Décorations, galons et médailles

La flatterie, on le sait maintenant, est l’une des formes du clientélisme du capitaine Moussa Dadis Camara, chef de la junte militaire de Conakry. Et ce clientélisme, à son tour, est une forme de consolidation d’un pouvoir pourtant si immérité et nettement au-dessus de ses capacités intellectuelles et morales.

A son arrivée au pouvoir, Moussa Dadis s’illustra dans la défense de la famille de son “père” Lansana Conté, son prédécesseur et maître. Au plan extérieur, Dadis s’ajouta deux pères spirituels : Abdoulaye Wade, le voisin et actuel président du Sénégal, et Bongo, le lointain et — à présent — défunt président du Gabon.

Tant d’obséquiosité sied mal dans les rapports entre présidents. La norme protocolaire en la matière préconise seulement la déférence due à des pairs chefs d’Etat souverains. Mais Dadis ne l’entend pas de cette oreille. Il fait feu de tout bois… jusqu’à s’abaisser devant ses égaux en titre.

Promotions et décorations

Au plan domestique le chef de la junte guinéenne gratifia deux co-auteurs principaux du coup d’Etat du 3 avril 1984, les colonels Mamadou Baldé et Facinet Touré, qui furent promus généraux en février (?) 2009. Cette mesure de son protégé a dû retourner le corps de Lansana Conté dans sa tombe.

Récemment Alpha Bakar Barry a bénéficié de la reconnaissance du président du CNDD. Pourquoi cet ancien ministre de Sékou Touré a-t-il abandonné sa demi-retraite pour les feux de l’actualité nationale. Qu’est-ce qui explique ce passage soudain de la quasi anonymité au cérémonial protocolaire de l’Etat militaire ? Et pourquoi celui-ci a-t-il accepté de s’afficher ainsi avec le régime militaire avec moult expressions de gratitude ? Ces questions restent posées.

En attendant je suis porté à croire que le traitement honorifique de M. Barry est un autre coup de griffe de Dadis contre la politique de son maître Lansana Conté ? Ma suggestion est rendue plausible par le fait que Dadis a dévoilé l’implication personnelle de la “première dame” (Henriette) et du fils (Ousmane) de l’ancien président dans le trafic de la drogue. Il  savait tout — et pourrait même avoir participé — des activités criminelles de la présidence de Conté. Mais une fois au pouvoir, il n’a pas hésité à immoler ses alliés de la veille à l’autel de son ambition politique.

Mais ce qui me frappe dans la décoration de M. Barry, c’est la marge différentielle d’expérience et le fossé intellectuel entre le président du CNDD et son nouvel obligé.

Ces deux facteurs auraient dû ériger une barrière étanche entre les deux hommes. L’un, un militaire dans la force de l’âge qui brûle — telle une chandelle allumée aux deux bouts — de soif du pouvoir. L’autre est un universitaire bon gabarit qui a (sur)vécu aux pièges mortels de la Guinée postcoloniale. Il composa avec Sékou Touré. Le destin lui sourit et il échappa au sort de ses amis et collègues disparus au Camp Boiro.

Il fut libéré de prison avec d’autres membres du gouvernement de Sékou Touré en 1984. Il se retira de la vie publique et entra dans le droit des affaires — pour autant qu’il puisse en exister dans un pays sans économie rationnelle.

Au début des années 1990, Alfa Bakar Barry créa l’Union pour la défense de la République (Udr). Mais l’expérience fut de courte durée. Face aux maneouvres brutales de Lansana Conté, les partis d’Alfa Bakar, Portos Diallo, Facinet Touré, et bien d’autres, durent céder le terrain au PUP. M. Barry se retira une seconde fois de la vie publique et entra dans le droit des affaires — pour autant qu’il puisse en exister dans un pays sans économie rationnelle.

Rétrospective

J’ai connu M. Barry au tendre âge de 16 ans en 1965. J’étais alors élève en 10ème année au Lycée classique de Donka (transformé en Centre d’enseignement révolution ou Cer et redevenu lycée depuis 1984). Et il était mon professeur d’économie politique. Intelligent et avenant, il cumulait l’enseignement avec quelque poste dans la bureaucratie ‘révolutionnaire’. Il remplit efficacement sa mission d’enseignement et planta dans nos têtes des notions générales qui perdurent.

Energique aussi, il n’était pas homme à se laisser marcher sur les orteils. Par la suite des choses, il devint directeur de cabinet du ministre Ismael Touré. Il rappela vertement à ce dernier qu’il n’était pas n’importe qui. A la fin des années 1960, Ismael  provoqua un incident en ordonnant qu’on ferme le portail du ministère à tout fonctionnaire du ministère de l’économie qui arriverait après la montée des couleurs et le lancement des slogans du Parti démocratique de Guinée. Et ce qui devait arriver arriva. Un jour M. Barry se vit interdire l’accès à son bureau par la garde du portail. Il le prit très mal. Il gara sa voiture, franchit le cordon de la barrière et fit irruption dans le bureau de Ismaël auquel il administra une paire de gifles. Paradoxalement, Sékou Touré ne réagit pas contre cet acte d’insubordination et de “lèse-majesté”. Peut-être rit-il même sous cape de la mésaventure de son demi-frère. Rivalité consanguine — Fadenya en maninka, baabagootaaku en Pular — oblige !

Gain nul

Les distinctions honorifiques et les décorations distribuées par Moussa Dadis sont autant d’actes de diversion. Elles sont calculées et visent à augmenter le capital politique d’un dictateur en herbe. Mais si, hier, les personnalités que la junte courtise ainsi représentèrent quelque aspérité sur l’échiquier national, il n’en est rien aujourd’hui. Les généraux Baldé et Touré sont à la retraite.  Et l’histoire comptera peut-être l’Udr parmi les parti(cule)s mort-nés qui jonchent le cimetière du démocratisme contéen. On ne voit donc pas l’utilité que Dadis peut tirer de récipiendaires marginalisés par la force de l’âge et usés par l’exercie du pouvoir.

Par ailleurs, l’acceptation de la decoration par Alfa Bakar me paraît étrange et même vaine. En effet, on n’a nul besoin d’être juriste comme M. Barry pour mesurer l’isolement politique et diplomatique du régime militaire guinéen. Capitaine Camara coiffe un Etat qu’aucune assemblée ou organisation, africaine ou mondiale, n’a reconnu. Et de son propre aveu, le CNDD et son semblant de gouvernement vivent financièrement au jour le jour. De plus il a interdit ou suspendu les institutions républicaines. Cela inclut, ipso facto, les bureaux et les organismes chargés de gérer les symboles et le folkore de l’Etat aboli. On nage donc en pleine contradiction, c’est-à-dire dans l’univers naturel de Moussa Dadis.

Dette

Celui qui a lontemps vécu est supposé avoir beaucoup retenu. Cette maxime convient bien M. Barry. En effet, ayant échappé aux complots de Sékou Touré, il peut, aujourd’hui, au soir de la vie, témoigner sur les décennies sanglantes de l’indépendance. Il s’agit là d’une dette morale à la dimension de son intellect et de son experience professionnelle, diplomatique et gouvernementale.

Il n’est pas tard. Mais le temps presse avec l’âge. Qu’il écrive donc sa biographie. Réflétant le parcours d’un combatant, la publication d’un tel ouvrage serait une contribution précieuse à la documentation et à l’étude de l’histoire tragique de Guinée postcoloniale. Incidemment, elle apporterait à l’auteur une satisfaction supérieure à celle exprimée à la reception de la  médaille de la junte de Conakry.

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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