Dr. Alpha Taran Diallo. Martyr de Sékou Touré

Docteur Alpha Taran Diallo (1922-1971). Fusillé le 18 octobre 1971
Docteur Alpha Taran Diallo (1922-1971). Fusillé le 18 octobre 1971

Chirurgien, médecin-généraliste, professeur et doyen de la faculté de médecine, Docteur Mamadou Alpha Taran Diallo est né un lundi de l’année 1922 à Tarambali, sous-préfecture de Sannou, Préfecture de Labé. Il porte le nom de son arrière-grand père paternel, Mamadou Alpha Taran, connu sous le diminutif «  Maama Alpha  » .

En 1971, il fut accusé sans preuves de complicité avec l’attaque du commando portugais et ses alliés guinéens  le 22 novembre 1970.  Enlevé nuitamment à son domicile, il fut emprisonné, torturé et forcé par Ismael Touré de signer le document l’inculpant au Camp Boiro. Il fut fusillé dans la nuit du 17 au 18 octobre 1971.

Torture et  interrogatoire de Dr. Taran

Il y eut des moments tragiques. Tel fut l’interrogatoire de Diallo Alpha Taran. J’avais été révolté en apprenant son arrestation. De tous les cadres politiques que je connaissais en Guinée, il était le plus convaincu. Entièrement dégagé de toute contingence matérielle, il ignorait superbement l’argent et, cas rarissime, se désintéressait totalement du beau sexe… Il ne vivait que pour la révolution, Marxiste-léniniste,  il était soupçonné d’avoir, autrefois, appartenu au PCF mais n’en parlait jamais. Tout le passé était effacé à ses yeux. Seul demeurait le PDG.
Haut fonctionnaire, puis ministre, il n’avait à se reprocher aucune action douteuse. Il n’avait pas particulièrement brillé. C’était dû à la médiocrité générale, peut-être aussi à ses scrupules de ne rien modifier aux consignes reçues.
Alpha Taran était accusé d’appartenance  au Front et à tous les réseaux possibles. Sa seule réponse à toutes les questions en était une et toujours la même: « Pourquoi? ».
Il était trop intelligent pour n’avoir pas compris qu’il était sacrifié à la  raison d’Etat mais s’obstinait à chercher ce que son élimination pouvait apporter au Parti.
— Expliquez-moi les avantages ce que le PDG tirera de ma disparition et je serai d’accord sur tout. Nous sommes si peu nombreux à croire au socialisme. Si l’épuration nous touche, ce sont les cadres bourgeois qui en seront renforcés.
Il n’en sortait pas. Personne ne put le faire fléchir. Depuis trop longtemps, il accordait sa vie matérielle à ses convictions politiques, il ne voulait accomplir aucun acte qu’il ne jugerait pas conforme à la ligne.
Il alla donc à la cabine technique, en toute sérénité.
Il ne croyait pas à l’existence de telles pratiques. Inventions de bourgeois pour déconsidérer le prolétariat vainqueur ! La torture, tout le monde le savait, était affaire de fascistes: Gestapo. PIDE. Police politique espagnole. OAS.
Jamais un parti socialiste au pouvoir n’utiliserait de tels moyens! Taran partit donc, l’âme en paix.
Il était de constitution extrêmement faible et très peu préparé à la douleur. Quelques minutes seulement s’écoulèrent avant qu’on vienne prévenir Ismaël de sa capitulation.
De retour à la commission il put échanger quelques mots avec nous sans que le ministre parut y prêter attention.
— C’est cela que vous vouliez me faire comprendre?
— Oui, lui répondit Kassory. Nous savions que tu ne pourrais pas tenir.
— Non, je ne crois pas avoir peur de la mort mais cette douleur, pour rien, je ne l’ai pas supportée. Etre dénudé devant ces gardes qui se foutaient de moi, comme un chien, non, je n’ai pas pu.
Il accepta donc ce qu’Ismaël lui imposa. Son visage reflétait son désespoir quand il comprit qu’il allait s’accuser d’être un agent de l’impérialisme.
J’essayai de l’aider :
— Camarade ministre, tout le monde connaît sa vie. Ses opinions sur les puissances occidentales sont affirmées. Sa vie matérielle est si dépouillée qu’il sera très difficile de faire admettre qu’il ait été agent secret. Ne pourrait-on pas, dans son cas, parler uniquement d’appartenance au Front?
Il aurait alors agi par idéal gauchiste. Ce serait plus plausible.
Ismaël ne répondit pas sur-le-champ mais le fit emmener dans une autre pièce et resta seul avec nous.
— Je crois que vous avez très mal compris certains aspects de nos problèmes. Il n’y a aucune impossibilité liée à des aspects matériels ou moraux de votre vie. Toi, Alata, tu as perdu ta nationalité pour devenir Guinéen ? N’as-tu pas reconnu appartenir aux Services français ? Toi, Kassory, n’es-tu pas l’intime du président depuis trente ans ? N’as-tu pas avoué avoir voulu sa mort ? Les positions officielles de Diallo Taran ne l’empêchent pas d’être un agent de l’Occident. Ceci étant réglé, passons à un autre aspect de la question. Il ne peut y avoir de déviationnisme de gauche. C’est le Parti qui mène la politique la plus progressiste, adaptée aux réalités du pays. Le comité révolutionnaire ne laissera pas s’accréditer la légende que certaines éliminations ont eu lieu parce que les coupables reprochaient aux dirigeants de trahir la Révolution. Tous les détenus ont trahi. Tous, vous avez trahi pour de l’argent, pas par idéal.
Il laissa passer quelques minutes, nous regarda dans les yeux, puis demanda:
— Est-ce clair?
Alpha Taran fut ramené et Ismaël lui fit admettre son point de vue. Ce fut très dur :
— Est-ce que cela servira la Révolution de dire que j’ai trahi pour de l’argent?
Kassory avança :
— Tout ce qui maintient l’unité d’un mouvement le sert. Nous avons été sacrifiés. Il faut que notre disparition soit utile. Si nous laissons planer un doute, que d’autres puissent exploiter, notamment sur la légitimité de l’action politique du PDG et sur sa pureté révolutionnaire, notre effacement
servira nos adversaires.
— Mais c’est purement du chantage, protesta Alpha.
Dans sa tenue pénitentiaire, le malheureux avait pauvre allure. Maigre, chétif, les épaules en avant, le torse creusé, Les yeux, privés de lunettes lui dévoraient le visage, Ses cheveux avaient grisonné en l’espace de quelques jours.
— Si encore, tu pouvais tenir le coup, lui dis-je, mais tu sais bien que tu n’y arriveras pas.
Taran était asthmatique et les longues journées passées dans l’atmosphère confinée des cellules étaient un cauchemar pour cet homme qui se sentait s’affaiblir d’heure en heure
Il accepta donc tout ce qu’on exigea de lui, pleurait de honte en signant sa déclaration. Lui dont l’intégrité morale et matérielle était reconnue par tous, il affirmait avoir reçu des milliers de dollars sur des comptes tenus à Genève !
Source: Jean-Paul Alata. Prison d’Afrique

