Sermon politico-religieux d’Elhadj Biro Diallo

Elhadj Bro Diallo, ancien président de l'Assemblée nationale
Elhadj Bro Diallo, ancien président de l’Assemblée nationale

Le 2 février courant au Camp Alfa Yaya Diallo, capitaine Moussa Dadis Camara, président du Conseil national pour la démocratie et le développement, et Elhadj Biro Diallo, ancien président de  l’Assemblée nationale, ont fait étalage d’inconstance et de sermons politico-religieux.

Comment a-t-on organisé la rencontre entre Biro et Dadis ? Surprise partielle si l’on considère les différences considérables d’âge, de formation, et d’expérience entre les deux hommes.  Mais alliance naturelle de personnalités ayant en commun un ego prononcé,  un tempérament entêté  et un   ennemi politique en la personne d’Aboubacar Somparé, président de l’Assemblée nationale (2003-2008)

Parviendront-ils à une collaboration suivie ? Ou bien leur réunion est-elle un fait isolé sans lendemain ?

Les débuts ne pas prometteurs. Qu’on en juge. Capitaine Moussa Dadis Camara a ouvert la cérémonie dans son franc-parler militaire :
“Ne nous faites pas de louanges, on n’en a pas besoin. Mais donnez-nous des conseils”.
Et Elhadj Biro Diallo a répondu par un sermon politico-religieux élogieux, moralisateur et peu éloquent.

Il annonce la couleur en comparant Moussa Dadis Camara au prophète Moïse. On en tombe des nues. Car même si le premier porte le nom du second, il existe tout de même un gouffre entre eux. Peu importe, Elhadj Biro Diallo franchit allègrement le fossé.

En effet l’ancien président de l’Assemblée nationale tombe inopinément dans le panégyrique religieux :

Monsieur le président, c’est Dieu qui vous a envoyé en mission. A un moment où le peuple de Guinée était désespéré. C’est dans les mêmes circonstances qu’Il avait envoyé le prophète Moïse au secours du peuple d’Israël…
Ce ne sont pas vos connaissances qui vous ont permis d’être ici. C’est le destin : Dieu avait décidé que vous alliez commandé la Guinée bien avant votre création… Et Dieu nous a envoyé, je pense, celui qui va la guérir. Entre nous, nous devons mettre le mensonge et la démagogie de côté…
Dieu a eu pitié de la Guinée et des Guinéens. Il a écouté, entendu et accepté les prières des misérables que nous sommes. Il vous a envoyé. Ce n’est pas du hasard pur. La volonté de Dieu est immuable. Soyez tranquille. Menez votre bout de chemin et n’ayez crainte qu’en Dieu.
Dieu aussi vous jugera car c’est Lui qui vous a envoyé, et pas nous. »

Elhadj Biro ne s’en rend peut-être pas compte. Mais capitaine Moussa Dadis a un penchant dominateur que l’on  ne devrait pas flatter . Pour s’en convaincre, il suffit de voir comment il traite son Premier ministre.
La conception du chef comme homme providentiel prodige et héros est profondément ancrée dans le discours et la culture de la couche politique guinéenne. C’est la même langue de bois que les dictateurs Sékou Touré et  Lansana Conté exploitèrent et encouragèrent.
Elhadj Biro puise donc dans un jargon politique familier qu’il avait réussi à surmonter dans ses fameux discours critiques des années 2000-2003. Mais, comme dit le proverbe, les mauvaises habitudes sont difficiles à perdre. Il reproduit le discours flatteur qui a toujours cours en Guinée et qui a plongé la Guinée dans la ruine.

« Vous êtes Guinéen (sic). Vous l’avez dit (sic). Nous l’avons entendu et noté (sic). »

Pas de commentaires. No comments.

