Armée guinéenne : écuries d’Augias

Général Sekouba Konaté, ministre de la défense et no.3 du Conseil national pour la démocratie et le développement dirigé par capitaine Capitaine Moussa Dadis Camara, parle d’assainir les rangs de l’armée, infiltrés par des éléments mafieux qui sèment la terreur en Guinée.
L’intention est louable mais l’effort est prodigieux, improbable voire impossible. Au prime abord, on pourrait le comparer au nettoyage des écuries d’Augias.

Général Sekouba Konaté, vice-président du CNDD, ministre de la défense
Général Sekouba Konaté, vice-président du CNDD, ministre de la défense

Dans la tradition gréco-romaine, le lavage des écuries d’Augias est le 5e des douze travaux d’Hercule. Le roi grec Augias possédait de nombreux troupeaux de chevaux, parqués dans des écuries négligées et sales. Hercule, le héros légendaire, s’engagea à les  nettoyer. On lui accorda des mois pour accomplir la besogne, mais Hercule réalisa l’exploit en un seul jour. Il s’y prit en faisant couler les flots de deux cours d’eau voisins à travers les étables.

Toutefois, le balayage de l’armée guinéenne requiert des efforts colossaux qui , en vérité, surpassent le nettoyage des écuries d’Augias. Il s’agit ici bien sûr d’une figure de style car les casernes de l’armée ne sont pas des enclos d’animaux. Bien au contraire, elles sont habitées par des humains, sains de corps et d’esprit, mais commis par deux dictateurs, depuis 1958, à des violations cycliques du droit fondamental des citoyens à la vie et à la liberté.

Général Konaté et le CNDD pourront-ils réaliser un miracle ? L’on verra bien.

Armée. Un diagnostic superficiel

En attendant, le ministre de la défense pose un diagnostic superficiel en réduisant le problème à une question d’indiscipline :

« Nous devons être disciplinés, dit-il. C’est pour cela que partout où nous sommes passés, nous avons enfin ce mot d’ordre : la discipline. Si on veut que les subordonnés soient disciplinés, les chefs doivent être transparents d’abord. »

L’indiscipline de l’armée guinéenne est vécue par les populations au quotidien. Ellle est également connue dans le monde entier. Mail en l’occrrence, le diagnostic est inexact car il décrit l’un des symptômes sans pour autant identifier les causes réélles du profond mal de l’armée. Général Konaté émet quelques formules lapidaires devant la radiotélévisées. Mais il devrait savoir, autant — sinon mieux — que toute autre personne, que l’amélioration de la situation au sein des forces armées requiert plus d’effort que la suggestion contenue dans son opinion sommaire. Car la réalité est que les contradictions de l’armée sont enfouies dans un demi-siècle d’Etat policier et de terrorisme politico-militaire.

Le fait est que dans leur descente aux enfers, les forces armées ont traversé trois périodes, au cours desquelles elles ont subi trois mutations décroissantes, allant de mal en pis  :

  • L’armée de Fodeba Keita, professionnelle et complice de la dictature du PDG (1959-1969)
  • L’armée de Sékou Touré, ultra politisée et génocidaire  (1969-1985)
  • L’armée de Lansana Conté, affairiste, génocidaire et indisciplinée (1985-2009)

L’étude de ces phases pourrait remplir des rayons de bibliothèque pour chacune d’entre elles.  Je me contente ici d’esquisser les aspects principaux en trois blogs successifs, en commençant par le début.

L’armée de Fodéba Keita, professionnelle et complice de la dictature du PDG (1959-1969)

Le 27 novembre 1958, deux mois après le referendum constitutionnel du général Charles de Gaulle, Sékou Touré annonce la couleur et jette les bases de la répression en déclarant :

« Quiconque veut contrecarrer l’indépendance de la Guinée sera châtié. »

Il parlait devant la 2ème Conférence nationale des cadres du PDG, auquel les anciens rivaux, Barry Diawadou et Barry III, s’étaient ralliés à leur détriment politique et physique.

