Point de vue caduc et falsificateur

Après lecture de “Mon point de vue. Il faut sauver la Guinée du multipartisme désintégrateur” par Sidiki Kobélé Keita, je trouve le document caduc et falsificateur.

Extrait du site L’ExpressGuinée le texte est accessible dans la rubrique Documents.

Le propos de M. Keita se divise en deux parties:

  • Un survol de de l’évolution politique de la Guinée, de 1955 à nos jours, asserti d’une présentation, superficielle et fantaisiste, du bilan économique “positif” de Sékou Touré
  • Des propositions de refonte de l’espace politique guinéen
Sidiki Kobélé Keita
Sidiki Kobélé Keita, circa 1980

Comme d’habitude la rédaction est peu soignée.  Kobélé appartient à un  groupe de Guinéens qui, bien qu’ayant étudié en France, n’en évoluent pas moins en marge de l’usage correct de la langue de Molière, Racine, Victor Hugo, etc. L’actuel président de la république de Guinée, Alpha Condé, est connu pour écorcher la grammaire française. Il le fait en récidiviste et avec désinvolture et insouciance. La consolation est peut-être maigre, mais il est difficile de trouver de circonstances atténuantes, soit pour les carences  orales (Alpha Condé), soit pour le bilan livresque (Alpha Condé, Kobélé Keita, etc.)

Qu’à cela ne tienne. Ms objections et réfutations concernent le contenu du texte, qui est cousu d’erreurs et de falsifications.

Tout d’abord, Kobélé croit peut-être innover avec sa proposition de limiter arbitrairement le nombre de partis politiques. En réalité, cette idée n’est pas nouvelle. Elle avait été avancée par le CTRN en prelude au referendum constitutionnel de 1990. Le projet fut enterré face à son rejet catégorique par la société civile et par la rue.

Récusant donc le texte original, ce blog couvre quatre aspects :

  • Correction des erreurs — volontaires ou non — de M. Keita
  • Réfutation des points saillants de son article
  • Son rôle dans la destruction du système bibliothécaire guinéen
  • Son implication dans la politique génocidaire de Sékou Touré

Errata

Au premier paragraphe du texte, M. Keita émet la plainte suivante :

« Quand on aime la Guinée, on souffre trop ; on est tous les jours révolté face à l’aveuglement politicien de certains de ses fils, prêts à tout pour atteindre leur objectif. Toutes les armes et formes de combat sont requises contre les adversaires traités comme des ennemis à abattre. »

Comme M. Jourdain —qui faisait de la grammaire sans le savoir— dans Le Bourgeois Gentilhomme de Molière, Kobélé attaque son idole Sékou Touré sans le vouloir. Car le passage ci-dessus décrit exactement le premier dictateur guinéen.

L’air d’enfoncer un clou Kobélé enchaîne,  :

« En effet, le peuple de Guinée vit un drame depuis 1958 : ses cadres ne se battent que pour la conquête ou la conservation du pouvoir… »

Pour mémoire, entre 1958 et 1984, le président de la Guinée, “Responsable suprême de la révolution” et premier cadre du pays s’appelait, d’abord Sékou Touré, et à partir de 1962, Ahmed Sékou Touré. C’est le président égyptien, Gamal Abdel Nasser,   qui lui suggéra d’ajouter Ahmed à son nom.

Les militaires, tombeurs de la dictature du PDG le 3 avril 1984, sont la première cible de Kobélé. Il écrit :

« Après le coup d’Etat du 3 avril 1984, au lieu d’agir en Comité Militaire de Redressement National, cette instance suprême mise en place par ceux qui ont pris le pouvoir, a agi en Comité Militaire de Rejet National… »

Kobélé omet deux points historiques essentiels :

  1. Les militaires passèrent à l’action après avoir dûment constaté la discorde et l’animosité au sein du Bureau politique du PDG. En effet au moins quatre factions se disputaient la succession de Sékou Touré:
    1. Lansana Béavogui, Premier ministre
    2. Ismael Touré, le demi-frère, appuyé par le clan de Faranah, avec en tête le frère aîné, Amara Touré
    3. Andrée Touré, épouse, soutenue par ses frères adoptifs (Mamadi et Seydou Keita), son beau-frère, Moussa Diakité. Elle voulait instaurer une dynastie en proposant le nom de son fils comme remplaçant de son mari
    4. Siaka Touré, neveu, renforcé par le clan de Kankan
      et les descendants de Samori Touré par la lignée paternelle (Abdoulaye Touré et consorts)
  2. En fait de rejet, la Guinée tout entière accueillit le renversement du régime de Sékou Touré dans le soulagement et l’allégresse. Les colonels Lansana Conté et Diarra Traoré, —  officiers renégats de régime de Sékou Touré — et leurs compagnons furent célébrés comme des héros. Les militaires s’affronteront mortellement un an plus tard, le 5 juillet 1985.

