Galéma Guilavogui : imprécisions et contre-vérités historiques

Denis Galema Guilavogui
Denis Galema Guilavogui

Dans un article intitulé “Seule la vérité peut nous réconcilier”, Denis Galéma Guilavogui cherche à faire d’une pierre trois coups :

  • tenter de réhabiliter Sékou Touré et l’Etat policier du Parti démocratique de Guinée
  • ternir la mémoire des martyrs et des victimes de la dictature
  • miroiter un hypothétique processus de “verité et de réconcilation”

La plume de Galéma Guilavogui

M. Guilavogui n’est pas le premier collaborateur de Sékou Touré à prendre fait et cause pour le dictateur et son régime. Parmi ses prédécesseurs je cite feu Jean Faragué Tounkara, Jeanne Martin Cissé (ex-ministres, membres du BPN), Ibrahima Fofana, feu Alhassane Diop ( (ex-ministres). Mais Galéma est probablement le premier à entrer expressément dans le débat. Sa démarche n’est ni fortuite ni futile. D’une part, il réagit aux protestations contre l’activisme démagogique de l’ancien premier ministre Lansana Kouyaté. D’autre part, il apporte de l’eau au moulin des partisans et des opposants du régime. Dans l’un et l’autre cas, son texte demeure ambigu, superficiel et contradictoire. Tel quel, il ne résiste pas à l’exposé et à l’analyse des faits et évènements. D’entrée de jeu, Galéma constate :

Depuis un certain temps, on nous sert un florilège d’articles de journaux, d’interviews et d’interventions à différentes radios dont la tendance est ostensiblement de travestir l’histoire de la Guinée et de la réécrire selon le bon vouloir de certains individus.

L’auteur est “surpris” par la recrudescence des dénonciations de la dictature de Sékou Touré dans la presse et à la radio. Pour ma part, je me réjouis que les Guinéens se souviennent. Et qu’ils s’expriment publiquement pour condamner les tentatives de réhabilitation de la tyrannie. Ils n’ont pas voulu être passifs face aux provocations du gouvernement Lansana Kouyaté qui, négligeant sa mission “consensuelle” et sa “feuille de route”, se dépensait indûment dans les préparatifs d’un cinquantenaire controversé. Mais la suprise de Galéma est étonnante. Car l’opposition à la dictature de Sékou Touré date de loin ; les Guinéens ayant résisté à l’oppression post-coloniale dès le début. Les radios privées d’aujourd’hui ne font donc qu’amplifier une longue quête de liberté et la justice pour les dizaines de milliers de victimes du Goulag guinéen.

Mais c’est vite oublier que l’histoire est un ensemble de faits têtus dont la falsification relève soit de l’imposture soit d’un manque de probité morale et intellectuelle soit enfin de l’ignorance pure et simple.

Je prends acte de ce rappel et de cette mise en garde. Et j’en profite pour souligner qu’il s’agit là d’un vrai boomerang ! En d’autres termes, l’arme que Galéma pointe ici sur autrui peut aisément et efficacement être retournée contre la « révolution » guinéenne et son chef.

Quand dans un tel contexte on parle, à juste raison, de vérité et de réconciliation,

Quelle “vérité” et quelle “réconciliation” ? En réalité, c’est à tort et à travers que l’on brandit ce slogan. Car il ne saurait y avoir de réconciliation dans l’impunité, c’est-à-dire sans le procès des crimes perpétrés durant les cinquante années écoulées (1958-2008).

… il est tout aussi important d’avoir une lecture à la fois précise et froide de notre histoire commune.

Le débat sur la dictature de Sékou Touré et de son parti-état (Pdg) ne peut absolument pas être réduit à un jeu cérébral, détaché et impassible. La Guinée post-coloniale a connu deux présidents (Sékou Touré et de Lansana Conté), résolument guidés par le mal et la méchanceté. Leur bilan est humainement lourd, socialement catastrophique, et économiquement ruineux. L’évocation de ce passé est une aventure déprimante au musée de l’horreur. Même un robot devrait frémir face à la violence de la Guinée post-coloniale avec son cortège de torture au Camp Boiro, de fusillades et de pendaisons à travers le pays. Sans oublier les calomnies morales et les spoliations matérielles. Il s’agit, rappelons-le, de la souffrance et de la mort d’hommes, de femmes, et d’enfants. Les familles des victimes ont le droit et le devoir d’être émues devant tant de cruauté. Cette phrase de l’article de Galéma est donc seulement rhétorique. Du reste, elle ne colle pas à la suite de l’exposé de M. Guilavogui, qui passe lui-même de l’indifférence à la subjectivité et aux jugements de valeur.

Une histoire basée sur des faits incontestables qui se sont passés et sur lesquels il n’est donné à personne de pouvoir revenir. Une histoire, pas telle que certains individus la décrivent mais telle qu’elle s’est réellement déroulée, que ce déroulement et ses acteurs nous plaisent ou pas, nous soient favorables ou pas.

L’histoire, on le sait, est un éternel recommencement. Mais il n’existe pas d’Histoire (avec la majuscule), abstraite et détachée de son sujet. Au contraire, l’histoire reflète avant tout des intérêts et des positions, concordantes ou conflictuelles.

Deux enquêtes furent menées en 1997 et en 1998 auprès de centaines de victimes des violations de droits de l’homme sous le régime de l’Apartheid. Les rapports publiés résument la position  trois points en conclusion :

  • La CRV a échoué dans la réconciliation entre les communautés noires et blanches.
  • La justice est un préalable à la réconciliation plutôt qu’une alternative.
  • La CVR a penché en faveur des perpétrateurs des abus.

Le dialogue pour la réconciliation est peut-être une bonne idée. Mais il est devenu depuis quelque temps un enjeu politique, un fourre-tout démagogique. Il offre à des Guinéens “de tous bords” un espace vague, un terrain périlleux pour la tenue d’une prétendue « conférence nationale  de réconciliation. » Traumatisée par cinquante ans de répression, la couche politicienne de Guinée a développé deux pathologies : le mimétisme facile et la schizophrénie, c’est-à-dire le dédoublement de sa personnalité collective. Ainsi, pour tenter de justifier la convocation d’une telle conférence, l’on invoque le cas de l’Afrique du Sud ou de l’Espagne. Ce type d’amalgame est infondé. Il confond délibérément des situations diamétralement opposées. En effet, dans la philosophie et la profession du droit ont coexisté avec l’Apartheid et le franquisme. Alors que Sékou Touré fit table rase de la jurisprudence et de la magistrature.

En conséquence, le pouvoir judiciaire et la  justice de Guinée n’ont pas surgi encore de leurs cendres pour se reconstituer et fonctionner comme la troisième branche, légitime et ex-aequo de l’exécutif et du législatif. C’est dans ce contexte toxique et déliquescent que l’on voudrait rassembler furtivement les carnivores et les herbivores, les hyènes et les agneaux, les bourreaux  et les victimes.

Une telle supercherie est inacceptable ! En vérité, la réconciliation en question exige qu’un préalable indispensable, une condition sine qua non. Il s’agit précisément de la création d’un tribunal et l’organisation du procès des crimes de la dictature guinéenne, de 1958 à nos jours. Les chefs d’accusation sont en l’occurrence bien connus. Ils s’articulent en deux axes catégories principales : violations endémiques des droits de l’homme et actes génocidaire contre les populations.

De telles assises seront dirigées par des magistrats assermentés, compétents et impartiaux. Les officiels de la dictature encore en vie seront interpellés soit au banc des accusés, soit à la barre des témoins. Ancien membre du Comité central et du Bureau politique national du PDG, Galéma Denis Guilavogui, —flanqué de ses avocats défenseurs au besoin— y figurera en bonne position.

Tout dialogue visant à contourner cette étape est voué à l’échec. Car il ‘sincrirait dans la schizophrénie dénoncée plus haut. Et il serait un leurre et une farce, une mascarade et une imposture. Une telle assemblée s’effondrerait — dans une cacophonie spectaculaire — avant même de commencer.

Pour un enjeu aussi important pour l’avenir de notre pays, il ne doit y avoir de place pour des récriminations basées sur la douleur, la haine ou le désir de vengeance. Tous sentiments qui sont certes compréhensibles mais qui obscurcissent le jugement qui devient, dès lors, subjectif, partiel et partial.

