Pas de réconciliation sans justice

Bâ Mamadou, président d'honneur de l'UFDG
Bâ Mamadou, président d’honneur de l’UFDG

Empruntant à feu Ibrahima Baba Kaké le titre du livre biographique Sékou Touré, le héros et le tyran, Bâ Mamadou, président d’honneur de l’Union des Forces Démocratiques de Guinée (Ufdg), a publié un article intitulé “Sékou Touré, héros et tyran, 26 mars 1984—26 mars 2008” (Le Lynx, no. 833 du 31 mars 2008, p. 4-5) .
Dans l’introduction l’auteur rappelle la nécessité d’éduquer l’esprit des jeunes lecteurs sur la dictature meurtrière du président Sékou Touré (1922-1984), président de la République de Guinée, de 1958 à 1984.

Pas de réconciliation sans justice

Venant d’une personnalité qui a beaucoup lu, vu et appris, la démarche n’en est que plus louable. Jouissant d’une longue et riche expérience professionnelle, éditoriale et civique, Elhadj Bâ est assurément en position pour partager avec ses contemporains et à la postérité les faits et enseignements d’une carrière exceptionnelle. En attendant, je voudrais partager mes réflexions sur l’article sus-cité, en insistant sur un certain nombre de points, généraux et de détail. Le texte complet de l’article est publié séparément ici. Comme on le verra j’espère, l’article réflète deux approches —contradictoires— de l’histoire de la Guinée coloniale et post-coloniale ; l’une, politique et objective, est étayée de faits historiques ; l’autre, politicienne et subjective, est partisane et réellement contestable.

« Il n’y a pas eu beaucoup d’écrits sur Sékou Touré, sur sa vie, ses activités, son oeuvre. »

Cette remarque revient tel un boomerang vers l’auteur. Il est important et urgent que Elhadj Bâ prenne la plume pour rédiger un livre ou ses mémoires. Nul doute qu’un tel ouvrage enrichirait la bibliographie critique sur la dictature de Sékou Touré et du Parti démocratique de Guinée (Pdg)

« Il est vrai qu’il était le seul à écrire ses fameux tomes (une quinzaine) et il ne laissait personne parler et exprimer librement ce qu’il pensait et souhaitait. La presse n’existait pratiquement pas. »

En réalité, Sékou Touré publia sous sa signature une trentaine de tomes, également insipides et compilant ses interview, discours-fleuve, poèmes “militants”, etc.

« Personnellement (et avec Momory Camara), nous avons écrit des articles sur les finances et la monnaie qu’il a purement et simplement signé en son nom. »

L’article est muet sur l’identité de Momory Camara. Il assume, à tort, que les lecteurs du Lynx urbi et orbi savent de qui il s’agit. Depuis le coup d’Etat du 3 avril, Mr. Camara mène une vie de retraité incognito et modeste à Conakry. Et dire pourtant qu’il fut ministre-gouverneur de la Banque centrale de la République de Guinée (Bcrg). Il appartient à la longue liste d’anciens officiels de la dictature, qui, par leur silence inqualiifiable, laissent le champ libre aux griots et aux serviteurs non-repentants de “l’ancien” régime. Dans son livre intitulé La vérité du ministre : Dix ans dans les geôles de Sékou Touré (Paris. Calman-Lévy. 1985) Alpha Abdoulaye Portos Diallo révèle que Sékou Touré fit fusiller une grande partie des hauts-fonctionnaires du secteur bancaire et financier. Il tenait ainsi à réduire au silence ces témoins encombrants de sa gestion anarchique et criminelle de l’économie. Pourquoi et comment Momory Camara échappa-t-il à la purge ? Il serait intéressant de connaître sa version de l’histoire.

Comme l’a dit le Professeur Djibril Tamsir Niane :

« Il y a surtout qu’aussi bien en Guinée qu’hors de la Guinée, les études, les recherches sur le temps de Sékou Touré n’ont pas avancé. »

