Fulɓe de Guinée : pluralité marginalisée

Paysage ethno-démographique guinéen

Dix-huit ethnies forment la population guinéenne.

Baga Badiaranke Basari Fulɓe/Toroɓɓe
Guerzé Jakanke Jalonka Kisi
Könön Koniagui Landuma Maninka
Mami Manön Mikhifore Nalu
Soussou Toma

Aucune de ces communautés n’est statistiquement majoritaire en Guinée. Aucune ne constitue plus de 50 % de la population. Mais l’une d’elles est pluralitaire : ce sont les Fulɓe du Fuuta-Jalon. Constituant plus de 40 % de la population, ils forment le groupe le plus nombreux. Malheureusement, on ne peut pas donner ici de tableaux récapitulatifs détaillés. Car depuis 1958, l’Etat refuse de procéder au recensement humain du pays. Le dernier sondage démographique date de 1956. Le régime du PDG a essayé de manipuler la composition démographique à plusieurs reprises. Mais les spécialistes considèrent de tels efforts comme des montages politiques et économiques.

Promesse

Barry Diawadou
Barry Diawadou

Dans le premier communiqué annonçant sa prise du pouvoir, le Conseil national pour la démocratie et le développement avait promis l’équilibre ethnique dans la composition des institutions. Depuis lors, il a violé cette promesse. Au contraire, l’un de ses objectifs porte sur la marginalisation des Fulɓe, l’ethnie pluralitaire en Guinée. Politiquement, cela s’appelle de la myopie. Mais dans le contexte guinéen, une telle myopie devient cécité. Elle transforme le CNDD en organisme aveugle et insensible à l’expérience et aux réalités complexes de la Guinée.

Ethnicité, pluralité, histoire et politique

Sans le soutien unanime des dirigeants politiques du Fuuta-Jalon la Guinée aurait voté Oui comme les autres colonies françaises au referendum du 28 septembre 1958. Les deux leaders politiques Fulɓe optèrent pour le Non, avant Sékou Touré. Le PDG adopta à son tour la même position. Cette convergence permit le triomphe du Non. Trois semaines après la proclamation de la république, le parti d’opposition, l’Union progressiste de Guinée (issu de la fusion  d’opposition du Bloc Africain de Guinée de Barry Diawadou et du Parti du Regroupement Africain de Barry III) s’intégrait au PDG. Les deux ralliés paieront cette démarche de leur vie.

A propos de ce ralliement politique entre Sékou Touré et les dirigeants Fulɓe, voici qu’écrivait un observateur :

Plus important encore était l’alliance que Sékou Touré eut la prévoyance de forger, à la veille du referendum, avec les leaders Foulah Barry Diawadou (à présent ambassadeur au Caire) et Barry III (à présent ministre du commerce). La base de la victoire de Sékou Touré en 1958, et de son pouvoir aujourd’hui, n’est pas, comme beaucoup d’observateurs Européens se l’imaginent, la coalition incommode entre la Gauche et la Droite au sein du gouvernement guinéen et du Bureau politique national. Elle repose sur la dimension complètement différente de la structure tribale de Guinée. Touré lui-même est Maninka, revendiquant une descendance directe de Almami Samori Touré, le dernier souverain Malinké, qui fut exilé par les Français au Gabon où il mourut en 1900. Les Malinkés (850.000 environ) et les Foulah (plus d’un million) sont des rivaux raciaux traditionnels en Guinée et aussi des adversaires politiques majeurs dans la Guinée coloniale. Si Touré avait suivit l’avis de conseillers extravagants en 1958, et écrasé les leaders Foulah après l’indépendance, la Guinée n’aurait pas survécu les cinq années passées. Touré et les Foulahs ont peut-être des comptes à régler d’ici à 10, 15, ou 20 ans; mais aussi longtemps que le contrat de 1958, qui rendit possible la défaite des Français tient, le pouvoir de Sékou Touré est à l’abri…
Sékou Touré est méticuleux dans l’apaisement du sentiment tribal, et rarement une nomination politique ou administrative est faite complètement en dehors de considérations ethniques.
Ce n’est pas un accident si la seconde personnalité du pays, Saifoulaye Diallo, ancien président de l’Assemblée nationale et à présent ministre d’Etat chargé du Plan, est un Foulah; ou que Touré prétend (faussement) être né d’une mère Foulah; ou que l’hymne national est “L’air Alfa Yaya”, un ancien chant foulah.  Alfa Yaya, un seigneur dans les montagnes du Foutah-Djallon, est le chef martyr national, pièce maîtresse de la légende et du folklore d’Etat guinéens qui aident Sékou Touré à cimenter l’unité de son peuple.
(“Guinea After Five Years.” Africa Report. June 1964, p.3-6. The African-American Institute. Washington, DC.)