Sékou Touré pouvait d’autant plus menacer que son ministre de la défense et de la sécurité, Fodéba Keita, était prêt à :

  • Créer les instruments de coercition, c’est-à-dire les forces armées et de sécurité, tout en privant le système judiciaire de toute indépendance.
  • Accuser de complot toute forme de divergence d’opinion et d’association, quelle qu’en fut la légalité et la légitimité.

Fodéba appliqua successivement ses méthodes policières brutales et meurtrières aux professions libérales, aux enseignants, collégiens et lycéens. A chaque fois, la jeune armée intervient violemment pour réprimer des revendications pacifiques.

En 1960, L’avocat Ibrahima Diallo avait déposé les statuts d’un parti d’opposition. Il fut arrêté, torturé et fusillé par un peloton d’exécution militaire.

Fodéba Keita

En 1961, le syndicat des enseignants adressa un mémorandum attirant l’attention du gouvernement sur les besoins prioritaires du secteur éducatif. Les membres du bureau exécutif écopèrent de lourdes peines de prison.

Voici comment Koumandian Keita, secrétaire général du syndicat,  caractérisation les deux faux complots :

En 1960, le tout premier complot en république de Guinée est réprimé par sept condamnations à mort dont Elhadj Lamine Kaba, imam de la mosquée de Coronthie et Ibrahima Diallo, avocat-défenseur.?La répression de ce «complot» ouvre une ère nouvelle entre le pouvoir en place et les populations. Là où il y avait affection, il y a désormais la peur du poteau, la peur de la prison, la peur de la mort violente. Dès lors, les rapports sont modifiés : le Guinéen a désormais peur ; il est méfiant.

Le complot dit des enseignants se situe sur cette toile de fond… Le gouvernement n’a pas besoin de fournir de preuve : il suffit qu’il accuse, on le croit aussitôt?Ce qui est présenté comme « complot » n’est autre qu’un simple papier, un mémoire rédigé sur papier ordinaire adressé au Président de la république pour justifier le maintien de l’indemnité de direction attribuée aux directeurs d’école primaire sous la Loi-cadre.? Dès qu’il a été décidé en secret de régler le compte des enseignants, une conférence de la CNTG a été convoquée a la Bourse du travail le Jeudi 16 novembre 1961.

Le Samedi 18 novembre 1961, le Bureau directeur du syncat a été déclaré déchu, sur ordre du chef de l’Etat présent en personne dans la salle. ?La même nuit j’ai été arrêté et immédiatement conduit en prison au Camp Camayenne — l’actuel Camp Boiro? Le Lundi 20 novembre 1961, je suis transporté à l’Assemblée nationale vers 23 heures pour être sommairement interrogé. Les lieux sont gardés par des soldats en armes, casqués de fer. ?

Le Jeudi 23 novembre 1961, je suis ramené du Camp Alpha Yaya où j’étais enfermé en cellule avec Mamadou Traoré dit Ray-Autra. A l’Assemblée nationale, un jury présidé par Elhadj Saïfoulaye Diallo prononce les sentences suivantes :

  • Koumandian Keita, 10 ans
  • Ray-Autra, 10 ans
  • Ibrahima Kaba Bah, professeur licencié, 5 ans
  • Djibril Tamsir Niane, professeur licencié, 5 ans
  • Bahi Seck, instituteur, 5 ans

Nous avons assisté à une simple lecture de sentences. Pour la première fois, nous entendions les vocables Haute Cour. Le ministre de l’Intérieur, Fodéba Kéita, a personnellement dirigé le convoi jusqu’à Camayenne.

Le Vendredi 24 novembre 1961, la ville de Conakry élèves et étudiants en tête — a cru devoir organiser une marche pour demander la mise en liberté des enseignants condamnés. Les autorits ont procédé à un grand de forces policières pour s’opposer à cette marche qui s’est soldée par une trentaine et d’étudiants tués et plusieurs autres dizaines de blessés 1.

Pour la première fois, on a eu recours, en pleine paix, à l’arme lourde : trois coups de canon ont été tirés pour bien montrer à Conakry qu’il y a loin de la coupe aux lèvres et que l’Ordre qui régnait à Varsovie [le pacte de Varsovie regroupait l’Union soviétique et les régimes du Bloc de l’Est] peut s’installer dans notre capitale et sur toute l’étendue du territoire.

