Transition : pléthore et paralysie

La période actuelle de la vie politique résulte du conciliabule de Ouagadougou (13-15 janvier 2010) entre Capitaine Moussa Dadis Camara, Sékouba Konaté et Blaise Compaoré, président du Burkina Faso. Elle correspond à une autre tentative de bâtir des institutions durables et impersonnelles.
Le calendrier imparti — 6 mois — apparaît déjà court à la lumière des lenteurs, marchandages et tractations pour les postes et responsabilités disponibles. Affichant une conception plutôt élastique du temps, les maîtres de Conakry ne se rendent peut-être pas  compte de la brièveté d’un semestre.  Ainsi  c’est seulement le 7 mars  qu’ils ont bouclé la mise en place des trois principaux mécanismes de la transition :

  • la présidence intérimaire
  • la Primature et le gouvernement “d’union nationale”
  • le Conseil national de transition.

La Commission électorale nationale indépendante (Ceni) est le quatrième membre de la phase transitionnelle. Mais elle a les poings et les pieds liés par des obstacles de procédure et de financement. Aujourd’hui, pour être opérationnelle et effective, elle dépend d’un budget des consultation électorales, évalué à 150 milliards Gnf (21,5 millions). Ce n’est évidemment pas l’Etat qui financera cette charge. Il est tout à fait démuni. Tout dépendra donc de la bienveillance de la communauté internationale. Cela n’empêche pas la Guinée de proclame tout haut sa souveraineté et son indépendance alors que son Etat vit de mendicité… Toute honte bue !
De surcroît, la Ceni traîne le boulet du bilan contesté de ses activités sous Lansana Conté.

Quoiqu’il en soit, prenant mon manteau d’enseignant pour ce blog, je distribue les notes suivantes aux dirigeants des trois récents machins de l’Etat guinéen:

Je m’appuie sur trois critères pour évaluer ainsi l’action des trois dirigeants :

  • Promotion des droits de l’homme et volonté de rupture avec le statut quo
  • Mesure et retenue dans la désignation des membres de l’institution
  • Mise à l’écart des personnes incriminées par les rapports des organisations internationales (Onu, Amnistie Internationale, Human Rights Watch)

Le Premier ministre Doré n’a apparemment pas accepté qu’un accusé du massacre du 28 septembre participe à son cabinet. C’est à son honneur. Mieux, lors de l’enquête à Conakry de la procureure adjointe de la Cour pénale internationale,  il a rendu une visite de courtoisie à Fatou Bensouda et a dénoncé l’impotence et la vénalité du système judiciaire.
Malheureusement, il a gonflé démesurément la liste de son gouvernement. Et pour cette défaillance, il frôle certes, mais il rate la moyenne par un demi-point. …
De plus, depuis son installation, M. Doré s’emmure dans un silence inhabituel. Est-il en train de savourer les privilèges inhérents à sa fonction ? Et a-t-il choisi de récupérer des forces éprouvées par un parcours septuagénaire ?

La note  3 sur 10, obtenue par Sékouba et Rabiatou, paraît certes faible. Mais, en réalité, elle est généreuse au regard du bilan des deux officiels concernés. Ex-aequo donc,  ils sont recalés d’office car leur palmarès est contestable pour chacun des trois tests dégagés ci-dessus.

Par exemple, général Konaté préfère la paix dictatoriale et sanguinaire à la justice impartiale et à la fin de l’impunité. De plus, faisant fi de l’enquête en cours sur sa responsabilité dans le carnage du stade, il a repris ses complices Pivi et Tiegboro à la présidence et les a confirmés dans leurs fonctions précédentes. Enfin, il s’est doté d’un gouvernement parallèle, pléthorique et chargé de mettre des bâtons dans les roues de la Primature.

Quant à la présidente du Cnt, Rabiatou Sira (pas Serah) Diallo, elle répète les slogans du président par intérim.
En effet, dans ses discours et interviews (Guineenews), elle ne réclame pas la justice pour les victimes et la punition des assassins. Non ! Elle tympanise le monde  et atterre les familles éplorées par des appels éculés et une rhétorique inacceptable sur la “réconciliation nationale”. Venant d’elle, c’est impardonnable.

