Politique et Chronique du Fuuta-Jalon

Amadou Dioulde Diallo
Amadou Dioulde Diallo


Amadou Diouldé Diallo a animé le 15 novembre 2014 à Paris une séance de “sensibilisation” historique et culturelle devant une audience du Fuuta. Enregistrée dans la vidéo ci-dessus, la durée de la prestation est de 2 h. 13 min. 49 sec.

La session commença par la présentation de la carrière journalistiques de M. Diallo et ses affiliations professionnelles, passées et présentes.
Prenant la parole ensuite, l’orateur a tenu à camper son irruption subite dans le débat politique ambiant en Guinée. Il a précisé que son activité conférencière date d’un an environ, certes. Mais ajouta-t-il, ses connaissances sont ancrées dans l’héritage familial et dans sa généalogie, qui inclut aussi bien les griots Fulɓe (Awluɓe / Farba) que leurs collègues Mande (Jeli / Fina).
La précision est importante. Elle se confirme dans la performance verbale d’Amadou Diouldé, en qui je retrouve le contrôle du geste, le ton mesuré, la face intelligente d’un ête pétri d’informations, ouvertes et secrètes. Le sourire est esquissé, mais l’éclat de rire est absent. Ce type de comportement linguistique permet de se concentrer, et de ne pas perdre le fil du discours.
Amadou Diouldé Diallo utilise les techniques oratoires des Farba du Fuuta-Jalon. Sa prestation prouve à souhait qu’il appartient au groupe, de plus en plus restreint, des détenteurs de ce précieux héritage. Jadis transmis au sein d’une caste fermée, cet art verbal et ce trésor de connaissances semblent évoluer et s’ouvrir à travers les alliances matrimoniales.

M. Diallo ajoute sociologue à son titre de journaliste. En vérité, à cette étape initiale, il est plutôt un chroniqueur compétent. La sociologie historique existe, certes. Mais en général, elle se concentre davantage à l’étude des phénomènes synchroniques, c’est-à-dire courants, qu’à ceux diachroniques, c’est-à-dire relevant de l’évolution historique. Se spécialisant dans l’étude du collectif et de l’individu, cette discipline évolue à la fois sur le plan théorique et dans le domaine pratique. Dans ce dernier cas elle applique des méthodes d’enquête qualitatitives et quantitatives élaborées : recherche de terrain, échantillonage statistique, etc. Autant d’outils qui font défaut à la présentation d’Amadou Diouldé.

Le verbe et la verve d’Amadou Diouldé sont, une fois de plus, empreintes du style discursif des Awluɓe. J’ai pu, dans mon enfance, apprécier les facultés de mémoire et goûter aux merveilles oratoires de ces maîtres de la parole au Fuuta-Jalon. En effet mon père, Tierno Saidou Kompanya, fut chef de canton de Koubia de 1936 à 1957. Et sa famille a ainsi été exposée à la présence agréable de ces compagnons appréciés, de ces confidents sûrs, tour à tour diplomates et historiographes.
Je citerai notamment Farba Oumar Bagata Dieng, le griot attitré de mon père, mais aussi Farba Mamadou Bendiou Dieng, Jan Madina Gawlo, Jan Aissata Gawlo, etc.

[Lire L’Epopée (Asko) d’Alfa Abdourahmane Koyin
par Farba Ibrahima Njaala et Farba Abbaasi
,
qui relate la guerre victorieuse du Fuuta-Jalon contre
Janke Wali, roi du Ngabou. C’était sous le règne
d’Almami Oumar, père d’Almami Bokar Biro]

[Kouyaté Sori Kandia chante ici la version mandingue dans Kèddo]

Toutefois, il faut placer les Awulɓe dans le contexte général du Fuuta-Jalon. En effet dans l’état théocentrique islamique Fuutanien, les Awluɓe formaient un ensemble plus vaste de créateurs littéraires, et où évoluaient les Seeremɓe (ou cernooɓe) et les Nyamakala (ou troubadours).

 [Au sujet des Nyamakala lire l’inteview de Katharina Lobeck
(en anglais) sur webFuuta]

Les Seeremɓe et les Awluɓe produisaient la chronique évènementielle, la biographie personnelle, la hagiographie (ou narration poétique de la vie des pieux et saints), les chaînes généalogiques, la chronologie étatique.

Les Seeremɓe dominaient la littérature écrite Ajamiyya Pular. Les Farba, eux, brillaient dans leur genre littéraire spécifique, le Asko. lls y composaient les textes mythiques, historiques, les épopées et les récits héroïques. Mais il arrivait aux plus instruits des Farba de produire une version écrite de leur inspiration orale.

