La Guinée et le Burkina Faso

Moussa Dadis Camara, Blaise Compaore, Sekouba Konate

De 1960 à nos jours, quatre phases et huit hommes ont marqué les relations entre la Guinée et le Burkina Faso (ancienne Haute-Volta) :

  • 1960-1966 : Sékou Touré, F. Houphouët-Boigny, Maurice Yaméogo
  • 1983-1984 : Sékou Touré et Thomas Sankara
  • 1984-2008 : Lansana Conté
  • 2008-2010 : Moussa Dadis Camara – CNDD et Blaise Compaoré
  • 2010-2014 : Alpha Condé et Blaise Compaoré

Sékou Touré – Félix Houphouët-Boigny – Maurice Yaméogo (1960-1966). La complotite de Sékou Touré et le boomerang de  l’insulte

Les présidents Sékou Touré et Félix Houphouët-Boigny eurent des rapports contradictoires et instables, mêlant attraction et répulsion, et évoluant en dents de scie. Les rapprochements spectaculaires et les visites officielles “grandioses” furent suivis de ruptures fracassantes et de confrontations verbales, et même de menaces d’invasion militaire (après la chute de Kwamé Nkrumah).

Maurice Yaméogo (1921-1993), premier président de la Haute-Volta (1960-1966)
Maurice Yaméogo (1921-1993), premier président de la Haute-Volta (1960-1966)

Le creux de la crise se produisit  le 18 juin 1965. Dans un article intitulé “Avec Houphouët et Senghor, un difficile ménage à trois”, le journaliste Sennen Andriamirado dépeint la dégradation — déshonorable  pour tous les acteurs — des liens entre trois anciens dirigeants du RDA : Félix Houphouët-Boigny, Sékou Touré et Maurice Yaméogo.

