Guinée : sport, santé, éducation, solidarité

Réagissant au tirage au sort favorable entre le Mali et la Guinée, le site Guinéematin titre “La Guinée, haïe, combattue et stigmatisée … en quarts de finale. Conakry en fête.”

Le style et le contenu exagérés de cette affiche sont évidents.

Bien avant et après son passage — par chance — aux quarts de finale de la coupe d’Afrique des Nations, la Guinée n’est ni haïe, ni combattue. Surtout pas de l’extérieur.

Mais se bat-on et se hait-on au plan intérieur. C’est sûr. Notamment à partir du second tour de l’élection présidentielle de 2010, et dans le climat sociopolitique qui prévaut depuis lors.

Quant à la stigmatisation, l’épidémie du virus Ebola a indéniablement marginalisé davantage le pays.

Ainsi, l’on a enregistré la fermeture des frontières entre la Guinée, d’une part, et le Sénégal, la Guinée-Bissau, la Côte d’Ivoire, de l’autre.

Mais le côté face de cette médaille est plutôt positif, brillant même.

Que l’on pense à la présence de Médecins Sans Frontières, de l’OMS et des dizaines de volontaires : infirmières,  docteurs, gestionnaires, etc. aux côtés de populations sinistrées, traumatisées et désespérées.

Par exemple, Dr. Craig Spencer, appartenant à de prestigieuses institutions médicales américaines, fut infecté d’Ebola à Guéckédou, le point zéro de la calamité. Il y travaillait comme volontaire.

De même, promotrices de services de santé à MSF, Ella Watson-Stryker déclare : « la Guinée me brisa le coeur… Il y eut une semaine où nous assistâmes à neuf funérailles. »

Ce sont là des propos d’empathie et de compassion, et absoument pas de rejet.

Au niveau officiel, Samantha Power, représentante des USA à l’ONU et, à ce titre, membre du cabinet du Président Barack Obama, visita les trois pays frappés en novembre 2014. Elle était porteuse du message de solidarité du peuple américain et d’Obama —fier fils d’un Africain—, qui avait ordonné le déploiement de 3000 soldats et officiers au Libéria pour secourir le gouvernement débordé de Ellen Johnson-Sirleaf.

Président Barack Obama et son ambassadrice à l'ONU, Samantha Power, New York, octobre 2014. Bien avant leurs hautes fonctions actuelles, ils avaient collaboré en tant qu'étudiants à Harvard University.
Président Barack Obama et son ambassadrice à l’ONU, Samantha Power, New York, octobre 2014. Bien avant leurs hautes fonctions actuelles, ils avaient collaboré en tant qu’étudiants à Harvard University.

Venue de la Grande Ile des Caraibes, Cuba, et hautement réputée, une forte équipe de spécialistes de la santé est à pied-d’oeuvre à travers la Guinée, la Sierra Leone et le Liberia.

Médecins Cubains déchargent leur équipement matériel débarquent à Lungi Airport, Freetown dans cadre de la lutte contre Ebola
Médecins Cubains déchargent leur équipement matériel débarquent à Lungi Airport, Freetown dans cadre de la lutte contre Ebola

Après la pluie, le beau temps

A cause d’Ebola l’an 2014 fut dévastateur pour les trois pays membres de Mano River Union.
Mais il ne faudrait pas pour autant indexer les autres pour ce grave malheur.
Car les avis  sont unanimes là-dessus : c’est la dégradation avancée des services de santé dans les trois pays qui a rendu la crise si aigüe. En l’occurrence, l’expression “Etat failli”  cesse d’être une métaphore, une figure de style ou un cliché commun. Elle prend une ampleur catastrophique, une pesanteur matérielle et une dimension cruelle.
Dans un contexte aussi tendu, c’est tant mieux si le football apporte un répit. Il allège, temporairement, l’environnement déprimant créé par Ebola et ses antécédents.

Que les Guinéens sachent donc partager leur joie avec l’extérieur à la hauteur de la solidarité exprimée et des secours reçus durant les temps d’épreuves et d’angoisse.

Combats et haines

En ce qui concerne les combats et les haines, ces fléaux sont intérieurs au pays. En une seule année, le régime actuel s’est rendu coupable de la mort d’une soixantaine de manifestants pacifiques, qui exerçaient leurs droits civiques prescrits par la Constitution.

L’autocratie de M. Alpha Condé est une copie conforme des dictatures — de Sékou Touré et de Lansana Conté — qui l’ont précédé et qu’il cherche à imiter. Un an avant l’élection “démocratique” de M. Condé, Capitaine Moussa Dadis Camara faisait abattre à bout portant des centaines de civils et violer des dizaines de femmes et jeunes filles au stade sportif de Conakry, le 28 septembre 2009.

