Réponse à Mamadi Nabé. Première partie

Je commence ici la publication de ma réponse à l’article intitulé “Qui est qui en Guinée : le cas de Siradiou Bah”. Le texte fut publié dans La Nouvelle Tribune en 2003 par Dr. Mamadi Nabé (1941-2014), professeur à l’Université de Conakry. Nabé se proposait de défendre le soi-disant historien, en réalité archiviste Sidiki Kobélé Keita. Celui-ci est l’auteur d’un ouvrage superficiel, falsificateur et diffamatoire sur les complots montés de Sékou Touré. Le Lynx avait publié mes articles critiques et j’en eus des échos favorables.

Dr. Mamadi Nabé (1941-2014)
Dr. Mamadi Nabé (1941-2014)

Naturellement, les orphelins et apparatchiks du PDG s’en émurent et en l’occurrence, Mamadi Nabé  monta au créneau pour défendre leur cause bien perdue. Mais au lieu de s’en prendre à mon analyse, il choisit de s’attaquer à ma personne. En effet, Sékou Touré et ses adeptes ont toujours préféré s‘en prendre au messager plutôt qu’au message. Après avoir si longuement différé ma réaction, j’exerce finalement mon droit de réponse en passant au peigne fin un document qui est, avant tout, un assaut ad hominem délibéré et un tissu de mensonges. Mais, les paroles s’envolent, les écrits restent, et qui ne dit mot consent. Je mets donc fin à mon silence.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, le lecteur voudra bien se rapporter à ma réfutation de l’écrit de Lamine Diallo, juge de la Cour Suprême, visant à repêcher le même Kobélé et sa biographie bâclée et erronée de Saifoulaye Diallo.
En raison des amalgames et des contrevérités de Nabé, je développe mes réfutations en une vingtaine d’articles, publiés simultanément sur ce blog et sur le Camp Boiro Mémorial.
Chacune de ses mystifications principales sera mise en exergue et  abordée séparément. Et on peut lire parallèlement le texte intégral de l’article de Mamadi Nabé.

Patiente lecture donc.

En ce qui concerne Siradiou Bah, je disais, dès l’introduction que j’étais étonné et profondément choqué en lisant son article-fleuve “Pour une plume des vrais historiens”, article destiné à contester méthodiquement l’ouvrage de Sidiki Kobélé Keita tant sur le fond que sur la forme.

Exactement. Le mot-clé ici est l’adverbe méthodiquement. Je m’efforçai en effet de réfuter les points de vue erronés ou artificiels exprimés dans un livre prétendument d’histoire, mais qui n’était qu’une médiocre collection de préjudices et un répertoire de la propagande nocive du PDG. J’y étaie par des faits vérifiables et des citations soigneusement référencées. Je ne porte aucun jugement de valeur sur la moralité ou le parcours de Kobélé.

Mon propos pour l’heure n’est pas de discuter du contenu de cet article.

Cette phrase révèle la duplicité de Nabé, car il dit le contraire de ce qu’il fait plus loin dans le texte. De fait on verra que la promesse ci-dessus est gratuite et fausse. Nabé l’oublie et s’attaque maladroitement et vicieusement à un point du contenu de mes articles où je cite l’auto-désignation des Fulbe comme “peuple choisi”. Voir ultérieurement.

Mais je voudrais expliquer ici pourquoi mon étonnement et mon choc en parlant plutôt de la personnalité de Siradiou Bah, telle que je l’ai connue.