Historien, chercheur, professeur, auteur, dramaturge, syndicaliste, le professeur Niane porte une grande part de responsabilité sur le manque à gagner qu’il déplore. Au début du millénaire il fut appelé à siéger au panthéon des 100 personnalités intellectuelles les plus influentes de l’Afrique du 20e siècle. Son ouvrage-clef, Soundiata ou l’épopée mandingue, est un classique mondial. En lui, la Guinée a un écrivain prolifique malgré les obstacles que l’Etat officielle n’a cessé d’ériger pour comprometre ou ruiner sa carrière brillante. Contre vents et marées, seul ou en collaboration avec d’autres sommités, cet intellectuel rude au labeur a produit une oeuvre remarquable par son originalité et sa substance. Là où le bat blesse, c’est que cet ancien prisonnier du Camp Camayanne —qui devint le Camp Boiro en 1970— reste sobre et avare sur l’évolution catastrophique de la Guinée post-coloniale. En 1961, il rédigea un poème satirique qui dénonçait la dérive précoce du régime. Membre du syndicat des enseignants, il participa à la rédaction du Memorandum revendiquant des conditions de travail adéquates pour les enseignants. Le document est d’une éloquence et d’une précision rares. Il fut inculpé, traduit et condamné à une lourde peine de prison par le Tribunal révolutionnaire présidé par Saifoulaye Diallo, président de l’Assemblée nationale. Il fut incarcéré en décembre 1961 avec ses co-accusés :

  • Keita Koumandian
  • Bah Ibrahima Kaba
  • Mountagha Baldé
  • Ibrahima Fofana
  • Mamadou Gangué
  • Hassimiou Baldé
  • Sow Moumini
  • Diarra Sidi
  • Bahi Seck
  • Kolon Diallo
  • ……………

Pourquoi le professeur Niane garde-t-il encore son mutisme ? L’un des rares documents critiques du PDG que je lui connais est précisément sa communication in absentia au Colloque d’Abidjan, organisé en 1987 par Houphouet-Boigny à l’occasion du quarantenaire du RDA et pour célébrer sa propre gloire évanescente. Comment se fait-il que nous n’ayons aucun ouvrage sur le Camp Boiro signé Djibril Tamsir Niane, en sa triple qualité de témoin, victime et participant des évènements cruciaux de la Guinée contemporaine ? Tant qu’il n’aura pas ébauché un pas vers la correction de cette anomalie, le professeur —qui fut mon doyen et pour lequel je nourris une grande admiration— ne pourra blâmer que lui-même au premier chef.

Dans sa perplexité, Alsény René Gomez jetait un coup d’oeil sur ce passé récent, pose le problème du bilan de la première république. Il ajoute encore :

« Cinquante ans n’ont pas cicatrisé la plaie; le devoir de mémoire qu’il pose devient incontournable; il semble bien que les non-dits et autres silences sur les prisons de la première république, constituent un blocage psychologique sur les Guinéens. »

Intitulé Camp Boiro, parler ou périr, le livre d’Alsény René Gomez est comme il l’indique la couverture l’aboutissement d’un projet formulé du “fond de sa cellule du Camp Boiro, en novembre 1971” [et par laquelle] “René Gomez avait promis de témoigner s’il sortait de cette prison.” Gomez fut libéré du Camp Boiro en 1980. Après 27 ans, il a tenu promesse. Mieux vaut tard que jamais. Et on ne peut plus lui reprocher le silence. Il parlé enfin. Mais c’est un peu tard. Car entre sa libération et la parution de ce livre a eu le temps de compromettre son statut de victime du PDG. Comment cela ? En se mettant avec zèle au service du régime despotique du Général Lansana Conté, ancien membre du Comité central du PDG et bourreau actif auprès de la Commission d’enquête du Comité revolutionnaire. Le 25 janvier 1971 le lieutenant Lansana Conté et le capitaine Diarra Traoré ne fermèrent pas l’oeil. Ils étaient très occupé à exécuter la sentence scélérate de l’Assemblée nationale populaire, qui avait condamné plus 90 innocents à mort. Conté participa directement au massacre des prisonniers politiques en aidant son complice Diarra à pendre au pont Tombo les malheureux Barry III, Baldé Ousmane, Magassouba Moriba et Keita Kara Soufiana. Gomez savait bien que Conté avait tué des Guinéens de sa main, comme le confirme sa menace devant les syndicalistes au plus fort de l’insurrection populaire en 2007.
En se mettant au service du diable, Gomez a effacé 90% de la légitimité de son témoignage. Car il a lui-même les mains rouges du sang de Guinéens tués entre 1992 et 1997 aux ordres des forces de sécurité qu’il coiffait en sa qualité de ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation. Il a fallu la destruction de sa maison à Labé et son second limogeage du gouvernement pour qu’il se décide à faire paraître son livre. Gomez exhibe les traits de la schizophrénie guinéenne, qui pousse les “cadres” du pays à se dédoubler, passant successivement de victimes à bourreaux, vice versa. Il rejoint ainsi une longue cohorte où figurent Keita Fodéba, Magassouba Moriba, Emile Cissé, Keita Fadiala, etc.
Ainsi, après son départ du gouvernement en 1997, il avait rejoint l’Association des victimes du Camp Boiro, lui qui pendant des années fut le premier flic du pays. En 2004, à l’issue d’une réunion de l’Association alors présidée par Dr. Keita Ousmane et dans le cadre de mes recherches sur le Camp Boiro, je demandai à rencontrer Gomez. Il me reçut dans son cabinet privé situé au carrefour de Dixinn. Il me confirma que le manuscrit de son livre était avancé. J’avais en l’idée de l’encourager à livrer davantage et mieux que le livre. En effet, en 1984 Gomez, le professeur Niane, Lamine Kamara (auteur et ancien ministre), etc. faisaient partie de la commission du Livre Blanc coiffée par le capitaine Facinet Touré, membre du Comité militaire de redressement national (Cmrn), ministre des Affaires étrangères. par le . En fait l’annonce de cette publication apparaît aujourd’hui comme un bluff et une énorme mascarade.
Ni Conté ni Diarra ne pouvaient autoriser la parution d’un document qui pouvait révéler leur docilité, zèle et compromission, qui furent la cause et la conséquence de leur rôle actif dans l’exécution des purges de Sékou Touré. La commission du Livre Blanc fut donc vite remerciée. Les émissions de dénonciations et de plaintes des victimes animées par Facély II Mara à la radio, furent déprogrammées. Toutefois, les membres de la commission de rédaction avaient eu accès aux archives de la présidence et aux documents du président Sékou Touré. Je voulais suggérer à Gomez de penser à livrer sur Internet les dossiers que lui et ses anciens collègues sont censés toujours détenir. Mais son projet de livre était son unique souci. Et les choses en restèrent là. Cela dit, je consacrerai un blog spécial à la revue de Camp Boiro, parler ou périr, une fois que je l’aurai lu, scanné et relu.

