Un pas en avant, huit en arrière

Capitaine Moussa Dadis Camara, chef de la junte guinéenne

On espérait un pas en avant avec l’annonce, vendredi 6 février, d’une rencontre entre le président du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD), capitaine Capitaine Moussa Dadis Camara, les forces sociales et les formations politiques.

Malheureusement, 72 heures plus tard, au cours de ladite réunion — tenue lundi 9 février—, le chef de la junte a fait 8 pas en arrière.
Je me base ici sur le compte-rendu de Guinéenews pour passer en revue l’intervention du chef de l’Etat guinéen.

Le monde est tel qu’un régime militaire ne peut pas durer au pouvoir.

Capitaine Dadis fait une généralisation abusive. On ne peut pas mettre tous les régimes militaires dans le même sac, même au 21e siècle. Il y aura toujours des coups d’Etat et des insurrections armés pour balayer des dictatures, gagner en légitimité et en longevité politique. Cuba en donne l’exemple,  imparfait naturellement.

L’Armée ne va pas s’éterniser au pouvoir.

Il s’agit bien sûr ici d’un cliché et d’une figure de langage. Car rien n’est éternel sinon l’Eternel. Mais l’impatience des Guinéens à voir l’armée regagner ses casernes est grande. Car c’est la même armée qui est au pouvoir depuis 1984. Certes, il y a eu la Loi fondamentale et les élections présidentielles et législatives. Mais tout le processus fut entaché d’irrégularités et de fraudes massives. La  dictature et la répression firent le reste pour dépouiller général président Lansana Conté de toute légitimité à partir des années 1990.

… mais ce pouvoir, que nous allons donner aux civils, ce sera un civil qui a été propre. Un civil qui ne s’est pas impliqué dans les affaires de l’Etat, qui n’a pas détourné !

Ce sont les urnes qui doivent désigner le futur président démocratique de Guinée. L’armée devra, de gré ou de force, se plier aux résultats des élections. Ce n’est pas à elle de nommer ou d’approuver son successeur. Le CNDD devrait dès maintenant s’engager à partager le pouvoir avec un Conseil national de transition, suggéré par les forces sociales.

« C’est pourquoi, poursuit-il,  j’ai attaqué et continue à attaquer tous les précédents gouvernements qui se sont enrichis illicitement sur le dos du peuple.

C’est là une contradiction majeure du capitaine Dadis. Il proclame son honnêteté sur les Livres saints (Bible et Coran). Mais il ne peut admettre que les gouvernements qu’il dénonce si ardemment furent tous nommés par Lansana Conté. S’il s’attaque à eux, il s’en prend implicitement à son défunt guide et père spirituel.
Il appartient à une justice indépendante, non inféodée au pouvoir exécutif, de statuer sur les accusations de délits économiques et financiers portées contre des citoyens. Etant entendu que les  suspects jouiront de leur droit fondamental à la défense contre l’accusation.

seulement j’ai le courage de vous dire que tous ceux qui ont servi le feu Général Conté – Lansana Conté n’était pas mauvais en lui-même – dans la malhonnêteté, en pillant nos deniers publics, en faisant des entreprises, des comptes bloqués pour ternir…et revenir commander le peuple de Guinée, le peuple va les juger.

Si Lansana Conté n’était pas corrompu, pourquoi rabaisser sa fonction de premier magistrat en libérant personnellement Mamadou Sylla de prison en décembre 2006. Celui-ci était pourtant — il l’est toujours — accusé de détournements de fonds de l’Etat. Cela ne l’a pas empêché de prêter dix milliards de francs à l’organisation du cinquantenaire, l’an dernier.

Jean Claude Diallo, 1997
Jean Claude Diallo, 1997

Le fait est que Lansana Conté ne tolérait pas d’honnêteté autour de lui. Les ministres qui voulurent imposer la probité dans leur département furent vite remerciés. Ce fut le cas de Dr. Mamadou Pathé Diallo, Dr. Bana Sidibé, etc. Quant à Jean-Claude Dialloet Louncény Fall, ils démissionnèrent devant l’incurie érigée en méthode de gouvernement par Conté.

