Tibou Tounkara, martyr de Sékou Touré

Tounkara Tibou, ambassadeur de Guinée à Paris en 1961
Tounkara Tibou, ambassadeur de Guinée à Paris en 1961
  • Né à Labé en 1923 (?)
  • Instituteur
  • Marié, son arrestation priva des enfants adolescents, leurs cadets et benjamins du support et de l’affection paternels
  • Fusillé le 18 octobre 1971

Tibou appartient à la communauté Sarankulle (Soninké, Sarakolé) installée depuis des siècles à Labé. Ayant adopté la langue Pular, ils conservent toutefois leur identité ethnique et leur héritage culturel. Ils se reconnaissent par leurs patronymes : Doukouré, Dramé, Sako, Savané, Souaré, Tounkara, etc. Tantôt concurrents, tantôt alliés, les Sarankunle et les Fulɓe ont vécu ensemble depuis l’Empire du Gâna et l’Etat du Tekrur, de l’Antiquité à nos jours.
Accueillis au Fuuta-Jalon théocratique, ils y constituaient le gros des Tuŋarankooɓe, c’est-à-dire des allognènes libres, respectés et intégrés dans la société.
Maîtres d’arts et de métiers, ils excellaient dans le négoce. Ils transférèrent aussi du savoir-faire à leurs hôtes Fulɓe. Cela explique, par exemple, l’épanouissement de la teinture indigo dans le Fuuta, et particulièrement à Labé.
Ma mère naquit à Manda-Fulɓe, village-jumeau de Manda-Saran, où son père, Tierno Aliyyu Ɓuuɓa-Ndiyan, possédait des propriétés.   Elle y apprit et maîtrisa cette technique des voisins. Dans la paroisse centrale (misiide) de Labé les Sarankunle élirent domicile et bâtirent les quartiers de Paraya et Konkola, aux côtés des familles locales des Jakanke de Touba.…

Londres, 1961. Tibou Tounkara, ambassadeur plénipotentiaire et extraordinaire arrive à Buckingham Palace pour la présentation de ses lettres de créance à Sa Majesté la Reine Elizabeth II
Londres, 1961. Tibou Tounkara, ambassadeur plénipotentiaire et extraordinaire de la République de Guinée en Europe occidentale arrive à Buckingham Palace pour la présentation de ses lettres de créance à Sa Majesté la Reine Elizabeth II
Tibou Tounkara, ambassadeur de Guinée en Europe occidentale avec siège à Paris, arrive à Londres pour présenter ses lettres de créance à Sa Majesté la Reine Elizabeth II en 1961.
Tibou Tounkara, ambassadeur de Guinée en Europe occidentale avec siège à Paris, arrive à Londres pour présenter ses lettres de créance à Sa Majesté la Reine Elizabeth II en 1961.

Tibou Tounkara fut un militant progressiste d’avant-garde dont l’activité précède de deux ans la fondation en 1947 de la section territoriale guinéenne du Rassemblement Démocratique Africain (RDA), qui prit le nom de Parti Démocratique de Guinée (PDG) en 1948.

Tibou Tounkara, prisonnier au Camp Boiro peu avant son exécution en 1971
Tibou Tounkara, prisonnier au Camp Boiro peu avant son exécution en 1971

1. Premier témoignage d’André Lewin sur le rôle pionnier de Tibou Tounkara dans la lutte d’émancipation

« Dans les premiers jours de 1945, Sékou Touré s’inscrit à un petit mouvement politique, l’Union Patriotique, affiliée à une organisation métropolitaine placée sous le signe de la renaissance française issue de la Résistance, mais en fait proche du Parti communiste français qui la noyaute rapidement: c’est le Front national, créé en France le 30 janvier 1945, avant même la fin de la guerre.
Présidée par Frédéric Joliot-Curie, cette formation s’implante Outre-mer avec le concours de jeunes Français progressistes ; la section guinéenne est fondée quelques semaine après. Sékou milite au Front national avec toute l’ardeur de la jeunesse, en compagnie de quelques “évolués” guinéens:

