CNDD : clivage ethnique

Selon France-Info, une majorité s’est dégagée parmi les 32 membres du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD), et a désigné le Colonel Sekouba Konaté pour prendre la direction du nouvel organisme dirigeant. Toutefois le Capitaine Dadis Camara et ses proches se seraient ralliés, eux, derrière le Général Mamadouba Toto Camara, le plus haut gradé de l’équipe.
A deux ou trois erreurs près, le décompte numérique par ethnie du CNDD donne provisoirement le résultat suivant :

Maninka 12

  1. Lt-Colonel Abdoulaye Chérif Diaby
  2. Lt-Colonel Fodéba Touré
  3. Colonel Sékouba Sako
  4. Lt-Colonel Aboubacar Sidiki Camara
  5. Commandant Amadou Doumbouya
  6. Commadant Moussa Kékoro Camara
  7. Capitaine Kélétigui Faro
  8. Capitaine Kaman Condé
  9. St-Lieutnant Moussa Kéïta
  10. Adjudant Moussa Camara
  11. Mamadi Condé
  12. Dr Diakité Aboubacar

Forestiers (Kpèlè, Loma, Kisi, Manön, Könön) 8

  1. Colonel Sékou Mara
  2. Lt-Colonel Kandia Mara
  3. Commandant Mamadi Mara
  4. Commandant Bamou Lama
  5. Capitaine Moussa Gadis Camara
  6. Capitaine Konaté Béavogui
  7. St-Lieutnant Jean Claude Pivi
  8. St-Lieutnant Sa Alphonse Touré

Soussou 6

  1. Général Mamadou Toto Camara
  2. Lt-Col Mathurin Bangoura
  3. Commandant Almamy Camara
  4. Commandant Cheick Tidiane Camara
  5. Lieutenant Ansy ?
  6. Morciré Camara

Fulbe 4

  1. Lt-Colonel Mamadou Bah
  2. Lt-Colonel Mamadou Korka Diallo
  3. Commandant Oumar Baldé
  4. Aouder Bah
Clivage ethnique du CNDD
Clivage ethnique du CNDD

Les militaires Maninka sont ainsi plus nombreux. J’y vois là une répétition de l’Histoire.

On se souvient qu’en 1996, l’armée se mutina, fit pilonner le Palais des Nations, forçant le Général Conté à sortir de son bunker et à se rendre aux troupes haut les mains. Les soldats se lancèrent ensuite dans le pillage de magasins commerciaux privés, tout comme ils le firent en 2007. Puis vint le moment de désigner le chef de leur mouvement, qui s’était politisé au delà des revendications matérielles originales.
Trois noms furent avancés:

  • Commadant Kader Doumbouya, chef du Bataillon Autonome des Troupes Aéroportées (BATA) (beau-frère de Kaman Diaby, et mon promotionnaire au collège court de Conakry 1 et au lycée classique de Donka)
  • Commandant Yaya Sow, chef de l’artillerie du Camp Alfa Yaya (mon promotionnaire du lycée de Labé et de l’Institu Polytechnique G.A. Nasser de Conakry)
  • Capitaine Gbago Zoumanigui, du Bataillon Autonome des Troupes Aéroportées (BATA)

Les mutins ne purent se mettre d’accord. Bien qu’ayant dirigé le pilonnage du bureau présidentiel et de la radio, Yaya Sow se montra, dit-on, plus ou moins indifférent. Le choix resta donc, selon les rumeurs, entre Kader et Gbago. Ce dernier fut l’adjoint de Kader au BATA jusqu’au 3 avril 1984. A partir de cette date, ayant participé au coup d’Etat, le sous-lieutenant Zoumanigui devint membre du CMRN. Il avança en grade. Mais il tomba en disgrâce à la fin des années 1980. Il retourna donc à la caserne, où les évènements de février 1986 le trouvèrent.
La concurrence avec son ancien supérieur pour le leadership de la mutinerie eut lieu. Mais en dépit de leur arme commune de parachutistes du BATA, un clivage ethnique existait dans la candidature et le support des deux hommes au sein des troupes révoltées. Ce fut Kader le Maninka, contre Gbago le Forestier Toma.
Finalement, aucun d’eux n’ayant fait preuve de flexibilité, la troupe se découragea. Et Conté reprit le pouvoir, qui lui avait échappé. Gbago s’enfuit à l’étranger. Mais Yaya et Kader furent arrêtés, jugés et condamnés à de lourdes peines de prison, et radiés de l’armée. Ils purgèrent entièrement leur sentence et recouvrirent la liberté…

C’est pratiquement le même scénario qui se serait déroulé aujourd’hui 23 décembre 2008 au Camp Alfa Yaya Diallo. Comme quoi la mémoire des hommes est volatile et les leçons de l’histoire sont difficiles à retenir. En 1996, les militaires Maninka putschistes — également nombreux — se montrent solidaire de Kader, leur officier ‘représentant’, sous-prétexte que ce dernier avait commandé Gbago. Mais ce faisant, ils négligèrent un fait important :

Bien que moins gradé que Kader avant 1984, Gbago se prévalait de sa participation au coup d’Etat du 3 avril et donc d’une certaine expérience politique et d’exercice du pouvoir Etat par rapport à Kader.