Tout en laissant — temporairement — à Saifoulaye Diallo le contrôle de l’appareil du parti et de ce qui tient lieu d’activité parlementaire, Fodéba  créa — avec l’assentiment de Sékou Touré — un autre pôle de pouvoir. Il devint de facto le véritable no. 2 du régime, l’éminence grise et l’âme damnée du président, selon le mot de Ibrahima Baba Kaké.

Fodéba Keita (1921-1969)
Fodéba Keita (1921-1969)

Sako Kondé approfondit ce point dans Guinée, le temps des fripouilles, Fodéba aurait même pu destituer Sékou Touré. Lisons plutôt :

Quel triste destin que celui de cet ancien directeur de ballets devenu ministre de la République de Guinée, avant d’être la victime de son maître et l’objet de la haine populaire ! C’est l’exemple même du conflit entre la fidélité à son peuple et celle envers son maître, de la confusion du devoir à l’égard de son pays et de l’aliénation à un homme. Mais revenons un peu en arrière. Frantz Fanon, on s’en souvient, consacre à Kéita Fodéba des pages élogieuses dans les Damnés de la terre. Ces pages font revivre plutôt l’auteur de poèmes anti-colonialistes et le ministre en début de carrière. Qu’eût écrit  l’apôtre de la révolution africaine s’il eût vécu seulement quelques  années plus tard ? Eût-il reconnu en Kéita Fodéba  l’auteur de Minuit, Aube Africaine et autres  poèmes engagés, ou même le ministre sur qui on voulait alors  fonder quelque espoir ? On peut dire, sans faire parler les morts, qu’il est permis d’en douter. Les Guinéens, pour leur part, ont vu  évoluer Kéita Fodéba successivement aux ministères de l’Intérieur,  de la Défense Nationale et de la Sécurité et, enfin, de   l’Economie Rurale. A peu près jusqu’à la fin de la deuxième année de l’indépendance et au début de la troisième, la population voyait généralement en lui un homme d’énergie, un serviteur déterminé du peuple, partageant ainsi l’appréciation  de Frantz Fanon. Certes, applaudissait-elle encore à la démagogie  de Sékou Touré plus ou moins spontanément d’ailleurs. Mais son bon sens le conduisait déjà à redouter la concentration  de la totalité du pouvoir entre les mains d’un seul homme. Elle déplorait le vide politique et moral de l’entourage du dictateur, mais faisait à Kéita Fodéba une place à part :

— Lui seul est resté debout devant Sékou, tous les autres … » disait-on alors.

Ou bien :

— C’est le seul qui se fait respecter de Sékou, et bien d’autres réflexions encore de la même veine. Presque une invitation à l’audace ! Bref, le Ministre de la Défense d’alors était « l’homme fort ». Il fallait être à l’époque en Guinée pour mesurer toute l’intensité de l’attente, de l’espoir populaire placé en lui. Mais le régime ayant sombré dans la tyrannie, deux directions, et seulement deux, pouvaient se présenter à Kéita Fodéba : ou bien rester fidèle à son pays ou bien suivre son maître dans son égarement. Le ministre choisit. Et il alla loin, trop loin dans sa funeste direction : il mit sur pied les polices du régime et leur apprit des méthodes de terrible réputation,  multiplia les camps de détention d’où l’on ne revient pas, et dirigea, avec la férocité et l’aveuglement que l’on sait, toutes les vagues de répression jusqu’au “complot” qui devait l’emporter lui-même en 1969. En acceptant le rôle d’exécuteur des hautes oeuvres de son maître, Kéita Fodéba a non seulement trompé l’attente populaire, mais encore perdu de son honneur. Bien entendu, conformément à une méthode archi-connue, le maître ne manqua pas de chefs d’accusation contre son ancien serviteur : il lui imputa non seulement les difficultés et échecs de l’agriculture, mais encore, et surtout, les crimes commis sur ses propres instructions par l’ancien ministre de la Défense. Le peuple n’avait d’ailleurs pas besoin de cette macabre explication pour manifester toute sa haine à l’arrestation, puis, à la mort de Kéita Fodéba dans les mêmes conditions que les victimes d’un régime qu’il avait servi d’une manière aussi sanglante.

