La déplorable interview du Général Ousmane Sow

General Ousmane Sow, retraité

Dans une interview publiée par Aminata.com le 23 décembre 2013,  le Général retraité Ousmane Sow  retrace brièvement sa carrière. Le texte reflète la mentalité et le vocabulaire des hommes d’Etat de la Guinée post-coloniale. Et le discours se ramène une d’une part au JE (première personne du singulier), et d’autre part, aux rapports inter-individuels, entre Colonel Sow et Colonel/Général Lansana Conté, et entre Général Sow et Capitaine Moussa Dadis Camara.

La dimension sociale et historique de l’interviewé est absente ou escamotée.

J’examine, ici, les propos de l’officier octogénaire pour en dégager la portée, d’une part, et pour souligner les omissions et les zones d’ombre.

Général Ousmane Sow et le journaliste : à question vague, réponse évasive

Nous apprenons que Général Sow  joua un rôle pivotal —mais éphémère— dans l’immédiat après Sékou Touré. Certes, il ne fit pas partie des cerveaux du coup d’état du 3 avril qui abolit le régime du PDG.
A la question de savoir ce que fut exactement son rôle dans le coup d’état du 3 avril, Général Sow répond :
— “… on m’a convoqué. Je suis venu à Conakry, le reste est difficile à expliquer.”
Et le journaliste d’appuyer :
— Je vous comprends mon Général.
Autrement dit, le journaliste accepte la non-réponse sans insister outre-mesure. On reste ainsi dans le vague.

En réalité, Commandant Sow fut intimement associé à la gestion de la rupture entre les colonels Lansana Conté et Diarra Traoré (1984-1985), qui déboucha sur l’arrestation, la torture devant la caméra et l’exécution de ce dernier.

Mémoire sélective

Curieusement, l’interview ne mentionne pas une fois le nom de Sékou Touré. Cette omission pourrait donner l’impression que la Guinée fut “indépendante” en 1984, et non pas en 1958.

Or l’essentiel de la carrière militaire de Général Sow se déroula sous la première république. Mais en traitant si légèrement de la période 1958-1984, il prive le lecteur d’informations importantes qu’il détient en tant que participant-observateur clé.
Grâce au Ciel, Général Sow échappa aux répressions qui décapitèrent les commandements de l’armée. Il en découle qu’il en sait des choses importantes. Par exemple, sur le “Complot Kaman-Fodéba”, qui décapita l’armée en 1969.

Le journaliste suggère que Commandant Ousmane Sow fut l’un des “rares intellectuels de l’armée à avoir échappé aux nombreuses purges”. Pourquoi, alors, n’avoir pas profité de l’occasion pour poser des questions  poussées sur le sort des compagnons du Général, assassinés entre 1969 et 1973.

Lacune déplorable et vide à combler

En prenant le pouvoir le 3 avril 1984, Colonel Lansana Conté et ses compagnons du Comité militaire de redressement national (CMRN) firent deux promesses cruciales :

  1. Un procès public et équitable pour les officiels du régime de Sékou Touré emprisonnés au Camp militaire Keme Bourema de Kindia
  2. La publication d’un Livre blanc sur la dictature de Sékou Touré.

Le CMRN viola ces deux engagements  :

  • Après la tentative de coup d’état de Diarra Traoré, ministre d’Etat chargé de l’éducation nationale, le 5 juillet 1985,  le CMRN présenta les accusés — tous Maninka, sans exception — devant un tribunal secret. Cette instance extra-judiciaire les condamna à mort. Et le CMRN procéda à leur exécution  sommaire quelques jours après.
  • Après une série de d’interviews radiodiffusées de survivants du Camp Boiro, le CMRN interdit ces émissions. Pis, il refusa de publier le Livre blanc qui aurait dû contenir, par exemple, les documents recueillis dans le bureau de Sékou Touré.

Il incombe au Général Ousmane Sow de s’expliquer et de nous éclairer sur ces évènements. Aujourd’hui, avant qu’il ne soit tard.

Honneur merité. Donneur souillé

Général Ousmane Sow se réjouit de son avancement à ce grade.

A tort. Lire Décorations, galons et médailles

En d’autres circonstances et sous d’autres cieux, les étoiles que lui-même, Mamadou Baldé et Fascinet Touré, entre autres, reçurent en 2009 sont méritées.
Malheureusement, ces honneurs furent attribués par Capitaine Moussa Dadis Camara, chef de la deuxième junte militaire guinéenne (2008-2010). En réalité, le petit et pétulant, fou et fourbe capitaine n’entendait pas réparer l’ingratitude de Lansana Conté à l’encontre de ces trois compagnons du 3 avril 1984. Non, Dadis recherchait plutôt de la clientèle au seuil de son entrée en politique. Ainsi,  en plus des honneurs aux officiers (actifs ou à la retraite), Dadis décora des personnalités civiles, par exemple, Alpha Bacar Barry, économiste et ancien ministre de Sékou Touré …
C’était en mi-2009.
Piétinant son serment sur la Bible et le Coran de n’avoir pas d’ambition politique, il commit le parjure et se déclara candidat à la présidence. Sa forfaiture déclencha une opposition massive. Mais, décidé à garder le pouvoir, il organisa le massacre du 28 septembre 2009 au stade des sports de Donka, Conakry.
Toumba Diakité l’abattit à bout portant en décembre 2009. Sékouba Konaté, promu Général aussi, remplaça Dadis. Il machina la mascarade électorale du 2e tour de la présidentielle de 2010, qui installa Alpha Condé frauduleusement et illégitimement à la tête de l’Etat.

Que faire ?

Dans l’interview Général Ousmane Sow souhaite un prompt rétablissement “au jeune”, c’est-à-dire Moussa Dadis Camara.
C’est dommage. Car l’ancien chef du Comité national pour le développement et la démocratie (que de mots gros et vides) est sous le coup d’une enquête de l’ONU et de la Cour Pénale Internationale, pour violations des droits de l’homme et pour crimes contre l’humanité.

Sans oublier les autres victimes (mortes ou vivantes), des dizaines de filles et de femmes furent violées et/ou tuées sur ordre de Moussa Dadis Camara.
La plupart de ces martyres avaient l’âge des filles et petites-filles du Général Ousmane Sow.

Ne serait-ce que par compassion de musulman et son statut de patriarche, il devrait plutôt restituer les étoiles de Général conférées par le CNDD. A l’Etat criminel de Guinée.

Il y va de la survie de la Guinée, en général, et des traditions du Fuuta-Jalon en particulier. Un pays qui, comme le souligne Telli Diallo, abritait “une communauté très homogène, fortement disciplinée, hiérarchisée et organisée en une féodalité théocratique.”
Hélas, tout comme les trois autres régions naturelles du pays, la dictature de Sékou Touré a profondément déstabilisé ce Fuuta-là.

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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