« C’est Dieu le propriétaire du pouvoir…»

Elhadj Biro reproduit ici platement la conception du pouvoir dans le Fuuta-Jalon théocratique (1725-1896), où le chef considérait son rôle ainsi qu’il suit :

« Pour un Almaami du Fuuta, le pouvoir n’appartenait qu’à Dieu, de ce fait, lui ne se considérait que comme un instrument entre les mains de son Seigneur. Il ne détenait le pouvoir que par la volonté divine qui s’était manifestée à travers la communauté musulmane. Le pouvoir lui a été confié par l’ensemble de cette communauté : Ɓe halfinii mo laamu ngun… Laamu ko kaliifu Allaahu.
C’est donc par la grâce de Dieu que l’Almaami détenait le pouvoir. Il inspirait aussi les membres du Grand Conseil des Anciens, chargé de choisir le chef suprême de la communauté musulmane. »
(Thierno Diallo. Institutions politiques du Fouta-Djallon au XIXè siècle. Dakar. IFAN, 1972)

Parallèlement, le Conseil Supérieur (Teekun Mawɗo) de l’Assemblée fédérale « prenait les décisions les plus importantes de la Confédération musulmane. Toute la vie politique du pays était entre les mains de ses membres. Il contrôlait en outre les activités économiques, sociales et culturelles. Tout partait de lui, tout revenait à lui. Cela veut dire que la direction de l’État était une direction de type collégial »  (Thierno Diallo, ibid.), Parmi les seigneurs des neuf provinces (diiwe), l’Almaami était  donc un premier entre égaux  (primus inter pares).

Erreur en deçà, vérité au-delà, a dit Pascal. Ce qui valait dans le Fuuta d’hier, ne s’applique pas  à la Guinée d’aujourdh’ui pour au moins trois raisons :

L’état contemporain repose, en principe, sur une constitution laïque.
La société  est une  république pluriconfessionnelle, et non une communauté religieuse monolithique comme dans la théocratie fuutanienne.
Capitaine Moussa Dadis est un chrétien. Mais, en plus de Jésus-Christ, il déferre également au panthéon de la Forêt Sacrée, kpèlè (guerzé) et löma (toma), en l’occurrence. Lors de sa tournée triomphale au centre-ville de Conakry le 24 décembre 2008, il était entouré de soldats féticheurs (consulter Fait accompli et la roue de l’histoire)

Cela dit, nonobstant la nature divine de son pouvoir, la politique de l’Almami était observée de près. S’il s’écartait de son rôle de Commandeur des Croyants en commettant des abus, le Teekun Mawɗo le mettait en garde d’abord. Si le souverain persistait dans ses écarts, le Conseil s’opposait à sa réélection dans le cadre du système d’alternance biennal entre les deux branches Alfaya et Soriya de la dynastie des Seediyaaɓe de Timbo. (consulter la chronologie des Almami sur  webFuuta)
Pis, la persistance d’abus du pouvoir par les Almamis provoqua la rébellion houbbou (1860-1893). Cette révolte religieuse  exposa les contradictions de la société civile, qui comprenait :

  • l’aristocratie du Sabre et de la Lance  (Ɓe Kaafa-silaame e Labbooru)
  • le clergé du Livre et de l’Encrier  (Ɓe Deftere e Tinndoore-ndaha)
  • les hommes libres (rimɓe) (voir à ce sujet l’introduction aux Chroniques et Récits du Foûta-Djalon, édité par Alfâ Ibrâhîm Sow)

“Intégriste et niveleur,” selon la formule d’Yves Person, le mouvement houbbou — fondé par Karamoko Diouhè — reprochait aux Almami leurs excès et l’affaiblissement de la dimension spirituelle du pouvoir  au profit de celle temporelle. Les Houbbous prirent les armes et se taillèrent une principauté au sud-est de Timbo. Ils  combattirent Almami Oumar et Almami Ibrahima Sori Daara I (Alfaya) et finirent par vaincre et tuer le second en 1873… Pour venir à bout de Karamoko Abbal — fils et successeur du fondateur —, Timbo négocia avec Samori Touré en 1893. Il envoya une colonne punitive dirigée par le général Langama-Fali Camara (grand-père de Damantan Camara) contre les Houbbous. Utilisant la ruse et la force, le contingent samorien s’infiltra dans Bokèto, la citadelle des rebelles, et s’empara de la place.

