Mohammadou, etc.
Il fonde les Editions Nubia et dirige, avec Amadou Hampâté Bâ,
la Société d’Etudes Peules. Les deux hommes animent la traduction en Pular/Fulfulde de l’Histoire générale de l’Afrique (UNESCO). Alfâ Sow s’épanouit sur les traces de ses ancêtres, les Hommes du Livre et de l’Encrier. Il bénéficie de leur grâce efficiente (baraka). En public comme en privé, tout semble lui réussir. C’est l’apothéose.

Mais parallèlement à cette prodigieuse activité intellectuelle, et depuis le milieu des années 1950, le virus de la politique le ronge. Ses débuts militants coïncident avec l’époque des rêves de la décolonisation et l’espoir d’un renouveau africain. Les promesses de l’autonomie et l’aurore des “soleils des indépendances”, éveillèrent les passions. Dr. Thierno Bah (Le Lynx n° 671) et Saïdou Nour Bokoum (La Lance, n° 421) ont dégagé la place d’Alfâ Ibrâhîm Sow dans le leadership étudiant et son rôle dans la lutte contre la dictature du PDG.

En 1990 donc, il prend la retraite et se tourne exclusivement vers la politique. Il abandonne plus de trente ans de créativité pour fonder l’UFD à Conakry. Ce faisant, il s’écarte du modèle d’Amadou Hampâté Bâ, qui résista aux sirènes politiciennes et consacra sa vie à l’étude des civilisations du Bafour : les Fulɓe/Toroɓɓe et leurs voisins.
Cela n’empêchera pas le régime de Modibo Keita de l’accuser injustement de corruption. Hampâté riposta dans la presse française. Toutefois, écoeuré par l’ingratitude des autorités de son pays, il s’exila définitivement à Abidjan.

Les conséquences d’un choix

En 1991, Hampâté Bâ meurt. C’était l’occasion unique pour Alfâ Sow de saisir le flambeau du Fils Aîné du 20è siècle.
C’était une chance historique pour cet universitaire du Pulaaku de prendre le relais des Henri Gaden, François de Coutouly, Gilbert Vieillard, Tierno Chaikou Baldé, etc. Hélas, il revint à feue Hélène Heckmann de s’occuper des archives de Hampâté Bâ.
Alfâ Sow quitte donc les cafés parisiens de La Seine et du Quartier Latin. Au lieu de consolider son entreprise intellectuelle, il s’installe à la Pâtisserie Centrale de Conakry. L’exhumation des trésors culturels du Fuuta-Jaloo ne l’intéresse plus. Il se détourne de la recherche pour les mirages de la politique. Il rejoint ainsi les légions de Fuutanke auto-exilés à Conakry. Et qui, par leur exode massif, accentuent la crise de leur région. C’était une forme de suicide. Et pourtant, la politique lui avait déjà valu sa première mort (voir plus haut). Alfâ savait donc que si la Guinée broie ses éducateurs, scientifiques, intellectuels, artistes, et sportifs, elle dévore ses politiciens. Son parti n’ajouta rien à son prestige de chercheur. Au contraire. En 1998, il devint le directeur de campagne d’Alpha Condé. Ce rôle secondaire ne fit guère l’unanimité. De fait, il lui valut l’incompréhension et le rejet. Son parti éclata peu après.

En 2001 et en 2004 les ONG Tabital Pulaaku International et Tabital Pulaaku Guinée (TPG) sont créées à Bamako et à Conakry respectivement.
Toujours victime de l’aveuglement partisan, de l’ostracisme politique des siens et de son auto-isolement culturel, et comble d’ironie, Alfâ Sow est écarté du processus. De toute évidence, l’environnement politicisé et intellectuellement stérile de TPG n’aurait pas favorisé une participation effective de l’expert. La collaboration eût été donc impossible.

Rédemption d’Alfâ Ibrâhîm Sow

L’hérédité et la destinée avaient programmé et préparé Alfâ non pas pour la politique, mais pour la quête intellectuelle. Sa réussite ou sa faillite ici-bas furent fonction de l’acceptation ou du rejet de son propre sort.

En août 2004, au crépuscule de sa vie, j’eus un entretien inopiné avec lui dans les locaux du Lynx. Je l’invitai à participer à des causeries que je voulais organiser sur ses publications. D’emblée, il accepta l’offre. Mais le rendez-vous n’eut pas lieu de son vivant. Il sera désormais posthume, et consistera en l’étude rédemptrice de l’oeuvre culturelle d’Alfâ Ibrâhîm
Sow.

Tierno Siradiou Bah

Note. Lire également : Le Professeur Alfa Ibrahima Sow

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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