Il y a lieu de craindre aujourd’hui que l’avenir de la Guinée ne soit derrière elle. En effet, durant un demi-siècle de dictature, Sékou Touré et Lansana Conté ont brutalement et sauvagement détruit le pays. Leur politique génocidaire a bloqué les moteurs mêmes du présent et du futur :  la jeunesse, l’éducation, la paysannerie, la culture, bref la société tout entière.

Cela dit, parlant des des victimes et de leurs familles, Galéma confond délibérément leurs pertes aburdes, leurs douleurs profondes et leurs lamentations légitimes, d’une part,  avec leurs réclamations légales de justice, d’autre part.

En dépit de sa simplicité, l’idée de justice échappe aux tenants du PDG. Ils l’entendent suspicieusement et n’y voient qu’une sorte de vendetta. Le concept et le mot sont étrangers au moule intellectuel des tenants de la dictature et de l’état policier. Il faudra donc la leur imposer par tous les moyens du droit universel. En réalité, nul ne prône pas la vengeance. Mais le droit à la justice — impartiale, équilibrée — ne sera pas non plus dénié.

Quant à la partialité et à la haine, nul ne peut égaler le PDG et Sékou Touré : ces deux générateurs infatigables d’intolérance, de manichéisme, de calomnies, d’arbitraire, de souffrances, et de morts.

Que certains veuillent à l’occasion évoquer le souvenir des leurs morts ou Camp Boiro, dans d’autre pénitenciers du pays ou fusillés à la faveur des complots contre le régime du PDG, quoi de plus normal. Mais ce souvenir, aussi douloureux soit-il n’est pas amplifié ou rendu plus significatif par la falsification des faits et encore moins par l’ignorance de ceux-ci.

L’emploi de l’expression “leurs morts” est intentionnel. Il permet à Galéma d’ostraciser et de rejeter les victimes de la tyrannie comme de simples morts, et non pas comme des martyrs du PDG. Mais du coup, il commet une triple erreur

  • Primo, les familles, les parents et les alliés ne furent les seuls perdants de l’hécatombe guinéenne.
  • Secundo, le pays tout entier  souffrit d’être privé du talent, de l’expertise et de l’expérience de tant d’hommes et de femmes fauchés dans la force de l’âge et pleine maîtrise de leurs facultés intellectuelles et professionnelles. Jusqu’aujourd’hui la Guinée n’est pas sortie du vide créé par les charretées du Camp Boiro. Au contraire, elle continue de pâtir de la saignée administrée par Sékou Touré. Car la suppression des cadres compétents ouvritt la voie à la médiocrité qui enserre la Guinée dans ses griffes depuis des décennies.
  • Tertio, dans l’éventualité d’un procès des crimes du PDG, que répondrait Galéma à un juge l’interrogeant sur son rôle dans les atrocités de la dictature ? Siégeait-il dans une commission du Camp Boiro ? Participa-t-il à des séances d’interrogation et de torture ? Fut-il, comme son mentor Mamadi Keita, membre d’un peloton d’exécution ? S’il répond par la négative aux questions précédentes, que fit-il, en tant que membre du Comité central et du Bpn du PDG, pour sauver ces victimes ? S’il ne leva pas le doigt —par crainte pour sa vie ou par zèle ‘révolutionnaire’—, n’est-il pas complice, passif ou actif, de la mort de tant d’innocents ?

Cela dit, l’évocation du souvenir à elle seule ne suffit évidemment pas. Il ne faudrait pas s’arrêter là. Au contraire, il est urgent d’enquêter sur ces morts violentes infligées par l’Etat policier du PDG et celui de son successeur, le PUP. Les deux régimes que la Guinée soi-disant indépendante a connus se sont donnés le droit de tuer les citoyens dans l’impunité. Cela, au mépris de la Constitution du 10 octobre 1958, qui garantissait entre autres, la liberté d’expression, de presse, d’association, et de démonstration publique, (art. 40) l’inviolabilité du domicile privé. Elle insiste que nul ne peut être détenu arbitrairement (art. 42).

Les textes d’application de la Constitution soulignent que l’arrestation requiert un mandat d’arrêt du juge d’instruction ; ils mettent en exergue le droit de l’accusé à la défense contradictoire en face de ses accusateurs et avec l’assistance d’un avocat (articles 36 et 37, 1958), et le caractère public des sessions de la cour de justice. Sékou Touré et le PDG foulèrent la Constitution sans pudeur ces préceptes inhérents à l’Etat de droit et à la démocratie. Ils lui substituèrent le culte de la personnalité, faillible, capricieux, cruel et mortel. Ce sont ces déviations horribles que l’on cherche à corriger aujourd’hui. Et  les admonitions moralisatrices —déplacées—de M. Guilavogui sont impuissantes dans la poursuite de cet idéal.

En attendant que ce grand déballage se produise et que les Guinéens, dans un même élan de réconciliation se disent toutes les vérités afin de pouvoir tourner ces pages difficiles de leur histoire, je me permets de faire quelques mises au point nécessaires à la suite de l’écoute de certaines émissions et de la lecture de certains articles de journaux.

Répétons-le. Le “grand déballage” ne se produira positivement que devant une cour de justice abritant des magistrats compétents et impartiaux. Les débats dans la presse semblent retiennent l’attention de M. Guilavogui et ils l’irritent. Mais ils n’accoucheront pas de la réconciliation escomptée, parce que les medias ne peuvent pas se substituer à la justice. Ils peuvent tout au plus fournir des preuves fiables et des pièces à conviction —y compris ce témoignage de Galéma—utiles à un éventuel Tribunal international sur les crimes de la dictature de Sékou Touré.

Au départ Sékou Touré qui a commencé la lutte par le syndicalisme n’était, à la naissance du PDG, le 14 mai 1947, que Secrétaire chargé des Relations Sociales. C’est bien plus tard, en 1952, à la suite de Madeira Keita, originaire du Mali actuel et premier Secrétaire Général du PDG, qui avait été affecté au Dahomey (actuel Bénin) et du cheminot Fodé Kotigui, que Sékou Touré accéda au poste de premier responsable du parti.

Imprécision no. 1. La création de l’organisation fut rendue publique le 14 mai 1947. Mais l’enregistrement officiel ne paru que le 1er août 1947 (Journal Officiel de la Guinée Française, p.358. Archives nationales de Guinée. Conakry). Deux autres associations furent autorisées dans le même numéro :

  • Comité d’Union de la Basse-Guinée : Déclaration n° 27
  • Cercle d’Union du Rio Pongo : Déclaration n° 30

La Déclaration n° 31 consacrait la création de la Section guinéenne du RDA, qui ne prendra qu’ultérieurement l’appellation de Parti démocratique de Guinée (PDG).

De même, l’article passe silence que Amara Soumah fut le premier secrétaire général de la Section et que Madeira Keita en fut le second. Keita remplaça Soumah, démissionnaire. Cédant vraisemblablement à la pression des autorités coloniales contre la nouvelle formation, ce dernier avait préféré se retirer. Avec le départ du fonctionnaire Madeira, Sékou Touré fut désigné (et non pas élu) comme secrétaire général. Il fut donc chronologiquement le troisième à occuper ce poste.

Une fois parvenu au sommet, Sékou Touré ne lâchera plus sa position. Pis, il résista à l’appel de la base pour la convocation d’un congrès de renouvellement du Comité directeur du parti. Il recourut plutôt à la cooptation individuelle. C’est ainsi que Saifoulaye Diallo et Louis Lansana Béavogui se retrouvèrent au Comité. Le troisième congrès ordinaire du PDG ne tint ses assises qu’en janvier 1958, c’est-à-dire 6 ans après la désignation de Sékou Touré comme secrétaire général en 1952.

Sous sa houlette, le parti grandit en audience et parfait son organisation à tel point qu’en 1953, Sékou Touré est élu pour la première fois à l’Assemblée Territoriale de la Guinée dans la circonscription de Beyla.

