Alternance et sclérose

 Alternance

L’alternance est “la succession au pouvoir d’une majorité et d’une opposition (devenue majoritaire) dans un système parlementaire” (Dictionnaire Robert).
La rotation dans l’exercice du pouvoir est l’une des pierres angulaires de la démocratie. Dès lors, on doit se rendre à l’évidence que la Guinée n’a jamais été une démocratie.
Les trois hommes qui ont dirigé la Guinée depuis l’accession à la souveraineté en 1958, furent chacun désignés d’abord avant de confisquer la présidence en s’y installant à vie.
Ainsi Sékou Touré fut nommé président par l’ancienne Assemblée territoriale, transformée en Assemblée nationale constituante, le 2 octobre 1958. Il ne fut élu à la magistrature suprême qu’en décembre 1961. Automatiquement reconduit par des scrutins truqués et sans opposant légal, il imposa sa dictature jusqu’à sa mort en 1984.
Trois citoyens voulurent se porter candidats pour le concurrencer légalement :

Désigné chef de l’Etat le 3 avril 1984, Lansana Conté retarda  le multipartisme jusqu’en 1990. Il toléra à peine l’existence d’une opposition parlementaire, fit emprisonner deux de ses principaux opposants (Bâ Mamadou et Alpha Condé), fit amender favorablement la constitution et truqua les consultations électorales pour se maintenir au pouvoir jusqu’à sa mort en décembre 2008.
Désigné président à son tour, le 24 décembre 2008, capitaine Capitaine Moussa Dadis Camara cherche à s’agripper au pouvoir. Ses promesses contradictoires et son ambiguïté laissent peu d’illusions à ce sujet.

Succession présidentielle dans six pays, de 1958 à 2009
Ghana Guinée Mali France USA Cuba
Nkrumah Touré Keita de Gaulle Eisenhower Castro F.
Ankrah Conté Traoré Pompidou Kennedy Castro R.
Afrifa Camara Touré Giscard d’Estaing Johnson
Ollennu Konaré Mitterand Nixon
Akufo-Ado Touré Chirac Ford
Acheamphong Sarkozy Carter
Akuffo Reagan
Rawlings Bush H.
Limann Clinton
Rawlings Bush W.
Kufuor Obama
Atta-Mills
Succession présidentielle dans six pays
Succession présidentielle dans six pays

Les pays qui ont connu l’alternance (France, USA, Ghana, Mali) ont récolté le progrès économique et social. Le cas de Cuba est singulier, dans la mesure où la sclérose au sommet réflète aussi bien une hégémonie interne qu’une politique de développement entravée par l’embargo américain contre la Grande Ile. Aujourd’hui, les leaders d’Amérique latine (Brésil, Argentine, Vénézuela, Pérou, Nicaragua, etc.) rendent hommage à la résistance et à la résilience cubaines.
L’alternance ghanéenne fut violente sous Jerry Rawlings. Ce fut le prix du changement, la violence étant “l’accoucheuse de l’histoire”. Idem pour le Mali
Qu’en est-il de la Guinée.

Sclérose

En un demi-siècle, l’Etat guinéen n’a donc pas connu de transfert démocratique du pouvoir entre deux formations opposées. En lieu et place, le pays a subi la même dictature, avec quelques variations superficielles. Et le bout du tunnel n’est pas en vue, car capitaine Moussa Dadis est décidé à imiter ses prédécesseurs.
Trois présidents en cinquante ans ! Comparée à d’autres pays, la Guinée souffre de sclérose présidentielle.

On a souvent voulu présenter ce déficit de changement au sommet comme une preuve de stabilité. Qu’en est-il réellement ?  En réalité, la paralysie de  l’institution présidentielle a eu des conséquences dévastatrices, au triple plan politique, économique et socioculturel.

Conséquences politiques

La longévité au pouvoir des deux présidents tint à leur volonté de se maintenir contre vents et marées. Même âpres avoir perdu toute légitimité. Cette immuabilité a engendré un impact politique durable. Essentiellement négatives les méthodes utilisées pour s’accrocher au fauteuil présidentiel furent les suivantes :   nullification de la constitution, culte de la personnalité et démagogie, népotisme, intimidation et humiliation, règne de la médiocrité, etc.

Sous la “révolution” les déviations, individuelles ou collectives, par rapport à ces “normes” — en fait des écarts — étaient automatiquement taxée de complot et arbitrairement sanctionnées par la torture ou la mort au Camp Boiro.

Sako Kondé réume la situation dans Guinée, le temps des fripouilles :

Bien pis, le colonialisme P.D.G. est fondé sur la corruption, une « corruption   pauvre et mesquine par rapport à celle du Ghana ou du Nigéria, à la mesure de l’économie du pays, et donc encore plus insupportable pour des masses plus démunies ». A la mesure du très bas niveau de leurs aspirations, peut-on ajouter. Rappelons à cet égard, que c’est le despote lui-même qui avait encouragé dès le départ la corruption. En effet, en laissant s’enrichir frauduleusement responsables politiques et administratifs, il avait cru pouvoir les tenir à sa merci, avoir contre eux un moyen de chantage sûr. Il a peut-être réussi à renforcer son autorité personnelle sur sa bande de voleurs, mais les procédés utilisés par lui, ont en fait institutionnalisé la corruption. Comment peut-on le prendre au sérieux quand, débordé et effrayé par l’ampleur des forces négatives qu’il a ainsi déclenchées, il s’agite comme un apprenti-sorcier ? Les moyens utilisés par la bourgeoisie P.D.G. sont trop connus pour être développés ici. Enumérons-en quelques-uns :