« Ce n’était pas un homme, celui-là ! s’écria-t-on ; quand on pense qu’à un moment donné il n’avait qu’à lever le petit doigt pour que s’écroule la dictature comme château de cartes… Non, il n’avait pas la baraka ! »

A la tête du ministère d’un ministère clé donc, Fodéba, les officiers et sous-officiers, et les hommes de troupes, les corps paramilitaires persécutèrent et réprimèrent donc les victimes des deux premiers complots. Ayant goûté ainsi le sang de ses concitoyens, la Grande Muette et les services de sécurité se transformèrent en outils d’oppression plus nocifs que leurs équivalents sous la colonisation française.

Gouvernement de Guinée, 3 janvier 1963
Gouvernement de Guinée, 1er janvier 1963. 1er rang: Sékou Touré. — 2e rang, de g. à dr. : Fodéba Keita, Moussa Diakité, Lansana Béavogui, Saifoulaye Diallo, Loffo Camara, Balla Camara, Alfa Amadou Diallo. — 3e rang, de g. à dr. : Alassane Diop, Fodé Cissé, Dr. Roger, Najib Accar, Dr. Saidou Conté, Sory Barry. — 4e rang, de g. à dr. : Fodé Mamoudou Touré, Ibrahima Barry III, Nfamara Keia, Abdourahmane Dalen Diallo, Daouda Camara.

Individus et institutions paieront cher leur dette de sang vis-à-vis des populations du pays. Quant à Fodéba, il sera fusillé par l’un des escadrons de la mort qu’il avait formés.

Paradoxalement, le mécanisme de sa chute graduelle commença en même temps que le processus de son ascension. En effet, Sékou Touré était trop avide du pouvoir pour se fier entièrement à son fidèle Fodéba.

Un exemple nous est fourni par le départ, en août 1960, du contingent guinéen pour le maintien de la paix au Congo. En effet, un mois après la proclamation de l’indépendance, ce pays était au bord de la guerre civile, conséquence de vives tensions entre Patrice Lumumba (premier ministre), Moise Tschombé (ministre de la province du Katanga) et Joseph Kasavubu (président de la république). Sékou Touré s’imposa à l’ONU et obtint l’envoi de troupes guinéennes à Léopoldville (Kinshasa). Déclinant de compter entièrement sur son ministre de la défense, il décida donc de nommer Lansana Diané, vétérinaire civil et membre du Bureau politique National, au grade de général de corps d’armée. Il lui confia la charge de diriger la mission militaire. Le titre de commissaire politique aurait pu suffire. Mais Sékou Touré plaçait davantage de confiance à son cousin de Faranah pour le succès de la mission. Deux ans après la disparition de Fodéba, le 26 mai 1969, le chef militaire du contingent guinéen au Congo, commandant Mamadou Siradiou Barry sera fusillé dans les purges consécutives à l’attaque portugaise du 22 novembre.

Officiers soviétiques et officiels guinéens. Conakry, 1966
Officiers soviétiques et officiels guinéens. Conakry, 1966. Avant-plan, de g. à dr. : Capitaine Mamadou Bailo Diallo, Capitaine Henri Foulah, Commandant Cheick Keita, Colonel Kaman Diaby. Arrière-plan: Nfamara Keita

Notons ici que parallèlement à ses actions policières, l’armée de Fodéba développa une certaine capacité constructive, notamment dans le génie militaire, engagé dans la construction de routes, et la petite industrie, avec l’ouverture des Usines militaires.  Ce modeste bilan fut porté au crédit du ministre Fodéba Keita. Mais il contredisait les visées destructrices de Sékou Touré, qui en ressentit jalousie  et suspicion. De son côté, Fodéba avait perdu ses illusions. Un soir de 1964 à son domicile il chuchota à un jeune visiteur :
— Partez d’ici, la Guinée est foutue.