Après avoir traversé, de 1948 à 1952, une crise de croissance qui faillit l’emporter, le PDG augmenta sortit de l’ornière et gonfla ses rangs. Le parti devait son progrès autant à un jeu de circonstances internes et externes. Au plan intérieur la plateforme revendicative du RDA, la dévotion des membres du Comité directeur, le dynamisme et le talent oratoire naissant de son Sékou Touré furent déterminants. Aussi collégiale que possible, la direction de la Section PDG-RDA poursuivait les buts baptismaux : “Grouper et unir les habitants du Territoire en vue de la réalisation d’un programme de démocratisation rapide, d’émancipation des populations exploitée par le colonialisme et d’élévation de leur standard de vie.”

Mais des acteurs et des facteurs externes favorables étaient également au rendez-vous. Ils jouèrent un rôle considérable. On retiendra notamment de l’intervention Félix Houphouët-Boigny(président du RDA et du PDCI) et de Bernard Cornut-Gentille (Gouverneur Général de l’Afrique Occidentale Française, 1951-1956). Les deux hommes jettèrent leur dévolu sur Sékou Touré. Ils le récupérèrent, le financèrent, et le parachutèrent à Beyla, où il fut élu conseiller territorial du cercle de Beyla en1953. Avec cet appui, une base  politique et une fonction officielle, la carrière politique de Sékou Touré décolla. Plus tard, il entretiendra des rapports complexes d’attraction-rejet avec Houphouët-Bogny, qu’il insultait copieuse sur les antennes de la Voix de la Révolution. Mais derrière toute cette mascarade, il resta reconnaissant à son mentor, comme en témoigne ce passage :
« Il nourrissait un grand respect à [l’] égard de Félix Houphouët-Boigny . Je me souviens qu’un jour, alors qu’il écoutait à table (comme il le faisait souvent) un de ses propres discours transmis par “La Voix de la Révolution”, il éclata d’un grand rire en s’entendant dire que le peuple ivoirien conduirait Houphouët au tombeau. “N’en croyez pas un mot, Houphouët est un grand Africain, et un jour nous nous retrouverons côte à côte. Il est mon ancien et mon maître.” Après la réconciliation de 1978, les deux hommes se téléphonaient plusieurs fois par semaine. Il n’y eut plus ensuite qu’une seule anicroche personnelle, à propos d’une histoire de femme, bien entendu !” (André Lewin.  “Sékou tel que je l’ai connu… Il y avait deux Sékou Touré”, interviewé par Hamid Barrada. Jeune Afrique. Collection Plus. Mars 1984) »

Galéma continue :

En 1954, lorsque les élections législatives partielles sont organisées pour remplacer le député Yacine Diallo décédé, Sékou Touré qui est élu, est arbitrairement écarté et, à sa place, Barry Diawadou, du Bloc Africain de Guinée (BAG) est proclamé vainqueur.

Sékou Touré ne remporta l’élection partielle de 1954. Jeune et pressé, il perdit face à Barry Diawadou. Par une marge étroite certes, mais il perdit tout de même. Et le PDG cria à la fraude électorale. Peu lui importait la rumeur circulant sur la disparition subite et suspecte de Yacine Diallo. Radio Trottoir  souffla en effet de bouche à oreilles un empoisonnement alimentaire du pionnier de la politique partisane. On impliqua Sékou Touré et Mafori Bangoura. Le PDG voulait le pouvoir immédiatement. Ayant frauduleusement conquis Beyla, Sékou Touré voulait s’emparer de Conakry le plus tôt possible. Mais il fut débouté par l’administration coloniale.

L’article de Galéma mentionne l’interview de P. Messmer. Mais il ne fournit pas de référence précise. On reste donc dans le vague. Cela dit, même si elle émane d’un ancien gouverneur général de l’AOF, il faudra bien plus qu’une opinion pour statuer a posteriori sur une contestation électorale territoriale. Du reste, le PDG devint à son tour expert en fraude et en intimidation électorales. Il incita des tensions et des émeutes cycliques, n’hésitant pas à perpétrer des tueries et des pogroms pour réduire ses opposants politiques à l’impuissance et au silence. A partir de 1956, il s’employa avec la complicité de Humbert, métis franco-vietnamien et chef de la police, à inscrire des électeurs fictifs et à bourrer les urnes électorales lors des scrutins.

N’empêche que deux ans plus tard en 1956, le PDG fait élire aux élections législatives deux députés sur les trois de la Guinée à l’Assemblée nationale Française, Sékou Touré et Saifoulaye Diallo.

Le troisième député était Barry Diawadou. L’article de Galéma se félicite de cette date et la marque d’une pierre blanche. On devrait la porter comme une croix noire. Certes, la disparition de Yacine Diallo et l’appui extérieur avaient ouvert la route à l’ascension de Sékou Touré. Mais c’est seulement en 1956 qu’il parvint à siéger à l’Assemblée nationale française. Soit dit en passant, il aurait préféré avoir Louis Lansana Béavogui (parent Toma de Galéma Guilavogui) comme co-listier dans la candidature du PDG. C’est la base du parti, précisément l’influente section de Mamou et base politique de Saifoulaye, qui le força à changer d’avis et à accepter Saifoulaye. Bien que ce dernier, tout comme Béavogui, n’affichât pas d’ambition rivale, Sékou Touré se méfiait de la popularité de Saifoulaye parmi les cadres du PDG. Nombre de ceux-ci étaient diplômé de l’Ecole Normale William Ponty, alors que Sékou Touré, lui, n’avait qu’un certificat d’études primaires. Il nourrira jusqu’à sa mort envie et jalousie envers ses compagnons qu’il estimait plus instruits et mieux formés. Il se vengera plus tard contre Saifoulaye Diallo, en ordonnant l’arrêtestation de nombreux parents et amis de celui-ci. Je citerai notamment :

  • Abdou Bangoura, chauffeur personnel et confident (complot Peul 1976)
  • Elhadj Amadou Laria, l’oncle paternel et ancien secrétaire fédéral de Labé (1971)
  • Hadja Dienabou Bobo Diallo,  soeur cadette (complot Peul 1976)
  • Chérif Lariya, cousin, postier (1971)
  • Nassirou Diallo, cousin, économiste-statisticien, directeur national du Plan (complot Peul 1976)
  • plus d’une vingtaines d’oncles et de cousins de la descendance de Tierno Aliou BHuuBHa Ndiyan, mon grand-père maternel, waliyu et muqaddam (maître) de la Voie Tidianiya au Fuuta-Jalon, de la fin du 19e à sa mort en 1937. Il était le grand-oncle maternel de Saifoulaye. Certains de ces prisonniers politiques périrent au Camp Boiro. Parmi eux,
    • Tierno Mamadou Bah, beau-frère de Saifoulaye, fonctionnaire retraité pour la deuxième fois ; arrêté en décembre 1970, il était vice-imam de la Mosquée Karamoko Alfa de Labé et le patriarche de la famille. Il mourut au Camp Soundiata Keita de Kankan. Il précéda deux de ses enfants en prison : feu Mamadou Bano, gendre Barry Diawadou, ancien secrétaire d’Etat au Budget, et feue Mariama Poréko
    • Mamadou Sow, neveu de Tierno Mamadou Bah, cousin et promotionnaire de Saifoulaye, secrétaire d’Etat au Plan
    • Barry Abbasse, cousin de Saifoulaye, directeur des douanes

L’article de Galéma poursuit :

Et l’année d’après, en 1957, le PDG obtient 57 conseillers sur 60 à l’Assemblée Territoriale. C’est, tout naturellement que le PDG est appelé à diriger le gouvernement de la Loi cadre Deferre en 1956 et Sékou Touré en devient d’abord le Vice-président avant d’occuper le poste de Président du Conseil.

Si ces 57 députés (tous des hommes) avaient pu pressentir le sort qui attendait eux et le pays sous la férule du PDG, il est fort probable qu’ils auraient soit sabordé le parti, soit chassé Sékou Touré pour prévenir le carnage qui caractérisa la dictature de Sékou Touré. Quant à la IVe république française, elle appuya Sékou Touré, en qui elle comptait pour maintenir l’ordre nécessaire à ses gros investissements miniers de Fria. Elle ne perdit pas so pari du reste, car malgré les vicissitudes des rapports guinéo-français, les opérations de Fria ne furent jamais interrompues. L’industrie minière constitua —avec la CBG— la principale source de recettes extérieures de l’Etat policier. Moralité : même un psychopathe comme Sékou Touré sait qu’on ne mord pas la main qui vous nourrit.

