In Memoriam Nabi Ibrahim Youla (1918-2014)

Président Sékou Touré et Mme. Andrée en compagnie de Nabi Youla, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la république de Guinée en France et en Grande-Bretagne, ici à Londres, en 1961. M. Youla porte la coiffure traditionnelle du Fuuta-Jalon, le puuto.
Président Sékou Touré et Mme. Andrée en compagnie de Nabi Youla, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la république de Guinée en France et en Grande-Bretagne, ici à Londres, en 1961. M. Youla porte la coiffure traditionnelle du Fuuta-Jalon, le puuto.

Traduits en français, les prénoms Nabi Ibrahim signifient Prophète Abraham.
Nabi est une épellation française et la prononciation en sosokui (littéralement langue soso ou soussou) du nom arabe نبی nabi, qui signifie envoyé, prophète. En l’occurrence, il s’agit du second des cinq principaux prophètes de la religion musulmane :

  • Nuuhu (Noé)
  • Ibrahim (Abraham)
  • Musa (Moïse)
  • Isâ (Jésus de Nazareth)
  • Muhammad (Celui qui est loué, en arabe)

Quant au nom de famille, Youla, il résulte d’une déformation du patronyme Dioula (Jula). La communauté du Moriya (Forécariya) — dont Nabi est issu — est en effet un rameau de l’aire de civilisation manding. Le rôle des Dioula est largement présenté par Yves Person dans Samori, une révolution dyula. Mais le sosokui, langue natale de Nabi Youla, convertit la consonne J (Dy) en son Y, surtout lorsque celle-ci apparaît dans la syllabe initiale du mot. C’est un aspect du phénomène universel connu sous divers noms : interférence linguistique, substitution phonétique, etc. Ainsi, en sosokui Diallo est souvent prononcé Yallo, Diariyatou change en Yariyatou, Diawara devient Yawara, Diané se transforme en Yané, etc.

L'ambassadeur Nabi Youla s'entretient avec la presse. Paris, 1960.
L’ambassadeur Nabi Youla s’entretient avec la presse. Paris, 1960.

Né en 1918, Nabi Youla était peut-être le dernier de la génération de Sékou Touré. Ses rôles et sa place historiques sont frappants par leur diversité et leurs contrastes.

Sportif, instituteur, jeune premier, sapeur extraordinaire (rivalisant d’élégance avec Fodéba Keita et Sékou Touré), acteur, musicien, agent de courtage, politicien, dirigeant fondateur en 1947 de la section guinéenne du Rassemblement démocratique africain (qui devint le Parti démocratique de Guinée en 1948), haut-fonctionnaire, entrepreneur, auteur, diplomate, allié, opposant, conseiller, mari, père de famille, homme de culture, sage, etc.

Sa longevité lui permit d’être tout cela, successivement et parfois simultanément. Il reçut les accolades. Et il connut la controverse. Il fut décoré et honoré. Et il essuya la critique. Ce qui n’est guère surprenant pour 96 années de présence active ici-bas.

Esquivant son portait, je concluais par la formule “Il n’est jamais tard pou bien faire.” C’était un souhait et une invitation. Proche de ses cent ans, Nabi Youla paraissait sain et lucide. Bien que l’âge l’ait fragilisé et rendu frèle.
Hélas, il a rendu l’âme en ce mois pieux du saint sacrifice du Prophète dont il est un homonyme, parmi tant d’autres.

Ambassadeur Nabi Youla à la réception du 14 juillet 2012, à l'ambassade de France à Conakry.
Ambassadeur Nabi Youla à la réception du 14 juillet 2012, à l’ambassade de France à Conakry.

Il a partagé un peu de sa longue expérience dans quelques écrits et des interviews. Mais considérant le spectre de ses activités (participant-observateur d’évènements cruciaux, proche collaborateur des deux premiers présidents de la Guinée), ce ne sont là que des bribes, des miettes…

En définitive, c’est la Guinée et l’Afrique qui perdent. Pour n’avoir pas su tirer profit de la vie prodigieuse de Nabi Youla.

Selon la fameuse remarque d’Amadou Hampâté Bâ, “en Afrique lorsqu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle.”

De façon anthume et posthume, Nabi Youla appartient, hélas, à ce panthéon de vecteurs inexploités du savoir.

Repose en paix, Doyen Youla.

Tierno S. Bah