La prédiction de Africa Today se réalisa malheureusement. Sékou Touré abandonna graduellement l’équilibre ethnique du pouvoir entre Fulɓe, Mande et les autres ethnies. Pis, en 1976, il déclara avoir déjoué le Complot Peul.

Sékou Touré, en 1964
Sékou Touré, en 1964

Consultant son carnet noir,  il déclencha la répression méthodique contre les cadres Fulɓe. Des collègues loyaux (Saifoulaye) furent surveillés, piégés et marginalisés. Quant aux anciens rivaux, en dépit de leur ralliement sincère depuis 1958, Barry Diawadou et Barry III furent successivement assassinés. Leur mort suivit ou précéda celle de Ibrahima Diallo (1960) et de Telli Diallo (1977). En droit et en fait, le Complot Peul eut comme conséquence majeure la destruction du fragile équilibre ethnique de la Guinée. Le pays ne s’est jamais relevé de ce désastre. Le Wo Fatara de Lansana Conté en juillet 1985, l’activisme démagogique de Lansana Kouyaté en 2007-08, illustrent le flux et le reflux de l’ethnocratie dans la Guinée post-Sékou Touré.

Lansana Conté suivit, à mains égards, le chemin vicieux de son prédécesseur et ancien maître. Un jour, il étala publiquement son ethnocentrisme en déclarant :
— On dit que je n’aime pas les Peuls et les Malinkés. Est-ce moi qui les ai créés ?
L’inanité et la sottise de la question se passent de commentaires.

Le président Conté ordonna la mise à la retraite de la presque totalité des officiers généraux et supérieurs Fulɓe en 2005-2006. ll s’agit précisément de:

  • Général Ibrahima Sori Diallo
  • Général Abdourahmane Diallo
  • Général Bailo Diallo
  • Général Ibrahima Diallo

Quant aux Colonels Mamadou Baldé et Faciné Touré (qui parle couramment Pular), ils subirent un sort semblable. Tous deux participèrent activement au coup d’Etat du 3 avril 1984. Et en 1985, le commandant Mamadou Baldé dirigea la contre-attaque armée contre la tentative de coup d’Etat du Colonel Diarra Traoré. ‘Reconnaissant’, Conté les laissa languir au grade de Colonel. Par contre, il nomma des officiers moins méritants au grade de Général.

Pour sa part, dès son arrivée à la Primature, Lansana Kouyaté engagea une politique de retour à l’ethnocentrisme du PDG.  Il perdit le nord et brouilla les cartes. Il abandonna la feuille de route élaborée à Bel-Air (Boffa). Il se mit  à voyager à l’extérieur, expulsa une citoyenne guinéenne, etc. Bref, il brûla la chandelle par les deux bouts. Conséquence : il donna à Conté plusieurs prétextes que le défunt président retourna contre son Premier ministre. Il  rogna d’abord graduellement l’autorité de la Primature avant de limoger son occupant le 20 mai 2008. En quinze mois, ayant bradé son capital politique, Lansana Kouyaté fondit et disparut de la scène publique.

Tierno Monenembo souligna à l’époque le comportement catastrophique du Premier ministre Lansana Kouyaté. En réponse, des plumes l’assillirent verbalement sur certains groupes de discussion et sites Internet. Tierno dénonçait le fait que les ministres Fulɓe occupaient des portefeuilles de second plan. Un fait que la hiérarchie protocolaire du gouvernement reflétait clairement.
Curieusement, Tierno Monemembo n’avait que partiellement raison. Il est vrai que Lansana Kouyaté avait délibérément donné des postes mineurs aux cadres Fulɓe. Mais ces derniers n’étaient pas tenus de les accepter.
Prenons le cas de Saidou Diallo, ex-ministre du Contrôle économique et financier, de l’Ethique et de la Transparence. Le titre est ronflant et kilométrique. Mais la fonction était modeste et conçue pour jeter de la poudre aux yeux des bailleurs de fonds. Cela n’empêcha pas le gouvernement Kouyaté de s’effondrer dans l’opacité et les rumeurs de corruption, à l’oppoé de l’Ethique proclamée. Dire pourtant que Saidou avait plus d’expérience en gestionn et en diplomatie que tous les membres du gouvernement.