Dans une lettre qu’il a adressée à Mamadou Diop dit Petit Diop, il écrit ceci. Je cite de mémoire : “Sékou Touré est le meilleur d’entre nous. Il est celui qui dans le groupe, fait preuve d’une vaste culture politique et d’un sens élevé de l’organisation”.

Imprécision no. 2, à laquelle il manque notamment la date de la lettre. De surcroît, qui est Mamadou ‘Petit’ Diop pour le lecteur ? Galéma  “cite de mémoire” ! Non ! L’étude de l’histoire de la Guinée post-coloniale exige plutôt des faits avérés et des témoignages cernés.

Mais il y a pis : l’article fait une référence verbale à Pléah Konibah pour chercher à réhabiliter Sékou Touré. C’est le comble de l’ironie. Car à la tête de la sous-section rebelle de Mamou, Pléah fut un crique acharné de Sékou Touré, auquel il reprochait entre autres l’embourgeoisement rapide, le cumul excessif des fonctions, la personnaisation du pouvoir, le retard dans la convocation du congrès du PDG. Entre le Comité directeur du Parti et les dirigeants de Mamou les désaccords étaient profonds. Ils provoquèrent une crise de leadership qui a fait l’objet d’une étude intitulée “The Parti Démocratique de Guinée and the Mamou ‘deviation’in African Perspectives (C. Allen & R.W. Johnson, eds. Cambridge University Press. New York. 1970. pp. 347-368). Se basant sur une enquête de terrain, l’auteur, R.W. Johnson, y propose une analyse serrée de la phase initiale d’exercice du pouvoir par Sékou Touré et le PDG.  A la lecture de l’article, on est largement éclairé sur les origines du Complot Permanent dont Sékou Touré se servit pour ruiner la Guinée.

Lorsqu’après le passage du Général de Gaulle le PDG se réunit le 14 septembre pour préciser sa position face au referendum, c’est tout naturellement et sans aucune pression extérieure qu’il est arrêté que le 28 septembre 1958, la Guinée votera Non.

Et cet acte, légitime en soi, hante malheureusement depuis les population du pays. Voir plus bas à ce propos la comparaison du Colonel Lansana Conté, alors président du Comité militaire de redressement national (CMRN), le tombeur du PDG.

II suffit de se référer au cas du Sénégal où les Chefs des confréries religieuses ont joué un rôle décisif pour amener le peuple Sénégalais à voter Oui, alors que le Général de Gaulle de passage à Dakar y fut, accueilli par un foule toute acquise à l’idée de l’indépendance.

Dans la conception sékoutouréenne de l’histoire, toute différence est considéréecomme déviante, inférieure et suspecte. En 1958, malgré “les risques” d’un “tel choix” (selon ses propres termes) Sékou Touré emboîta d’abord le pas du PRA. Par la suite, guidé par la soif du pouvoir, il le supplanta dans la campagne du Non. Après le referendum et la proclamation de la république, il crut à son exceptionnalité par rapport à ses pairs des autres territoires. Face aux défis colossaux du nouvel Etat, il oublia vite que le Non ne pouvait être une fin en soi. Et qu’en l’absence d’une assise économique solide, la souveraineté politique était vulnérable et hypothéquée. Paradoxalement —ou logiquement—, le régime de Sékou Touré développa donc un complexe compensateur de supériorité. Cette attitude dopante lui permit en surface d’affronter les obstacles croissants, ou de nier les faiblesses béantes. Ce comportement psycho-sociologique négatif prit la forme et le contenu du narcisme, du chauvinisme et du culte de la personnalité du leader. L’article de Galéma condense tous ces traits.

D’où le voile de suspiscion et le blâme qu’il jette sur les confréries islamiques sénégalaises. Mais le PDG avait l’habitude de condamner publiquement ce qui’il faisait secrètement. Ainsi, n’en déplaise aux thuriféraires du PDG, Kwamé Nkrumah et Sékou Touré (deux leaders socialisants) sollicitèrent personnellement la baraka du Chérif de Kankan. Et NKrumah fut un membre généreux de la confrérie Nyassen de Cheikh Ibrahima Niasse (Voie Tidianiya) de Kaolack. Finalement, et à un moindre degré que Maître Abdoulaye Wade, le disciple et président sénégalais, certes, mais Sékou Touré ne perdit pas le contact noué depuis 1956 avec les Mourides, la principale confrérie musulmane du Sénégal.

Galéma Guilavogui est un catholique fervent et un historien marxisant. Il sait que partout où il s’est enraciné l’Islam a dû composer avec les systèmes de valeur antérieurs. Ditto évidemment pour le Christianisme.

Il en découle que, bien qu’enveloppées par le  le capitalisme, les confréries islamiques sénégalaises offrent un messianisme rural rédempteur. L’un et l’autre sont exploiteurs. Mais le second constitue un système de préservation des sociétés locales, ébranlées par les ravages successifs de la Traite des Noirs et de la colonisation.

Ce ne sont ni les promesses faites à Sékou Touré par le Général de Gaulle au cours d’une audience qu’il lui avait accordée après les échanges de discours à l’Assemblée Territoriale (le Général de Gaulle lui demandait de revenir sur sa décision contre un poste Ministériel dans son Gouvernement)

Imprécision no. 3. L’article ne cite aucune source pour corroborer cette information. Il s’agit donc jusqu’à preuve du contraire d’une anecdote relevant de la légende et de la propagande du PDG.

Ceci dit, on doit reconnaître le rôle patriotique joué à l’époque par les leaders des autres partis autres que le PDG pour former un seul bloc favorable au Non du 28 septembre 1958.

Et comment Sékou Touré récompensa-t-il l’élan patriotique des deux leaders de l’opposition ? Il leur infligea une mort violente et ignominieuse, précédée d’accusations non-fondées et non-prouvées. Diawadou fut fusillé nuitamment au mont Gangan le 26 mars 1969, en même temps que Fodéba Keita, Colonel Kaman Diaby, Capitaine Thierno Diallo, Capitaine Cheick Keita, et une douzaine d’autres officiers et sous-officiers. Barry III fut pendu publiquement le 25 janvier 1971 en compagnie de Baldé Ousmane (ministre), Moriba Magassouba (ministre), et Keita Kara Soufiana (commissaire de police). Aujourd’hui, non-repentants et arrogants, les griots de Sékou Touré continuent de couvrir d’oppobre la mémoire de ces martyrs.  Ceux qui ont les deux hommes offrent des témoignages saisissants. Ainsi, à propos de Diawadou, voici l’analyse de Sako Kondé, l’auteur de Guinée : le temps des fripouilles :

« A la veille du référendum il y avait, outre la section guinéenne du R.D.A., deux principales formations politiques minoritaires : le Bloc Africain de Guinée (B.A.G.) et le Mouvement Africain Socialiste (M.S.A.), dirigées respectivement par Barry Diawadou et Barry Ibrahima dit Barry III, tous deux assassinés depuis par leur ancien adversaire. L’« accord » entre ces deux partis et le P.D.G. intervint dans les tout premiers jours de l’indépendance. Sékou Touré pouvait alors exulter et déclarer que « notre peuple avait « transcendé les contradictions mineures qui le divisaient en de nombreux partis politiques » ; et que leur « unité » « donnait à l’option de la Guinée son entière signification politique et morale »

Mais s’agissait-il véritablement d’accord, d’unité ? Les faits n’allaient pas tarder à montrer que cette obscure convention entre états-majors n’était rien d’autre que l’arrêt de mort des partis minoritaires. Certes, leurs deux dirigeants étaient entrés dans le gouvernement P.D.G. Mais, en pratique, ils étaient désormais coup és de leur base, laquelle fut, en quelque sorte, aussitôt phagocytée par le parti unique. Et, déjà, le chef de cette dernière formation fourbissait ses armes et construisait, pièce par pièce sa machine à asservir. Il définissait le P.D.G. comme le « lieu de rencontre et d’expression de tous les courants de la vie nationale », en même temps qu’il affirmait que son parti « se confond avec la Guinée » ! Son aspiration totalitariste et impérialiste était évidente, déjà. Et il ne s’agissait pas seulement d’une simple affirmation de principe. Car, ainsi que les Guinéens n’allaient pas tarder à en faire la cruelle expérience, le nouveau maître était pret à réaliser ses vues avec une âpreté effrayante.