De même le 23 décembre, ils ne prirent pas en compte le critère suivant :

Le Général Mamadouba Toto Camara est le seul officier général, précédant les officiers supérieurs : 9 colonels ou lieutenants-colonels. Comment peut-on le sauter pour désigner le Colonel  Sekouba Konaté à la tête du CNDD ?

Tout de même, se souvenant de leur mésaventure de 1996, les militaires rejettent sinon le suicide du moins la prison en rendant le pouvoir aux institutions civiles du régime de feu Lansana Conté. Ils se sont donc ralliés, selon les dépêches, à une solution de un compromis en la personne du Capitaine Moussa Gadis Camara, qui est Kpèlè (Guerzé).

Quelle sera la conséquence de ce premier désaccord au sein du CNDD, s’il parvient à traduire ses déclarations de prise en réalité ? Sera-t-il oublié et effacé par le temps ? Ou bien rebondira-t-il  entre des ‘frères ennemis’ à l’image de la lutte féroce et mortelle entre les Colonels Diarra Traoré et Lansana Conté.
Sékou Touré utilisa le zèle des deux officiers, alors respectivement Capitaine et Lieutenant, pour :

  • décapiter l’armée en 1969, dans le faux Complot Kaman-Fodéba, qui fut précédé par la politisation outrancière des forces armées et la création des comités d’unités militaires (CUM). Grâce à cet amalgame, des adjudants-chefs et des sous-lieutenants devenus commissaires politiques pouvaient commander capitaines et des commandants non-élus politiques. Diarra fut le deuxième président du CUM du Camp Samori.
  • organiser et exécuter le supplice des condamnés du 25 janvier 1971.

En fin de compte, la solidarité dans le crime durant les années 1970 se transforma en rivalité meurtrière au milieu des années 1980. Ils s’affrontèrent donc, ouvertement et en sous-main, d’abord au sein du CMRN, et ensuite publiquement lors de l’affaire dite du complot Diarra Traoré. Feu Lansana Conté triompha de façon sanglante : il fit fusiller les parent mâles et les proches compagnons de Sékou Touré et Diarra Traoré le 19 juillet 1985.

On peut tirer de ce qui précède au moins cinq enseignements :

  1. LeCNDD inverserait la hiérarchie militaire et serait mal parti si un Capitaine, en l’occurrenceMoussaDadisCamara, se retrouve à la présidence de l’organisme, au-dessus de 17 de ses supérieurs, à savoir :
    • 1 Général
    • 2 Colonels
    • 7 Lieutenants-Colonels
    • 7 Commandants
  2. Les membres Maninka du CNDD se basent apparemment sur le critère du grade pour dire que le Colonel Konaté — qui commande le même Bataillon autonome des troupes aéroportées (Bata) que Kader Doumbouya dirigeait en 1996 — est hiérarchiquement supérieur au Capitaine Moussa. Cela est évident. Mais, d’une part, la valeur ne découle pas forcément du grade, et d’autre part, la comparaison des grades s’applique aussi entre le Colonel Konaté et le Général Toto. Pourquoi préfèrent-ils le Colonel au Général ? Est-ce parce que l’un est Maninka, comme eux, et que l’autre est Soso ? L’argument hiérarchique cache peut-être l’affinité ethnique. Mais il ne tient pas debout.
  3. Le premier communiqué radiodiffusé du CNDD avait promis l’équilibre ethnique de ses membres. En jettant un coup d’oeil sur les chiffres ci-haut, on voit qu’il n’en est rien. La démagogie pointe-t-elle déjà le bout de l’oreille. Ou alors serait-ce que les militaires manipulent si mal les nombres ? Un volontaire devrait se présenter pour dispenser un cours accéléré d’arithmétique aux nouveaux dirigeants, en insistant sur le calcul des proportions et des pourcentages.
  4. Plantée par Sékou Touré dans la culture politique postcoloniale et dans les institutions d’Etat, l’ethnocratie continuera de miner les rapports entre les dirigeants guinéens pour longtemps.
    Le changement n’aura lieu que le jour où l’Etat sera dépersonnalisé et recentré sur une Constitution et des lois applicables à tous.
  5. Pendant que les dirigeants civils et militaires guinéens se disputent des titres pompeux et des parcelles d’autorité vides ou viciées par cinquante ans de dictature, la recolonisation de l’Afrique et de leur pays suit inexorablement son cours. Et hier comme aujourd’hui, l’accent est mis sur l’exportation des ressources naturelles au détriment de l’éducation de la jeunesse et de la formation des travailleurs. Une telle politique perpétue le Pacte colonial du 19è siècle, qui assigne à l’Afrique le rôle de réservoir de matières brutes et de dépotoir de produits manufacturés bon marché.

La sagesse populaire enseigne pourtant que les sauterelles en train de frire dans la même casserole ne devraient pas se donner des coups de pattes. Mais il n’y pas de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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