Ethnocratie et plan Dadis

Faisant fi de l’histoire et des contraintes hégémoniques bloquant toute l’Afrique, Capitaine Moussa Dadis recourt à l’ethnocratie. Pareille stratégie imite les manoeuvres sordids des deux premiers présidents guinéens. Elle souffre des mêmes faiblesses fatales. Et d’emblée, elle condamne le plan Dadis à l’échec.

Division internationale du travail

Depuis des siècles, née de la Traite des Noirs et de la colonisation, la division mondiale du travail attribue à l’Afrique le double rôle de fournisseur de matières premières (naturelles, animales et humaines) et de déversoir de marchandises surfacturées. Cette répartition arbitraire de fonctions est l’une des causes du retard et de la régression du continent. Sous l’euphémisme de “la détérioration des termes de l’échange”, le poète président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, dénonça vainement ce phénomène.

Aujourd’hui, au 21e siècle, la globalisation technologique accentue ce pacte colonial, qui est au détriment à l’Afrique mais qui est appuyé par les élites postcoloniales, parce qu’elles en dérivent des miettes sous forme de commissions et de détournements des recettes externes de l’Etat.
La Guinée, quant à elle, est caractérisée par la déchéance et l’implosion graduelle des institutions étatiques.

Les conséquences de cette dévolution sont palpables à tous les niveaux. Prenons le secteur formel —privé et public— de l’économie ; il aurait dû jouer un rôle de modèle et de pilote tant par la qualité gestionnaire que par les performances annuelles et les résultats bénéfiques. Hélas, c’est le contraire qui se produit : le secteur informel a pris le dessus, laissant l’Etat démuni, appauvri, mendiant. Au lieu de chercher à rétablir la confiance avec la société, il réagit négativement et se transforme en force armée parasitaire, prédatrice, oppressive, violente et assassine.

Colonel Pivi "Coplan" Togba portant des amulettes protectrices de la Forêt. Conakry, 2008
Colonel Pivi “Coplan” Togba portant des amulettes protectrices de la Forêt. Conakry, 2008

Ce “modèle” vit le jour sous l’impulsion de Sékou Touré, qui le mit en pratique en 1965 avec le faux “Complot Petit Touré” ou “Complot des commerçants”. Le “responsable suprême” récidiva en 1975-76 avec une désastreuse campagne appelée Cheytane 75 durant laquelle il voulut monopoliser même la vente des cacahuètes grillées, du maïs brûlé, des noix de cola… L’échec fut retentissant. En 1976, il chercha à placer le blâme de ses Et les ménagères de Guinée le lui firent sentir avec une franchise brutale. Il échappa de justesse à leur lynchage au Palais du peuple en août 1977. Il dut le salut à la fuite devant les guinéennes hostiles et brandissant des branches en guise de fouet à administrer au chef de l’Etat.

Ethnocratie

Quelque 30 ans plus tard, sorti de l’écurie de Lansana Conté, Capitaine Moussa Dadis Camara suit l’exemple funeste de ses devanciers.

Dans un article du 25 novembre 2009 et dépêché depuis Conakry, Mark Doyle, journaliste de la BBC résume la position des durs du Cndd ainsi :

« Capt Camara and his colleagues believe that the Soussou — the ethnic group of former President Lansana Conte — have had their turn. And since one of the largest ethnic groups, the Peul, dominate the economy, it is now the Forestiers’ right to run the administration. »

C’est du Lansana Conté tout pur, autrement dit un faux argument et une idéologie fallacieuse.

Mais il met en exergue un aspect réel de l’évolution récente de la Guinée, de 1958 à nos jours, et qui consiste en l’émergence et la prépondérance d’une couche commerçante FulBHe (ils préfèrent le titre “ronflant” d’opérateurs économiques’). Ce phénomène est aujourd’hui indéniable. Et il plonge ses racines dans les tentatives ratées d’étatisation de l’économie par Sékou Touré. Les Guinéens combattirent les restrictions de la distribution économiques de leur mieux. Ils suppléèrent aux pénuries de produits par l’importation clandestine et la vente souterraine d’articles manufacturés. Ces activités étaient certes connues du PDG, qui leur appliqua des appellations diverses : trafic, trafiquant, fraude. Ces vocables passèrent dans le jargon populaire francophone guinéen. Et l’on parla de “tarafikan” (trafiquant) “fooroodu” (fraude) … Pour sa part, répondant aux directives du régime, l’orchestre Bembeya composa “Trafiquant”, un titre de musique de danse qui eut du succès.

Comment les Fulbe se sont-ils imposés en agents économiques dominants ? Quels sont les avantages et les inconvénients d’une telle position ?

J’y reviendrai.

En attendant, je note que l’ascension de cette couche est presque inversement proportionnelle au déclin et à la destitution des politiciens du Fuuta-Jalon : Barry Diawadou, Saifoulaye Diallo, Barry Ibrahima III, Ibrahima Diallo, Telli Diallo, etc. Quatre de ces cinq éminents Fulbe furent assassinés par Sékou Touré. Le cinquième, Saifoulaye Diallo, mourut dans son lit de malade, certes. Mais il avait été relégué à l’arrière-plan, et n’était plus qu’une pâle et distante figure de son passé de no. 2 de l’Etat de 1958 à 1963.

Après les avoir courtisés, favorisés et régulièrement rançonnés, Lansana Conté se tourna les commerçants à partir de 2000. Il offrit les marchés “juteux” et des facilités bancaires énormes et — comme à l’accoutumée — illégales et illégitimes à Mamadou Sylla, naguère un ancien vendeur de fusils et de cartouches de chasse. Il l’imposa à la tête du patronat, aujourd’hui moribond. Il menaça de retirer les licences et de contraindre à l’exil les fournisseurs grossistes Fulbe.

Plan Dadis

A son arrivée au pouvoir, Moussa Dadis cibla tous les commerçants, Fulbe et non-Fulbe. Il mit Mamadou Sylla dans la ligne de mire de son cerbère, Pivi “Coplan” Togba. Malgré les démarches conciliatrices de Sylla, Dadis maintient une position adverse voire hostile…

Mais la position du Cndd est précaire et son plan est tout aussi fatal qu’il le fut pour Conté. Le président de la république, le gouvernement et l’administration ne peuvent pas continuer à vivre de rapines et d’extorsions, de vols et de confiscations.

La division ethnique du travail est un leurre. Certains cadres Forestiers aimeraient peut-être se prélasser dans des fonctions militaires et bureaucratiques “lucratives” et se bercer de l’illusion d’une réussite personnelle. Malheureusement, le sort des Guinéens est indissociablement lié. Une minorité ne peut s’épanouir alors que les populations croupissent dans la misère. Par contre, si chacun apporte sa petite pierre, il est probable que l’édifice du développement germera éventuellement de terre, après 51 ans perdus et irrattrapables.

Une statistique historique et sociale caractérise la Guinée ; elle donne aux Fulbe la pluralité et aux Forestiers la minorité. Mais les deux rôles ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. Au contraire, ils sont complémentaires et indispensables l’un à l’autre. Un telle donnée est fondamentale et incontournable. Elle traduit la solidarité objective des différentes régions naturelles et des ethno-nations du pays. En dehors d’elle, toute politique ethnocratique  est vouée à l’échec. Les régimes de Sékou Touré et de Lansana Conté l’apprirent à leur dépends, quand il était trop tard. Le Cndd de Dadis et ses milices forestières foncent droit dans ce guêpier.

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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