Assurément, ce fut une erreur immense que le sabordage des partis minoritaires. Il faut le dire même si l’on doit encourir le reproche de la critique facile parce que faite a posteriori. Il faut y insister, sans toutefois insulter à la mémoire des deux anciens dirigeants.

Ils se sont sans doute trompés ; mais, dans le feu de l’action, ils ont fait ce qu’ils ont cru devoir faire. Nous avons eu l’occasion de connaître de très près Barry Diawadou, pour avoir collaboré avec lui pendant les deux années qu’il passa au ministère des Finances, dans un climat, croyons-nous, d’estime réciproque. Un homme d’une honnêteté intellectuelle et d’un sens du bien public exemplaires. Certains ont pu dire de lui qu’il était « trop droit pour réussir en politique ». C’est sans doute, vrai. De toute façon, les Guinéens savent de longue date la part qu’il prit dans l’indépendance du pays. Beaucoup d’entre eux se souviennent de cette entrevue qu’il eut avec Sékou Touré à la veille du référendum : celui-ci vint le trouver pour lui dire en substance :

« Le sort de la Guinée est entre tes mains ; tout dépendra de toi … »

C’était intensément vrai. Barry Diawadou choisit, dans l’honneur. Ainsi, il évita à la Guinée une certaine situation qui se produisit ailleurs en Afrique dans cette période référendaire.

En un mot, Barry Diawadou est tombé victime d’un adversaire (Sékou Touré) bien plus à l’aise dans les marécages de la basse « politique politicienne » que sur le chantier de la construction nationale. L’histoire sait jouer des tours révoltants où l’on voit les tricheurs, les ignares, prendre le pas sur les honnêtes, les capables. Ce fut bien à un de ces tours qu’on assista en Guinée dans les premiers jours de l’indépendance.» (Guinée. Le temps des fripouilles. Paris. La Pensée Universelle. 1974).

Quant à Barry III, son oraison funèbre a été écrite par Jean-Paul Alata :

« Je n’avais gardé aucune relation avec Barry III depuis mon ralliement au RDA, que le chef de la DSG n’avait pas pardonné. Mais mon ancienne amitié se révolte à l’évocation du supplice infamant que je sais tellement immérité. Certes, Barry n’avait jamais été un sincère RDA. Il conservait ses attaches socialistes mais jamais il n’aurait pris les armes contre son pays. On aurait pu l’écarter de la vie politique, mais l’exécuter ainsi ?
Il y a trois mois, il s’en est donc bien allé vers la mort. Lui, dont l’ambition était de diriger son peuple vers la liberté, il s’est balancé au bout d’une corde, en plein centre de Conakry. Un cercle de voyous et de catins ont insulté son pauvre cadavre.
J’apprendrai plus tard tous les détails de l’exécution. La mort miséricordieuse a épargné à son visage la grimace affreuse des suppliciés de la corde. Ibrahima, vaincu de la politique, est resté vainqueur de son dernier combat. Il est mort en regardant l’horreur en face. Musulman sincère il a accepté l’au-delà comme sa demeure choisie. Il est mort en homme.
Qui sait ? Les générations futures chanteront-elles, peut-être, la geste des pendus du Pont Tumbo, des martyrs morts dans l’ignorance de leur crime. Parmi eux, peut-être, glorifieront-elles le courage de Barry le Sérianké, qui, à l’ultime minute, réconforta ses compagnons et mourut la tête haute… la geste de Barry III qui, cette nuit du 25 janvier 1971 et toute la longue journée du lendemain, se balança sinistrement sur l’autoroute, appelant la malédiction divine sur ses assassins. » (Prison d’Afrique. Paris. Editions Le Seuil. 1976.)

Galéma continue :

On connait les résultats du referendum et qui nous ont valu l’indépendance que la Guinée a proclamée le 2 Octobre 1958.

Naturellement, l’initiative du scrutin du 28 septembre 1958 revint au colonisateur français. Subséquemment, le triomphe du Non au referendum a donné à la Guinée une place spéciale dans l’histoire de la décolonisation française.

Les pays colonisés n’avaient pas attendu la fin de la 2e guerre mondiale pour mettre en cause la colonisation européenne. Humiliée par Hitler, la France avait trouvé des bases arrières notamment auprès de Félix Eboué, Gouverneur noir martiniquais de l’Afrique Equatoriale Française. Reconnaissant, de Gaulle le fera inhumer en 1949 au Panthéon, aux côtés de Voltaire, Rousseau, Dumas, Hugo, Zola, etc. Ce geste n’atténue en rien les répressions colonialistes françaises contre les premières revendications , de 1945 à 1949 : Sétif (Algérie), Madagascar, Treichville, Tiaroye. Les tueries ne ralentirent pas la décadence de l’empire colonial. Au contraire, en mai 1954  le Viet-Mihn (Indochine, actuel Vietnam)  infligea une défaite militaire cuisante à l’armée coloniale. Et le 1er novembre 1954 le Front de libération nationale (FLN) déclencha l’insurrection algérienne. En 1956 les protectorats français du Maroc et de la Tunisie recouvrèrent leur liberté.

Pour endiguer le flot et préserver le pré carré français (département d’Algérie, Afrique sub-saharienne, Antilles), le président René Coty fit appel à Charles de Gaulle. Sous la menace d’un coup d’Etat militaire, le dernier président de la IVe République, imposa le général à l’Assemblée nationale.

Contrairement donc aux affabulations de Félix Houphouët-Boigny et de ses biographes, en proposant le projet de referendum constitutionnel, de Gaulle n’était pas guidé par un altruisme libérateur. Sa mission était plutôt de défendre les intérêts du grand capital et de la France.

Cela se traduisit par l’organisation du referendum, visant à :

  • remplacer la IVe République par la Ve
  • élire président de la nouvelle république
  • supprimer l’Union Française au profit de la Communauté Franco-Africaine

Après le retour du Général de Gaulle au pouvoir en mai 1948 — il avait démissioné en 1946 —, Sékou Touré, devenu président du Conseil de Gouvernement, était opposé à l’idée d’indépendance. Il le signifia à une délégation de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (FEANF). Dr. Charles Diané, président du groupe, en témoigne dans son livre sur le mouvement estudiantin. Sékou Touré leur fit part de “ses doutes quant à la capacité de la Guinée d’exercer le pouvoir d’Etat.” Il déclara : « C’est pour cela que si j’ai une promesse du Général de Gaulle pour le maintien des fédérations, je demanderais aux Guinéens de voter Oui » (Maurice Jeanjean. Sékou Touré : un totalitarisme africain. Paris. Editions L’Harmatan. 2005.

Mais face à l’option du PRA pour le Non. et sous la pression du mouvement étudiant, Sékou Touré et le PDG, changèrent de politique le 14 septembre 1958.