Les auteurs de ces crimes contre l’humanité circulent librement en Guinée.

Avant cette tragédie, Lansana Conté ordonna, en 2006 et en 2007, le massacre de manifestants non-armés qui réclamaient son départ. Voir le film Cona’cris. La révolution orpheline.

Sport et politique

Sous tous les cieux le sport et la politique sont inséparables. Les jeux olympiques, les tournois mondiaux et nationaux revêtent invariablement un cachet politique. Ici, aux USA, qu’elles soient universitaires ou commerciales, les équipes sportives gagnantes du trophée annuel (NFL, NBA, hockey, etc.) sont reçues à la Maison Blanche, démocratique ou républicaines.

Président Sékou Touré entouré de l'équipe Hafia Football Club, championne d'Afrique, au stade du 28 septembre en 1970
Président Sékou Touré entouré de l’équipe Hafia Football Club, championne d’Afrique, au stade du 28 septembre en 1970

Mais la relation sport-politique prit une acuité exceptionnelle en Guinée sous le régime de Sékou Touré. La défaite ne 1977 du Hafia Football Club (HFC) par le Mouloudia d’Alger pour le championnat des clubs d’Afrique, offrit un exemple tangible de la politisation outrancière du sport en Guinée.
Toumani Sangaré, ministre des sports et de la Jeunesse, fut limogé. Les joueurs et les entraîneurs furent soumis à une enquête du Bureau politique national. Chaque sportif dut rédiger une confession. Individuellement et collectivement, les joueurs et l’équipe se reprochèrent et exprimèrent leur regret d’avoir contribué à ternir l’image de la révolution et de son responsable suprême.

Président Sékou Touré entouré de l'équipe Hafia Football Club, championne d'Afrique, au stade du 28 septembre en 1970. On reconnait, entre autres, Ibahima “Calva” Fofana et Petit Sory. (Photo. BlogGuinée - Tierno S. Bah)
Président Sékou Touré entouré de l’équipe Hafia Football Club, championne d’Afrique, au stade du 28 septembre en 1970. On reconnait, entre autres, Ibahima “Calva” Fofana et Petit Sory. (Photo. BlogGuinée – Tierno S. Bah)

La perspective du sport comme pratique saine, et comme activité de divertissement et de loisir avait disparu. Elle avait cédé la place à la paranoïa du dictateur.…
Les Guinéens devraient tourner le dos à ce passé regrettable. Ils devraient rejetter la vision simpliste et manichéste de l’article de Guinéematin, qui oppose la Guinée au reste de l’Afrique et du monde.

Ne l’oublions pas. Il s’agit ici de sport, de fraternite, de sororité, de solidarité, et d’amitié dans la compétition. Participer à de telles concurrences implique une chose : l’acceptation du résultat, quelqu’il soit : victoire ou défaite.

Membres du Bureau politique, du Comité central et du gouvernement célèbrent la victoire du Hafia Football Club, champion d'Afrique, 1970. De gauche à droite: Sikhé Camara (visage seulement), Nfally Sangaré, Bella Doumbouya, Mamadi Keita, Karim Keira, Mamadi Kaba, Kabassan Keita, Siaka Touré, Damantan Camara. (Photo BlogGuinée. Tierno S. Bah)
Membres du Bureau politique, du Comité central et du gouvernement célèbrent la victoire du Hafia Football Club, champion d’Afrique, 1970. De gauche à droite: Sikhé Camara (visage seulement), Nfally Sangaré, Bella Doumbouya, Mamadi Keita, Karim Keira, Mamadi Kaba, Kabassan Keita, Siaka Touré, Damantan Camara. (Photo BlogGuinée. Tierno S. Bah)

Bâtir les infrastructures

Pour un pays privé d’infrastructures sportives comme la Guinée, il est tentant de renouer avec la politisation excessive des sports. Pour la classe politique comme pour le pouvoir, c’est une occasion de divertir les esprits et de détourner l’attention sur les problèmes quotidiens qui assaillent la jeunesse.
Si je ne me trompe pas, nombre de joueurs de l’équipe nationale —que je n’appelle pas “Syli” : nom désuet et infamant— évoluent dans des clubs étrangers.  En plus de l’eau et de l’électricité, des hôpitaux, dispensaires et écoles, universités, bibliothèques,  musées, centres de recherche, il est temps que l’Etat fournisse des aires sportives et de jeux propices à la jeunesse du pays.

Tierno S. Bah