  • refus d’appliquer ses propres lois « socialistes » en ce qui la concerne
  • plantations (des ministres et dignitaires du parti) cultivées par une main-d’œuvre salariée, et dont les produits sont destinés à l’exportation
  • exercice d’autres activités lucratives par personnes interposées (transports par taxis, et construction de logements locatifs, notamment)
  • attribution arbitraire des devises
  • prébendes reçues des partenaires commerciaux de l’Ouest comme de l’Est (l’inféodation à la COFICOMEX, d’Ismaël Touré, demi-frère du «Responsable Suprême», est notoirement connue)
  • détournements et vols du patrimoine national, l’impunité étant assurée aux « grands » et à leur clan

La bourgeoisie sécrétée par quinze années de règne est facile à présenter. Ce sont, tout d’abord, les membres de l’appareil du parti : Comité central, Bureau politique national, Fédérations, sections et comités de quartier ou de village. En général, ce sont les mêmes individus que l’on retrouve à la tête des secteurs administratifs et économiques : ministres, membres de cabinet ministériel, directeurs de service ou d’entreprise dite nationale, et autres responsables régionaux. Ils sont donc, soit membres originaires soit « militants » assimilés grâce au principe de la prééminence de l’engagement politique… Dans l’ensemble, une réunion d’individus qui, probablement, n’ont jamais eu d’autre aspiration que le fait d’accéder aux avantages hier réservés au Blanc, de capter son héritage et de végéter dessus.
[Telle est] la structure de la minorité dirigeante et exploiteuse en place depuis dix-sept ans, en comptant la période d’application, en 1957, de la loi-cadre dite Loi Defferre. Elle a démantelé les structures d’Etat à sa façon pour en prendre le contrôle, et n’a cessé de se renforcer ni de défendre âprement ses intérêts de classe rendus évidents par la différenciation sociale. Le colonialisme qu’elle a institué en fait, est, bien entendu, un colonialisme de sous-développés avec tout ce que cela comporte de stupidité et de régression sociale. De cruauté, aussi. Car des pauvres qui en exploitent d’autres, ne sont pas susceptibles de la moindre générosité.

Petite corruption

Les audits lancés par le CNDD voudraient guérir la Guinée d’une endémie qui date donc du régime de Sékou Touré. C’est ce dernier qui créa le malaise par une politique injuste des salaires, qu’il  bloqua et refusa d’ajuster au taux d’une inflation galopante. Les indices et barèmes de la Fonction restèrent fixes des décennies alors que parallèlement, le coût de la vie augmentait. Les petits et moyens fonctionnaires réagirent par la débrouillardise et l’absentéisme.
La débrouillardise se traduit par la petite corruption, qui a gangrené et ruiné l’administration. Tout fonctionnaire se débrouille à son poste, généralement pour joindre les deux bouts face à un salaire de misère. Les services officiels deviennent payants : de l’obtention de la carte d’identité au dédouanement de conteneurs au port et à l’aéroport.
Quant à l’absentéisme, il se résume en une formule bien connue : le gouvernement fait semblant de payer les travailleurs, et ceux font semblant de travailler.

Affairisme et grande corruption

A son tour, Lansana Conté recourut à l’isolement et à la radiation de la Fonction publique — appelée ‘déflation’ — condamnant ainsi les “récalcitrants” et les rivaux politiques à la paupérisation et à l’impuissance. Ce fut le cas notamment du commandant Facinet Touré.
Mais contrairement à Sékou Touré, général Conté s’associa ouvertement avec les importateurs privés, soi-disant opérateurs économiques. Ensemble, ils bâtirent des fortunes individuelles qui tombent toutes sous le coup de ce proverbe Pular parlant de la richesse :

Jawdi, si laaɓii ɗuuɗata,
Si ɗuuɗii laaɓata.

Richesse ; propre, elle n’est pas abondante.
Abondante, elle n’est pas propre.

Mamadou Sylla et ses aînés en affaires — en majorité Fulɓe — profitèrent largement de la gabegie du régime de Lansana Conté.

Capitaine Dadis Camara emprunte à ses deux devanciers. Il veut se maintenir aussi longtemps que possible à la tête de l’Etat. Quelque soit le prix à payer par les populations.

D’une dimension incommensurable et d’une profondeur insondable, les problèmes de l’Etat guinéen requièrent une approche associative et une gestion participative. Personne, à commencer par capitaine Dadis, ne possède de baguette magique pouvant effacer miraculeusement cinq décennies de perversion et de dégringolade sous les présidents Sékou Touré et Lansana Conté.

Peu importe pour la junte militaire.
Pressée et brouillonne, elle compte déjà plus d’une dizaine d’arrestations et de détentions secrètes, “compensées” par des marches commanditées de soutien au CNDD.
Si capitaine Dadis refuse de mener une transition pacifique devant déboucher sur l’alternance démocratique, sa seule option sera de faire valoir la loi de la force, qui  prévaut depuis ce jour fatidique du 2 octobre 1958.

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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