Moi, par contre, l’étonnement de Mamadi Nabé ne m’étonne pas du tout. J’y vois le conflit entre deux positions nettement marquées. D’une part, la perpétuation de la propagande du PDG, de l’autre, la documentation et l’analyse critique de la dictature de Sékou Touré.
Nabé et moi nous sommes connus de 1973 à 1982. Nous étions tous deux professeurs à l’Institut Polytechnique Gamal Abdel Nasser, devenu université. Il est naïf de conclure que ces rapports professionnels étaient fondés sur l’homogénéité d’expérience et l’identité de points de vue sur le régime. Mais dans la tête de Nabé les applaudissements et les  slogans flatteurs du premier président guinéen résonnent encore. Il porte toujours sa tenue blanche de jadis. Quant au bilan du régime révolutionnaire, il n’y voit que des aspects positifs. Nous sommes donc aux antipodes l’un de l’autre. Autant il persiste à vanter le régime “révolutionnaire”, autant je rejette profondément un système auquel je ne reconnais ni mérite ni circonstance atténuante. Si Nabé est choqué par mon approche et mes jugements, c’est qu’il refuse ou est incapable d’autocritique. Il n’a donc que lui-même à blâmer pour “l’étonnement” partisan, le “choc” surfait et la fidélité d’arrière-garde ; des attitudes contredites et trahies par le cynisme et le mensonge.
Face à la politique du PDG j’ai toujours réagi avec un scepticisme divergent. En récompense, la révolution me jeta deux fois, adolescent, en prison.
La première fois en 1963, au tendre âge de 13 ans alors que j’étais élève au Collègue Court de Labé. Je fus arrêté, emprisonné et malmené pendant 24 heures au Camp Elhadj Oumar Tall de Labé, par les parachutistes — devanciers des Bérets rouges actuels.
La  deuxième fois en 1970, en tant que membre du Conseil d’administration des étudiants de l’IPGAN, j’écopai quatre mois de prison aux Escaliers 32 du Camp Alfa Yaya.
Dernier point et non le moindre, en 1978, en tant que chef de groupe de la Commission nationale de censure cinématographique, je reçus un blâme radiodiffusé pour avoir autorisé le film Midnight Cowboy (avec Dustin Hoffman et John Voigt, le père d’Angelina Jolie). Le long-métrage avait été dénoncé par deux informateurs du PDG. Mes compagnons de punition étaient Bonata Dieng et feu Zainoul Sanoussi. Après explication directe avec Sékou Touré dans son bureau, il banalisa l’incident et nous encouragea à persévérer dans nos activités culturelles. J’y reviendrai.

Enfin, mes nombreuses objections et frictions avec le PDG, n’auraient pas dû surprendre Nabé. Car même après avoir assis son pouvoir absolu et meurtrier, le Responsable suprême de la révolution continuait d’étiqueter Labé comme “la gangrène” du Parti dans ses discours anti Peuls de 1976. Et Nabé sait pertinemment que mes souches familiales et culturelles plongent dans le milieu conservateur de Labé, qui a été profondément déstabilisé par les arrestations et les décimations du Camp Boiro.

Nombre de mes aînés, parents et alliés militèrent sincèrement dans les rangs du PDG pour contester et l’ordre traditionnel du Fuuta-Jalon, que la colonisation avait altéré sans pouvoir — ou vouloir — le démolir. Ils figurent parmi les pionniers de l’implantation du PDG-RDA à Labé et ailleurs en Moyenne-Guinée. Cependant ils vécurent assez longtemps pour regretter leur engagement au vu des dévastations du régime de Sékou Touré

A partir de 1970, le dictateur mit dans le même sac les compagnons et adversaires d’hier. Avec un rare acharnement contre Labé, il ordonna leur humiliation, emprisonnement, torture, pendaison ou fusillade, selon les cas. En voici une liste brève :

  • Saifoulaye Diallo (mon cousin et mon oncle)
  • Mamadou Labiko Diallo (père de Talibé et Abdoulaye Labiko, deux de mes camarades d’enfance et promotionnaires d’école)
  • Mamadou Samba Safé Barry (en mission culturelle en Haute-Guinée en 1972 avec feu Kémoko Camara, grand érudit du Mandé, je le trouvai à Kankan où il était gouverneur ; il me reprocha d’avoir choisi l’hôtel au lieu de sa résidence officielle, et me rappela que j’étais son petit-frère avant tout ; il disparu quelques mois après au Camp Boiro)
  • Thierno Mamadou Bah (mon oncle)
  • Jacques Demarchelier
  • Mamadou Libraire Bah (mon cousin)
  • Hady Baldé (mon oncle)
  • Fodé Saliou Kouyaté
  • Mamoudouba Kouyaté
  • Dabo Demba
  • Elhadj Amadou Lariya Diallo (un oncle)
  • Amadou Teliwel Diallo (époux d’une cousine)
  • Mariama Poréko Bah (ma cousine, fille de Thierno Mamadou Bah)
  • Dienabou Bobo Diallo, (ma cousine), etc.

Ceux qui échappèrent à la répression ne furent pas pour autant à l’abri des persécutions. En 1980, mon oncle maternel Elhadj Tierno Abdourahmane fut lui-même ciblé par les délateurs du PDG. Sous sa dictée, j’écrivis une lettre au président Sékou Touré. Le document retraçait le passé militant de l’érudit et rejetait les accusations portées contre lui.

Enfin, quelques mois avant sa mort en 2004, j’interviewais plusieurs fois Elhadj Mamadou Labiko Diallo à son domicile de Ley-Saare, à Labé ville. Ami d’enfance de Saifoulaye, il fut un promotionnaire de Sékou Touré à l’Ecole Camille Guy dans les années 1940. Nos conversations furent riches d’enseignements pour moi. Mais elles révélèrent aussi la peine d’un patriarche au soir de sa vie, ulcéré par le constat d’échec des projets et combats de sa génération.

(A suivre)

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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