En effet, M. Diallo est issu de la promotion Lénine (1967), la première de l’Université guinéenne, dont il fut l’un des trois majors, avec feu Abdoulaye Diallo (linguistique) et Mohamed Lamine Kaba (mathématiques, et ancien recteur de l’établissement) . Originaire de la même paroisse (misiide) que Telli Diallo, Saidou exerça de hautes fonctions dans le régime de Sékou Touré. Autrement dit, après avoir tué le plus illustre ressortissant de Porédaka, Sékou Touré nomma cyniquement de plus jeunes cadres de ce village à des postes importants. Mon frère et ami Thierno Habib Diallo s’ajoute à cette liste… Je le répète donc ; Saidou Diallo n’était pas obligé d’accepter le portefeuille. Au contraire.

Même chose pour Thierno Oumar Bah, qui fut ministre des Travaux Publics, de l’Urbanisme et de l’Habitat, dont la famille fut décapitée par Sékou Touré en 1971-72. Ses trois  oncles Elhadj Thierno Ibrahima, Elhadj Bademba, Thierno Mouctar furent arrêtés. Seul le dernier en réchappa…

En plus des condamnations à mort, le Complot Peul créa un traumatisme psychique et moral parmi les Fulɓe, en particulier,  et les autres ethnies  guinéennes, en général.

Lors d’une conversation avec Dr. Alpha Oumar Barry Sékou Touré  affirma que Telli Diallo ne pouvait être qu’un second. Bien évidemment, lorsqu’on pense au brillant palmarès scolaire et professionnel du premier secrétaire général de l’OUA, une telle déclaration ne pouvait être que du bluff.

Au premier trimestre 2008, Lansana Kouyaté et Mamadou Mbo Keita (ministre de l’Intérieur et véritable no. 2 de gouvernement ou horon (maître) de Kouyaté, le jeli, dans la hiérarchie traditionnelle Mande), accusèrent accusés  le ministre de la défense, Général Bailo Diallo et l’ancien Premier ministre Cellou Dalen Diallo de complot contre l’Etat. Saidou Diallo et Thierno Oumar auraient dû se souvenir de l’hécatombe de Sékou Touré contre les Fulɓe.  Suite à l’accusation fantaisiste mais grave contre les deux Diallo, ils auraient dû soumettre leur démission immédiatement. Mais non, ils continuèrent de siéger tranquillement au gouvernement jusqu’à la destitution du Premier ministre.

Sur un autre plan, toutefois, le comportement de certaines personnalités Fulɓe a contribua à renforcer le complexe de supériorité de Sékou Touré … et plus tard de Lansana Conté.

Ainsi Saifoulaye refusa de confronter Sékou Touré à des moments cruciaux de l’histoire du parti et du pays. Et pourtant il avait une solide base politique dans le PDG. Mais au mois par trois fois, il refusa d’assumer le destin de leader principal.

  • En 1957 à Mamou, lors de la réunion de confrontation entre Sékou Touré, secrétaire général du PDG et la sous-section dissidente de cette ville.
  • En 1962,  au Séminaire de Foulaya (Kindia), où il rejeta son élection par une majorité d’une voix comme secrétaire général du PDG, au détriment de Sékou Touré
  • En 1976, lors du Complot Peul, lorsqu’il s’auto-condamna en faisant une pseudo-dénonciation du « racisme » Peul.

Ensuite, j’ai mentionné plus haut la reddition de Barry Diawadou et de Barry III. Plus exactement ils :

  • Abandonnèrent le combat pour le pluralisme partisan contre les visées hégémonistes du  PDG et la mégalomanie de Sékou Touré, même au prix de leur vie.
  • Renoncèrent à leur rôle de dirigeants et d’opposants politiques
  • Acceptèrent la dissolution de leur parti dans le PDG.
  • Siègèrent — temporairement — dans le gouvernement de Sékou Touré en 1959

De son côté, Telli Diallo fut prévenu — y comprisDeclaration de la femme de Telli Diallo — du sort qui l’attendait s’il acceptait de s’installer à Conakry après ses deux mandats à la tête de l’OUA. Il n’écouta personne et fit le jeu de Sékou et Ismaël Touré, ses ennemis mortels.

