Toute-puissance illusoire de Fodé Bangoura

Dans un article intitulé “Guinée : Reprise en main” paru dans Jeune Afrique, no 2369 du 5 au 11 Juin 2006 Cheikh Yérim Seck fait une série d’observations qui méritent d’être commentées. L’article commence par cette remarque :

Fodé Bangoura a accepté de sortir de l’ombre.

Il n’avait pas le choix. Il n’exitait plus d’obstacle entre lui et le devant de la scène. Mais, à l’image de son maître, Fodé n’a pas l’étoffe d’un homme d’Etat. Qui se ressmble s’assemble, dit le proverbe. En l’occurrence, nous avons une paire terne et taciturne. Le triomphe rocambolesque de Fodé est une victoire à la Pyrrhus. Profondément compromis dans la malgouvernance catastrophique du pays, il lui manque l’essentiel, à savoir la crédibilité et la légitimité. La Guinée n’en tirera donc rien de bon.

L’homme fort du régime

Par le communiqué radiodiffusé hier, mercredi, 7 juin 2006, le président Lansana Conté a rappelé à Fodé Bangoura qu’il ne saurait y avoir de place pour deux crocodiles mâles dans le marigot gouvernemental guinéen. Le message sous-jacent est clair; il réitère que les ministres guinéens sont ses caporaux à lui, le Général (l’expression est de Conté). Et que Fodé Bangoura n’est que l’un des six nouveaux caporaux-chefs “les six ministres d’Etat. Aussi longtemps que Fodé Bangoura conservera l’attitude et le comportement d’un porte-bouilloire, il sera à son poste. Ravalant son statut et dépourvu de vision ou de programme de gestion des affaires d’Etat, il est réduit à l’obéissance et au jeu de coulisse: deux arts où il est passé maître.

On ne sait pas grand-chose des tractations qui ont abouti au remaniement ministériel du 29 mai dernier. Toutefois, on note que le cabinet conserve ses stratifications internes. S’ils n’ont pas ont été reconduit, les clans vont se recomposer graduellement. Dans cette fatalité, Fodé Bangoura doit compter avec les autres tendances et chefs de clans ministériels, par exemple:

  • Mamadou Sylla (Futurelec)
  • Kadiatou Seth Conté, “l’épouse du chef de l’Etat”

Yérim Seck poursuit:

Il y a appelé un escadron d’ultras que tout le monde croyait finis, des historiques sur lesquels il compte pour davantage raffermir son emprise sur le pays.

C’est à ls fois un réflexe, un calcul désespéré, et un geste forcé, de rappel des chevaux “sûrs” et des montures “fidèles” d’hier. Le Général Lansana Conté a échoué dans la caporalisation des premiers ministres Louncény Fall et Cellou Dalen. Il met donc en exécution son vieux plan de noyautage et de paralysie du gouvernement. D’où la nomination de ce cabinet : véritable monstre à six têtes (les ministres d’Etat). La guéguerre des clans et groupuscules va reprendre de plus belle, avec les crocs-en-jambes et les fuites organisées des délibérations et décisions gouvernementales.

Yérim s’interroge : Veut-on par ce retour des purs et durs formés dans la culture du parti unique sous l’ère Sékou Touré …

Officiellement, l’Etat guinéen est dirigé par Lansana Conté et Aboubacar Somparé: deux anciens membres du Comité central du parti de Sékou Touré. Il n’y a donc pas retour mais seulement continuité désastreuse entre les deux régimes.

Solano et Gomez avaient une chance de se retirer des affaires et peut-être se faire oublier. Ou de refuser d’entrer dans un gouvernement émasculé. Ils reprennent du service à leurs dépens. Car ils ont été rappelés pour être commis aux sales besognes. On sait qu’ils s’en acquittèrent  “brillamment” dans le passé.

L’article continue :
Une seule certitude : le cocktail servi aux Guinéens le 29 mai n’a rien d’ordinaire. Il consolide l’emprise des Soussous (l’ethnie du chef de l’Etat) sur les leviers de l’Etat.

