Caciques et tout-puissants

Fode Bangoura, ministre, secrétaire-général de la présidence, 2006
Fode Bangoura, ministre d’Etat,, 2006

Les sites Guineenews et aminata.com ont réagi presque identiquement au remaniement ministériel du 28 mai dernier. Le premier titre le “retour des caciques‚” ; le second affirme le triomphe et la toute-puissance de Elhadj Fodé Bangoura, ministre d’Etat aux affaires présidentielles. Il va jusqu’à assumer que les attributions du ministre incluent la défense nationale. Pure spéculation. Jeune Afrique, sous la plume de Cheick Yerim Seck, donne le même vocable à Elhadj Mamadou Sylla, chef du Groupe Futurelec, et partenaire commercial du président Lansana Conté

Le dictionnaire définit Cacique ainsi :
1. Chef indigène chez les Indiens Caraibes
2. Dirigeant politique local, en Espagne et en Amérique Latine

Mais le vocabulaire politique franco-guinéo-africain donne à ce terme une acception différente. Il désigne par ce mot les piliers ou figures de proue d’un régime.
En réalité, on ne trouve ni de cacique ni de tout-puissant dans l’Etat guinéen, y compris le Général Lansana Conté. Voilà au moins trois ans qu’il ne gouverne et ne dirige plus la Guinée. Certes, il réagit par à-coups, sursauts, et réflexes désespérés. Mais le leadership lui a faussé compagnie il y bien longtemps.

Il aurait pu maintenir le groupe de compagnons historiques, ceux qui l’ont désigné à la tête de l’Etat, et avaient fait de lui un «roi», pour reprendre le mot du Colonel Facinet Touré. Mais il a préféré le pouvoir personnel absolu et destructeur.

Il a commencé par se débarrasser de ses rivaux les plus actifs. Ainsi, en Juillet 1985, il fit sommairement exécuter le groupe des officiers Maninka accusés de participation à la bizarre tentative de coup d’Etat du colonel Diarra Traoré. Il avertit publiquement : « Ceux qui veulent intervenir pour les sauver, doivent le faire aujourd’hui, car demain il sera trop tard.»

Depuis lors, le cercle des auteurs du putsch militaire du 3avril 1984 s’est vidé graduellement. Dans les allées du pouvoir il ne reste plus aujourd’hui que les généraux Lansana Conté et Kerfalla Camara. Les autres ont subi différent sorts:

— mort naturelle : Colonels Jean Traoré et Colonel Mohamed Lamine Traoré

— disparition mystérieuse : Lieutenant Gbago Zoumanigui

— retraite ‘anticipée’ : Général Abdourahmane Diallo, Colonel Mamadou Baldé, etc.

– éviction permanente : Capitaine Fodé Momo Camara

– rôle cérémonial et protocolaire lucratif : Général Sory Doumbouya, Colonel Facinet Touré.

Lansana Conté exerce donc aujourd’hui un pouvoir sans partage. Et il le fait exactement dans le sens craint par sa défunte mère. En effet apprenant que son fils Lansana venait d’être hissé à la tête de l’Etat, la bonne dame avait laconiquement réagit en Sosokui : “Kono, a kha dè gbo”‚ , que l’on peut traduire par “Mais il a une grande bouche” ; sous-entendu, il ne sait ni contrôler sa langue, ni éviter les écarts de language. Au fil du temps, la prédiction maternelle s’est confirmée. Car le comportement linguistique du deuxième président guinéen peut prendre à l’occasion une forme et un contenu désagréables par leur brutalité et leur incivilité. Son prédécesseur, Sékou Touré, n’en valait guère mieux. Il passait des heures à prononcer des discours radiodiffusés durant lesquels il lançait des injures à l’encontre des présidents Léopold Sédar Senghor et Félix Houphou√´t-Boigny .

En raison des gros mots et la grossièreté, le palmarès discursif du président Conté va du cocasse à l’inadmissible. Exemples :

1. Il approuva les voyous qui venaient de piller des propriétés de citoyens Maninka, au lendemain de la tentative de coup Diarra Traoré. C’est à l’occasion qu’il lança son fameux : “Wo fatara !” (Vous avez bien fait). Le capitaine Baldé s’empara du micro pour rectifier le tir, affirmant que le coup avait été mis en échec par tous les hommes et femmes en uniforme, sans distinction d’ethnie. Trop tard ! De surcroit, en contredisant ainsi publiquement le dictateur en herbe, il fut indexé et isolé.

2. A des imams qui étaient venus se plaindre du prix de l’essence, il leur avait rappelé qu’il ne pisse pas du carburant !

3. Il envoyait ses fidèles officiers, tel son “jeune frère” Abdourahmane Diallo, auprès des membres civils du gouvernement avec un simple avertissement : “Si vous ne faites pas attention, vous les ministres civils, nous les militaires, on va vous botter les fesses.”

4. Au ministre français de la Coopération qui était venu plaider pour la libération de Alpha Condé, il avait abruptement répondu : “Vous m’emmerdez !” laissant le monsieur rouge, outragé et pantois.

Le président Lansana Conté a également imité et émulé Sékou Touré dans la duplicité. Les deux présidents dépassent les bornes dans la récidive du parjure. Ainsi par exemple, alors qu’il venait d’être fraîchement nommé chef de l’Etat, il déclarat :

“Nous sommes arrivés au pouvoir pauvres, si vous nous voyez avec de l’argent, c’est que nous aurons volé.”

