Camp Boiro, Ebola et Alpha Condé

New York-Presbyterian et Columbia University Medical Center ont rendu à Dr. Craig Spencer un hommage vibrant en ces termes :

“C’est un “humanitaire dévoué ” qui “se rendit dans une zone de crise médicale pour aider une population déspérément sous-desservie.…”

Très émouvante en soi, la reconnaissance met en lumière la détresse de populations abandonnées à elles-mêmes par les gouvernants depuis 1958.  Bref, les propos résument  la faillite guinéenne.

Certains limitaient la débâcle postcoloniale à l’économie. D’autres comptaient sur le “scandale géologique” et le potentiel minier pour éradiquer “miraculeusement” la pauvreté du pays. Eh bien ! l’évidence  est aujourd’hui aveuglante : soixante années de dictature (1954-2014) ont plongé la Guinée très bas. L’Etat a longtemps renoncé et refusé de fournir les services de base : eau, énergie,  santé, éducation. Au lieu de servir les populations, il s’en est servi, violant crûment et cruellement leur droit  à une vie décente et sécurisée, en l’occurrence sanitairement.

Selon l’admirable formule d’Alioum Fantouré, “Un dictateur sort de son peuple. C’est un envahisseur intérieur …”

On peut mesurer le mal et la méchanceté d’un tyran à son acharnement à détruire le capital humain et les ressources professionnelles du pays qu’il assiège.

Pour sa part, Sékou Touré dépensa son énergie maléfique et parvint à décimer l’élite médicale de la Guinée. S’attaquant aux cerveaux de la profession, il les élimina et ruina les services de santé, par l’exil forcé, la torture et/ou l’exécution au Camp Boiro. Voici une liste partielle de ses victimes :

Exil forcé

  • Dr. Seydou Conté, de surcroît Professeur de médecine, ancien ministre, ancien ambassadeur
  • Dr. Najib Roger Accar, chirurgien, ancien ministre, le premier à déceler et à révéler au président Touré la déficience  cardiaque qui finit par le tuer sur la table d’opération à Cleveland, USA, le 26 mars 1884. André Lewin indique que Dr. Accar étaiet menacé d’arrestation il parvint à quitter la Guinée au lendemain du débarquement du 22 novembre 1970. Il parvint à tromper la vigilance de Sékou en lui montrant de (faux) certificats prouvant qu’il était atteint d’un cancer à un stade avancé !
    Se rendant compte qu’il avait été roulé, Sékou Touré son tueur professionnel, le redoutable Momo Jo Sylla, pour assassiner Accar en France en 1982. Il ne dut la vie qu’au fait qu’ayant encore gardé son masque blanc de chirurgien, il ne fut pas identifié par le tueur.
  • Dr. Diénaba Cissé
  • Le jeune médecin interviewé dans le film “La danse avec l’aveugle”
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10 mai 1961, 11:55AM. L'Ambassadeur de la République de Guinea, Dr. Seydou Conté présente ses lettres de créance au Président John Kennedy. Oval Office, White House, Washington, D.C. (John Kennedy Presidential Library & Museum, Boston)
10 mai 1961, 11:55 AM. L’Ambassadeur de la République de Guinée, Dr. Seydou Conté, présente ses lettres de créance au Président John Kennedy. Oval Office, White House, Washington, D.C. (Source : John Kennedy Presidential Library & Museum, Boston)

Arrestation et détention arbitraires, torture

  • Dr. Henri Lorofi
  • Dr. Baba Kourouma
  • Dr. Kanfori Sanoussi, garçon d’honneur de Sékou Touré au  mariage de celui-ci avec Andrée Kourouma en 1954 à Kankan
  • Dr. Alpha Oumar Diallo, médecin-chef de Kindia
  • Dr. Ousmane Keita, pharmacien
  • Ibrahima Kandia Barry, anesthésiste

Torture et exécution

S’ils avaient vécu et pratiqué leur profession sous un autre président, ces hommes et femmes auraient contribué au développement d’un système moderne de prévention et de thérapie d’infections et de maladies endémiques (paludisme, onchocerchose, etc.), à potentiel ou à dimension épidémique (choléra, Ebola).