Il s’agit plus exactement de Baga, Jalonka et autres représentants d’ethnies minoritaires incorporés dans le creuset liguistiqque Soso. C’est le cas notamment des Bangoura de l’axe Dubréka-Boké. Depuis la chute de Kassori Fofana et de Fassinet Fofana, les Sose du Sud (Moriyah) ont été écartés des postes-clés. On peut lire à ce propos les attaques du capitaine Fodé Momo Camara, ancien membre du CMRN, dans La Nouvelle Tribune. Il y insiste, paradoxalement,  que “Conté n’aime pas les Soussous“. Sa campagne nous rappelle que malgré la prédominance du Sosokui comme langue de culture et de contact, la Basse-Guinée est un arc-en-ciel ethnique fortement diversifié. Il est dès lors moins surprenant de constater, depuis quelques années, à la réaffirmation de l’identité culturelle des minorités du Nord de la Guinée maritime : Baga, Nalu, Landuma, Mikhiforè, Balante.
L’artiste Alpha Wess, ne proclame-t-il pas,  en Soso, qu’il est Baga de pied en cap, dans une ses chansons reggae

Revenons au papier de Yérim Seck :
— Bangoura est renforcé dans son rôle de gardien du palais. Solano est à l’Intérieur.

Ni Solano ni Alsény Gomez ne sont Sose, au sens Moriyanais du terme. L’un est Kissi, l’autre est probablement Landuma ou Nalu.

Yérim  note que :
— Le patron de presse Aboubacar Sylla, fondateur des hebdomadaires L’Indépendant et Le Démocrate, arrive à la tête de l’Information.

Ce “patron” a probablement bénéficié de l’appui de l’Etat “comme source de capital”dans ses efforts d’entrepreneur. Métis Soso-Pullo, Aboubacar Sylla est à l’aise dans sa culture paternelle (Soso) et maternelle (Pullo). Sa nomination est d’autant plus curieuse que ses journaux (L’Indépendant et L’Indépendant Plus) exposèrent le scandale de Friguia-Anaim, qui emporta Kassori et Fassinet Fofana. La présence de cet homme “ambitieux et d’action” à la tête d’un département notoirement pauvre et non-équippé, est plus que paradoxale.

Autre constatation de M. Seck:
Les Mines, première source de devises du pays, sont aux mains d’Ousmane Sylla.

C’est la deuxième fois qu’Ousmane Sylla dirige ce département. Cela dit, avec l’ex-ministre de l’enseignement supérieur, Sékou Décazy Camara et d’autres dirigeants du secteur de l’éducation, cet ancien recteur de l’Université de Conakry devra un jour répondre devant la justice pour le démantèlement des maigres infrastructures d’accueil (dortoirs) de l’établissement.

D’autres personnalités — proches de Bangoura — originaires de la Guinée maritime (le pays soussou), sont au coeur du pouvoir : le chef d’état-major de l’armée, Kerfalla Camara, le président de l’Assemblée nationale, Aboubacar Somparé, le patron des patrons, Elhadji Mamadou Sylla, première fortune du pays

Une fois de plus, au plan ethno-culturel, le président de l’Assemblée nationale est un Landuma “soussouisé”. Quant au chef de Futurelec “et président du fictif patronnat guinéen”il est Jakanke.

Désormais arrimé aux commandes, Fodé Bangoura va coordonner un gouvernement composé pour l’essentiel de ses affidés.

Serviteur de Lansana Conté, les commandes de Fodé Bangoura sont aléatoires, fragiles et illusoires. Tout dépend de l’humeur de Conté, plus imprévisible que jamais. Surtout qu’il est rongé par la maladie. Après tout le dicton latin ne dit-il pas mens sana in corpore sano: esprit sain dans un corps saint. Même au temps où il était, selon son promotionnaire nigérien Abdou Moumini, champion sportif au javelot, Conté n’a guère brillé par son intellect. Les contre-performances de la matière grise du Général-Paysan-Président se sont accrues depuis 2002 au moins, année de la révélation publique de son diabète leucémique.

Si les ministres proches de l’ex-Premier ministre Cellou Dalein Diallo ont été limogés

Promotionnaire de lycée et ami intime de Cellou Dalen, Dr. Ahmed Tidiane Souaré est l’un des six nouveaux ministres d’Etat.