Après avoir étourdiment prononcé cette phrase, il commença à accumuler sa richesse illicite sur le dos des pauvres Guinéens. Certaines sources estiment “sans preuves toutefois” que sa fortune personnelle s’élève aujourd’hui à quelque 450 millions de dollars.

Nouveau riche donc, Lansana Conté n’a d’égards pour personne. Surtout pas pour ses ministres. Il les traite publiquement de voleurs et de menteurs. Le lion accusant la panthère d’être un carnassier. Il ravale les membres du gouvernement au grade de caporaux. Il leur manque donc les galons ou le rang pour traiter avec le Général de Corps d’Armée qu’il est. Il rappela sèchement à François Loucény Fall :
— Je t’ai mis là pour exécuter mes ordres, pas pour les discuter ! La désillusion fut si profonde que ce dernier démissionnna le 29 avril 2004, après trois brefs mais rudes mois à la primature.

Travailler sous un chef comme Conté, c’est accepter d’avaler des couleuvres et d’être humilié à tout moment. Quelques cas instructifs :

– Lors d’un mini-remaniement ministériel en 2003, Lansana Conté renvoya Fodé Bangoura du Petit Palais. Ne voulant pas traiter alors avec celui qui est devenu son homme-lige aujourd’hui, il fit transporter sa traductrice d’anglais à Wawa son village par hélicoptère. Là, il lui dicta personnellement la liste des membres du cabinet et lui ordonna de retourner à Conakry pour déposer le communiqué directement à la RTG.

– Après la mutinerie de 1996, Alsény René Gomez subit l’hostilité frontale de Conté. La rumeur courut qu’en conseil de ministres, il reçut une gifle assortie d’injures ordurières de la part de Lansana Conté. Et pourtant, quelle énergie déploya-t-il dans la tenue d’élections truquées au profit du Général-paysan ?

– Suite à l’élection présidentielle de 2003, Moussa Solano s’attendait à une promotion. Il reçut une démotion, échangeant le portefeuille du Ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation pour celui de la Fonction publique. Il exprima son déplaisir en privé, mais devant un espion de Lansana Conté. Lorsqu’il apprit la réaction négative de Solano, il le renvoya immédiatement du gouvernement. Ancien dirigeant régional de la Jeunesse du PDG, cet instituteur avait peuplé son département d’orphelins de la révolution, tel Ousmane Kaba, ancien secrétaire général de la JRDA.

Notons qu’en matière de compétence linguistique guinéenne, Gomez et Solano sont des polyglottes accomplis. En plus du français, ils sont naturellement fluents dans les trois langues principales du pays (Pular, Maninka, Sosokui)

Le gouvernement de Guinée est un ensemble hétéroclite. Il regroupe des déflatés rappelés au service, des ministres naguère tout-puissants aujourd’hui marginalisés, des compléments d’effectifs et des otages de l’hégémonie Soso. Cellou Dalen l’a appris à ses dépens qui y a laissé des plumes. Cette ethnocratie des Soso du Nord “axe Dubréka-Boké” adapte et applique à son avantage le slogan Maninka An gbansan le (Nous autres, tous ensemble), sous Sékou Touré. Son blian est désastreux au-delà des mots. Il a fait de la Guinée un pays ruiné qui est profondément logé dans le quinte monde, parmi les Etats-paria et et faillis de la planète.

– Quelles pensées amères, Fodé Soumah doit-il ruminer aujourd’hui ? Bombardé parrain du PUP, cet ancien vice-gouverneur de la Banque centrale avait transformé la vénérable institution en un centre de réjouissances et de performances de danse mamaya durant la campagne présidentielle de 2003. Son village natal de Friguiagbe abrita des compétitions artistiques sous-régionales. Il rêvait d’en faire un rival de la vieille ville de Kindia. Il voyageait dans l’hélicoptère présidentiel. Dans ses discours ampoulés il s’évertue à imiter la diction de Sékou Touré. Copiant son idole, le Responsable suprême de la révolution, il se drapait de blanc et agitait un mouchoir blanc à l’adresse des foules pendant les réceptions « populaires ». Une escorte de motards l’accompagnait à travers Conakry. Aujourd’hui, il se trouve relégué au 28è rang de la hiérachie gouvernementale. Il doit méditer sur les hauts et les bas de son commerce avec Conté. Après l’avoir hissé au sommet, Lansana Conté l’a garé au ministère croupissant de la Jeunesse.

Plus aucun doute n’est permis sur le machiavélisme des deux présidents que la république de Guinée a connus. Terminons par cette citation d’un compatriote, participant-observateur de la tragédie guinéenne. Son analyse date de 1974. Mais elle est une constante des régimes guinéens depuis 1957. Elle conserve sa véracité et reste d’actualité :

C’est, comme dans la plupart des jeunes pays d’Afrique, la différenciation ethnique et tout ce qu’elle peut comporter de particularisme, de méfiances réciproques et de mauvaises passions. Sékou Touré, cet oppresseur d’esprit et de coeur désertique, a systématisé la manipulation tribale en “glaçant” les relations interethniques, en opposant les uns aux autres. Des Malinkés ont cru gagner à ce jeu-là, tout comme des Foulas, des Soussous et des Forestiers. Il reste que tous ceux qui ont eu l’inconscience ou la bêtise de le suivre dans cette voie combien haïssable, l’ont payé de leur vie, de leur liberté ou de leur honneur. Il les a tous broyés après s’en être servi. Et il broiera tous ceux qui le suivront avant d’être pris à son propre piège. Sako Kondé. Guinée. Le temps des fripouilles

“Caciques” ou “tout-puissant” ministres, à bon entendeur, salut !

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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