Sous le règne de Conté, d’autres cadres (civils et militaires) Fulɓe jouèrent le même rôle d’allégeance obséquieuse à un président pourtant dévoyé, mécréant et aux mains tachées du sang d’innocents :

  • Elhadj Tierno Abdourahmane Bah, Imam, comme ses aïeuls, de la Mosquée Karamoko Alfa de Labé. C’est le plus grand poète hal-pular vivant ; je lui suis doublement proche puisqu’il est à la fois mon oncle maternel et mon beau-frère.
  • Général Abdourahmane Diallo
  • Elhadj Boubacar Biro Diallo
  • Thierno Mamadou Cellou Diallo, un aîné et un allié familial
  • Cellou Dalen Diallo, un cadet et un allié familial
  • Feu Elhadj Boubacar Barry, le dernier prince du Fuuta-Jalon (et mon bel-oncle maternel)
Elhadj Tierno Abdourahmane Bah
Elhadj Tierno Abdourahmane Bah

Quant aux commerçants Fulɓe, ils courtisèrent ardemment Lansana Conté, nourrissant son insatiable appétit d’argents et de biens matériels. Il toléra leur manège aussi longtemps qu’il en dépendait. Mais en 2000, Charles Taylor et le RUF de Sierra Leone attaquèrent les villes frontalières pour  se venger de l’ingérence de Conté dans leurs affaires. Le président Conté exagéra alors le budget et les dépenses de sécurité. En peu de temps, il monta un homme de mains en épingle. Ayant jetté son dévolu sur Mamadou Sylla, il l’imposa au monde des affaires. Il attisa les contradictions entre ce dernier et les hommes d’affaires Fulɓe. Un jour, pour bien indiquer la distance entre eux, il leur tint même un langage séparatiste. Premier magistrat du pays, il leur dit publiquement en juillet 2004:

— La tomate pousse bien au Fouta, mais nous aussi [en Basse-Guinée], nous en avons un peu  !

Une autre fois, le président Conté convoqua une réunion, radiotélévisée en direct,  avec les soi-disant opérateurs économiques. Il ordonna aux commerçants Fulɓe (Elhadj Alfa Amadou Diallo, Elhadj Alsény Bary, Elhadj Geregeeji, etc.) de s’asseoir par terre devant la caméra de la RTG. A la fin de la rencontre, sur un ton arrogant, il les renvoya  en disant :
— Sylla, prends tes commerçants, et va régler ce problème.

Abandon du terroir et malédiction ancestrale ?

Il est difficile d’expliquer cette chute vertigineuse du Futa-Jalon. Jusqu’en 1950 environ, cette terre et ses traditions formaient un ensemble cohérent et riche, sinon matériellement, du moins spirituellement, culturellement et historiquement. En plus de son rôle naturel de château d’eau de l’Afrique de l’Ouest, Amadou Hampâté Bâ l’appelait  le Thibet de la région.

De 1725 à la défaite de l’Almami Bokar Biro Barry à la bataille de Porédaka en 1896, l’état théocratique islamique avait brillé dans la région. Il avait su allier diplomatie et guerre, coopération et concurrence avec ses voisins : Mande (à l’Est) Soso-Jalonka, Nalu, Landuma (Sud, Nord, Est).

Premier chef d’Etat du Fuuta-Jalon, Ibrahima Sambegou Barry dit Karamoko Alfa mo Timbo, fit des études à Kankan. Les relations entre la communauté Maninka-Mori et le Fuuta se développèrent au fil du temps. Un quartier de Kankan porte le nom de Timbo…

Le Fuuta-Jalon comptait neuf provinces :

  1. Ɓuriya
  2. Fugumba
  3. Fode-Hajji
  4. Kebali
  5. Kollaadhe
  6. Koyin
  7. Labe
  8. Timbi
  9. Timbo

Fode-Hajji était une principauté mande. L’historien guinéen Thierno Diallo résume l’expérience étatique fuutanienne en ces termes :

Le Fuuta ancien était une communauté religieuse… Les liens qui unissaient l’ensemble des habitants du Fuuta tout au moins l’ensemble des tribus peules et mande ayant participé à la conquête du pays, n’étaient pas des liens fondés sur le sang, ni sur l’ethnie, mais fondés sur la foi, la croyance religieuse. L’Islam était le ciment de cette communauté…

Les observateurs étrangers abondent dans ce sens. Ainsi Cosme Dikoume,  démographe camerounais, note  :

… par le jeu des forces centrifuges et centripètes, la société du Fouta a connu dans une large majorité un prébrassage au niveau régional avant l’intégration actuelle au niveau national.