Rappelons que Karamoko Diouhè, était originaire de mon village ancestral de Kompanya, situé à cinq kilomètres au nord de la ville de Labé. Intellectuel réputé, il était influent à la cour de Timbo et remplissait la fonction de précepteur des princes Seediyaaɓe.
Aujourd’hui, ses descendants habitent Marela (Faranah) et portent les noms Diakité, Cissé, Kaba. Instruits de leurs origines, ils font souvent le pèlerinage à Kompanya. Je me suis retrouvé en famille avec eux, à l’occasion de  l’inauguration de la Mosquée Karamoko Alfa mo Labe, en 2003.
Cet édifice fu bâti par le cabinet Santullo sur contrat gré-à-gré avec le président Conté, dont la fortune reposait en partie sur les marchés juteux qu’il attribuait à ses deux principaux associés : Mamadou Sylla et Guido Santullo. Malheureusement la finition fut bâclée pour étoffer la campagne électorale de Lansana Conté, candidat  à l’élection présidentielle de la même année.

Revenons au discours d’Elhadj Biro, qui continue, imperturbable :

« Peuple de Guinée, aujourd’hui, le CNDD vient de nous mettre la corde au cou. Nous devons le comprendre, abandonner nos vieilles méthodes, le mensonge et la démagogie.
Le peuple vous jugera à l’action.
Aujourd’hui, le peuple de Guinée doit être soudé. Nous demandons au CNDD de prendre le temps nécessaire pour nous faire une Loi Fondamentale correcte, plombée, inviolable…»
La question se pose ici de savoir où le citoyen privé Elhadj Boubacar Biro Diallo soudain tire-t-il sa qualité de porte-parole du peuple guinéen ? Se croit-il toujours au perchoir du parlement ?
« Nous sommes les premiers agents de l’édification de la Nation guinéenne. Mais depuis cinquante ans, nous avons failli à notre devoir. Il faut que nous nous ressaisissions. Il n’est pas tard. »
En termes clairs, il n’y pas de nation guinéenne. On ne peut que le lui accorder.
« Moi je suis de naissance féodale, j’ai vécu le régime colonial, celui du PDG que nous avons façonné ensemble, ainsi que celui qui vient de s’éteindre.
Si on m’avait compris, si on m’avait accepté, on ne serait pas là aujourd’hui. Dieu merci ! Mieux vaut tard que jamais.
Le premier responsable (Lansana Conté) disait que c’est lui la Loi. Maintenant qu’il est parti. Donc il est parti avec la légalité ! »

Elhadj Biro dédie ce coup de griffe à Lansana Conté, qu’il soutint solidement avant de rompre publiquement avec le défunt général. On se demande comment capitaine Dadis a pris cette escarmouche contre le protecteur qui le prépara à prendre le pouvoir.

« Ne vous laissez pas impressionné et influencé par n’importe quelle pression, quelle soit de l’extérieur ou de l’intérieur. C’est nous qui savons ce que nous avons subi pendant cinquante ans. Nous connaissons mieux que quiconque cette plaie qui nous a rongé pendant ce demi-siècle. L’extérieur qui ne nous connaît pas dit qu’il faut respecter la légalité. Mais quelle légalité ? »

Elhadj Biro reprend ici la fausse dichotomie intérieur vs extérieur, nous vs.les autres, diaspora vs. lafidi. Il s’agit bien sûr de propos vides et de slogans de propagande. Mais aucun discours ne peut effacer la réalité d’une Guinée tombée bien bas, membre permanent du groupe des Pays Pauvres Très Endettés, toujours en train de mendier auprès des partenaires et bailleurs de fonds étrangers.

« Notre armée était devenue un fourre-tout. Tous les enfants délinquants, les voleurs, les drogués, on les a foutus dans l’armée. Nous demandons à Monsieur le président de balayer à sa porte d’abord. Nous serrons avec lui. Quand il va finir, il pensera à la Guinée.
Ils disent qu’ils ne sont pas venus au pouvoir pour s’éterniser, mais il leur faut le temps nécessaire pour balayer la maison Guinée. Il faut décrotter. Pour balayer et défricher le chemin pour ceux qui viendront légalement par la voie des urnes. »

Capitaine Dadis avait demandé des conseils. M. Biro Diallo use son langage — tout aussi direct — pour dire quelques vérités crues au chef de la junte. J’y reviendrai dans mon blog intitulé “Ecuries militaires : l’armée de Lansana Conté, affairiste, génocidaire et indisciplinée”.

