Querelles colonelles et destins nationaux

Le proverbe africain dit : « Quand les éléphants se battent, les herbes sont piétinées. » Mais en Guinée et au Burkina Faso, les querelles colonelles se retournent contre les protaganistes et les adversaires.
Une autre maxime proclame : « Quant l’Histoire se répète, la première fois, c’est une tragédie, la seconde une comédie .» (Karl Marx). Avec trente ans d’écart, cette fameuse observation s’applique aux officiers supérieurs putschistes Guinéens (1984) et Burkinabe (2014), Est-ce une répétition ? Pour tenter d’esquisser ma réponse, je garde à l’esprit les deux adages suivants (a) Comparaison n’est pas raison (b) Ressemblance n’est pas correspondance.

Cela dit, voici quelques points de similitude entre les deux pays.

  1. En Guinée le Comité Militaire de Redressement National (CMRN) fut dirigé par les Colonels Lansana Conté et Diarra Traoré, d’avril à décembre 1984, date à laquelle le second fut démis de ses fonctions de Premier ministre. La décision découlait du conflit ouvert entre les deux officiers à la tête de la première junte du pays.
  2. Au Burkina Faso l’ère post-Compaoré fut récupérée par le lieutenant-colonel Isaac Zida, chef adjoint du Régiment de sécurité présidentielle de l’ex-président Blaise Compaoré. Colonel Denise Auguste Barry et Colonel Boubacar Ba sont ses plus proches collaborateurs.
  3. Les colonels guinéens mirent à l’écart leurs supérieurs hiérarchiques, les généraux Toya Condé et Soma Kourouma
  4. Les colonels burkinabé exclurent eux aussi leurs chefs, les généraux Gilbert Diendéré et Honoré Nabéré Traoré
  5. L’armée prit le pouvoir à Conakry sans tirer un seul coup le 3 avril 1984, une semaine après la mort de Sékou Touré (26 mars 1984)
  6. La chute de Blaise résultat d’une insurrection populaire que les forces de l’ordre accueillirent, certes. Mais le changement de régime provoqua fit une vingtaine de morts et des dizaines de blessés, notamment à Ouagadougou.
  7. En Guinée les colonels Lansan Conté et Diarra Traoré figuraient sur la liste des exécutants zélés des sales besognes du dictateur Sékou Touré.
  8. Pareil au Burkina, où tous les principaux dirigeants de la transition assumaient des fonctions clés dans le régime haï de Blaise Comparé, notamment à la Primature et, dans une moindre mesure, au sein gouvernement.
  9. A cause de la rivalité entre les deux colonels, le CMRN eut une existence brève et chaotique. Il disparut en juillet 1985 après la tentative de coup d’Etat de Diara Traoré, qui fut violemment réprimée et qui aboutit à l’exécution de tous les membres mâles et alliés de la famille de Sékou Touré (Ismael Touré, Siaka Touré, Abdoulaye Touré, Lansana Diané, Moussa Diakité, Sékou Chérif, Mamadi Keita, etc.). Au total une vingtaine de personnes (la plupart des anciens ministres) furent fusillées après un simulacre de procès secret.
  10. Le régime transitoire burkinabe traverse une zone de turbulence après trois mois d’exercice.

Je m’en tiens à ces dix éléments de comparaison. Pour le reste, la Guinée et le Burkina Faso diffèrent substantiellement.
Promu général à l’occasion du coup manqué, Lansana Conté viola tous les engagements publiquement proclamés par le CMRN. Il réinstalla les méthodes dictatoriales de son prédécesseur et devint un autre dictateur.

Le Burkina saura-t-il lire le livre de l’Histoire ? Pourra-t-il éviter les écueils qui ont fait chaviré la Guinée ? Ces questions restent posées. En effet, il me paraît évident aujourd’hui, qu’à l’image de Conté, Zida n’est pas à la hauteur de la mission qu’il a briguée et de la fonction qu’il exerce.

