Dictature et misère, syndicats et combat

Rabiatou S. Diallo, Yamoussa Touré, Ibrahima Fofana, Conakry, 2007

Grève générale illimitée des syndicats : jour 7. A quand la libération ?

Les syndicats guinéens tiennent bon et restent vigilants face à la dictature de Lansana Conté. Leurs dirigeants n’entendent céder sur aucun des douze points de leurs revendications. Autant leur maturité et leur détermination montent en flèche, autant la confiance et la crédibilité du régime et du président chutent. Le régime de Lansana Conté est un tigre en papier, désespéré et fini. Il tire sur les élèves candidats au bac, et en tue des dizaines. Mais il est incapable de négocier sérieusement avec les travailleurs.

Syndicats : la voie royale du sacrifice

Seul le sacrifice paie. C’est une vérité de La Palisse, valable hier comme aujourd’hui. Ainsi en fut-il en septembre 1953, avec la grève déclenchée pour forcer la promulgation d’un nouveau code du travail. Le régime colonial avait fini par céder après 72 jours de débrayage. Un certain Sékou Touré figurait parmi les leaders syndicaux et sa stature en bénéficia. Il connut une ascension fulgurante et accéda au pouvoir quatre ans plus tard, le 14 mail 1957. Toutefois, une fois arrivé au sommet, il cassa le mouvement syndical guinéen. Lui ôtant toute substance, il le réduisit à un rôle passif. Il le transforma en une courroie de transmission des décisions gouvernementales, et en chambre d’écho des slogans du PDG.

Aujourd’hui, Sékou Touré doit se retourner une fois plus dans sa tombe d’Arabie Saoudite. Pour la deuxième fois en effet, en un trimestre, l’administration et le secteur privé sont paralysés par une grève générale illimitée. Et c’est tardivement que les ministres d’Etat Fodé Bangoura et Moussa Solano crient au complot politique !

Le premier prétend que l’opposition politique manipule les grévistes. Le second promet ‘d’écraser’ le “complot” des dirigeants syndicaux. Ces derniers ont ignoré la menace et sont passés à l’action. Non sans avoir déjoué auparavant la filature policière de Ibrahima Fofana, secrétaire général de l’Union Syndicale des Travailleurs de Guinée. On se souvient que le même Fodé Bangoura avait déclaré en mars, qu’en cas de non-application du barème de prix de vente au détail, il forcerait les portes des magasins de riz. La fanfaronade est restée lettre morte.

Depuis la mort de Sékou Touré, le 26 mars 1984, à Cleveland (USA), un quart de siècle, c’est-à-dire une génération, s’est écoulé. C’est le temps qu’il a fallu aux syndicats guinéens pour :

  • se rééquiper mentalement
  • redresser l’échine brisée par le PDG
  • affronter le Général Lansana Conté
  • réclamer la fin de l’oppression post-coloniale
  • imposer leurs droits à un traitement humain et à une vie décente.

Ils ont déjà marqué des points. Ils ont dévoilé la duplicité et le cynisme du président Conté. Par deux fois, celui-ci a prétendu ne pas être informé de la situation. Sur quelle planète vit-il ? Le préavis de grève “avec valeur d’ultimatum “et les revendications des syndicats ne furent-ils pas déposés auprès du gouvernement deux semaines à l’avance ?

En réalité, le Général Lansana Conté “officier et successeur de Sékou Touré “s’appuie moins sur la théorie et la pratique du Complot Permanent. Il obéit à son indifférence et à son cynisme naturels, qui lui dictent le mépris voire la haine des Guinéens. Car s’il aimait un tant soit peu ce pays, il se serait retiré depuis longtemps des affaires pour s’occuper de sa santé et de son lutte en dents de scie contre le diabète et la leucémie. Au contraire, il s’obstine dans la politique de la division, de la misère et de la faim. Parallèlement, il continue de piller les maigres ressources du pays.