Ensuite l’article esquisse une distinction factice entre les membres du CMRN en prétendant innocenter certains officiers et accabler d’autres. Sans pouvoir ou oser les nommer, Kobélé parle de :

certains de ses [le CMRN] membres et leurs alliés civils à l’époque, sertis par la haine et le ressentiment, ont cherché d’abord à se venger (liquidation des parents et amis d’Ahmed Sékou Touré et répression aveugle des présumés auteurs de la tentative de coup d’Etat du 4 juillet 1985, etc., sans être satisfaits)

Au regard de l’histoire, l’exécution des officiels (membres et alliés de la famille Touré) relève de la responsabilité institutionnelle du CMRN. Elle ne saurait être réduite à une vengeance personnelle. C’est le collectif du CMRN qui prit et appliqua cette mesure grave en violation de ses promesses antérieures.

Lire Armée Guinéenne : Écuries d’Augias

En effet au lendemain du coup d’Etat du 3 avril 1984, le CMRN — par la voix de Colonel Lansana Conté, président de l’organisme chef de l’Etat— s’était engagé solennellement à organiser un procès équitable. Il promit l’application des normes internationales de justice pour le jugement des détenus  du Camp Keme Bourema de Kindia, tous des principaux officiels du régime renversé.

Un an plus tard, à la veille de l’exécution des prisonniers, — et après avoir lancé son fameux “Wo fatara” (vous avez bien fait‚ à l’adresse des voyous qui avaient attaqué des Malinké— le même Lansana Conté,  déclara publiquement :

« Que ceux qui veulent intervenir en faveur des détenus le fassent aujourd’hui, car demain il sera trop tard. »

Autrement dit, la décision de tuer les accusés avait été presque arrêtée. Et, effectivement, le 19 juillet 1985, le CMRN ordonna de passer par les armes une vingtaine de personnes. Les suppliciés étaient accusés de complicité dans la tentative de coup d’Etat du Colonel Diarra Traoré, ancien Premier ministre.

Les détails de l’exécution alimentèrent la rumeur à l’époque. Mais ajourd’hui, faute d’archives —ou ce qui en reste— il est impossible  d’attribuer à certains membres du CMRN la responsabilité de la disparition des compagnons de Sékou Touré, et d’en disculper  d’autres.

Peu importe pour Kobélé. Aveuglé par sa phobie notoire des Fulɓe, il inculpe trois officiers Fulɓe : commandant Mamadou Baldé, commandant Ousmane Sow, lieutenant Abdourahmane Diallo d’avoir dirigé l’opération.

Cela est archi-faux. Il le sait. Et il ne peut pas prouver le contraire.

C’est ici l’occasion de demander à l’équipe d’Aminata.com de rendre un service à la Guinée en effectuant une deuxième interview du Général Ousmane Sow. S’il y consent, il s’agirait pour le vieil officier de donner sa version complète, non-édulcorée, des évènements de juillet 1985. Par contre, s’il s’enferme dans le silence, ou s’il se cantonne dans les généralités, qu’il sache que les propagateurs du mensogne sont résolus à le couler, lui et ses deux “parents” : feu Général Abdourahame Diallo et Général Mamadou  Baldé. La même démarche devrait être entreprise auprès de ce dernier.

Lire La déplorable interview du Général Ousmane Sow

Général Sow se targue d’avoir élevé Lansana Conté au grade de général. C’est dommagne. Car, en réalité, il n’y pas là de quoi pavoiser pour les observateurs et pour l’histoire, qui ne voient en Lansana Conté qu’un dictateur criminel

Lire Opposition et Majorité : Bonnet Noir, Noir Bonnet 

Deux autres actes alourdissent l’affreux bilan de carrière de Lansana Conté :

  1. Le 27 mai 1969, lieutenant Lansana Conté commanda le peloton d’exécution de Diawadou Barry, Fodéba Keita, Kaman Diaby, Karim Fofana, etc.  au mont Kakoulima. Lire L’extraction des condamnés à mort, par KIndo Touré. Siaka Touré extraya les condamnés (in absentia) et les remit au lieutenant Conté pour la tuerie nocturne. Je suis arrivé à cette conclusion en faisant le recoupement du récit du commissaire de police Kindo avec la confidence reçue de Bakary Keita, le frère cadet et sosie de Fodéba, à Conakry en 2002.
  2. Le 25 janvier 1971, lieutenant Lansana Conté assura la garde du Pont du 8 novembre pendant que son complice, capitaine Diarra Traoré, mettait la corde au cou des quatres martyrs: Ousmane Baldé, Barry III, Moriba Magassouba, Kara Soufiane Keita. Lire “La Ballade des Pendus”, par Jean-Paul Alata et “L’Exécution”, par Lt-colonel Kaba 41 Camara

 A suivre

Tierno S. Bah