« Les gens disent “Rapidement ! Rapidement ! Il faut passer le relais aux civils”.
Il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. Depuis 1958, on a violé toutes nos lois. Il faut donner à la CENI le temps de faire son travail…
Il faut le temps nécessaire. Nous ne sommes pas pressés. Nous avons attendu pendant cinquante ans. Pourquoi pas deux ans ? »

Elhadji Biro jouit de la santé et de la longevité. De surcroît, il est d’une grande patience. Ces dons lui ont permis de survivre, physiquement et politiquement, à Sékou Touré, à Lansana Conté et à Aboubacar Somparé (son ancien élève devenu son adversaire acharné) : ses ex-compagnons mués en ennemis politiques, et qui l’avaient chassé du pouvoir. Sur le chemin de retour au village natal de Kourou (Mamou)  on attenta même contre sa vie dans un accident de route monté de toute pièce, qui échoua heureusement…

Logiquement, et étant donné son statut de patriarche, l’ancien président de l’Assemblée nationale devrait nous rappeler  deux données fondamentales de la vie :  l’inexorable fluidité du temps et l’implacable finitude de l’existence humaine. A mon avis, il devrait donc plutôt dire aux Guinéens ce qui suit :

Nous sommes tous mortels. La vie est courte. Un demi-siècle d’histoire a été raté et un génocide a été  commis au Camp Boiro et extensions.
Prêts même à mourir pour un changement radical, les jeunes disent : “Y’en a marre des promesses et des attentes vaines”. Après le 2 octobre 1958 et le 3 avril 1984, on ne veut, pour rien au monde, rater ce nouveau départ.
Tout est à faire, mais les hommes et les moyens manquent.  Il faut donc accélérer l’avènement, enfin, d’un régime élu et redevable, qui pourrait déclencher un démarrage. Deux longues années de transition, c’est trop !

En guise de conclusion

Un maillon essentiel manque au fil de la pensée et au discours improvisé d’Elhadj Biro. Ce chaînon, ce sont les droits et la liberté de l’homme (liberté de pensée, de mouvement, d’association, droit à la défense face à l’accusation, etc.) Il n’en souffle pas un mot !
C’est la deuxième fois que l’histoire l’interpelle sur cette question primordiale, et qu’il hésite ou se dérobe, peut-être à son insu.
La première fois, c’était en 1998. Il était alors président de l’Assemblée nationale. Le général Lansana Conté fit arrêter trois députés, dont Mamadou Bâ, président de l’UNR à l’époque, en violation flagrante de l’immunité parlementaire. Au lieu de se constituer prisonnier et d’accompagner ses collègues à la Maison centrale de Coronthie, Elhadj Biro encaissa le coup avec de vagues protestations. Encouragé, le dictateur Conté récidiva. En 1998-2001, il fit  arrêter, juger et condamner arbitrairement Alpha Condé, président du RPG, qui fut suivi en taule par quatre autres députés de son parti (Amiata Mady Kaba — une victime du Camp Boiro —, Koumbafing Kéïta, Ibrahima Khalil Kéïta, Yo Kouyaté).

Revenons avec Elhadj Biro au Camp Alfa Yaya en février 2009. Là également, le “Vieux” Biro a raté l’occasion. Il ne lui est pas venu à l’idée que pendant qu’il parlait au capitaine Moussa Dadis Camara, les généraux Diarra Camara, Ali Daffé et leurs co-accusés croupissaient dans les geôles de la caserne. En guise de protestation, Elhadj Biro aurait dû organiser un sit-in et refuser de sortir du camp sans les prisonniers. Il sait que ces Guinéens  y sont arbitrairement séquestrés, comme à la plus sombre époque du Camp Boiro, dont le camp Alfa Yaya fut une extension, servant alternativement de réservoir et de déversoir de victimes.
Il n’est toujours pas trop tard pour l’ancien chef du parlement d’intercéder en faveur des accusés et d’obtenir de la junte qu’ils soient libérés.

Si Elhadj Biro a l’oreille de la junte de Conakry, qu’il obtienne d’elle l’abandon de toute vendetta ou de recherche de boucs émissaires.
Après tout, ils ont assez à faire avec la restructuration des forces armées et de sécurité du pays, une tâche gigantesque que je compare ailleurs au légendaire nettoyage des écuries d’Augias.

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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