En 1962, Fodéba créa également un régiment de parachutistes commandos, formé en Egypte et basé dans ma ville natale de Labé. L’unité fut d’abord domiciliée au Camp Elhadj Oumar Tall (l’ancien Camp Markala de l’armée coloniale française). Elle fut ensuite relogée au site de la météo civile, aux environs de l’aéroport de la ville. L’armée se démarque ainsi considérablement de ses humbles débuts de regroupement épars de soldats coloniaux. Commandée par le lieutenant Ali Coumbassa, c’est de cette unité d’élite que partit le déclic qui, à partir de 1969 avec le complot Kaman-Fodéba, décapita l’armée de Fodéba (voir plus bas)

Jusqu’en 1969, le système resta presque intact. Et les rangs civils et militaires de ministères de la défense et de l’intérieur reflétaient toujours l’organisation humaine et martiale de l’ancien ministre. Sékou Touré rumina ses plans trois ans (1966-1969) avant de se lancer  dans la destruction de l’oeuvre de Fodéba. L’hécatombe prit fin seulement en 1972, au bout de 6 ans de purges meurtrières.

Evènements fatidiques

Un incident intérieur et trois développements extérieurs, viendront le fragile équilibre et accentuer le malaise guinéen. Ce furent successivement :

  • Le faux complot Petit Touré
  • La chute de Ben Bella, le 19 novembre 1965
  • Le renversement de Nkrumah, le 24 février 1966
  • La destitution de Modibo Keita, le 19 novembre 1968

Le faux complot Petit Touré

« Décidé à tout mettre en œuvre pour un retour rapide de la Guinée au libéralisme économique et au multipartisme,» (Baba Kaké Mamadou Touré dit Petit Touré, dépose en octobre 1965, les   statuts du Parti de l’unité de la Guinée (PUNG). Cette démarche fut  son arrêt de mort. Et ce fut le troisième faux complot. Mais cette fois-ci, au lieu d’être le procureur des accusés, la rumeur circula que Fodéba Keita figurait parmi les suspects. Il tomba en disgrâce et entra en sursis et ne s’en relèvera pas avant de disparaître en 1969. En guise de précaution, Sékou Touré lui ôta le portefeuille de la défense et le nomma ministre de l’Economie rurale. Fodéba prit la chose philosophiquement, concluant avec humour qu’il était devenu un “marchand de tracteurs”. En réalité, ce fut son purgatoire vers l’enfer du Camp Boiro.

Officiers de l'Etat-major, Conakry, 1967. De l'avant à l'arrière-plan : Capitaine Boubacar Tounkara, Commandant Cheick Keita, Capitaine Sangban Kouyaté, Capitaine Alpha Oumar Barou Diallo, Capitaine, Henri Foulah.
Officiers de l’Etat-major, Conakry, 1967. De l’avant à l’arrière-plan : Capitaine Boubacar Tounkara, Commandant Cheick Keita, Capitaine Sangban Kouyaté, Capitaine Alpha Oumar Barou Diallo, Capitaine, Henri Foulah.

La destitution de Modibo Keita

Ayant mis Fodéba à l’écart en attendant de le faire disparaître, Sékou Touré entreprit de bouleverser les rangs de l’armée. Il se désigner responsable suprême de la révolution au 8e congres du PDG (25 septembre — 2 octobre 1967). Pour accélérer la décomposition de l’armée, il la politisa à outrance en y introduisit des comités d’unité de production (CUM) dans l’armée, autrement dit,  l’équivalent du pouvoir révolutionnaire local  (PRL),  la cellule de base du PDG.

L’arrestation de Modibo Keita, du Mali voisin, dut provoquer une douche froide et un torrent de sueur chez Sékou Touré. C’est à l’occasion qu’il déclara au Palais du Peuple, devant les officiers que ni, ni personne ne le montrera du doigt un jour, en disant : « c’est l’ancien président de la Guinée.» Il entendait donc mourir au pouvoir, coûte que coûte. La paranoïa du président Sékou Touré toucha le paroxysme. Il fut obsédé par une seule question, vitale à ses yeux : comment couper la tête et de briser l’échine de l’armée guinéenne, version Fodéba.