  1. Abdourahmane Diallo, dit “l’homme à la pipe” ou encore le “pharmacien africain”
  2. Nabi Youla instituteur
  3. Tibou Tounkara instituteur
  4. Saïfoulaye Diallo, comptable
  5. Madeira Keita (originaire du Soudan français, actuel Mali)
  6. des Français aux idées avancées, parmi lesquels Gabriel Féral, chef de cabinet du gouverneur »

André Lewin. Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée de 1958 à 1984. (Volume 1. Chapitre 4. Des cours du soir des catholiques à la formation doctrinale des communistes)

2. Deuxième  témoignage d’André Lewin sur la forte personnalité de Tibou Tounkara

Ce passage dévoile les rapports égalitaires dans la gestion des affaires d’Etat au sein du gouvernement guinéen, où Sékou Touré n’avait pas encore installé sa dictature.

[En février 1961,] pour cette nouvelle étape des rapports soviéto-guinéens, Sékou souhaite nommer un nouvel ambassadeur à Moscou. Il choisit Tibou Tounkara, mais celui-ci refuse obstinément de s’y rendre, puis Nabi Youla, qui en fait de même, en se levant devant Brejnev, en s’inclinant devant lui et en disant d’un ton très ferme et très net :
— Il n’en est pas question !
Stupeur des participants, soviétiques comme guinéens ; les uns découvrent avec surprise conmment Sékou Touré choisit les ambassadeurs, et les autres assistent pour la première fois à un refus aussi catégorique face au président.
C’est donc finalement Kaba Sory, ancien ambassadeur au Caire, qui venait d’être désigné pour Paris, qui partira pour l’Union soviétique. Il aura la difficile tâche de gérer la grave crise qui éclatera entre les deux pays quelques mois plus tard, avec le “Complot des enseignants et des marxistes”.

André Lewin. Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée de 1958 à 1984. Volume 2. Chapitre 30. 26 novembre 1949. Le concert de Keita Fodeba. Note en bas de page #363

Le passage précédent impose un constat, suscite deux questions et inspire une réflexion tout à la fois.
Primo, c’est le lieu de constater le manque désolant d’archives, qui auraient pu davantage éclairer cet incident. Car André Lewin se contenter d’évoquer de façon croustillante une anecdote pour le moins surprenante. Il ne cherche regrettablement pas à en savoir les dessous et les consésquences immédiates et postérieurs.
Secundo, Lewin aurait dû s’interroger et tenter de répondre au moins aux deux questions suivantes : (a) Pourquoi, sans les avertir, sans autre forme de consultation ni préavis, Sékou Touré voulu-t-il impulsivement, désigner ses collègues pour le représenter à Moscou ? (b) Pourquoi, tour à tour, Tibou Tounkara et Nabi Youla déclinèrent-ils la décison improvisée du président Sékou Touré ? Une fois de plus, l’accès aux archives d’Etat aurait pu fournir des indices ou expliquer le comportement et l’attitude de ces pionniers de l’“indépendance”, dont les rapports se brouillèrent si tragiquement.
Tertio, réflexion faite, cette information permet de comprendre — au moins partiellement — la démission de Nabi Youla en 1969 et son exil à Paris et au Zaire de Mobutu (devenu la RDC). Il dut se remémorer cet accrochage, parmi d’autres. Prudent et connaissant le caractère rancunier et vindicatif de Sékou Touré, il décida de s’en séparer. Conséquence : après l’exil il revint au paysen 1990. Il y survécut Sékou Touré jusqu’en 2014, soit trente ans.
Sékou Touré se dépensa sans compter pour piéger et éliminer les fortes individualités dont la Guinée était riche. Il y parvint, confisquant le pouvoir — jadis collégial — pour sa famille et les alliés de celle-ci. Les miettes étaient jetées à des figurants, que l’on alignait pour le décor et le protocole. Mais en fait, les purges cycliques avaient réduit même les parents à la peur. Tout ce monde agissait mécaniquement et instinctivement selon les caprices du président. Qui finit par se couper des populations. Toutefois, il ne jouit pas longtemps des hécatombes et du vide humains qu’il avait organisés. Le corps et le coeur de cet homme, qui ne vivait que pour et par le pouvoir, cédèrent peu après les dernières charrettées, et notamment après les exécutions d’innocents —dont un muezzin — à Mamou, début mars 1984. Exténué et vidé par les tribulations de la mégalomanie, le Syli s’effondra sur la table d’opération de la Cleveland Clinic, Ohio, U.S.A, le 26 mars 1984.— T.S. Bah

