Insultes et attaques contre Tierno Aliou Ɓuuɓa Ndiyan

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La publication, par un certain Boubacar Sow, de la lettre de Tierno Aliou Ɓuuɓa Ndiyan au Gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française, a suscité des commentaires positifs et négatifs. Reste à savoir ce que ces intervenants savent de Tierno Aliou, cible de leurs attaques ou objet de leur vénération. Très peu a été publié au sujet du Wali de Labé, à part deux livres écrits respectivement par Paul Marty et par Tierno Mamadou Bah. Ce dernier était le quatrième fils du patriarche (après Tierno Siradiou, Karamoko Bano et Tierno Lamine) et l’aîné direct de Tierno Chaikou. Récemment décédé, Tierno Abdourahmane était l’avant-dernier de ses garçons. Sa fille aîné, Asiatou Wargalan, est la grand-mère paternelle de Siradiou Diallo. Kadidiatou, l’aînée de ses deux soeurs cadettes, est la grand-mère paternelle de Saifoulaye Diallo.
La rédaction de Guinéepress.info a cherché à rectifier le tir en contredisant les jugements hâtifs et dérogatoires de M. Sow sur Tierno Aliou Ɓuuɓa Ndiyan. Ce faisant, elle a tenu à équilibrer la présentation de l’information.
Les commentaires sont divisés en deux camps : d’un côté les attaquants, de l’autre les défenseurs de cette figure centrale du Fuuta-Jalon, de la fin du 19e au premier quart du 20e siècle. Je ne m’y attarde pas.

Quant à Boubacar Sow, se basant sur une seule correspondance, il se laisse dominer par l’impulsivité et la subjectivité  à l’encontre de Tierno Aliou Ɓuuɓa Ndiyan. Pis, il a recours au langage agressif typique de la complotite guinéenne et de l’ère de Sékou Touré, où tout ce que l’on désapprouve devient condamnable et est voué aux gémonies.

Exhibant l’ignorance et versant dans l’arrogance et l’intolérance, M Sow articule, en deux phrases, un verdict sans appel. Sans chercher outre mesure à saisir d’autres aspects de la vie du personnage, qui auraient pu confirmer ou infirmer son impression initiale. Et il se dit chercheur ! M. Sow écrit :

Cette lettre illustre très pertinemment ce qu’on raconte souvent au Fouta-Djallon qu’il y a eu parmi les marabouts, des traitres, qui aidèrent les blancs à s’implanter, en espionnant leur communauté et en invoquant Dieu en leur faveur en cachette et au détriment de tout le monde pour qu’ils dominent le Fouta et cela dans le seul but de s’enrichir.

Boubacar ne nous dit rien de ce qu’il sait à propos du contexte et des circonstances qui ont conduit à la rédaction de cette lettre. Il s’appuie plutôte sur “ce qu’on raconte souvent”. Sans chercher à trier le vrai et le faux, à séparer le bon grain et l’ivraie, encore moins à réfléchir sur la complexité de l’histoire fuutanienne, son opinion personnelle tombe comme un couperet, sous la forme d’épithètes et d’images absurdes et grossières : traître, espion, secret, nocif, exploiteur, sangsue.
Viennent ensuite le manichéisme trompeur, le cliché vide, l’artifice démagogique et le mimétisme aveugle,  l’opposition entre Blancs et Noirs. Et dire qu’il vit en France, pays de Blancs et ancienne puissance coloniale ! La contradiction et le paradoxe de sa situation ne lui effleurent pas la tête.

Boubacar Sow conclut :

Aujourd’hui ce genre de personne dont l’histoire est méconnue du grand public continue d’être vénéré en tant que grand Wali du Fouta alors qu’il n’en est point.

Fuuta-Jalon : “Histoire … méconnue”

En réalité, la “révélation” de Boubacar Sow enfonce une porte ouverte. Car voilà 16 ans que le livre de Paul Marty est accessible sur mon site webFuuta. Sa “découverte” est donc bien tardive. Et sa digression-jérémiade, ainsi que les réactions diverses, sont une tempête dans une coupe d’eau. Il n’y pas de quoi égratigner un Diallo, encore moins le fouetter.
M. Sow parle d’“histoire … méconnue”. Soit. Mais ce n’est pas seulement le “grand public” qui ignore le passé fuutanien. Nous sommes tous coupables de ce péché. Surtout Boubacar Sow, qui est, peut-être, un spécialiste de l’histoire du Fuuta. Si c’est le cas, pourquoi, violant le bon sens, juge-t-il crûment et brusquement une telle lettre sans la replacer dans son contexte historique ?

Il existe de nombreux documents similaires datant de la même période. Par exemple, Alfa Yaya signa plusieurs déclarations similaires. Est-il un traître, lui dont la légende a fourni à la République de Guinée son hymne national ?

De même, après sa première défaite à Petel-Jiga en 1892, c’est-à-dire avant la bataille de Porédaka (1896), Bokar Biro chercha secours et appui auprès du représentant de la France à Dubréka, de Beckmann. Après Boké, Dubréka devint la capitale des Rivères du Sud, le territoire précurseur de la Guinée française. Le prince Soriya revint à Timbo accompagné de deux miliciens désignés par de Beckmann. Bokar Biro est-il pour autant un traître ?