Le carrefour

Après une semaine de grève, le point de non-retour semble avoir été atteint. Et les syndicats guinéens sont à la croisée des chemins. Et c’est un carrefour n’a que deux voies :

  1. Soit ils maintiennent la présente démarche réformiste, qui se borne à arracher des concessions temporaires d’un régime corrompu et incompétent.
  2. Soit ils optent pour la grève insurrectionnelle et le changement de régime.

Le 25 août 1958, dans son discours à l’Assemblée territoriale, Sékou Touré, président du conseil de gouvernement du territoire de la Guinée française, avait dit à son visiteur, le Général Charles de Gaulle : “Nous préférons la liberté dans la pauvreté à l’oppulence dans l’esclavage”.

Par son vote négatif au referendum du 28 septembre la Guinée consacra cette formule, plus rhétorique que réaliste. Et le PDG proclama la république de Guinée le 2 octobre 1958. Depuis lors, “les soleils des indépendances” qui ont brillé successivement sous Sékou Touré et Lansana Guinée, continuent de brûler la terre de Guinée et ses populations. Le pays courbe le dos sous le fardeau écrasant de la pauvreté et de l’esclavage ; un double joug qui lui a ravi la liberté et l’oppulence. Au lieu d’être un guide et un protecteur, le gouvernement est devenu l’oppresseur et l’ennemi. Et les travailleurs salariés guinéens s’en tirent avec un revenu et un niveau de vie inférieurs à ceux de leurs collègues africains. Ils agonisent au quotidien dans un pays qui sombre dans la misère.

Première option : la négociation

La secrétaire générale de la CNTG, Hadja Rabiatou Serah Diallo, a formulé clairement l’antagonisme qui oppose le gouvernement et les travailleurs : “Tout est devenu trop cher, rappelle-t-elle. L’inflation est galopante, le franc est glissant. Il faut trois fois plus d’argent guinéen pour un euro. Ce n’est pas à cause des travailleurs, de la population, des syndicats. C’est à cause de vous, les ministres et les députés. La corruption, c’est vous. Le blanchiment d’argent, c’est vous. La mauvaise gouvernance, c’est vous. Ce ne sont pas les travailleurs !”

Mais la kleptocratie date d’avril 1984. A l’époque le Colonel Lansana Conté avait avoué :“Nous sommes venus au pouvoir pauvres. Si demain vous nous voyez avec des voitures, des villas et de l’argent, c’est que nous aurons volé !”

Aujourd’hui, il est devenu la première fortune du pays. S’appuyant sur un groupe d’importateurs-spéculateurs improductifs (les soi-disant opérateurs économiques), il a transformé la Guinée en un dépotoir de produits manufacturés périmés et de basse qualité. Il a créé à son image un Conseil national du patronat guinéen (CNPG), où il a placé Elhadj Mamadou Sylla, son partenaire commercial. Sous le régime de Lansana Conté, la Guinée importe tout ce qu’elle consomme dans les centres urbains. Mais elle n’exporte que la bauxite et l’alumine. Elle renforce ainsi le vieux pacte colonial et accélère son appauvrissement. L’Etat s’est effondré. Et en dépit des éditoriaux de la RTG, le gouvernement n’accorde aucune importance à l’auto-suffisance alimentaire. Il est vrai que le président Conté ramène le bohneur à une la possession d’un stock de riz (malé), de poisson séché (konkoe), d’huile rouge (turè gbéli), et de condiments. Il se flatte d’être avant tout un paysan. Ses flagorneurs l’appellent Sènè Sam√∂: le chef-cultivateur. Le problème est qu’on ne sait pas où va la récolte de ses champs. Les prix du riz ont flambé et les taux d’inflation sont galopants. Parallèlement, on constate l’apparition en Guinée d’une économie sous-terraine, fondée sur des activités illicites et illégales (drogue, armes, etc.)