Il y a pis. Chacun le sait : le Cnt n’a pas un sou. Pour preuve, les nouveaux membres doivent couvrir personnellement les frais de confection de leurs badges. Au lieu de créer un secrétariat réduit mais efficient, la présidente du Cnt n’a pas voulu lésiner. Et plutôt que d’user de son expérience syndicale et de la maturité gestionnaire qui en découle, elle s’est octroyée un cabinet de 14 membres. A l’image de l’entourage de la présidence de la république, cette équipe est un gouvernement fantôme,  un contrepoids pour paralyser ou torpiller l’activité gouvernementale. On y trouve les mêmes doubles emplois de la présidence intérimaire et de la Primature. Exemples :

  • Les fonctions de secrétaire général et de directeur de cabinet sont redondantes.
  • La direction de la Réforme constitutionnelle et du code électoral, d’une part, et le poste de conseiller juridique, d’autre part, se doublent.

Les attributions des directions du cabinet empiètent sur les responsabilités des commissions de travail du Cnt. Elles n’ont donc pas leur raison d’être.  Ces postes sont :

  • Réforme constitutionnelle et du code électoral
  • Affaires politiques et sociales
  • Economie
  • Affaires administratives et financières
  • Coopération internationale
  • Communication
  • Défense et sécurité

On note enfin la présence de trois chargés de mission et d’une direction du protocole, c’est-à-dire autant d’occupations fictives, budgétivores et donc superflues. Une fois de plus, sur ce plan aussi, elle imite Sékouba Konaté. Les directions qu’elle a instituées ressemblent à s’y méprendre à certains départements ministériels du gouvernement de Jean-Marie Doré.

Elle a résolument rejeté le chiffre proposé par la déclaration de Ouagadougou. Ainsi, au lieu de 101 membres, elle a allongé la liste du Cnt à 155 personnes et peut-être même 160, au cas où la fantomatique ANR (Mamadou Syllla, Ousmane Bah) décide d’occuper ses 5 sièges.

Mais le pire est que Rabiatou a ouvert les vannes et inondé — contaminé — le Cnt par la désignation de personnes incriminées par le rapport de la commission internationale d’enquête de l’Onu et celui de Human Rights Watch :

  • Col. Abdoulaye Chérif Diaby, ancien ministre de la santé
  • Dr. Fatou Sikhe

Ces deux professionels du corps de la santé auraient refusé des soins aux victimes, dissimulé des diagnostics et ordonné au personnel médical de s’abstenir de témoigner devant ladite Commission.
Pourquoi Rabiatou a-t-elle sanctionné l’inclusion de ces suspects dans une assemblée dont la mission est de chercher à sortir le pays de la dérive ?
Par ailleurs, les listes du Cnt incluent environ une douzaine  de ministres de Sékou Touré et de Lansana Conté. Ces anciens officiels de la dictature saisiront-ils cette occasion pour s’autocritiquer, s’amender et, surtout, ne pas user de leur influence pour imposer au pays un autre grand bond en arrière, en injectant, par exemple, des clauses constitutionnelles du culte du prochain président guinéen ?
Quoiqu’il en soit, la présence de certains caciques des tyrannies risque d’atténuer “la crédibilité et la légitimité” du Cnt.

Transition : trois points de détail

Primo. Le libellé des noms, titres et adresses de certains membres donnent, comme d’habitude, l’impression de hâte, d’impréparation ou d’amateurisme. On ne se donne pas la peine de confirmer l’orthographie des personnes désignées. Par exemple, pour Pr. Lansinè Kaba, on mentionne la ville de Chigago — en fait Chicago—, alors que sur les sites guinéens, l’intéressé déclare Boston comme sa nouvelle ville de résidence. …
De même, le nom du village de Pr Fatoumata Binta Diallo — une promotionnaire — n’est pas Mambadiao, mais Bambajon.

Secundo. La présidente du Conseil national de transition doit s’adresser, naturellement, avec respect et déférence au président intérimaire, général Sékouba Konaté, vice versa. Mais, de grâce, que ses discours ne prennent pas ce ton obséquieux, flatteur et qui frise la flagornerie. Cela sied mal à la fonction qu’elle occupe, à l’institution qu’elle dirige, et à la bourgeonnante et souhaitable séparation des pouvoirs exécutif et ‘législatif’. Cela ne colle surtout pas à Rabiatou Sira Diallo, qui affronta personnellement Lansana Conté, l’accula et le vainquit. Elle, que la police agressa et blessa en 2007 ; elle, qui fit irruption dans le bureau de Somparé et, désespérée, lui lança : “Achève-moi !” avant de s’écrouler ; elle, qui sait donc que l’armée guinéenne voit avant tout dans les citoyens des cibles sur lesquelles elle tire des balles réelles, et à bout portant. Dadis Camara et ses Bérets rouges l’ont tragiquement et cruellement rappelé le 28 septembre 2009 au stade de Conakry.