Membres du gouvernement et officiers américains, à l'occasion du retour du contigent guinéen au Congo-Léopoldville. Conakry, 1960
Membres du gouvernement et officiers américains, à l’occasion du retour du contigent guinéen au Congo-Léopoldville. Conakry, décembre 1960. De g. à dr. : Sénainon Béhanzin (demi-caché), Mamadi Kaba, Gén. Lanssana Diané, Vice-amiral Allan L. Reed, Fodéba Keita, Ismael Touré, Alpha Amadou Diallo, Tibou Tounkara, Habib Tall, Moriba Magassouba

L’affaire des parachutistes de Labé lui offrit l’occasion. Entre mars et mai 1969, il avait liquidé les officiers suspects à ses yeux. On peut consulter Dans la Guinée de Sékou Touré, cela a bien eu lieu, du Lieutenant-colonel Kaba 41 Camara pour un exposé détaillé de l’invention du complot Kaman-Fodéba. Pour sa part, Kindo Touré, l’auteur de Unique survivant du complot Kaman-Fodéba, résume ainsi les circonstances de l’arrestation  de Fodéba :

… un soir de mars 1969, revenant du bureau, il sera consterné de découvrir dans sa cour, une multitude d’hommes en armes venus pour l’arrêter. Enlevant sa prothèse dentaire, il l’écrase sous ses pieds et se met à la disposition des agents de la force publique. La suite est connue.

Ailleurs, il décrit également la scène de départ de Fodéba et ses compagnons pour le peloton d’exécution.

Enfin, Lt.-colonel Kaba 41 fournit les détails de  l’exécution de Keita Fodéba, Diawadou Barry et leurs infortunés compagnons.

Nouvelle vague

Comblant le vide créé par l’hécatombe de 1969, nn nouveau groupe de gradés commença à émerger. Parmi eux :

  • commandant Diarra Traoré
  • commandant Abraham Kabassan Keita
  • lieutenant Siaka Touré
  • colonel Toyah Condé
  • lieutenant Lansana Conté
  • capitaine Kolipè Lama.
Bakary Keita
Bakary Keita, frère cadet de Fodéba Keita

Dans la famille de Fodéba Keita, l’on croit que Siaka Touré remit Fodéba et compagnie au lieutenant Lansana Conté pour l’exécution au mont Kakoulima, dans la banlieue de Conakry. Je tiens cette information de Bakary Keita, le frère cadet de Fodéba, que j’interviewais à Conakry en 2001-2002, dans le cadre de mes recherches sur le Camp Boiro.

Un autre point de cette mutation est l’élévation du capitaine Kolipè Lama dans les fonctions de commandant du Camp Alfa Yaya Diallo. Durant la détention du Conseil d’administration de l’Institut Polytechnique aux Escaliers 32 de la caserne (voir blog précédent), il nous rendait visite, parfois en état d’ébriété. Il avait probablement bu du BTK (banankutu körö), la version militaire très alcoolisée du vin de palme (tambanaya) local. Le même officier dirigea le convoi transportant Abdoulaye Djibril Barry, arrêté en passant la frontière ivoirienne pour joindre sa famille en France. Il fut torturé à mort à Kankan, jeté sur le plancher d’une Jeep soviétique pour le Camp Boiro. Le prisonnier rendit l’âme sur la route. On peut lire le témoignage de Nadine sur le martyre de son mari.

Capitaine Kolipè fut ministre de la justice du gouvernement Diarra Traoré (avril–décembre1984) !!! Cela ne surprend guère vu les nombreux crimes commis ensemble par ces deux officiers de l’armée de Sékou Touré (voir la prochaine partie de ce blog, intitulée l’armée de Sékou Touré).

En somme, bien que professionnelle, l’armée de Fodéba fut collectivement et individuellement complice de la dictature de Sékou Touré. Sa conscience et ses mains sont tâchées du sang de centaines d’innocents, au nombre desquels figurent les dizaines sans-travail arrêtés dans la rue et asphyxiés au gaz au Camp Alfa Yaya Diallo en 1965.

La plupart des officiers de cette armée furent exécutés par des militaires qu’ils avaient formés et coiffés. Ainsi se passa la transition violente entre l’armée de Fodéba et celle de Sékou Touré.

(A suivre)

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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