Lieutenant en 1969, capitaine en 1971, colonel en 1980, l’officier Lansana Conté dirigea certains des pelotons d’exécution qui fusillèrent d’innocentes victimes politiques. Sékou Touré ne sut pas qu’en élevant successivement le grade de Conté, il préparait le fossoyeur de son propre régime. En effet, à la tête du Comité militaire de redressement national (CMRN), Colonel Lansana Conté prit le pouvoir sans coup férir le 3 avril 1984, provoquant l’effondrement du PDG. L’année suivante, le 19 juillet 1985, prenant la tentative de coup d’Etat de Colonel Diarra Traoré (ancien premier ministre), le CMRN fit exécuter les principaux compagnons de Sékou Touré, tous membres ou alliés de la famille du dictateur.

Etat non grata

L’oppression, la répression et la flagrante déréliction des agents et des rouages de la république de Guinée sont devenus chroniques. Les forces dites de l’ordre prennent fréquemment les citoyens pour du gibier, tirent dans le tas, violent les domiciles et les femmes. En toute impunité ! Rien qu’en 2013, le régime d’Alpha Condé s’est rendu coupable de la mort par balles de près 60 manifestants civils non armés. Les assassins n’ont évidemment rien à craindre d’un système judiciaire corrompu et à la solde du pouvoir exécutif.

Face à cette loi du plus fort et au règne de la jungle, des groupes civils affirment désormais, un peu partout dans le pays, que la présence de l’Etat-sangsue est indésirable. Le régime de Conakry est ainsi non grata sur certaines portions du territoire. Ce rejet a pris une tournure tragique, le 24 septembre dernier, avec le massacre de la mission de “sensibilisation” sur le virus Ebola Zaire à Womé, en Guinée Forestière.

“Nous transformerons Ebola en bonheur !”

Président Alpha Condé a demandé au personnel médical retraité de bien vouloir reprendre du service et d’aider à combattre Ebola en Guinée.

Renonçant pour une fois à la démagogie, il aurait dû aller au delà des mots. Il aurait dû, par exemple, allouer des ressources financières adéquates au département de la Santé et aux préfectures touchées. Il peut notamment prélever sur le pactole de US $725 millions qu’il s’est constitué en bradant les ressources minières de la Guinée.
Hèlas, son caractère léger et son incompétence gouvernementale et administrative poussent Alpha Condé dans la direction contraire. Pire, il divague et se perd dans des monstruosités verbales. C’est ainsi qu’il a déclaré récemment devant la presse : “Nous transformerons Ebola en bonheur !
Qu’entend-il par cette aberration ? Pense-il à son profit personnel et se pourlèche-t-il les babines, salive-t-il déjà à l’annonce de financements Ebola par les bailleurs publics et privés ?

Le création à la présidence de la république, d’un ministère “de business” avec les investisseurs étrangers correspond peut-être à l’attente d’une forte injection de devises en Guinée pour lutter contre l’épidémie.

Mû par son réflexe de prédateur, sans gêne, scrupule ou retenue, Alpha Condé a attribué ce portefeuille à l’ancien argentier du Général Lansana Conté, M. Kassory Fofana. La décision suggère la continuité de la malgouvernance, ainsi que l’expertise dans le tripatouillage probable des fonds attendus. Qui se ressemble  s’assemble ! Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es.
Comme par le passé, la montagne de secours international risque d’accoucher d’une souris en Guinée.

Laissés à eux-mêmes, M. Condé et son entourage vont politiser la campagne contre l’épidémie Ebola. Pour mieux se remplir les poches et garnir leurs comptes bancaires en devises étrangères.

Les conséquences d’une telle eventualité sont prévisibles, même palpables déjà. Et, contrairement au Libéria et en Sierra Léone, dont les chefs d’Etat se sentent concernés, se montrent empathiques et se sont fortement impliqués, la crise actuelle risque de laisser la Guinée encore plus affaiblie et applatie, essouflée et exsangue.

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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