Nous n’avons aucun état d’âme en ce qui concerne les audits. Tous ceux seront cités, seront interpellés et jugés. Ce n’est pas à nous de les juger.

Le CNDD a suspendu toutes les institutions de la république. A commencer par la Constitution, suivie de la Cour suprême et des instances judiciaires du pays, etc.
Comment peut-on donc juger des accusés dans un régime militaire d’exception régi par l’humeur de son chef ?
Par ailleurs, tant que les audits n’incluront pas l’enquête sur la fortune de Lansana Conté, ce sera du deux poids deux mesures. Mais comme l’a dit Abraham Lincoln, on peut tromper une partie du peuple tout le temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps.

ceux qui “se sont enrichis sur le dos du peuple pour créer des partis politiques. Mais le peuple est mûr, il ne va  pas tolérer ces apatrides, ces traitres !

Capitaine Dadis emprunte ici la langue de bois du Parti démocratique de Guinée et de Sékou Touré par l’usage du jargon démagogique et coercitif : peuple, apatrides, traîtres. C’est une marque infaillible de l’intolérance et du penchant autocratique de l’orateur.

Il n’ y a plus de trafic d’influence. Peuple de Guinée, je vous demande de n’avoir peur de personne. L’armée est là comme garant de la liberté.

Ce passage s’inscrit dans la même veine que le précédent. Depuis sa prise du pouvoir, capitaine Dadis Camara n’a pas franchi le Kilomètre 36 pour sortir de Conakry et visiter les préfectures du pays.  Il tourne en rond entre le Camp Alfa Yaya et la presqu’île de Tombo  — erronément appelée Kaloum.

[Dans la toponymie des autochtones de Conakry (les Baga), Kalum désigne le territoire qui s’étire en ligne droite entre le Pont des Pendus et la Baie de Sangaréya, laissant au nord la sous-province de Kaporo.]

Qu’est-ce que le président du CNND sait donc de ce peuple qu’il invoque si pompeusement ?
Cela dit, du Complot Ibrahima Diallo (1960) aux tueries de 2006-2007, l’armée guinéenne a toujours participé à l’oppression et à la répression qui ont plongé la Guinée dans l’abysse de la pauvreté économique, politique, sociale, culturelle et intellectuelle. Les militaires sont à la fois auteurs et instruments zélés de l’étouffement des libertés fondamentales et des droits de l’homme. En particulier, devenue un fourre-tout, l’armée de Lansana Conté est massivement infiltrée par des “délinquants, voleurs, et drogués.” (Elhadj Biro Diallo).

Aujourd’hui, les forces armées et de sécurité sont incapables d’assurer la quiétude et la protection de l’habitant, qui est attaqué régulièrement chez lui par des bandits armés jusqu’aux dents et portant l’uniforme.

Les hommes des mêmes institutions rançonnent impunément les voyageurs sur les routes du pays.

Il est donc absolument prétentieux, cynique et absurde de présenter l’armée comme “le garant de la liberté”. Quelle liberté?

La Guinée est à l’ère d’une ‘nouvelle révolution progressiste’. C’est la toute dernière chance que le peuple de Guinée a.”

Bien avant la naissance de capitaine Dadis Camara, Sékou Touré avait proclamé l’avènement d’une “révolution populaire, transcendante, globale, multiforme…” Il annonça également la ‘création’ d’un homme nouveau. Mais il n’attendit pas la gestation — improbable — de cet être hypothétique et mythique ; il en broya le fœtus dans les geôles du Camp Boiro.
Le chef de la junte a donc beau jeu, à son tour, de se déclarer révolutionnaire progressiste. Les Guinéens ne sauraient s’y tromper, car chat échaudé craint l’eau froide.
Quant à décréter la dernière chance de la Guinée, c’est faire montre d’immodestie et d’arrogance.
En vérité, ce pays n’a aucune chance de s’en sortir tant que capitaine Moussa Dadis Camara et le CNDD ne ravaleront pas leur orgueil — irritant et injustifiable — pour s’asseoir et discuter sérieusement avec leurs concitoyens autour de la déclaration des forces sociales.

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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