Le 20 avril 1960, Sékou Touré dénonce un « monstrueux complot » dans lequel, accuse-t-il, la Côte d’Ivoire, la France et le Sénégal ont trempé. En particulier, ses deux voisins auraient ouvert des camps militaires à des comploteurs de part et d’autre du territoire guinéen. A Dakar, et à Bamako, les dirigeants de l’éphémère fédération du Mali (Sénégal et Soudan occidental) protestent. Le chef du gouvernement fédéral, Mamadou Dia, n’en ordonne pas moins l’ouverture d’une enquête. On découvre de fait — fût-ce a posteriori — l’étrange passage à Tambacounda (Sénégal oriental) d’un officier parachutiste français. Dans le cercle de Kédougou, trois dépôts d’armes sont découverts dans des villages frontaliers : Dinnde Fello, Bakaouka. Côté ivoirien, un collaborateur d’Yves Guéna, alors haut-commissaire à Abidjan, est suspecté d’avoir organisé une opération : réputé aventurier, Jacques Achard est chargé des renseignements généraux auprès de Guéna, qui le disculpera par la suite. Les enquêtes ordonnées par Houphouët font néanmoins état de fréquents séjours d’officiers et de sous-officiers français (des « paras »), ainsi que de la présence d’armes dans certains villages frontaliers de la Guinée.
Fin 1962, le chef de l’Etat ivoirien est invité en Guinée par son ancien lieutenant. Lequel, pour sa part, se rend au Sénégal.
C’est l’époque de deux complots contre Félix Houphouët-Boigny (1962-1963). Les relations s’étaient détériorées entre la Côte d’Ivoire et le Ghana. Plus tard, Houphouët déclarera solennellement : « Je crois en mon âme et conscience à une collusion entre MM. Sékou Touré et Kwame Nkrumah, dans leur tentative de masquer au regard des masses de leurs pays respectifs et du monde extérieur leur retentissante faillite dans le triple domaine politique, économique et humain. » Les pays de l’OCAM (Organisation commune africaine et malgache) — en tête desquels la Côte d’Ivoire — font alors campagne pour le boycottage du sommet de l’OUA (Organisation de l’unité africaine, née en mai 1963) que devrait accueillir le Ghana. Les invectives vont céder la place aux insultes sur les antennes des radios nationales de la région.
Sékou Touré qualifie de « commis voyageurs de la division » les chefs d’Etat et ministres qui parcourent l’Afrique pour expliquer l’objet de l’OCAM et dénoncer les activités subversives du Ghana. Personnellement pris à partie, Félix Houphouët-Boigny ne bronche pas : il ne peut pas « croire que son jeune frère Sékou Touré ait pu tenir de tels propos ».
Mais le chef d’Etat voltaïque, Maurice Yaméogo,  répond le 2 juin 1965 :
« Un homme comme Houphouët, lorsqu’il est insulté, n’a pas le droit de répondre. Son audience constitue la meilleure réponse aux âneries de ceux qui veulent pourtant être comme lui… Ayez un peu plus de pudeur, car les Africains sont polis. »
La pudeur et la politesse ne sont hélas plus de rigueur. Sékou accuse nommément Houphouët d’utiliser « les armes du mal, le venin et le cynisme » pour entretenir « l’incompréhension entre la France et la Guinée ». Puis sont venues les calomnies, les basses allusions à la vie privée des uns et des autres. C’est encore Maurice Yaméogo qui, depuis Ouagadougou, réplique le 18 juin 1965. La vulgarité de cette réponse, de la part d’un chef d’Etat, mérite malheureusement que l’histoire la retienne. En voici des extraits :
« Mais qui est donc ce Sékou, alias Touré, qui désire tant qu’on parle de lui ? Un homme orgueilleux, menteur, jaloux, envieux, cruel, hypocrite, ingrat, intellectuellement malhonnête… Tu es le prototype de l’immoralité la plus intolérable… [NDLR : censure pour vulgarité.]
Tu n’es qu’un bâtard parmi les bâtards qui peuplent le monde. Voilà ce que tu es, Sékou, un bâtard des bâtards. Tu as honte de porter le nom de ton père. Certes, ta grand-mère maternelle est une fille de Samory Touré. Mais le père de ta mère n’était pas un Touré, mais un Fadiga… Par orgueil, tu te fais passer pour un Touré. Tu ne veux pas reconnaître ton vrai père. Tu es donc un bâtard.
A la prochaine, petit bâtard de Sékou, alias Touré. »
Même l’opposition guinéenne est essouflée d’avoir entendu un chef d’Etat africain parler de la sorte. Houphouët, lui, se tait toujours.

Houphouët-Boigny (le parrain) et Sékou Touré (le poulain) au sein du Rassemblement démocratique africain, en 1955
Houphouët-Boigny (le parrain, 1905-1993) et Sékou Touré (le poulain, 1922-1984) au sein du Rassemblement démocratique africain, vers 1953.

Puis, le 8 novembre 1965, Conakry annonce la découverte d’un nouveau complot. Le 15, sur Radio Conakry, Sékou Touré accuse le chef d’Etat ivoirien d’avoir financé le complot en « achetant une femme en Guinée pour des millions de francs ». Le 17, Félix Houphouët-Boigny, invité à s’exprimer, répond enfin lors d’une conférence de presse à Abidjan :
« Non, M. Sékou Touré, le peuple de Guinée n’a besoin ni de notre soutien moral, ni de notre soutien financier — car nous sommes pauvres malgré tout ce que l’on avance à notre endroit — pour crier son mécontentement…
Vous êtes un frère, un mauvais frère, mais un frère quand même… En votre âme et conscience, qu’est-ce que la révolution toute verbale dont vous vous gargarisez à longueur de journée et que vous prétendez avoir faite, a pu apporter à votre pays ? …
Depuis l’indépendance, combien d’hommes n’avez-vous pas fait assassiner ?… Pourriez-vous l’avouer sans baisser la tête, si tant est qu’il vous reste encore une conscience ?
M. Sékou Touré, la haine née de la jalousie vous égare, altère votre raison. Elle risque de vous pousser au crime. Ressaisissez- vous ! Ce sont les conseils d’un homme qui se souvient que vous avez été à ses côtés dans la lutte émancipatrice. Avec votre nationalisme intransigeant, tempéré d’un peu de tolérance et d’humanisme, vous pouvez encore servir la cause de l’unité africaine. »

Lire le dossier complet Sékou Touré. Ce qu’il fut. Ce qu’il a fait. Ce qu’il faut défaire sur webGuinée.

