Salif Keita : vérités, erreurs et illusions

Dans une interview avec Jeune Afrique, la vedette malienne Salif Keita se prononce sur la crise de son pays. Ses réponses s’articulent en un discours où les vérités, les erreurs et les illusions s’enchevêtrent, exposant ainsi un peu plus l’ampleur et la complexité de la situation.

Vérités

“Peur au ventre”

Si au-delà de l’individu cette expression s’applique à la société — et je ne crois pas que ce soit le cas —, cette expression résume la décomposition politique du Mali. Avant d’être abattu par le raciste James Early Ray le 4 avril 1968, Révérend Martin Luther Jr. prêchait qu’il faut avoir peur d’avoir peur. Hier, aujourd’hui comme demain, cette formule mémorable s’applique aux luttes politiques, aux combats sociaux. Elle enseigne le courage de défendre son opinion. Elle peut servir d’éperon pour affronter l’adversaire ou l’ennemi et soutenir, contre vents et marées, les revendications justes. Elle permet de confronter la violence des forces de destruction. Mieux, dans certains cas, et à l’instant suprême, — comme le firent séparément Patrice Lumumba et Barry Ibrahima III devant leurs bourreaux—, elle inspire le la sérénité face à la mort physique. Salif Keita souscrit-il à cette source de sagesse ? Si non, il devrait le faire car c’est une manière de calmer la frayeur, d’éliminer l’impuissance et d’effacer la passivité devant les groupes terroristes. Elle écarte la résignation et une certaine attitude défaitiste, et pousse à la résistance et à la contre-attaque.

Désolidarisation Nord-Sud ?

Salif Keita ajoute : “ J’ai vraiment cru que les islamistes allaient nous envahir… Jusque-là, on pensait qu’ils resteraient au Nord…” En d’autres termes, Salif Keita pense que si l’occupation ne concernait que le nord du pays, il l’encaissait et l’acceptait ! J’interprète ces déclarations comme un aveu implicite de la démarcation et de la désolidarisation Nord-Sud. Même pire, comme une scission mentale et une partition psychologique du Mali. C’est dommage et grave !

Querelles intestines

Enfin, souligne Salif Keita: “Pendant ce temps-là, notre classe politique continuait à se faire la guerre pour le bout de terre qui restait.” Cela est vrai. Mais les politiciens n’étaient pas les seuls à compliquer la situation. D’autres couches de la société pêchèrent également dans les eaux troubles du Mali. Je pense notamment aux troupes de Amadou Haya Sanogo, alias Capitaine Fracasse, qui auraient dû vaille que vaille monter au front. Mais non, ces messieurs ont préféré les intimidations locales, les arrestations musclées et la détention arbitraire de concitoyens au camp de Kati, tout en aiguisant leur appétit et en se pourléchant les babines pour le pouvoir. La société civile n’est pas innocente non plus. Certains membres imitèrent la junte en marchant sur le palais de Koulouba pour y assommer et rouer de coups le président intérimaire Dioncounda Traoré. L’Afrique et le monde en furent horrifiés…

Mensonge et corruption

Salif Keita pose son diagnostic en termes absolus : “… il n’y a pas d’Etat au Mali, il n’y a rien, il n’y a aucune défense possible.” “… notre démocratie était un mensongela classe politique était corrompue.”
La réalité confirme ces constatations, sinon totalement du moins partiellement. Mais c’est un argument faible, souvent invoqué par Président Alpha Condé. Car la nature et l’histoire ont horreur du vide. Cela signifie que l’Etat est toujours présent, avec ses institutions et ses moyens de coercition, qu’il soit bénéfique ou maléfique, démocratique ou tyrannique, juste ou injuste. Peu lui importe de manquer de légitimité, de légalité et de popularité ! Et c’est malheureusement le lot actuel du Mali, de la Guinée et de plusieurs autres pays africains.
A défaut d’organiser et de gérer l’économie, d’administrer équitablement, d’accorder la priorité au monde rural, d’y propager l’alphabétisation, la petite production énergétique et vivrière, la gestion des ressources naturelles, la protection de l’environnement, la promotion de l’héritage culturel, l’état postcolonial est devenu un monstre vorace, sangsue qui s’entre-déchire et dévore les habitants. Il n’est guère surprenant dès lors que les citoyens le rejettent.
Identifiées depuis 1960 par Frantz Fanon, des “peaux noires [aux] masques blancs” tiennent partout les rênes. Plutôt que servir, ils ne pensent qu’à se servir du pays.
A bout de souffle, l’état postcolonial voit désormais l’orientalisme se dresser en rival. Au Nigéria comme au Mali ce phénomène fut un précurseur de l’Europe dans l’empiètement et de l’hégémonie sur l’Afrique ; il devança l’Ouest dans la domination et l’exploitation du continent. Il se réincarne en tant force idéologique et politique invoquant un Islam déviant, aberrant, qui cache mal l’appât du gain et l’attrait de l’enrichissement illicite.
En cela, Salif Keita a raison de dénoncer les “connexions … les complicités entre Bamako, les islamistes et [les] narco-trafiquants.”