“C’est alors que survint, le 28 Septembre 1958, l’indépendance de la Guinée, évènement que nul ne prévoyait” (Jean Suret-Canale. “Fria 1963. Etablissement industriel guinéen.” Recherches africaines. Nos. 2-3. Avril-Septembre 1963. p. 3-27)

Et qu’est-ce qui se passa en Guinée après le 2 octobre ? La dérive des républiques africaines et des « soleils des indépendances » (Ahmadou Kourouma) a été fustigée par Frantz Fanon, qui écrit  :

« Le parti, au lieu de favoriser l’expression des doléances populaires, au lieu de se donner comme mission fondamentale la libre circulation des idées du peuple vers la direction, forme écran et interdit. Les dirigeants du parti se comportent comme de vulgaires adjudants et rappellent constamment au peuple qu’il faut faire « silence dans les rangs
Ce parti qui s’affirmait le serviteur du peuple, qui prétendait travailler à l’épanouissemnet du peuple, dès que le pouvoir colonial lui a remis le pays, se dépêche de renvoyer le peuple dans sa caverne. Sur le plan de l’unité nationale le parti va également multiplier les erreurs.
C’est ainsi que le parti dit national se comporte en parti ethnique. C’est une véritable tribu constituée en parti. Ce parti qui se proclame volontiers national, qui affirme parler au nom du peuple global, secrètement et quelquefois ouvertement organise une authentique dictature ethnique. Nous assistons non plus à une dictature bourgeoise mais à une dictature tribale. Les ministres, les chefs de cabinets, les ambassadeurs, les préfets sont choisis dans l’ethnie du leader, quelquefois même directement dans sa famille… Cette tribalisation du pouvoir entraîne on s’en doute l’esprit régionaliste, le séparatisme. Les tendances décentralisatrices surgissent et triomphent, la nation se disloque, se démembre… Nous avons maintes fois signalé le rôle très souvent néfaste du leader. C’est que le parti […] est organisé comme un gang dont le personnage le plus dur assumerait la direction. On parle volontiers de l’ascendance de ce leader, de sa force et on n’hésite pas sur un ton complice et légèrement admiratif à dire qu’il fait trembler ses proches collaborateurs.
La nation ne doit pas être une affaire dirigée par un manitou… Les sphères dirigeantes qui ont abdiqué devant le leader, irresponsables, inconscientes, préoccupées essentiellement de la bonne vie qu’elle mènent… » (Les Damnés de la Terre. Paris. Maspéro. 1961.)

Quant au bilan spécifique de la dictature de Sékou Touré, il a été éloquemment résumé par un témoin-participant de premier plan :

« On ne peut établir ce bilan que par rapport à l’objectif qu’un gouvernement doit atteindre. De ce point de vue je dois vous dire que le bilan du gouvernement sous lequel nous avons vécu pendant 26 ans, a été négatif. En quoi ?

  • Dans le domaine de l’agriculture, la population a été astreinte à des redevances exagérées, selon des normes qu’on appelait “normes de production”

  • Pour l’élevage, elle devait subir des prélèvements obligatoires de bétail. On appelait cela “commercialisation du bétail”. Ces pratiques ont incité la majeure partie de nos populations frontalières et même aussi une part des populations du centre du pays, à quitter la Guinée et à s’installer ailleurs. Or notre peuple, après peut-être 60 ans de colonisation, avait toujours produit assez de biens pour sa consommation locale. Il avait même, parfois, pu exporter en certains pays limitrophes. Mais au cours des 26 dernières années, la production s’est effondrée du fait des taxes normatives et des prélèvements obligatoires de bétail. Notre agriculture florissante avant l’indépendance, et aussi notre élevage, n’ont plus cessé de se dégrader.

  • Dans le domaine de l’industrie , nous avons eu des partenaires qui nous ont aidés à implanter des unités industrielles en Guinée. Je vous dirais qu’à part le secteur minier, qui a répondu à peu près aux vœux de la population, tous les autres secteurs ont été incapables même de rembourser les crédits qui ont été accordés à la Guinée pour les installations d’entreprises, parce que toutes nos industries ont fonctionné sous le gouvernement précédent à moins de 20% de leurs capacités.

  • Du point de vue financier, et du fait que nous étions déficitaires dans le domaine de l’agriculture et de l’industrie, la valeur de notre monnaie s’est amenuisée. Le gouvernement n’en finissait pas de gonfler la masse monétaire, pour maintenir en état de fonctionnement les entreprises déficitaires.

Question : C’est l’origine de l’inflation ?

Réponse : Exactement ! Dans tous ces domaines, au vu de ces réalités, je déclare avec l’approbation de toute la population, que pour les 26 années du fonctionnement de l’ancien régime, le bilan a été négatif. Il n’a rien apporté au développement de notre pays et n’a eu aucun impact sur le bonheur du peuple. Au contraire, le peuple, je pense, a été plus malheureux dans ces domaines que pendant la colonisation.

Question : Et quel a été le bilan humain de ces 26 années d’administration Sékou Touré?

Réponse : On a parlé d’un grand nombre de prisonniers politiques et aussi de morts… Le bilan humain ? Il y a eu beaucoup d’arrestations, beaucoup de morts. Les gens fuyaient non seulement à cause de ce que je viens de dire, mais beaucoup, surtout les intellectuels, par peur d’être du jour au lendemain arrêtés pour des motifs inconnus. Du point de vue humain, le bilan de ce gouvernement est aussi tout à fait négatif.

Question : C’est donc tout un pays que vous reprenez, que vous avez à construire?

Réponse : Oui, nous reprenons! C’est pour cela qu’on parle de redressement. Et ce redressement, il pourra être très difficile. »

(Colonel Lansana Conté, Chef de l’Etat et Président du CMRN, à Irving Shelton, envoyé spécial du journal catholique  L’Homme Nouveau. Jeudi 5 juillet 1984)

Et l’exercice est d’autant plus aisé que le milieu socio-économique en donne l’occasion. En effet, devant l’absence presque totale de librairies (ce n’est que très récemment que la Maison du livre et la librairie de l’Harmattan, ont vu le jour devant l’absence presque totale de librairies et le manque d’émissions radiotélévisées qui auraient pu permettre de parler de certaines péripéties de notre Histoire, il était facile de faire diffuser une autre version de celle-ci, l’opinion n’ayant par accès à l’autre version qui contrebalance celle qu’on veut répandre.

Ce passage se passe de commentaire car il équivaut à un acte d’auto-accusation. Mais il inspire des questions car il oppose l’ancien ministre Galéma au citoyen retraité Galéma. Le second peut légitimement demander des comptes et faire le requisitoire du premier. Parmi les interrogations, on suggérera les suivantes :

  • En quarante ans d’activités officielles et gouvernementales  quel est le bilan des gouvernements successifs en faveur de l’industrie du livre et de la presse : production, distribution, consommation ?
  • Combien de bibliothèques et de libraries furent-elles construites ou financées par le régime du PDG ?
  • Combien de bibliothèques et de libraries furent-elles fermées et détruites sous le régime du PDG ?
  • Le régime de Lansana Conté n’a-t-il pas organisé ou toléré le pillage et l’éparpillellement de la bibliothèque nationale, tout comme il a permis et encouragé la démolition de la partie carcérale du Camp Boiro (bâtiments de la prison et de la cabine de torture)  ?
  • Les deux entreprises mentionnées offrent des produits culturels certes. Mais ce sont avant tout des entités commerciales dont la raison d’être est lucrative. Elles opèrent cependant dans un marché où le pouvoir d’achat de la clientèle est très faible. Est-ce qu’un des gouvernements de Lansana Conté a subventionné des initiatives similaires d’entrepreneurs guinéens. Comme, par exemple, la Société Africaine d’Edition et de Communication (SAEC) du Professeur Djibril Tamsir Niane à La Minière. Certainement pas ! Par son indifférence, le régime a laissé péricliter une oeuvre qui aurait pu contribuer à l’éducation et à la recherche en Guinée.

Galéma contintue :

… Mamadou Dia sous le titre « Les mémoires d’un militant du Tiers-Monde »,  écrit : “Lorsqu’en 1960, Sékou Touré a parlé le complot, tout le monde a ri. … J’ai fait faire des enquêtes qui ont révélé que le complot était rigoureusement vrai. On s’est arrangé après pour faire fuir les trois officiers français qui étaient accusés et que j’avais fait arrêter. Lorsque le Président Sékou Touré a écrit pour demander l’extradition de Siradiou, le Président Senghor a donné son accord. C’est moi qui ai persuadé le Président Senghor de ne pas le faire, sauvant ainsi l’intéressé”.