 L’accrochage Sékou Touré – Thomas Sankara

Sékou Touré accueillit avec sympathie la prise du pouvoir par les jeunes officiers de la Haute-Volta, dont ils changèrent le nom en Burkina Faso. Mais Thomas Sankara, le leader de la junte, avait une opinion moins favorable de Sékou Touré. Tout comme, du reste, les autres chefs d’Etat de gauche du continent —tous des militaires—, à savoir: Colonel Mathieu Kérékou (Bénin), Commandant Didier Ratsikraka (Madagascar), Mengistu Hailé Mariam.

Thomas Sankara (1949-1987), premier président du Burkina Faso (1983-1987)
Capitaine Thomas Sankara (1949-1987), premier président du Burkina Faso (1983-1987)

Peu après son arrivée au pouvoir, Thomas Sankara participe au Sommet franco-africain de Vittel, en 1983.

Témoin occulaire, l’ambassadeur André Lewin relate l’accrochage verbal, avant le début du sommet, entre Sékou Touré et Sankara ces termes :

Sankara était arrivé dans leur hôtel parisien en tenue de combat, bardé d’armes et de munitions ; Sékou l’avait critiqué en lui disant qu’il ne comprenait pas pourquoi le président du Burkina Faso se sentait tellement menacé à Paris et avait besoin d’un tel arsenal, en mettant cette attitude provocante sur le compte de la jeunesse et de l’inexpérience.
Sankara répliqua vertement, en disant à Sékou Touré :
— Au moins, moi,  je ne serais jamais un révolutionnaire galvaudant peu à peu son idéal en vieillissant et en composant avec les réactionnaires.

Lansana Conté et le Burkina, 1984-2008, relations distantes et molles

Tenant compte du dialogue précédent, Thomas Sankara et ses proches ont dû réagir sans trop d’émotion à l’annonce de la mort de Sékou Touré, l’année suivante.
Colonel puis Général, Lansana Conté limita ses contacts avec les dirigeants du Burkina Faso. Il était peu enclin à  fréquenter un Sankara qui s’en prenait ouvertement à ceux — comme Conté — qu’il considérait comme incompétents et/ou malhonnêtes.
La diplomatie bilatérale Guinée-Burkina Faso ne s’améliora pas non plus après l’assassinant de Thomas et l’accession du Capitaine Blaise Compaoré au pouvoir en 1987. Conté savait que Compaoré appartenait au giron d’Houphouët-Boigny. Or, remonant  au 5 juillet 1985, un conflit personnel minait les rapports entre les présidents guinéen et ivoirien .

En effet, croyant prématurément en la victoire du Colonel Diarra Traoré au sommet de l’OUA à Lomé, Houphouët-Boigny exprima son appui à celui-ci. Il eut aussi des mots désobligeants à l’égard de Conté. Mais on sait que la tentative de coup d’Etat de l’ancien premier ministre échoua en quelques heures. Dans l’avion qui les ramenait du Togo, Conté ne se retint pas. Usant du langage le plus cru, it traita Houphouët-Boigny de tous les noms : vieux grigou, caïman, hypocrite, fourbe, menteur, sournois, etc. Ce dernier ne répondit pas à l’assaut peu diplomatique du Guinéen. Mais l’inimitié entre les deux hommes persista jusqu’à la mort d’Houphouët en 1993.

Capitaine Moussa Dadis Camara et Blaise Compaoré

En 2008, à la tête du Conseil national pour la démocratie et le développement, Capitaine Moussa Dadis Camara lance une campagne diplomatique tous azimuts : Côte d’Ivoire, Gabon, Sénégal, etc. Il n’hésitait pas à appeler le président du Sénégal,  Abdoulaye Wade, révérencieusement “Père”.

