Alpha Condé. Quartier Latin ou Guinée ?

Madame Bernadette Lefort, Ambassadeur de France à la Lance : « Je vois Alpha Condé mieux dans un café du Quartier Latin que dans son propre pays. »

La Lance : On sait que vous ferez tout sauf vous immiscer dans nos affaires intérieures. Mais que pensez vous de la période actuelle que nous vivons ? Le président de la République est malade. Le président de la Cour suprême et celui du Conseil National de la communication sont décédés. Ils ne sont pas remplacés. Le président de l’Assemblée nationale est un peu … souffrant. Quels sentiments avez-vous sur cette période que nous, Guinéens, appelons période d’incertitude.

Mme Bernadette Lefort : Tout d’abord, vous portez des jugements de valeur donc, je vous en laisse la propriété. Là où je vous rejoins et ce n’est pas moi en tant que telle , mais c’est la communauté internationale qui partage ce que vous venez de dire, on a vraiment l’impression d’être dans une période d’incertitude, dans une période de difficultés à gouverner. L’homme a horreur du vide, de l’incertain. Donc, je dois dire qu’il n’a pas toujours été facile de travailler dans une période pareille. Mais, il y a deux comportement, deux réactions possibles, face à une situation de ce type, à laquelle beaucoup de pays peuvent être confrontés, à un moment ou à un autre. Les exemples ne manquent pas. On n’a même pas à remonter jusqu’à ce moment magnifique où je ne sais plus quel Sultan Ottoman avait mis beaucoup d’années à mourir, alors qu’il était physiquement mort. Je disais qu’il y a deux attitudes, la première c’est : « J’attends , le président est malade. Il va bien mourir un jour ». Moi, je suis en bonne santé, je peux sortir d’ici, être victime d’un accident de voiture et disparaître ! Donc il y a incertitude en permanence. C’est le lot de l’homme. Il y en a qui, dans une période d’incertitude, se disent : « J’attends, donc je ne fais rien ! J’ai refusé ce type de comportement. Je dis : ‘Il y a incertitude, il faut se préparer. Il faut tout le temps mieux se préparer à l’avenir. Mais, il ne faut pas pour autant, négliger le moment présent’ ». La Guinée a beaucoup de problèmes à résoudre. Il faut donc continuer à travailler, car la Guinée comme tout pays, est un pays qui vit. Les hommes vivent. Il faut arriver à répondre à leurs attentes, y compris dans les périodes d’incertitude. Je partage avec vous le problème, parce que je me pose également la question. Il y a un problème que pose le non remplacement du président de la Cour Suprême, le non remplacement du président de Conseil National de la Communication. Je regrette de partir alors que ces deux fonctions qui sont quand même très importantes pour la société guinéenne, pour l’institution qu’est l’Etat, ne sont pas pourvues.
Alpha Condé est un Parisien

Alpha Condé : mieux dans un café du Quartier Latin qu’en Guinée

La Lance : Lors d’une conférence de presse qu’il a animée, M. Alpha Condé, le président du RPG, a dit qu’il n’a pas jugé opportun de vous rencontrer quand il est rentré en Guinée, parce que vous n’avez rien à vous dire. Qu’en dites-vous ?

Mme Lefort : Moi, je reprendrai les propos qu’il a tenus. Il a dit « J’ai mes contacts à l’Elysée, par conséquent, je n’ai pas besoin de rencontrer l’ambassadeur de France ». C’est le genre de propos que je prends naturellement sur le mode humoristique. Alpha Condé est un Parisien. Il est sans doute beaucoup plus parisien que je ne le suis. Il connaît certainement Paris beaucoup mieux que moi, même si j’y ai grandi. En même temps, c’est un Guinéen, il est dévoué à son pays. Enfin… quand il le veut bien ! Mais, je le vois mieux dans un café du Quartier Latin que dans son propre pays. Voilà, je règle un compte avec lui et c’est un compte qui est tout à fait justifié. (Rires)

La Lance : Quels ont été vos rapports avec les autres leaders de l’opposition. Aujourd’hui, on parle beaucoup de changement, d’alternance. Votre vision par rapport à cela ?

Mme Lefort : Ma vision est bien simple. La politique est faite, surtout dans des pays où le niveau de développement, tant politique que social, que d’éducation reste faible, la politique se réduit à ce que je qualifierai de microcosme, la politique au sens national, parce que vous pouvez toujours avoir de la politique régionale, rapport de force entre des hommes. Donc, la politique, c’est une famille en quelque sorte. Quel que soit l’individu, il se situe par rapport à d’autres. Mais, pour pouvoir faire de la politique, et les démocraties occidentales en rapportent tristement la preuve, il faut beaucoup d’argent. Donc, avoir des soutiens dans le monde économique. Le problème des pays qui sont parmi les plus pauvres, c’est que la préoccupation de l’individu passe tout d’abord par le quotidien. Que vais-je manger aujourd’hui, que vais-je manger demain ? La politique, au sens où on l’entend dans les démocraties développées, elle ne peut pas arriver à maturité dans ces cas-là. Et elle ne peut évoluer qu’au rythme du dégré du développement, du degré d’avancement du pays.

La Lance : On taxe l’opposition guinéenne d’être « la plus bête d’Afrique. » Mais cette opposition-là vous accuse, peut-être bêtement, d’être un peu plus proche du pouvoir. Est-ce la raison de cette espèce de quiproquo entre Alpha Condé et vous ?

Mme Lefort : Quiproquo avec Alpha Condé, non ! Là aussi j’ai choisi le mode humoristique, un peu la provocation parce qu’il aime bien la provocation. L’opposition guinéenne la plus bête d’Afrique ? Ca, je suis désolée ! J’en ai trouvé encore plus bête. Non ! L’opposition guinéenne, sans doute se cherche mais, c’est tout à fait normal. Le pluralisme démocratique est de création récente. Changer d’un système à un autre ne se fait pas en 24 heures. Regardez les pays de l’ex-Europe communiste, vous trouverez un peu le même type de problèmes face à ces oppositions, dont les individus n’ont pas l’habitude. Quand on a vécu pendant 25 ans dans un système de Parti-Unique, la référence est nécessairement le Parti-Unique, qu’on le veuille ou non ! Si je prends l’exemple d’un pays qui m’est également resté cher, le Mozambique, quelle alternance y a-t-il eue au Mozambique, pourtant considéré comme un élève modèle ? L’alternance est intervenue au sein de l’ex-parti unique. L’opposition, elle, a des difficultés à s’affirmer, à être un véritable contre-pouvoir. Tout le problème des oppositions dans les jeunes démocraties, c’est d’arriver à représenter une force qui soit un réel contre-pouvoir et qui puisse contribuer à faire progresser l’Etat.

Propos recueillis par Diallo Souleymane, Abou Bakr et Azoca Bah
La Lance, n° 448, 27 juillet 2005

Author: Tierno Siradiou Bah

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