« Oui, c’est exact. C’est ce qui m’a été dit lorsque j’assistais avec Kassori à une commission pour le compte du docteur Diallo Alpha Taran, qui est pour moi un des rares communistes sincères qui étaient en Guinée, qui a été très propre, qui a eu une vie privée remarquablement propre. On ne peut lui reprocher aucune question d’argent, aucune question de femme, rien : c’était un homme qui croyait vraiment à sa mission. Et là, quand nous l’avons vu, Kassori et moi, effondré — il avait signé les aveux puisqu’il était passé à la torture — il nous a dit : « Bon, vous voulez m’aider. Je veux bien accepter votre aide. Alors aidez-moi à leur faire dire que ce n’est pas possible : je ne peux tout de même être un agent de la CIA, moi. Tout le monde me connaît. Tout le monde sait très bien que je ne peux pas supporter les… l’impérialisme, ni rien du tout… » C’est là qu’Ismaël m’a effectivement dit : « Vous n’y comprenez rien du tout : il n’y a pas d’agents de gauche. Il n’y a pas de déviation de gauche. Vous êtes tous des traîtres pour de l’argent. Le seul parti qui est à gauche est notre parti. Un point. Un trait. Vous autres, vous avez trahi, et pour de l’argent. Ne me parlez pas de trahison pour l’esprit, de trahison par spiritualisme ou par volonté idéologique. Vous avez trahi pour de l’argent. Et c’est pour ça — et c’est là qu’il m’a expliqué — c’est pour ça que nous exigeons que vous le reconnaissiez tous comme premier point… La torture, c’est uniquement pour que vous disiez : « J’ai touché de l’argent. » Une fois que vous avez dit ça, on se fout pas mal du reste. »
Source Jean-Paul Alata. Interview avec Anne Blancard, RFI.