Blaise Compaoré et Capitaine Moussa Dadis Camara. Conakry, 2009
Blaise Compaoré et Capitaine Moussa Dadis Camara. Conakry, 2009

Faisant un virage de 180°, il sollicite et obtient notamment le rapprochement avec Président Blaise Compaoré. Il le reçoit à Conakry avec grand plaisir. Intéressée ou non, sa déférence vis-à-vis du chef d’Etat du Burkina Faso est indéniable. Jusqu’à l’attentat qui faillit lui coûter la vie. Ironie du sort, Ouagadougou est choisie comme son lieu d’exil. Compaoré ne fut même pas invité ou associé à la décision de mettre Général Sékouba Konaté à la tête de la transition guinéenne, durant l’année 2010. Ignorant tout des décisions le concernant, Dadis atterit et est bloqué à Ouaga contre son gré après son hospitalisation à Rabat. Il y séjourne toujours. Mais, désormais, avec la chute de son ancien pair et hôte, il doit se poser des questions sur son sort.

Opposition, Société civile et Transition guinéennes au Burkina Faso

Piloté par l’ancien numéro 3 du CNDD, le régime de la Transition s’étendit de février à novembre 2010. Durant ces mois, l’opposition, la société civile et Général Konaté portent leur choix sur Blaise Compaoré pour préparer l’élection présidentielle. Les va-et-vient officiels guinéens sont très fréquents entre les deux pays. Lire  mes blogs :

Confuse, désorganisée et guidée par l’appétit du pouvoir personnel, l’opposition est dorlotée et roulée par un “Médiateur” baisé et plein de parti-pris en la personne du président Blaise Compaoré.

Alpha Condé et Blaise Compaoré

Le second tour de l’élection présidentielle de 2010 fut précédé de violences électorales. Tenu de cinq mois après le premier, il fut entaché de tricheries et sanctionné par des complicités de toutes sortes.

Présidents Blaise Compaoré (Burkina Faso) et Alpha Condé (Guinée) à Conakry, 18 juillet 2014
Présidents Blaise Compaoré (Burkina Faso) et Alpha Condé (Guinée) à Conakry, 18 juillet 2014

Alpha Condé fut soutenu par Général Sékouba Konaté et le premier ministre Jean-Marie Doré, à l’intérieur, et par la France, la franc-maçonnerie et Blaise Comparé, à l’extérieur.

Le plan d’imposition d’Alpha Condé à la présidence bénéficia de la complicité de la Commission nationale électorale indépendante (CENI) dirigée par le général malien Toumany Siaka Sangaré. Peu après son forfait, Toumany Siaka Sangaré rejoignit le Mali, où il vit depuis lors du salaire de sa trahison. (Lire “Un général propose, un général dispose”)
Faisant preuve de démission collective la Cour suprême enfonça le clou en proclamant des résultats truqués en faveur du candidat du RPG.
Au cours de la campagne, Alpha Condé tissa outrancièrement la division ethnique, affirmant avoir le soutien de trois régions de la Guinée sur quatre. Le Fuuta-Jalon était l’exception. A supposer un instant que son déclaration était bien fondée, ses supporters constatent aujourd’hui l’incompétence de son régime et l’incapacité de M. Condé d’exercer une présidence qu’il a convoitée toute sa vie. Il se révèle inapte à en assumer la charge et les devoirs. Mais il ne manque pas, bien sûr, de profiter des avantages et des privilèges de la fonction.
Lors de son investiture il blâma Blaise Comparé, — son entraîneur et formateur —  pour ses maladresses et sa gaucherie.
Depuis lors, il a rompu son alliance avec Sékouba Konaté, Lansana Kouyaté, Jean-Marie Doré, etc.
Le voilà désormais privé de l’appui de son compatriote burkinaɓe.
Que va-t-il faire ?

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

Founder and publisher of webAfriqa, the African content portal, comprising: webAFriqa.net, webFuuta.net, webPulaaku,net, webMande.net, webCote.net, webForet.net, webGuinee.net, WikiGuinee.net, Campboiro.org, AfriXML.net, and webAmeriqa.com.