Imprécision no. 4. Selon l’auteur Katia Voltolina, rien qu’à propos de “la date précise de la découverte de deux dépôts d’armes”, “il y a des divergences dans les sources : certains journaux de l’époque parlaient du 17 mai, tandis que d’autres parlaient du 12 mai.” (L’éclatement de la Fédération du Mali – 1960 : d’une Fédération rêvée au choc des réalités. Recherches en anthropologie et en histoire de l’Afrique. n°23. 2007) Ainsi les 17 et 19 mai 1960 Le Figaro publia deux articles intitulés respectivement “Important dépôts d’armes découverts au Sénégal (non loin de la frontière avec la Guinée” et “Les dépôts d’armes au Sénégal: des stocks constitués par des contre-révolutionnaires guinéens ?
Voltolina poursuit : « Sékou Touré envoya un télégramme qui invitait une délégation malienne à se rendre sur place à Conakry, pour discuter de la question. Il était convaincu qu’un complot était “ourdi” contre la Guinée en territoire sénégalais par des activistes français.» S’agissant du télégramme Voltolina cite Ernest Milcent et Monique Sordet, auteurs de Léopold Sédar Senghor et la naissance de l’Afrique moderne. (Paris. Seghers. 1969)
Le télégramme de Sékou Touré “constitua matière de discussion au sein du Conseil des Ministres du 5 mai 1960.” Dans le procès verbal de la séance, Modibo Keïta, Président de la Fédération du Mali, estimait que “s’ils sont vrais, les faits dénoncés sont graves, ils impliquent qu’il y a un trafic d’armes sur le territoire de la Fédération du Mali en vue de menées subversives contre le gouvernement guinéen.”   Il proposa l’envoi d’une délégation à Conakry.
Cependant, fait capital, Mamadou Dia, le président du Conseil des Ministres de la Fédération, ne participa pas à ladite session du Conseil des Ministres. C’est le lendemain qu’il émit “un avis écrit défavorable” à la constitution d’une mission pour la Guinée.
Et Voltolina ajoute : « Après une entrevue entre Dia et Keïta, le Conseil des Ministres, pendant sa séance du 12 mai, décida de n’envoyer ni une délégation, ni même un agent de renseignement officieux “car ce dernier risquerait d’être l’objet de provocations et d’avoir des ennuis”, mais le Gouvernement fédéral décida de répondre par lettre, en précisant que la question était une affaire intérieure guinéenne et qu’une enquête était ouverte depuis le 21 avril dans le territoire de la Fédération du Mali.»
Pour sa part, Léopold Sedar Senghor, président du Parlement Fédéral,  “démentit énergiquement l’idée d’un complot.” (Voltolina, p. 76) Comment pouvait-il donc consentir à l’extradition de Siradiou Diallo alors qu’il n’était même pas officiellement inculpé ?

Les archivistes sénégalais  ont classifié la documentation sur la Fédération du Mali existe à Dakar. Répertoriée sous les Fonds de la Vice-Présidence et de la Présidence du Conseil du Gouvernement du Sénégal (1956-62), et de la Fédération du Mali (1959-63), elle est accessible au public. (Voltolina, ibid.).

Les Guinéens peuvent-ils dire autant à propos de leur histoire post-coloniale ? Cela est fort douteux. Car les Archives nationales et régionales sont privées moyens financiers et matériels pour la préservation et l’acquisition de documents et pour la formation du personnel. Elles s’efritent et meurent donc à Conakry et dans les préfectures. Ces pertes catastrophiques pour la Guinée sont le résultat de cinquante ans de politique criminelle et aveugle sous Sékou Touré et Lansana Conté. Et Galéma Guilavogui ne peut pas clamer son innoncence dans cette auto-destruction systématique du patrimoine national.

Revenons à notre sujet pour souligner que l’affaire des dépôts d’armes est plus compliquée que la version simpliste de l’article de Galéma. En effet, le Capitaine Zoumanigui Kékoura, commandant de la Gendarmerie nationale, révèla, après sa torture dans la Cabine technique du Camp Boiro, comment il avait participer au montage du “complot”. Dans son livre intitulé La Guinée de Sékou Touré : cela a bien eu lieu. (Paris. L’Harmattan. 1998.), le Lieutenant-Colonel Kaba 41 Camara rapporte la confession troublante de Zoumanigui, qui se serait écrié avant d’être fusillé  :

« Ah ! Sékou,  après tout ce que j’ai fait pour toi, « cadrer » les armes pour  toi aux frontières de Koundara. Capturer les enfants des autres, les ligoter  et les jeter vivants à la mer pour toi … c’est comme cela que tu me récompenses ? »

La Piscine écrit par deux journalistes Français, Roger Faligo et Pascal Krops, publié en 1985 également après la mort de Sékou Touré. Il faut préciser que les deux auteurs ne sont jamais venus en Guinée; ils ont fait toutes leurs recherches en France, en ce qui concerne le chapitre consacré à la Guinée

Galéma évoque l’ouvrage La Piscine de Roger Faligot (dont il transcrit mal le nom sans le T finat) et Pascal Krop (sans S). Ici, nous avons une source plus sérieuse. Faligot (http://www.roger-faligot.com) a une réputation établie de journaliste, investigateur et auteur. Mais Krops et lui n’eurent pas besoin de se rendre en Guinée pour se documenter sur les rapports secrets franco-guinéens. De toutes les façons, ils n’auraient pas eu accès à des sources fiables d’information. Du vivant de Sékou Touré l’accès aux archives de la Présidence était interdit, sous peine de prison ou de mort. Après sa mort, ses documents furent éparpillés. La subtilisation ou la destruction de ces ressources publiques souligne l’effondrement de la bibliothéconomie et de l’archivistique en Guinée.

Cela dit, le 25 août à Conakry, en réponse au discours de Saifoulaye Diallo et de Sékou Touré, le Général Charles de Gaulle souffla le chaud et le froid. En effet. Il  déclara  “généreusement”  :

« Et votre Territoire pourra comme il le voudra et dans les conditions qu’il voudra, suivre la route qu’il voudra. » Mais deux paragraphes plus loin, il mit les Guinéens en garde, avec une menace à peine voilée : « La France [est] un pays qui répond volontiers à l’amitié et aux sentiments et qui répond, dans un sens opposé, à la malveillance qui pourrait lui être opposée

Bien que jeune —il avait environ 33 ans— Sékou n’était pas naif. En effet, il avait participé au réseau de la police secrète coloniale, bien avant d’assumer le pouvoir exécutif à partir du 14 mai 1957, en tant que vice-président du Conseil de Gouvernement de semi-autonomie de la Loi-cadre. Il n’était pas donc un novice. Au contraire, il avait appris que les affaires d’Etat, c’est aussi —et surtout — la coercition, la diplomatie, le renseignement et le contre-espionnage.

Devenu chef de l’Etat en 1958, il reçut des coups en sous-main, et il en donna. Ainsi, il incita personnellement les syndicats congolais à renverser l’Abbé Fulbert Youlou, président de la République du Congo-Brazzaville. Cela fut fait en 1963 à l’issue des Trois Glorieuses journées. Par ailleurs, au début des années 1970, le gouvernement guinéen intervint militairement en Sierra Leone. Décidé à restaurer le régime de Siaka Stevens, Sékou Touré ordonna à l’aviation militaire guinéenne de faire une démonstration de force en lâchant sur Freetown un détachement des para-commandos de la garnison de Labé. Enfin, en 1975-1976, il conçut le plan de la Grande Guinée, visant à annexer ou à fédérer la Guinée-Bissao, le Bénin, et le Niger à son autorité.

Louis Sénainon Behanzin
Louis Sénainon Behanzin

Sénainon Béhanzin fut “infiltré” comme Cheval de Troie dans son pays natal, à grand renfort de moyens logistiques et financiers. Djibo Bakary fut retourné au Niger. Mais les manoeuvres de Sékou Touré tournèrent court. Les Béninois renvoyèrent Behanzin et sa voiture Mercedes-Benz. Djibo se retira de la politique …

Revenons au discours du 25 août. L’allocution de Sékou Touré fut rédigée dans un contexte de surenchère politique domestique et sous-régionale. Elle fut prononcée comme une bravade. Mais elle porta surtout malchance à Sékou Touré. Il avait remis une copie du texte à Bernard Cornut-Gentille. Mais celui-ci négligea de prendre connaissance du document, se contentant de le glisser en poche. Il est probable que s’il l’avait lu, il aurait prévenu de Gaulle sur certains passages rhétoriques  du texte, dont la fameuse phrase “Nous préférons la liberté à l’opulence dans l’esclavage.” De Gaulle encaissa mal la substance moralisatrice et le ton fougueux de la harangue de Sékou. A partir de cet instant les relations avec la France gaulliste prirent le cours que l’on sait. Sékou Touré se rendit bien compte de sa gaffe. Dans ses discours, il s’en prenait à de Gaulle et à Jacques Foccart, secrétaire aux Affaires africaines de l’Elysée. Mais en privé et par canal diplomatique, Il tenta de se réconcilier avec le vieux Général. Deux exemples illustrent cette autre démarche contradictoire de Sékou Touré.