Témoignage d’Adolf Marx

« Jean-Paul Alata m’a raconté l’interrogatoire tragique du ministre Diallo Alpha Taran, cet homme incorruptible au train de vie modeste. Il a été accusé d’avoir travaillé comme agent de la République Fédérale, ce à quoi il a répondu :
— Pourquoi aurais-je fait cela ? A quoi cela servira-t-il au Parti de me supprimer ? Dites-moi quels sont les avantages que le Parti tirera de ma disparition et j’accepterai tout. Si l’épuration nous supprime tous, les cadres bourgeois en seront indirectement renforcés.
Il n’a pas perdu son sang-froid quand on l’a conduit à la chambre de torture, persuadé qu’il était que ses propres compatriotes n’emploieraient pas de méthodes aussi barbares. La torture, cela n’existe que chez les fascistes, tout le monde le sait. Un parti socialiste n’emploiera jamais de telles méthodes…
Taran est de constitution fragile et la douleur l’a fait capituler au bout de quelques minutes. Il nous dira plus tard :
— Je ne crois pas avoir eu peur de la mort, mais je n’ai vraiment pas pu supporter la douleur. Et le fait d’être nu devant les gardiens et de me faire traiter comme un chien, non vraiment, cela a été trop pour moi.
Cet homme honnête était absolument accablé : on l’obligeait à reconnaître qu’il avait été un agent de l’impérialisme. Une telle auto-accusation pouvait-elle vraiement servir la Révolution ? Ses tortionnaires lui ont alors démontré que tout ce qui permet de maintenir “l’unité” d’un mouvement en sert la cause. On raconte que Taran a pleuré de honte en signant sa déposition. Lui, dont l’entourage n’avait jamais mis l’intégrité en cause, a dû admettre que des services secrets étrangers lui avaient versé des milliers de dollars sur le compte d’une banque suisse.
Source: Adolf Marx. Maudits soient ceux qui nous oublient

Témoignage d’une mère

Un mois plus tard, le plâtre enlevé, la petite boite affreusement. Le Soviétique dit que c’est normal mais qu’il veut la réopérer. Or, cet homme ne m’inspire aucune confiance. Lorsque mes amies infirmières, Colette Camara et Lilou Kaba, arrivent à l’hôpital, nous roulons Nènè dans un drap et l’enlevons tout tranquillement de l’établissement. Nous fonçons dans le deuxième hôpital de la ville, à Donka. Le chirurgien guinéen très réputé Dr Alpha Taran pose son diagnostic : rien du tout au fémur, mais par contre une fracture de la cuisse ! Il recasse la cuisse qui s’était soudée depuis un mois et place une longue broche métallique (qu’on ne lui enlèvera qu’au retour d’Alfa). La petite ne boitera plus jamais, merci Dr Taran !
Source: Nuria Mares i Vidal. La Gambina. Une vie Nord-Sud

Gratitude d’un fils

En 1966, en faisant le bilan médical de ma mère, Dr. Taran décela une formation anormale au sein gauche. L’analyse mammographique  indiqua une tumeur bénigne. Il procéda à l’intervention chirurgicale et fit l’ablation de l’excroissance. Hadja Kadidiatou se remit vite de l’opération.… Grande fut sa peine lorsqu’elle apprit la disparition de Dr. Taran.

Repose en paix, Kotoo
Tierno S. Bah

Notice biographique

Ecole Coranique

Le  premier maître d’école coranqiue de Mamadou Alpha Taran fut Alpha Madiou du village de Donghol Seeleyaɓe qui est son oncle paternel (frère cadet de son père).
Victime de trypanosomiase, il fut traité par Docteur Morel.
Après Donghol Seeleyaɓe, son père l’a envoyé à Kaalan, village situé à 15 km de Taran pour poursuivre la formation coranique auprès de Thierno Amadou Kaalan. Il fut un élève intelligent, discipliné et sage. Il était le seul élève qui apprenait et maîtrisait rapidement deux sourates du Coran à la fois. Son maître, qui l’aimait beaucoup, l’éduqua jusqu’ à l’âge de 14 ans. Il compléta son éducation islamique par:

  • L’étude avancée du Coran
  • Le commentaire approfondi d’ouvrages fondamentaux:
    • Al-Risaala
    • Adjuruna
    • Al-Maghaama
  • L’exercice du Muhiibi

Camarades d’âge

  • Thierno Moustapha Diallo (son frère de même père)
  • Thierno Aliou Leysaare ( actuel Imam de Taran)
  • Alpha Amadou Donghol Houssouneyaɓe
  • Mahmoudou Seele (Ley-Yaali Seeleyaɓe)
  • Mamadou Saliou Bah (Ɓaawo-bowel) Yaali
  • Thierno Abdoullaye Boobo Doŋol Seeleyaɓe
  • Thierno Ousmane Tela Doŋol Seeleyaɓe