Il faudra bien crever l’abcès un jour. La réconcilation nationale l’exige.

L’invite de Alsény René Gomez sera-t-elle entendue ?
Si par “crever l’abcès” on entend une palabre impotente et hypocrite ayant pour objectif une prétendue “réconciliation nationale”, alors on doit fermement boucher les yeux et les oerilles pour signifier le rejet ferme, total et irrévocable de “l’invite de Alsény René Gomez”. Par contre, si “crever l’abcès” conduit à la tenue d’un procès conformément au droit universel et aux normes de la Cour Internationale de Justice, où procureurs, avocats, accusés, témoins, preuves, et le droit ont libre cours et sont rigoureusement respectés, alors on ne saurait qu’être d’accord. Toutefois, la longue quête de la justice pour les martyrs et les victimes du Camp aura pour objectif suprême la condamnation des forces du Mal incarnées par Sékou Touré et le PDG. Une rétribution équitable conduira également à la punition des agents du Mal, c’est-à-dire les héritiers directs et indirects de Sékou Touré, les misanthropes et les génocidaires qui oppriment la Guinée depuis 1958. Au banc des accusés figureront les puissants du jour (Lansana Conté et Aboubacar Somparé) et leurs associés intermittents (Alsény René Gomez, Lansana Kouyaté, …).

Citons encore Djibril Tamsir Niane :

« Quand un pays a été ébranlé par un drame aussi poignant, il est établi que “sans une réconciliation”, sans un pardon, rien ne peut marcher. Nous avons vu le cas de l’Afrique du Sud; Nelson Mandela a réussi à réconcilier, à rapprocher les composantes d’une société déchirée par un demi-siècle d’Apartheid. … La Guinée n’a pas encore trouvé l’opportunité de crever l’abcès des non-dits d’antan. Pourtant le développement est à ce prix. Si l’on n’ouvre pas le débat surle drame de la lère République, si l’on n’exorcise pas le passé, il sera difficile d’entretenir une paix sociale. »

On ne peut pardonner qu’une faute reconnue et avouée. Or les héritiers du PDG (Lansana Conté, Aboubacar Somparé, Lansana Kouyaté, etc.) refusent d’admettre les crimes commis par Sékou Touré au Camp Boiro. Comment donc peut-on se réconcilier avec des criminels qui nient tout de l’horreur du Camp Boiro. Comment se réconcilier avec des tortionnaires fiers d’avoir dénoncé, humilié, spolié, torturé et tué des milliers de Guinéens ? Non ! On doit mettre fin à l’impunité. Une comparaison avec l’Afrique du Sud est abusive et inappropriée. Car, en dépit de l’Apartheid rétrograde, ce pays a maintenu une certaine tradition juridique absente en Guinée. La Constitution de 1958 fit table rase de la branche judiciaire de l’Etat. Et depuis lors, l’Exécutif est à la fois juge et partie. Il accuse, juge, condamne, et punit en secret, en violation du droit universel et constitutionnel, qui garantissent le droit à la défense pour les accusés.

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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