Dans Chroniques et Récits du Foûta Djalon, Alfâ Ibrâhîm Sow cite l’exemple de Farba Ibrâhîma Seck ou Farba Paris, qui composa l’ode à son maître, après l’avoir accompagné pour une visite officielle à Paris dans les années 1950. Ce seigneur, en l’occurrence, était Alfa Bakar, chef de Diari et à l’époque doyen des chefs de canton du Fuuta-Jalon, neveu et disciple de Tierno Aliou Ɓuuɓa-Ndiyan, promotionnaire de l’imam de la Mosquée Karamoko Alfa, Tierno Siradiou — mon oncle maternel, parrain et maître d’ecole coranique —, cousin de ma mère, et père de Saifoulaye Diallo.
A.I. Sow écrit :

« Farba Ibrâhîma termine son épopée par les mots :
« karambol deƴƴhii ɗoo : Ici, la plume se tait. »

Et le grand publiciste du Pular/Fulfulde conclut :

« Cette fin montre bien, s’il en est encore besoin, que l’œuvre de Farba Ibrâhîma était, à l’origine, une œuvre écrite. »

Défense et illustration du Fuuta-Jalon

Amadou Diouldé Diallo semble donc relativement bien armé pour se lancer dans une croisade conférencière dont le but est la défense et illustration du Fuuta-Jalon et des Fuutanke, au sens large du terme.

Il précise que son action est en réalité une réaction visant à contrecarrer les manoeuvres politiciennes du président Alpha Condé et de son allié de circonstance, Mansour Kaba.

Il est mandaté, déclare-t-il, pour son périple par le président de la coordination haalpular du Fuuta-Jalon, Elhadj Shayku Yaya Barry.

La performance de M. Diallo est honorable. Cependant son discours devrait être livré en Pular. Quitte à rédiger et distribuer une version abrégée traduite en français dans la salle pour permettre aux membres de l’audience non-fluents en Pular, de saisir l’essence de ses propos. En utilisant le Pular il pourra mieux imiter —et peut-être émuler — Farba Kendo Sow, de Kakoni, son grand-père et maître. De cette façon, il pourra cultiver et polir son Pular maternel, y puisant des ressources puissantes : proverbes, anecdotes, adverbes d’emphase, intonation, formules oratoires, etc.

Temps faibles de la conférence

M. Diallo commet une démarche méthodologique fondamentale. A cela s’ajoute des affirmations matériellement fausses et intellectuellement inacceptables.
La faiblesse centrale de la conférence paraît dans toute sa nudité lorsqu’il se borne à comparer Lansana Conté et Alpha Condé. Pis, il fait l’apologie et tente de réhabiliter le tyran que fut l’ignare et défunt Général-paysan.

[Lire Opposition et majorité : bonnet noir et noir bonnet]

Cette double myopie conduit à des silences lourds et pesants sur :

  1. Sékou Touré, sa dictature son complot contre les Peuls et le mouroir du Camp Boiro
  2. La cruauté de Lansana Conté à l’égard de communautés fulbe établies à Conakry. Ainsi, à la fin des années 1990, face à la rivalité politique Fulbe (notamment du tandem Mamadou Bâ- Siradiou Diallo), Lansana Conté ordonna la destruction des maisons privées bâties à Kaporo-Rails, sans aucun dédommagement. La plupart des habitants de cette cité étaient des Fulbe. Tout comme Dr. Alfa Ousmane Diallo (un de mes promotionnaires du lyçée et de l’Université) à l’époque ministre de l’Urbanisme et de l’Habitat, qui exécuta l’ordre présidentiel avec zèle. Comme si les victimes n’étaient pas des citoyens et, de surcroît, des membres de sa “race”. De coquettes villas et leur mobilier furent complètement rasées. Des familles entières se retrouvèrent sans abri. Il fallut l’intervention de Kadidiatou Seth —qui a une éducation Pullo— pour arrêter les dégats. Trop tard. L’irréparable avait été commis.
    Ibrahima Sori Diallo est le chef de l’une de ces familles spoliées. Terrassé par la perte immobilière —fruit de pénibles économies d’enseignant— il est devenu depuis aveugle. Je l’ai vu en 2003 à Cosa. Il tenait le bâton de guidage d’une de ses fillettes. L’image de ce jeune  professeur d’anglais fringant et élégant, originaire de Lelouma, me revint à la mémoire et m’envahit. Je ne pus m’empêcher de verser des larmes…
  3. Le silence sur l’hostilité de Conté à l’encontre des commerçants et cadres Fulbe. Par exemple, pour davantage piller les ressources financières de l’Etat, Lansana Conté commença au début du millénaire à appuyer, tous azimuts, les activités de Mamadou Sylla, alors un jeune négociant Jakanke de Boké. En trois ou quatre années, M. Sylla  acquit, pour son patron et lui-même, une fortune immense. Mais la promotion de Mamadou Sylla servit également de contrepoids au rôle et à l’influence des commerçants Fulbe —notons qu’ils préfèrent le titre d’opérateurs économiques. Conté était libre de choisir de nouveaux associés. Mais il devient condamnable lorsqu”il se sert de son pouvoir pour humilier ses alliés Fulbe, qui ne demandaient pourtant qu’à lui obéir. Ainsi, en 2003, à l’occasion d’une cérémonie radio-télévisée à laquelle il avait invité les commerçants Fulbe, il leur refusa les sièges vides devant lui et les força à s’accroupir au sol autour de lui et devant la caméra.
  4. les créatures de Conté que sont Moussa Dadis Camara et Sékouba Konaté. Or c’est ce dernier qui a profité de l’élimination de Dadis pour imposer Alpha Condé à la présidence, par la violence, la fraude massive , la corruption et les trucages. Conté limogea ou mit à la retraite tous les officiers Fulɓe pour éliminer toute rivalité contre Dadis et mieux faciliter la prise du pouvoir par ce dernier.
  5. Le refus de constater que les cinq présidents de la république de Guinée (Sékou Touré, Lansana Conté, Moussa Dadis Camara, Sékouba Konaté, Alpha Condé) sont tous pareils, du premier à l’actuel. Ce sont, au mieux, des autocrates criminels,  et au pis, des dictateurs sanguinaires