Le professeur américain David Robinson constate :

Le Fouta-Djallon était beaucoup plus qu’un Almamat dominé par une aristocratie Fulbhe. C’était un pôle de connaissances, attirant les étudiants, de Kankan à la Gambie, et intégrant le clergé Jakhanke de Touba aussi bien que les enseignants Fulbhe. Il constituait la plaque tournante de caravanes commerciales partant dans toutes les directions. Les lignages commerciaux les plus entreprenants, toutes ethnies confondues, fondèrent des colonies dans les collines Futanke et le long des routes principales. Il allait de leurs intérêts d’envoyer leurs enfants aux écoles Futanke, de supporter les diplômés qui en sortaient pour enseigner, et en général d’étendre le vaste rayonnement d’influence qui irradiait du Fouta-Djallon.

Et Gilbert Vieillard conclut :

La fédération musulmane du Fouta était un organisme plus vivant, plus excitant pour ses habitants, que les « Cercles de la moyenne Guinée », parce qu’elle était leur œuvre, une source de fraternité et de fierté ; même si notre colonisation réussit à donner à un plus grand nombre d’habitants un confort individuel supérieur, la chaude vie sociale n’aura pas été remplacée.

Fuutiiɓe Fuuta

La gent dynamique issue du Fuuta a largement abandonné son terroir afin de s’installer à Conakry et à travers le monde. Cette désertion est une perte à double tranchant. D’un côté, acculé par la pauvreté, le pays ancestral s’étiole et se désole. De l’autre, les émigrés n’ont pas trouvé  ce qu’il sont allés chercher sous d’autres cieux. De part et d’autre, la nostalgie et l’exil  pèsent de tout leur poids. Et l’héritage culturel ancestral se dilue et se perd.

Le sort des personnalités futaniennes basées à Conakry méritent une mention particulière. Nombre d’entre elles — et parmi les prééminentes — ont trouvé une mort violente sur les rives de l’Atlantique :

  • Yacine Diallo étudia chez mon grand-père maternel, Tierno Aliyu Bhubha Ndiyan. Cela ne l’empêcha pas de renier l’Islam en se convertissant au catholicisme et en devenant Louis Yacine Diallo. Né en 1897, il mourut en en pleine force de l’âge, empoisonné sur ordre de Sékou Touré,
  • Ses cadets et rivaux politiques eurent un sort similaire : Diawadou, le Sediyanke, fut fusillé le 27 mai 1968 au mont Gangan ; Barry III, le Seriyanke, fut pendu au Pont Tombo le 25 janvier 1971.
  • Revenu à Poredaka en vacances après une année scolaire studieuse, Telli Diallo puisait de l’eau et cherchait du bois de cuisine pour sa mère. Il ne se départit jamais de sa foi musulmane. Mais, sentant sa mort prochaine au Camp Boiro, il résuma ainsi son cruel sort entre les mains de Sékou Touré :

Ce grand  arbre qu’aux yeux de certain j’ai été, [n’] a donné  ni ombrage ni fruits. Qu’il soit abattu et donne du bois…

  • Saifoulaye mourut dans son lit, ulcéré et abandonné par Sékou Touré. Il put cependant renouer avec l’éducation et la foi musulmanes, qu’incarna si bien Neenan Dienabou Daralabe Barry, sa pieuse mère.

Et j’en passe …
La diabolisation du Fuuta-Jalon serait une réponse à ce que Sako Kondé a appelé — dans une critique voulue constructive — l’exclusivisme peul. Sékou Touré  invoqua le même argument — dans un but destructeur — pour interdire, en 1976-77, l’attribution de bourses d’études à l’extérieur aux étudiants Fulɓe, quelque fut leur classement aux examens.
En réalité, la fierté ethnique est universelle. Elle se manifeste chez tout individu ayant subi les rites de passage de sa culture ethnique et intériorisé les mythes reçus. Cela est valable partout en Guinée, en Afrique et à travers le monde. Le sujet est trop vaste pour que je m’y attarde. Mais si l’on y réfléchit un peu, on se rendra compte que le narcissisme ethnique est un phénomène universel.