C’est avec ce gouverment non-fiable que les dirigeants syndicaux ont signé un protocole d’accord le 3 mars 2006. Quelques semaines plus tard, les modestes acquis de ces négociations ont été effacés par des mesures unilatérales d’augmentation des prix du carburant.

Tout ce qui précède m’amène à un constat : le syndicalisme légaliste et réformiste est futile en Guinée. On ne saurait obtenir une garantie de droits dans un Etat de non-droit comme la république de Guinée. Ainsi par exemple, les syndicats ont déposé auprès du Procureur de la République une plainte contre Fodé Bangoura pour menaces. Cette démarche n’a aucune chance de déclencher même un semblant d’enquête judiciaire.

De même les dirigeants syndicaux ont porté plainte contre X pour ” filature permanente et tentative d’assassinat “. Cela n’empêche pas le suspect Yacouba Camara, de recouvrer aisément la liberté, après avoir été déféré à la Gendarmerie. On voit donc que les syndicats adhèrent aux règles et aux procédures du droit. Ils s’appuient sur les traités et conventions du travail, ainsi que sur la force de la loi. Toutefois, le gouvernement du Général Lansana Conté, lui, ne respecte guère les engagements nationaux et internationaux que l’Etat guinéen a pourtant ratifiés. Il emploie la loi de la force.

Deuxième option : mouvement insurrectionnel

L’histoire fournit de nombreux antécédents de ce type de soulèvement. L’un des plus spectaculaires fut l’action de Solidarité en Pologne à la fin des années 1980. Là également, Wojciech Jaruzelski, un autre Général-President (aujourd’hui retraité), refusa d’examiner les doléances des syndicats. Il imposa la loi martiale, et déclara le mouvement Solidarnosz illégal. Son dirigeant principal, Lech Walesa, fut arrêté. Mais le syndicat se reconstitua dans la clandestinité et continua la lutte à travers la presse.

La persévérance des travailleurs finit par payer. Et le régime communiste s’effondra après sa défaite aux élections d’avril 1989.

Une comparaison entre la vieille nation polonaise et la Guinée, ex- et néo-colonie française, ne saurait être que superficielle. L’une est alphabétisée et industrielle. L’autre est illétrée et rurale. Mais les deux contextes offrent des similitudes :

  • des syndicats remuants
  • une économie ruinée
  • une population appellant le changement de tous ses voeux.

Mais comme on le sait, le président Conté est son propre chorégraphe. Maestro en duplicité, il fait semblant de gérer l’Etat cahin-caha. Usant de décrets contradictoires et de remaniements ministériels cosmétiques, il cherche à noyer le poisson et à retarder sa sortie de la scène politique, après un quart de siècle de gestion ruineuse.

Mais sussi longtemps que son régime existera, les travailleurs et les populations de Guinée continueront leur plongée dans le dénuement, l’angoisse et la détresse. Il n’y a pas de roses sans épines, dit le proverbe. No pain, no gain, renchérissent les prêtres Africains-Américains.

En se campant dans le réformisme, les syndicats jouent au chat et à la souris avec le pouvoir actuel. Conséquence prévisible : étant les souris, eux et leur base de travailleurs cuiront dans la misère, et finiront par être mangés à la sauce gouvernementale.

Ils leur revient donc de considérer l’alternative à la grève actuelle. Ils ne devraient pas se lier les mains par hésitation ou par scrupule juridique, ou face à l’intimidation de l’armée et des CMIS. Ils ont démontré leur détermination et leur capacité. Il leur reste à franchir le pas décisif, en déclenchant une grève insurrectionnelle pour le changement de régime et non pas seulement une valse gouvernementale.

Les dirigeants syndicaux et les travailleurs doivent accepter leur rendez-vous avec l’histoire. Ils doivent relever le défi qui, au-delà des revendications salariales, se pose à la Guinée depuis bientôt un demi-siècle.

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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