Ensuite, l’auteur s’appuie sur des hypothèses non-fondés et des clichés bien connus de l’historien et de l’anthropologue. Je me contenterai de citer :

  1. le traitement sommaire et sans fondement de l’Antiquité. M. Diallo prend la Basse Egypte comme point d’origine des Fulɓe. Cela reste à démontrer (CQFD).
  2. La reproduction mécanique de l’idéologie orientaliste et des stéréotypes Arabo-musulmans. Ici, l’artifice principal consiste à attribuer aux Fulbe une origine arabe tout à fait artificielle. Il s’agit en effet d’une stratégie idéologique utilisée par les élites des peuples convertis à l’Islam, en Asie comme en Afrique. Même hypothétique —voire fantaisiste— une descendance généalogique remontant au Prophète de l’Islam confère de la légitimité. Elle étend une aura de prestige voire de sainteté aux bénéficiaires. Mais Islam et Arabité ne sont pas synonymes ; tous les Arabes ne sont pas musulmans. Et tous les Musulmans ne sont pas Arabes.
  3. l’hypothèse non-vérifiée de l’animisme ou fétichisme des Pulli, qui en réalité pratiquaient le monothéisme en Geno, le Créateur Eternel, des millénaires avant l’arrivée des conquérants Arabes musulmans. [Lire Fulbe and Africa]
  4. la référence à 1490 comme début de la dynastie des Koliyaaɓe (ou Deeniyaaɓe) . En réalité,celle-ci date du 12e siècle, c’est-à-dire immédiatement après la victoire de Soundiata Keita sur le Gâna et le Tekrour.
  5. L’annonce du ralliement d’une délégation de Tutsi et de Hutus à l’aire de civilisation Fulbe/Halpular. Cette révélation relève de l’affabulation. Même si elle  paraît amusante. elle est franchement ridicule.  Le conférencier devrait éviter de brandir et de chatouiller le chauvinisme culturel. Il devrait respecter la politesse et la patience de son auditoire, et se garder d’abuser de la crédulité   et de la naiveté  supposées de celui-ci.
    Pour prouver qu’il ne se contente pas de propager une fausse nouvelle, il doit en fournir les détails, en précisant la date, le lieu, le noms des participants à la cérémonie.
    Sinon, comment explique-t-il que des prétendus représentants de ces deux ethnies retrouvent soudain leur solidarité au sein du Pulaaku, eux dont la rivalité absurde a conduit au Génocide Rwandais en 1994.
  6. L’injection d’une question-clé que l’orateur ne traite pas du tout. Lui, le spécialiste, il laisse ainsi l’audience dans l’ignorance d’un point central de sa présentation. En effet, il interroge à plusieurs reprises : Qui trahit Samori en s’alliant aux envahisseurs Français ? Ni lui, ni personne parmi les participants, ne répond. En bien, il s’agit de Daye Kaba, vraisemblablement un aïeul de Mansour Kaba. Le même personnage qui cherche à exploiter le conflit entre l’Almami Bokar Biro et ses pairs aristocrates du Fuuta-Jalon.

[Lire Ibrahima Khalif Fofana. L’Almami Samori Touré. Empereur. Chapitre 9. La résistance aux troupes coloniales
Archinard et Daye Kaba
]

A suivre

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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