  • Je crois que l’un des regrets lancinants de Sékou, c’est de n’avoir pas pu s’expliquer en tête à tête avec le général de Gaulle, d’homme à homme. Il a en quelque sorte compensé cette impossibilité en invitant Jacques Foccart, son ennemi juré d’après lui, et qu’il avait maintes fois injurié et accusé publiquement d’être l’inspirateur de la plupart des complots, à venir lui rendre visite à Conakry en juin 1983; je n’étais plus ambassadeur en Guinée à cette époque; mais … j’avais gardé avec Sékou des relations assez étroites pour qu’il me demande d’organiser ce voyage, que Jacques Foccart a immédiatement accepté ; ils ont eu de longues conversations tout à fait passionnantes, m’a dit Jacques Foccart à son retour, et qui se seraient sans nul doute renouvelées si Sékou avait vécu.En 1966 (?), le général de Gaulle avait lui-même reçu, un an auparavant, alors que les relations franco-guinéennes étaient au plus bas, des livres de Sékou Touré et qu’il avait fait répondre aimablement, mais je ne le savais pas à l’époque. C’est Jacques Foccart qui le raconte dans son livre Tous les soirs avec de Gaulle, Journal de l’Élysée 1, 1965-1967″ (Paris, Fayard/Jeune Afrique, 1997), dans les termes suivants :”(3 novembre 1966 ): Je remets au Général les trois livres envoyés par Sékou Touré avec une très belle et très élogieuse dédicace, que je n’ai pas conservée et c’est dommage, car elle était très étonnante, dithyrambique. Le Général a trouvé que vraiment c’était un personnage bien curieux : “Il faut que je réponde à ce message. — Mon Général, vous ne pouvez pas y répondre puisque nous n’avons pas de relations diplomatiques. — Alors, comment a-t-il fait pour que ces livres me parviennent ? — Il les a remis à l’ambassadeur d’Italie, qui représente les intérêts de la France, et cela nous est arrivé par Rome et le Quai d’Orsay. — Bon, il faut faire savoir par la même voie que j’ai bien reçu ses livres et que j’ai été très sensible à l’attention.” (André Lewin.  “Sékou tel que je l’ai connu” 1984)
  • L’intellectuel Sud-Africain Phineas Malinga confirme : « Un évènement profondément symbolique eut lieu en 1983. Un certain Jacques Foccart était dans la délégation de de Gaulle à Conakry lors de la fameuse rencontre du 25 août 1958, durant laquelle Sékou Touré rejeta la France. Le même Foccart fut, à travers les années 1960, le secrétaire d’Etat français chargé des  affaires africaines. Il conçut l’implacable politique de vengeance poursuivie contre la Guinée par le Gouvernement français. Sékou Touré le dénonçait comme l’éminence grise dont la main se trouvait dans chaque tentative de déstabilisation de la Guinée.  En 1983, Foccart revint à Conakry, en tant qu’invité du President guinéen. Ce fut une rencontre de « réconciliation ». Effectivement, mais dans les termes et à l’avantage de Foccart. Il était aisé d’imaginer la satisfaction [de triomphe] que le bureaucrate Français a dû savourer devant le résultat d’un quart de siècle d’acharnement de sa part.  Il est aussi pénible d’imaginer les sentiments [de défaite] de Sékou Touré.Durant la dernière année de sa vie, Sékou Touré était complèment emmailloté dans le filet du néo-colonialisme…Il laissa derrière lui un pays appauvri, endetté et divisé. Sa décision historique de sortir la Guinée du système néo-colonialiste français avait été effectivement renversée. Son rêve d’unité africaine était aussi  éloigné que jamais. En somme, son histoire se résumait en un échec. » (Ahmed Sekou Toure : an African Tragedy.” in The African Communist.No. 100. 1985.)
  • Le Général de Gaulle mourut le 9 novembre 1970 sans se réconcilier avec Sékou Touré. Celui-ci révéla son amertume. “Ses appels du pied en direction de Paris étaient restés ignorés, ses lettres sans réponse.” (A. Lewin, ibid.) Il confia : “L’attitude du général nous avait causé beaucoup de tort, mais nous l’admirions et étions prêts à oublier le passé”. Sékou se fit représenter aux obsèques à Paris par Lansana Béavogui, ministre des affaires étrangères. Mais “la délégation guinéenne fut ostensiblement ignorée et le président Pompidou refusa de la saluer.” (id., ibid.)
  • Quelques années plus tard Qur’an mort de Gaulle, né en 1890, immortalité

Lire également André Lewin, Foccart et Sékou : surprenantes retrouvailles

S’agissant du harcèlement et des plans de déstabilisation par l’ancienne métropole, il est clair que les services français ne se croisèrent pas les bras. Au contraire, fidèles à une politique centenaire d’interventions en Afrique et ailleurs, ils se lancèrent contre le jeune Etat guinéen dès 1958. Ils voulurent d’abord créer la discorde entre les nouveaux dirigeants. C’est ainsi qu’ils contactèrent Barry Diawadou. Ils lui dirent que s’il l’acceptait, ils étaient prêts à éliminer Sékou Touré et à l’imposer comme président de la République. Mais Diawadou refusa. Mieux, il rendit compte de la proposition française à Sékou. Celui lui exprima sa gratitude, en privé comme en public. Lisons plutôt : « Le camarade Barry Diawadou a exposé hier l’historique de ce problème d’unification du P.R.A. et du P.D.G. A l’avance, je vous dirai que chez ce camarade nous avons constaté une parfaite loyauté. » (Sékou Touré. Discours de clôture de la 2e Conférence nationale des cadres du PDG. 27 novembre 1958. Expérience guinéenne et Unité africaine. Paris. Présence africaine. 1961.)

Galéma affirme péremptoirement :

C’est ce qu’on a appelé à juste raison « complot permanent ». Quand un complot échoue, on monte un autre avec l’espoir que celui-ci va réussir.

M. Guilavogui a droit à son opinion. Mais en dernière instance, il appartiendra à un tribunal —avec plaignants, accusés, juges, jury, procureurs et avocats— de statuer sur les violations et les crimes commis sous la dictature de Sékou Touré. C’est fondamentalement durant les assises et après le verdict d’une telle institution que les Guinéens pourront mettre fin à l’oppression, à la répression et à l’impunité qui prévalent en Guinée depuis 1958.

Voilà qui explique la permanence du complot, une stratégie qui nous était imposée de l’extérieur, et non un système de gouvernement comme on l’a écrit.

Erreur ! L’état policier ne fut pas importé. C’est une invention domestique, engendrée par l’incompétence et de la volonté oppressive des dirigeants guinéens. L’exemple de Diawadou illustre que Sékou Touré fut le vrai comploteur.

l’intelligence et du savoir faire de Sékou Touré sur les problèmes sécuritaires,

On ne saurait nier l’intelligence vive et la mémoire giganteque de Sékou Touré. Malheureusement, il usa de ces qualités pour assouvir son ambition personnelle, asseoir son pouvoir absolu et protéger sa longevité politique — qu’il crut éternelle— au détriment des populations et des cadres du pays. Tombé ainsi dans la paranoïa, il fut dévorée par elle !

… la survie de son régime

L’expression “son régime” trahit la pensée de Galéma, peut-être à son esprit défendant. Et elle souligne la nature de l’Etat guinéen, chose publique (res publica), successivement personnalisée et privatisée, et mal gérée tout au long par Sékou Touré et Lansana Conté. Au lieu de servir l’Etat et le pays, ils s’en sont servi abusivement et cruellement. Leur règne obscurantiste a réduit le citoyen en mannant taillable, corvéable et assassinable à merci.

Tierno S. Bah

 

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

Founder and publisher of webAfriqa, the African content portal, comprising: webAFriqa.net, webFuuta.net, webPulaaku,net, webMande.net, webCote.net, webForet.net, webGuinee.net, WikiGuinee.net, Campboiro.org, AfriXML.net, and webAmeriqa.com.

Leave a Reply