Erreurs

Verdict tranchant

D’une part Salif Keita condamne en bloc le leadership malien. Mais il cible des individualités pour en faire des boucs émissaires, d’autre part. Il pense, par exemple, que Dioncounda Traoré, en particulier, “pose problème”. Pourquoi ? Réponse de Salif : parce que son parti — l’ADEMA, principale force politique du pays — “fonctionne par clientélisme, … comme une mafia.” Mais la question demeure de savoir en quoi les autres dirigeants politiques valent mieux ?
Exemple : l’on a assisté à la montée rapide et à la chute spectaculaire de Cheikh Modibo Diarra. Après une carrière à la NASA, cet ingénieur s’est mué en caméléon, qui prit très vite les couleurs ambiantes. Mais, accusé finalement de soudoyer des officiers pour monter une garde prétorienne et préparer son ascension à la magistrature suprême, Capitaine Sanogo le contraint manu militari à démissionner et à disparaître du paysage politique.

Deux poids, deux mesures

Salif Keita voit en Ibrahim Boubacar Keita, alias IBK, l’exception au-dessus de la corruption. Toutefois, les paroles de soutien ne suffisent pas pour dorer le blason d’IBK. Il faut fournir des preuves matérielles pour pouvoir proclamer la différence positive de ce baron de la politique malienne.

Dictateur en herbe ?

Parlant du séparatisme touareg, Salif Keita tranche : “Il ne faut pas discuter avec les Touaregs.” Le ton est sec et négatif. Il est aussi lourd de conséquences. Car il ferme la porte à la diplomatie et à la négociation. Il nourrit les divisions et ouvre le sentier de la guerre, au bout duquel tout le monde est perdant. Cela suggère que s’il devait un jour accéder à la présidence, une idée aussi butée transformerait Salif Keita en un autre dictateur.
Comme tout autre pays africain, les frontières maliennes résultent de la Conférence de Berlin (1884-85), qui scella la ruée de l’Europe sur l’Afrique. Mais l’accession du pays à la souveraineté, la politique nordiste des dirigeants Maliens a été une succession d’éches. Ainsi, pendant les décennies 1960-1980, le Nord était une terre d’exil, un bagne sec pour les prisonniers politiques vaincus à Bamako. Par exemple, le premier président du Mali, Modibo Keita, fit condamner et assassiner à Kidal deux de ses principaux rivaux : Fily Dabo Cissoko et Hamadoun Dicko. Par une cruelle ironie du sort, lorsque le lieutenant Moussa Traoré le déposa par coup d’Etat en 1968, il fit enfermer le même Modibo Keita à Kidal … jusqu’à la mort de celui-ci. Et lorsque Amadou Toumani Touré (ATT) destitua Moussa Traoré, il l’expédia à la prison de Kidal. Il est vrai qu’il fut libéré plus tard, sans jamais recevoir l’amnistie cependant.
Les doléances des Touaregs sont réelles. Mais, n’ayant pas trouvé d’interlocuteurs attentifs, ils finirent par prendre les armes pour réclamer l’autonomie, d’abord, et la sécession ensuite. La méthode ATT consistant à soudoyer les chefs Touaregs ne fit qu’empirer les choses. Conséquence : les griefs des nordistes s’alourdirent et le fossé avec le distant pouvoir méridional s’élargit. On voit donc que l’hostilité au dialogue prônée par Salif Keita, n’est pas la solution. Elle ne ferait qu’envenimer les rapports déjà explosifs entre les deux parties du pays.…

Illusions

“Je ne suis pas un politicien.”

Là également Salif Keita se contredit. Peut-être par une erreur de langage. Il aurait dû dire : “Je ne fais plus de la politique.” C’eût été plus véridique et honnête. Le journaliste de Jeune Afrique prend du reste soin de lui rappeler qu’il brigua un mandat de député en 2007. Et çà, sous tous les cieux, c’est faire de la politique… De même, au long de sa carrière Salif Keita n’hésita pas à chanter les louanges des dictateurs guinéens Sékou Touré et Lansana Conté. A l’adresse du premier il composa Mandjou, un chant mélodieux certes, mais un panégyrique médiocre et cruel. Car le morceau fut diffusé au moment où les dénonciations fusaient à travers le monde sur des crimes du Camp Boiro, où périrent aussi des Maliens, dont Sékou Sadibou Touré.
Je note que Salif lui-même n’est pas un griot de caste. Sa biographie le fait descendre de la dynastie de Soundiata. “Prince” donc, il n’est guère surprenant qu’il tâte le terrain politique. Mais pour une superstar de son calibre, il est déplorable de récidiver dans l’éloge et la flagornerie de tyrans post-coloniaux.

Mandjou

Espoir perdu, restitué ?

Salif Keita implore : “La France doit redonner l’espoir.” L’opération militaire Serval est vraisemblablement un cas de guerre juste contre l’internationale obscurantiste et terroriste qui avait pris le nord du Mali en otage. Lancée à la demande pressante des autorités intérimaires de Bamako, elle répond aussi objectivement aux intérêts stratégiques de la France ; la création d’un Etat-repaire de fanatiques musulmans et de trafiquants de drogues, constituait une menace locale, régionale et intercontinentale. Ce n’est donc pas par pur humanisme que le président Hollande a ordonné l’intervention militaire de son pays. Une décision soutenue concrètement par la CEDEAO, l’Union Africaine, l’Union Européenne, les USA, la Grande-Bretagne, la Russie, etc. Il est donc illusoire,  déraisonnable et irréaliste pour Salif Keita de parler d’espoir renouvelé, gracieusement dispensé au Mali par l’Hexagone et ancienne puissance coloniale. Tel n’est pas l’objectif de la France. En dernier ressort, il appartient aux Maliens de laver leur linge sale, de redresser le navire et de mettre cap sur la voie, difficile mais seule payante, de l’abnégation et du service aux populations du pays.

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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