…tous les poulains de Bangoura ont été maintenus, comme Jean-Claude Sultan aux Postes et Télécommunications

Fodé Bangoura serait malavisé de considérer un seul ministre comme son poulain. Surtout Jean-Claude Sultan ‚« Qui joue son propre jeu et va jusqu’à proclamer : “Moi, fils de Sékou Touré !” (interview avec guineenews.org du 28 novembre¬†2005). Cette déclaration d’autant plus malencontreuse et choquante que son oncle paternel, Barry Diawadou, et son beau-père, Elhadj Bademba Bah, furent arrêtés pour des raisons politiques, torturés et assassinés au Camp Boiro sur ordre de Sékou Touré.

Alpha Ibrahima Keira, lui, quitte la Fonction publique pour le” juteux” département des Transports. D’où, une fois de plus, la relativité de la toute-puissance de Fodé Bangoura. Keira est un beau-frère du président Conté : les deux hommes ont épousé des soeurs. Et la femme de Alpha Ibrahima est l’aînée de Kadiatou Seth. Autant dire que le ministre des Transports n’a pas besoin de Fodé Bangoura pour ses entrées au palais.

Tandis que Kiridi Bangoura, qui tentait de jouer la carte de la neutralité, paie sans nul doute le prix de son indécision.

Ce n’est ni neutralité ni indécision. Lorsque l’occasion s’est présentée, ce sociologue n’a pas pu empêcher sa formation universitaire de pointer le bout du nez. Toutefois, aux élections communales (18-25 décembre 2005), il fit de son mieux pour servir Conté et le PUP. Il viola ipso facto ses proclamations républicaines, et ternit son palmarès d’écrivain intellectuel.

L’ex-ministre de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation se retrouve àl’Enseignement technique et Formation professionnelle, une coquille vide dans un pays où le système éducatif est déliquescent.

C’est vrai. Et pour cette raison, enfer et damnation des deux régimes régimes qui ont dirigé la Guinée depuis bientôt cinquante ans. Sékou Touré stigmatisa les départements ministériels de l’éducation. Il y envoyait souvent ses hommes “médiocres”qu’il voulait punir !

Jean-Claude Diallo

Le Colonel Lansana Conté perpétua cette conception négative du pouvoir. Les deux présidents prouvent ainsi à quel point ils haissent la Guinée, qu’il proclament aimer. Théoriquement l’éducation reçoit la part du lion du budget de l’Etat. Mais en pratique, l’enseignement a été méthodiquement détruit, de 1958 à aujourd’hui. Par exemple, en décembre 1984, cherchant à désamorcer la tension publique qui l’opposait au Colonel Diarra Traoré, premier ministre, le président Conté supprima la primature. Il désigna son rival comme ministre d’Etat chargé de l’Education. Il savait pourtant que les mains de Diarra étaient dégoulinantes du sang des prisonniers du Camp Boiro. La crise gouvernemental se résoudra avec le double évènement (guet-apens et tentative de coup d’Etat) de Juillet 1985. Diarra fut arrêté, torturé devant la camera, et sommairement abattu. Des hordes de voyous Soussous terrorisèrent des citoyens Maninka et détruisirent leurs biens à Conakry. Approbateur, Conté leur lança: “Vous avez bien fait !” (Wo fatara!).

Bangoura a tissé sa toile. Ce Soussou bon teint né il y a 58 ans à Koba, un village de la préfecture de Boffa

Erreur. Fodé est vraisemblablement de souche ethnique Baga. Son prénom indique l’islamisation de la Côte par les Sose du Moriyah et  l’influence qu’ils en tirèrent . Fodé est l’équivalent Soussou de Karamoko (Maninka) et de Tierno (Pullo). Il désigne un lettré ou érudit musulman.

Manoeuvrier, Bangoura finit par obtenir tout ce qu’il veut de Conté

Jusqu’au jour où Conté l’écartera sans égards. Car le Général et son ancien patron et prédécesseur abhorrent une chose : la présence à leurs côtés d’un Guinéen auquel la rumeur publique prêtent des ambitions présidentielles, et qui pourrait donc les remplacer. Un dauphin, en somme. Etre président jusqu’à la mort, telle est la devise des deux chefs d’Etat guinéens.

Jean-Claude Diallo, Sydia Touré, Cellou Dalen Diallo l’ont appris à leurs dépens.

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

Founder and publisher of webAfriqa, the African content portal, comprising: webAFriqa.net, webFuuta.net, webPulaaku,net, webMande.net, webCote.net, webForet.net, webGuinee.net, WikiGuinee.net, Campboiro.org, AfriXML.net, and webAmeriqa.com.

Leave a Reply