3. Troisième témoignage d’André Lewin sur Tibou Tounkara : le rôle déterminant des enseigants

« La lutte d’émancipation dans les années 1950 s’intensifie. Le colonialiste se raidit face aux Africains, qui sont en train de faire une lecture extraordinairement lucide de leur droit affirmé dans les textes mêmes qui fondent la République. Koumandian Keita se jette avec passion dans la lutte. Les luttes syndicales ne font qu’un avec le combat politique. Tout d’abord, il dote le syndicat d’un organe de publication, L’École guinéenne, qui paraît dès 1952.
Cette revue qui est distribuée jusque dans les écoles soude les enseignants les uns aux autres. Elle leur permet de s’informer, de se former, et de suivre les étapes, les phases du combat que mène le Bureau directeur avec Keïta Koumandian à sa tête.
L’École guinéenne est animée par des instituteurs émérites. Leurs belles plumes signent des articles châtiés, riches. C’est le lieu d’accrocher quelques portraits, nous citerons ici :

  • Tibou Tounkara, qui en fut le rédacteur-en-chef
  • Ray-Autra, le fougueux éditorialiste du célèbre Coup de Bambou, journal satirique qui asséna les coups les plus violents au colonialisme
  • Mamadou Aribot, Secrétaire Général de la section syndicale de Conakry
  • Kanfory Bangoura, insituteur et musicien
  • les frères Salifou Touré et Fodé Lamine Touré, éminents pédagogues, etc.

L’École guinéenne fut plus qu’un organe de liaison ; il fut un bréviaire entre les mains des enseignants, un bréviaire où chacun pouvait inscrire un message à l’intention des autres. Tout naturellement, Keïta Koumandian fut le génial éditorialiste dont la plume alerte campait les situations, invectivait les colonialistes, rassemblant et exhortant ses troupes au combat. C’est le lieu de souligner que les enseignants ne se battaient pas seulement pour des revendications salariales.
Pénétrés de leur devoir d'”éveilleurs de conscience”, les enseignants prirent toute la mesure de leur noble mission.
“Éduquer et instruire aux noms de la famille et de la République, les générations qui nous sont confiées”, tel est “le rôle délicat qui nous est dévolu” écrit Tibou Tounkara.
Pour Mamadou Aribot, le secrétaire général de la Section de Conakry, “les Enseignants guinéens ne luttent pas uniquement pour le personnel, pour un relèvement d’indice de salaires, ils mènent une lutte générale d’émancipation africaine”.
Et Koumandian souligne avec force que l’enseignant doit défendre de grandes causes ; “il doit lutter, écrit-il, de toutes ses forces contre le spectre hideux de l’analphabétisme. Il doit être “la vigie perpétuellement attentive au plus heureux avenir de la jeunesse”. Que voilà un credo fervent digne des bâtisseurs de nation ! »

André Lewin. Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée de 1958 à 1984. Volume IV. Chapitre 49. Annexe 4. Koumandian Keita le syndicaliste

Tibou Tounkara, prisonnier au Camp Boiro peu avant son exécution en 1971
Tibou Tounkara, prisonnier au Camp Boiro peu avant son exécution en 1971

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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