Camarades d’école

  • Alpha Amadou Doŋol Houssouneyaɓe
  • Mahmoudou Seele (Ley-Yaali Seeleyaɓe)
  • Mamadou Saliou Bah (Ɓaawo-Bowel) Yaali
  • Mamadou Dian Bah (Hamdallaye, Sannou)
  • Mamadou Saliou Bah (Koondel, Sannou)
  • Mamadou Falilou Daka Diallo (Sannou)

Ses rapports avec ses parents et la parenté (grands-parents, oncles, tantes, cousins etc. ont été toujours très bons. Il participait aux activités familiales de production: surveillance des boeufs et petits ruminants, labours, clôture des champs, des tapades et concessions

Personnes ayant marqué sa personnalité

Son père, sa mère et son oncle Thierno Boobo «  Lekkol  » qui représentait le chef du canton de Koubia auprès du commandant du Cercle de Labé (Guinée française) et qui était son tuteur à Labé durant ses études

Adolescence

Groupe d’âges  (yirde): il avait son groupe d’âges qui menaient des activités productives : clôture des champs, des tapades /concessions, couverture de cases.
Etudiant il revint  régulièrement en vacances au village. Une  fois, il trouva que sa mère était partie chercher de l’eau dans un marigot situé à 2 km. Il dit : cette fois on va aménager un puits dans notre concession avant mon départ pour soulager ma mère. Et ce qui fût fait ; ce fut le premier puits du village et des environs.
Le vacancier entreprit aussi des campagnes d’information et de sensibilisation des habitants sur l’importance de maintenir la proprété des lieux publics, des habitations, des points d’eau, des objets et des aliments.

[Sur l’ethnographie historique de Tarambaali lire Pierre Cantrelle & Marguerite Dupire dans leur excellente monographie intitulée “L’Endogamie des Peuls du Fouta-Djallon.” Recherches africaines. nos. 1-2-3-4, p. 69-98. 1964. Conakry.]

Ecole française

Inscription en 1936 à l’école primaire de Sannou ; membre de la 1ère promotion de cette école.
Ecoles fréquentées jusqu’au CEPE : Sannou et Labé

Ses maîtres furent :
A Sannou :

  • M. Aboubacar Doukouré
  • M. Raytou
  • M. Saikou Baldé (fils de Tierno Aliou Ɓuuɓa-Ndiyan de Labé)

A Labé : Mr Hervé

L’élève Alpha Taran fut souvent le premier de sa classe, il recevait beaucoup de cadeaux tels ques  les bons de rationnement (en pain, savon, sucre en poudre) et des livres.

Scolarité

  • 1941: admis à l’Ecole Primaire Supérieure de Conakry, où il se rendit avec les bénédictions des parents.
  • 1945-1948 : études à l’Ecole Willian Ponty (Sénégal)
  • 1948-1952: Etudiant à l’Ecole de médecine de Dakar
  • 1952-1953: service militaire
  • 1954-1957: Ecole de Médicine de Bordeaux, France.
    Source : La Nouvelle Presse de Guinée, 11 Septembre 2002, article- témoignages de Dr Bah Mamadou Kaba sur la formation et la vie professionnelle de Dr Alpha Taran.

Mariage

Son mariage avec Mlle. Kadidiatou Sow — fille de Alfa Mamadou Oury, précédemment chef du canton de Sannou — fut célébré en 1959. Les cérémonies religieuses se sont déroulées à Donghol Seeleyaɓe (village d’origine de ses parents) et les cérémonies civiles à Labé-ville.

Mme. Taran Diallo née Kadidiatou Sow
Mme. Taran Diallo née Kadidiatou Sow

Note : Ces informations ont été fournies en langue Pular par Thierno Younoussa Taran Diallo, frère cadet de Dr Alpha Taran. Elles ont été recueillies et traduites en langue française par Mamadou Moudjitaba Diallo, neveu de feu Dr Alpha Taran suivant le questionnaire préparé par Mr Tierno Siradiou Bah. Elles peuvent être complétées par toute personne de bonne volonté ayant connu Dr Alpha Taran durant son enfance, sa formation et sa vie professionnelle. A cet titre nous saluons respectueusement Dr Bah Kaba Mamadou pour son témoignage éloquent publié dans le journal cité plus haut.

Diallo Mamadou Alpha Taran
Diallo Mamadou Alpha Taran

Dr. Taran au Camp Boiro, quelque mois avant son exécution sur ordre de Sékou Touré

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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