Le Capitaine Moussa Dadis Camara a en fait une démonstration publique  lorsqu’il souligna, le 27 décembre, l’importance qu’il attache à son éducation coutumière Kpèlè (Guerzé) …

Iceberg

Le CNDD s’est contredit déjà en ne respectant pas sa promesse d’équilibre ethnique. Et depuis son arrivée au pouvoir, il se signale par l’inévitable improvisation —pour parer à l’inattendu— des déclarations et des contre-déclarations, sur l’exploitation minière, par exemple.

Cela fait bientôt deux semaines le Capitaine Moussa Camara est le troisième président de la république de Guinée. Et le CNDD ressemble encore à un iceberg. Seul le sommet est visible, en l’occurrence, le président et les deux vice-présidents. On se précipite vers les fonctions ministérielles stratégiques ; mais l’on n’a pas encore attribué des responsabilités aux autres membres du CNDD. Chaque collègue du président Camara devrait coordonner un secteur d’activité, en attendant de pouvoir y coopérer avec le futur ministre de tutelle et les institutions intéressées.

Les mots et la chose politique

Samedi 27 décembre 2008, le président Moussa D. Camara a déclaré au Camp Alfa Yaya :

« Le Forestier, une fois au pouvoir, va drainer les grands projets en Forêt. C’est terminé. Le Peulh viendra demain, il va donner tous les projets importants au Foutah. C’est terminé. »

On verra bien. Car les processus historiques et sociaux ne sont pas mécaniques. Ils ne sont pas réglables tels des chronomètres que l’on démarre et arrête à volonté, même militaire.

En politique les actes sont aussi éloquents que les discours.

En choisissant M. Kabiné Komara comme Premier ministre, le CNDD a consulté la liste de cinq noms soumis par les syndicats et la société civile à Lansana Conté en 2007.   Le choix ne surprend donc personne.

Premier ministre Komara Kabine
Premier ministre Komara Kabine

C’est maintenant le tour de M. Komara de réussir ou d’échouer en fonction des actes qu’il posera à la Primature de transition.

Sa nomination est certainement méritée au plan individuel. Toutefois, au-dessus du nouveau Premier ministre, il y a le CNDD,  qui est placé désormais dans une situation délicate.

Les nouveaux dirigeants  donnent l’impression de n’avoir pas ouvert le livre d’histoire du pays. Ils n’ont pas  tâté le pouls des Guinéens. Consultent-ils  activement et réfléchissent-ils bien avant de décider ?

Pourquoi la composition du CNDD est-elle presque mystérieuse. Et pourquoi procèdent-ils à la désignation par petites doses du gouvernement. Sont-ils conscients d’avoir recréé le malaise familier du déséquilibre ethnique guinéen ?

Rassembler et non pas diviser

Le CNDD ne peut faire avancer la Guinée en marginalisant dans ses rangs les citoyens issus de l’ethnie pluralitaire du pays. Cela est évident. Mais depuis le 22 décembre, le CNDD reproduit des aspects de la politique erronée et tragique des  présidents Sékou Touré (1958-1984) et Lansana Conté (1984-2008). L’insincérité et la fourberie conduisirent les deux hommes à l’échec. L’histoire retiendra leur incompétence, leur intolérance et leur cruauté face à la déchéance palpable de leurs concitoyens. Ils furent désignés pour diriger dans l’égalité, la justice et la fraternité. N’écoutant que leur cœur égoïste, ils ont, par la force, perverti leur fonction initiale de serviteurs. Faisant couler les larmes et le sang, ils finirent par s’imposer comme les maîtres du pays.

En définitive, les cadres Fulɓe sont les auteurs de leur marginalisation. Leur peuple n’est ni supérieur ni inférieur à un autre. Il est vrai que pendant deux ou trois siècles, s’appuyant sur la puissance unificatrice de l’Islam, les Fulɓe jouèrent un rôle dirigeant en Afrique de l’Ouest. Mais la conquête et l’hégémonie européenne ont largement effacé ce passé, qui est aujourd’hui sali par les uns et admiré par les autres. Et la mondialisation expose à l’Afrique à de nouveaux maîtres extérieurs, qui appliquent le même Pacte colonial du 19e siècle, à savoir ravir le continent des ses ressources naturelles et y déverser ses produits de pacotille, tout en détruisant l’héritage culturel multi-millénaire du berceau de l’humanité.

Seule l’union pourrait faire ralentir l’échec de la Guinée et de l’Afrique et inverser la paupérisation croissante des communautés rurales et urbaines.

Le CNDD ne pourra oeuvrer dans ce sens qu’en traitant de façon équilibrée équitable les composantes ethniques, sociales et professionnelles du pays.

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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