Son bras-de-fer avec le corps qu’il dirigeait il y a quelques mois indique clairement son manque de flair administratif et politique, ainsi que a maladresse tactique. Cela arrive aux hommes d’Etat improvisés qui cherchent à personnaliser le pouvoir. Pourquoi a-t-il fait la sourde oreille aux revendications de ses anciens collègues ? Pourquoi s’obstiner à dissoudre le RSP, son corps d’origine ? Pourquoi faire des déclarations sensationnelles voire fanfaronnes au sujet d’une extradition improbable de Blaise Comparé ? Si le Burkina Faso veut instaurer une ère de justice, pourquoi Général Diendéré est-il libre de ses mouvements et ne fait-il pas l’objet d’une instruction judiciaire ? Lui, l’éminence grise de Compaoré, qui voulait en faire son successeur ?
Le Premier ministre devrait se plonger corps, âme et esprit dans le redressement de l’administration et l’économie du pays. Il doit laisser à un président élu la décision de maintenir ou de disperser le RSP.

M. Zida a fait montre d’incompétence dans sa dispute avec le RSP. Il s’en sort avec une stature amenuisée et un prestige amoindri. On espère qu’il en tirera une leçon positive de la mésaventure. Car en politique et en matière d’Etat, les erreurs récidivées deviennent des fautes qui, souvent, ne pardonnent pas.

Il appartient plus que jamais au Président Kafando, et surtout au CNT, de jouer aux garde-fous et de sauvegarder le fragile équilibre du pays.

Tierno S. Bah

« … D’abord le Général Gilbert Diendéré, patron inamovible du Régiment (1987-214) disparait au plus fort de la tourmente, puis réapparait en civil, réside toujours à la caserne Naba Koom (PC du RSP) sans être démis ni inquiété. Pourtant, c’est lui qui a supervisé la fuite de Blaise, en dirigeant une opération de sécurisation de l’aéroport de Fada Ngourma autour duquel le Régiment et les Forces spéciales française ont brisé deux assauts de soldats burkinabés afin de permettre le décollage de l’avion Transall vers la Côte d’Ivoire. C’est un épisode violent et secret de la fuite de l’ex-Président du Faso.
Pourquoi un tel homme vadrouille dans Ouaga, convoque puis tance le Premier ministre Isaac Zida et, enfin, participe aux conciliabules chez le Mogho Naba, chef traditionnel des Mossis ?
Ensuite, c’est le Colonel Célestin Coulibaly, aide de camp du Président Compaoré, qui revient tranquillement de Yamoussoukro puis réintègre le Régiment. Est-il revenu de Côte d’Ivoire avec des consignes et, surtout, des objectifs fixés par Blaise ?
En tout cas, l’ébullition a commencé, dès son retour. Le Régiment très spécial a multiplié les initiatives anti-Transition les plus osées. Aujourd’hui, ce corps d’élite a gagné le premier round, puisque les affectations décidées légalement par le Premier ministre et également ministre de la Défense, ont été gelées.
Mieux, le RSP s’est réorganisé en toute autonomie.
Le Général Diendéré est encore là, officiellement il n’est rien, mais effectivement il est tout, commande tout le monde et gouverne militairement le Palais de Kosyam. D’autant plus vrai que c’est lui (Diendéré) qui a placé, vendredi dernier, le Colonel-major Bouréma Kéré, à la tête du fameux Régiment.
Dans le même mouvement, le Lieutenant-colonel Théophile Nkiéma — nommé Chef d’Etat-major particulier du Président de la république en décembre 2104 — a cédé sa place, sur injonction de Diendéré, au Colonel Célestin Coulibaly (dernier aide de camp de Blaise Compaoré) qui devient ainsi chef d’Etat-major particulier du Président de la transition.
Pas besoin de loupe, pour voir que la transition est entravée. Le Président Michel Kafando est le locataire d’un Palais sous le contrôle exclusif du RSP. Même les jardiniers et les chauffeurs obéissent au Général Diendéré. Quant au Premier ministre – le soldat Zida qu’il faut vite sauver –  il est si affaibli (provisoirement) qu’il quémande la médiation du Mogho Naba, pour sauver ses fonctions et…sa peau.
Bigre ! La Restauration accélère la cadence ; tandis que la transition marque le pas. Blaise Compaoré n’a pas encore dit son dernier mot. Au train où vont les choses, le futur Président sortira des urnes et du képi du Généralissime Gilbert Diendéré, patron du RSP et du Burkina. Sauf si la rue sauve (décidément, il faut beaucoup sauver) dans un ultime bain de sang, cette démocratie pourtant bourgeonnante.

Babacar Justin Ndiaye

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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