Tertio. Rabiatou consacra la moitié de son discours d’annonce de la composition du Cnt à se lamenter, soupirer de regrets et se confondre en excuses sur le refus de l’ANR de siéger. Elle a déjà oublié que Mamadou Sylla fut à l’origine des soulèvements violents  en 2007 à travers le pays. L’Intersyndicale et les citoyens exprimèrent le ras-le-bol à Lansana Conté, après la libération Sylla, que Conté alla en personne chercher à la prison de Coronthie.
Ousmane Bah était censé protéger le flambeau de Siradiou Diallo. Au lieu de s’y atteler, il a brisé l’UPR.
Et l’an dernier, avec Elhadj Biro Diallo et consorts, il faisait partie du comité d’accueil de Moussa Dadis au Fuuta-Jalon. Le petit capitaine avait entraîné toute sa meute de tueurs avec lui. Fortement armé, son déplacement était en fait une randonnée provocatrice et une expédition punitive. Il n’obtint pas de “gibier” et revint à Conakry, “bredouille”.  Quarante-huit heures plus tard, toujours possédé par l’obsession de tuer, il faisait pleuvoir l’enfer sur les manifestants du Stade du 28 septembre.
Qu’est-ce que Rabiatou a à regretter l’absence d’un politicien comme Ousmane Bah, mû par l’égocentrisme et le cynisme.
Mamadou Sylla et Ousmane Bah ne sont pas des bâtisseurs. Ce sont des casseurs et des démolisseurs. Si la présidente du Cnt cherche leur compagnie, elle devrait se rappeler le dicton “Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es.”

Nota bene. J’ai évoqué plus haut la séparation des trois branches du pouvoir dans l’Etat républicain. Je souligne que, cinquante ans après “l’indépendance”, le pouvoir judiciaire, lui, attend encore d’exister normalement et de proclamer son égalité avec les deux autres tiges.

Immobilisme et paralysie

Y aura-t-il une concertation régulière et des échanges fructueux entre les trois dirigeants de la transition ? Ou bien opteront-ils pour l’immobilisme et la paralysie ? La question reste posée. Pour l’instant, général Sékouba Konaté semble tenir ses deux partenaires à distance. Jusqu’à ce jour, il n’y pas eu de rencontre au sommet entre eux, que je sache. Interrogé par Jeune Afrique sur l’échéanchier électoral et la lenteur des processus de décisions de son régime, il a répondu : “C’est l’affaire du gouvernement” !! En vérité, Sékouba préfère s’occuper des questions militaires. Aux dernières nouvelles, il serait à la recherche d’une terre d’asile (Guineenews) pour Moussa Dadis Camara, son alter ego dans le mal, la méchanceté et la destruction de vies guinéennes.
Parallèlement, il embobine l’armée en faisant miroiter un éventuel traitement prioritaire pour les officiers et les troupes. C’est de l’illusion et de la duplicité. Car les besoins et les réclamations de l’armée ne sont qu’un aspect infime de la misère guinéenne. On ne saurait les régler qu’en s’attaquant frontalement aux racines du mal qui ronge le pays, mal que l’armée a criminellement exacerbé depuis 1960.

Par ailleurs, entre syndicalistes et politiciens, la coopération est plutôt boiteuse. La processus de désignation du candidat des Forces vives au poste de Premier ministre révéla les rivalités et les contradictions internes, qui sont des causes de tension et même d’antagonisme dans ce qui est, par ailleurs, une alliance objective et nécessaire. …
Après le succès des grèves de 2006 et 2007 et la répression sanglante ordonnée par Lansana Conté, les syndicalistes affichèrent une indépendance jalouse et l’esprit de clocher. Ils ne ratèrent aucune occasion pour remettre les politiques à leur place. Ainsi, lorsque feu Bâ Mamadou voulut les rencontrer pour dialoguer, l’Intersyndicale éconduisit sèchement sa délégation à la Bourse du Travail.

Inversement, les leaders politiques sont toujours prompts à rappeler aux syndicalistes de rester à l’écart de la chose politique. Une attitude étrange et ambigüe car en Guinée tout est politique, ou au moins politisé à l’extrême. Et de surcroît, par ces temps de crise existentielle, une attitude inclusive de toutes les forces démocratiques devrait prévaloir pour contrecarrer le camp de la dictature, qui est, lui, est toujours soudé.

Il apparaît ainsi que les rapports entre les trois protagonistes de la Transition sont teintés de méfiance voire d’hostilité. Au lieu de la devise “chacun pour tous”, c’est plutôt le slogan “Chacun pour soi”.

Bienvenue à Doumbelane, alias République de Guinée !

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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