Karamoko Sankoun Diaby
Karamoko Sankoun Diaby

Enfin, peu avant sa capture à Guélémou (Côte d’Ivoire), l’Empereur Samori Touré avait dépêché un de ses fils pour remettre sa lettre de reddition au colonel de Trentignan. Il était prêt à déposer les armes, à condition qu’on le laissât rentrer dans son Koniya (Kérouané-Beyal) natal. C’était trop tard. La colonne volante du capitaine Gouraud avait déjà identifié et cerné la position de ses troupes. Samori était-il un traître pour avoir cherché à négocier ?…

De 1894 à 1896, le Fuuta-Jalon traversa une grave crise économique, politique et constitutionnelle. Bokar Biro fut l’un des instigateurs de l’instabilité dissensions. Pour accéder au pouvoir, il avait tué Alfa Mamadou Paté, son demi-frère, ainé et successeur naturel de leur père, Almami Oumar. D’une pierre deux, il élimina l’obstacle et vengea la perte de son grand-frère utérin, Ibrahima Sori, que Paté avait assassiné.… La défaite et la mort de Bokar Biro calmèrent temporairement la tension. Mais la France profita de la continuation des querelles internes pour occuper Timbo et abroger le protectorat du Fuuta-Jalon.

Vint ensuite la sécession de la principale province, Labé, sous l’instigation du Résident Ernest Noirot et avec la complicité d’Alfa Yaya. Mais, en 1905, celui-ci reçut le salaire de sa forfaiture ; il fut arbitrairement arrêté à Conakry et exilé pour cinq ans au Dahomey (actuel Bénin). Lire The Noirot-Boubou Penda Affair of 1905).

Cet incident marqua, d’une part, la fin de la prééminence de l’une des couches régnante du Fuuta théocratique, celle du Sabre et de La Lance (Ɓe Kaafa Silaame e Labbooru), détentrice du pouvoir temporel et séculaire. Mais, d’autre part, il exposa la puissance de l’autre couche, celle du Livre et de L’Encrier (Ɓe Deftere e Tindoore-ndaha) (lire Alfâ Ibrâhîm Sow, Chroniques et récits du Fuuta-Jalon), gardienne du pouvoir spirituel et religieux. Docteur en Islam, figure littéraire (arabe classique et ajami pular) Tierno Aliou Ɓuuɓa Ndiyan était l’un des fleurons et un leader de cette seconde composante.

Un compromis et un modus vivendi s’établirent entre le régime colonial naissant et le clergé fuutanien. Il dura jusqu’en 1909, date de l’assassinat de l’administrateur Bastié à Pita. Les autorités françaises interprétèrent l’acte comme une exécution semi-rituelle musulmane. (lire Verdat, Le Ouali de Gomba. Essai historique). Dès lors, les principaux érudits tombèrent dans le collimateur de la police coloniale. De sorte que lorsqu’Alfa Yaya revient d’exil en 1910, il n’obtient même pas de rentrer à Labé. Pour la deuxième fois, accusé de fomenter un complot, il fut exilé à nouveau et mourut en 1912 au bagne sec de Port-Etienne (Nouadhibou, Mauritanie). Il laissa derrière un Fuuta en émoi. Toutes les sommités intellectuelles du Fuuta étaient perçues comme des adversaires de la France. Y compris celles de Touba, l’allié et vassal traditionnel des Kaliduyaaɓe du Diiwal du Labé. Les plus grands suspects étaient :

Les conséquences sont lourdes, tragiques.

Tierno Aliou Ɓuuɓa Ndiyan envisage de s’installer en Gambie pour échapper à la répression
Agé de plus de 100 ans, le Wali de Gomba est publiquement jugé à Kindia en 1912 où, malade et amenuisé à la taille d’un enfant, il est transporté au procès dans les bras d’un garde
Karamoko Sankoun, patriarche de la principauté économique et grande cité universitaire de Touba, est condamné et emprisonné avec Alfa Yaya en Mauritanie

Tierno Ibrahima dit Karamoko Dalen
Tierno Ibrahima dit Karamoko Dalen

Heureusement, Tierno Aliou Ɓuuɓa Ndiyan n’émigra pas du Fuuta. Cependant, comme la majorité de sa génération, il dut accepter la réalité et le diktat de la colonisation,

Un demi-siècle plus tard, en 1946 à Bamako, sous la bannière du Rassemblement démocratique africain (RDA), les Africains formés à l’école coloniale prenaient part à la politique partisane sous la turbulente 4e république française.

En août 1858, Sékou Touré, l’un des dirigeants de ce mouvement, proclamait devant le Général de Gaulle sa préférence pour “la liberté dans la pauvreté à l’opulence dans l’esclavage”. Poussé par l’élan oratoire et la soif du pouvoir, il ne pouvait admettre l’antinomie et la malformation fondamentale entre ces deux paires de concepts. Car, en vérité, le pauvre n’est pas libre, et l’opulent ne saurait être esclave.
En conséquence, depuis octobre 1958, la Guinée végète dans les contradictions aberrantes de son choix, se contentant de brandir la fausse illusion du “scandale géologique”.
Et elle continue de subir les conséquences du Goulag du Camp Boiro
D’où son classement actuel comme principale source de demandes d’asile auprès de l’Union européenne.

En définitive, M. Sow accuse Tierno Aliou Ɓuuɓa Ndiyan de traîtrise pour avoir accepté la Pax Francia. Que celui qui est sans reproche jette la première pierre, dit la Bible. Car en choisissant l’Hexagone ou d’autres pays occidentaux comme résidence, loin du Fuuta-Jalon, M. Sow, moi-même et des millions de fils et de filles du pays, n’avons aucune leçon posthume à donner au Wali du Labé ou à aucun de nos aïeux. Tierno Aliou vécut dans la terre de ses ancêtres, où il défendit et promut brillamment les valeurs culturelles et intellectuelles du Fuuta-Jalon.

Tierno Siradiou Bah
Fondateur/Editeur, webFuuta, webPulaaku, webGuinée, webMande, Camp Boiro Memorial
Petit-fils de Tierno Aliou Ɓuuɓa Ndiyan

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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